"Baise-en-ville" de Martin Jauvat : la vie des banlieusards…
Sprite (« Perrier » de son vrai nom – ha, ha) habite encore, à 25 ans, chez ses parents. Accablé par une rupture amoureuse dont il ne se remet pas, il est poussé à bout quand sa mère lui confisque la bonde de la baignoire. Il se résout alors à passer son permis, mais il doit d’abord trouver un job pour payer ses leçons d’auto-école. Cette recherche d’emploi va l’amener à faire toute une série de rencontres, qui vont s’avérer décisives pour lui. Baise-en-ville débute par un alignement de clichés déjà bien usés par la comédie, en France et ailleurs : un héros inadapté, fragile au point de sembler quasiment handicapé quand il s’agit de se confronter aux vicissitudes de la vie quotidienne, une longue série de gaffes et de maladresses, forcément aussi drôles que touchantes… Et puis la métamorphose progressive de la comédie en « récit d’apprentissage », en chronique d’une acceptation graduelle, et de la réalité, et de ses propres capacités. Rien de nouveau, donc..
Rien de nouveau ? Pas si sûr, car deux choses intriguent d’emblée. D’abord la localisation géographique de Baise-en-ville dans l’angle mort du cinéma français : la banlieue parisienne « ordinaire », aussi loin des quartiers bourgeois de Paris intramuros que des cités où règnent les trafics et la violence. Deux mondes où se déroulent 90% des films français, qu’ils soient d’auteur ou commerciaux. Très rapidement, on réalise que Martin Jauvat – l’auteur complet du film, après sa première réussite il y a trois ans avec Grand Paris, puisqu’il l’a écrit, le réalise et l’interprète – ne nous parle pas seulement, pas vraiment de Sprite, mais bien de nous-mêmes, les « vrais habitants de la Région Parisienne » (et cela fonctionne aussi pour quiconque habite une grande ville française, quelle qu’elle soit). De nos galères quotidiennes, dans les transports, au boulot, pendant nos loisirs. De notre difficulté à trouver un sens à notre existence « ordinaire », sans même parler – évidence qui semble ne pas en être une pour nos dirigeants comme pour tous les « nantis » qui nous regardent de haut – de nos difficultés à trouver un boulot, et d’en vivre avec un minimum de décence et de confort.
Finalement, Baise-en-ville est un film « politique », au sens original (grec) du terme : un film qui traite de notre existence comme citoyens, membres, d’une « ville ». Et dans sa seconde partie, la meilleure, après une première moitié qui ne fonctionne qu’à moitié, la faute à un manque de consistance du scénario qui louvoie longtemps avant de prendre à bras-le-corps son sujet, Jauvat nous confronte à ceux qui vivent bien alors que nous ramons au quotidien, nous ouvre la porte de ceux qui alimentent le système politique (hilarante satire du monde « macronien » du « 49.3 »), nous dit (en souriant) qu’une policière un peu brutale et portée sur le sexe sans sentiments peut devenir une amie, etc. Et si l’on peut regretter un happy end (relatif, mais quand même) qui condamne le film à manquer d’équilibre en jouant la réconciliation familiale et la perspective d’un bonheur possible, Baise-en-ville nous a sacrément bien remis les pieds sur terre.
La seconde chose qui frappe rapidement dans Baise-en-ville, c’est sa mise en scène et sa direction artistique. Qui ont quelque chose de curieusement « japonais » : entre les couleurs pastels et la jolie « naïveté » des personnages qui évoquent les mangas pour ados, et un filmage très « ligne claire », avec maints travelling latéraux, qui recoupe la forme de toute une tendance du cinéma nippon des dernières décennies, Baise-en-ville nous dépayse loin de la forme fatigante et fatiguée de la comédie française traditionnelle. Et si Jauvat est encore loin d’être un réalisateur notable (on pourra s’amuser à compter les champs-contrechamps inutiles), il y a au moins ici l’idée de faire un cinéma plus contemporain, plus « frais » comme on dit désormais.
Bref, Baise-en-ville est loin d’être un chef d’oeuvre, mais, au delà du fait – non négligeable – qu’il nous fait rire de bon cœur et nous enchante régulièrement, en particulier grâce à une distribution impeccable (chaque « second rôle » est riche et passionnant), il a le mérite de nous… dépayser. Et de le faire en nous montrant pourtant ce qui fait « l’ordinaire » de nos vies. Ce n’est pas rien.