D’un côté, il y a cette petite famille dévastée par un deuil terrible, celui d’une enfant, qui s’installe dans une charmante maison rouge très isolée à Norrberga, un coin plus que paumé – et pas très hospitalier – de la Suède. De l’autre, il y a cette policière, mutée, parce qu’elle ne sait pas contrôler sa colère, dans un drôle de centre de recherches sur les phénomènes paranormaux, à quelques kilomètres seulement de là. Avec un mécanisme classique d’alternance entre ces deux fils narratifs,le Vent de Norrberga, le dernier thriller de la célébrissimeCamilla Grebe, va nous conduire pas à pas vers la découverte des liens entre Alba, la policière, et Marika, cette mère de famille dont l’une des petite fille a été emportée par un accident de voiture.
Les plus férus de polars pourront deviner relativement tôt le « twist » avant qu’il ne survienne, ce qui ne gâche d’ailleurs rien puisque, arrivé à ce stade, le lecteur est littéralement prisonnier émotionnellement d’une histoire terrible, et se laissera emporter parle Vent de Norrbergajusqu’à un final accablant, obsédant. Ce qui n’est pas une mince affaire, puisque, au lieu de nous offrir un nième polar scandinave, genre dont la recette s’épuise – voire s’est épuisée depuis un moment,Grebenous a littéralement envoûtés grâce un conte fantastique qu’on n’a pas vraiment vu venir.
Pour ce faire, et pour sortir franchement de son genre de prédilection, ainsi que de son style habituel, Grebe a requis l’aide de son fils,Carl-David Pärson, pour ce livre écrit à quatre mains. Et qui marque la rencontre de deux générations et de deux sensibilités : on serait prêt à parier que c’est l’influence deStephen Kingqui plane sur la partie surnaturelle du roman, et qu’elle a été amenée parPärson. Comme dans les meilleursKing,le Vent de Norrbergajoue sur les ressorts très forts émotionnellement des liens familiaux, tout en plaçant des êtres a priori raisonnables et peu disposés à croire à l’irréel sous l’emprise d’une créature maléfique et toute-puissante.
Nous avons donc affaire ici, par rapport aux livres « habituels » deGrebe, à une manière très différente de créer le « thrill », l’angoisse, qui fait quele Vent de Norrbergas’avère finalement plus proche de la littérature gothique que du roman policier. S’il subsiste ici du polar scandinave l’enquête, la raison, la volonté d’expliquer les faits, la force du livre tient dans les sensations, les croyances, les blessures intimes, bref dans tout ce qui résiste à toute explication. Et cette tension, ce profond malaise se révèle plus important que la résolution de l’intrigue : cela pourrait être une frustration, ça ne l’est pas, tant le livre est d’une force peu commune.
Plutôt que de jugerle Vent de Norrbergaà l’aune des codes du polar, on le lira comme une œuvre à la frontière des genres, où le fantastique devient une façon (la meilleure façon ?) de parler du deuil et de la mémoire. Et le fait que, en refermant le livre, le lecteur ne se demande qu’une seule chose, quel choix il aurait fait lui-même dans une telle situation – celui de la perte d’un être cher -, est un témoignage de sa réussite.
Parmi les disques qu’on a aimés, voire qu’on aime toujours, et qui font partie de ce qui nous a construit, non seulement comme « mélomanes » (disons passionnés de musique pour ne pas paraître trop pédants), mais comme êtres humains, il n’y en a pas tant que ça qui ont été des albums réellement, profondément « révolutionnaires ».Psychocandyen est un, et une bonne partie de la musique Rock actuelle (le shoegaze, la dream pop, le noise rock…) n’existerait pas sans lui. Sans même parler de la claque que nous nous sommes prise en novembre 1985, à sa sortie, avec d’ailleurs un peu de temps de réflexion nécessaire à comprendre et à admettre tout ça… avant de l’adorer !
Mais revenons en arrière pour bien comprendre le contexte de cette révolution. Fin 1985, le paysage rock britannique est dans une situation assez étrange, avec une fracture nette entre les héritiers du punk et de la « cold wave » (rappelons encore une fois que personne, en France du moins, n’utilisait alors le terme très laid de « post-punk !), lesJoy Division, Siouxsie and the Banshees, The Cure, New Orderqui avaient tous déjà produits leurs chefs d’oeuvre, et une pop mainstream dominée par une production très propre, très synthétique (largement inécoutable aujourd’hui !). Le rock indépendant outre-Manche se structurait autour de labels commeCreation Records, 4ADouRough Trade, qui s’avéreraient essentiels à la découverte et à la reconnaissance d’une multitude de talents. Et puis, ne l’oublions pas, lesSmithsdominaient déjà artistiquement, de la tête et des épaules, l’indie anglais… même avant la sortie de leur chef d’œuvre,The Queen Is Dead, quelques mois plus tard. Le problème est que, déjà (et cela allait se reproduire plus tard), le « rock à guitares » semblait avoir perdu sa dangerosité, depuis que le punk de la fin des seventies avait été commercialement récupéré.
Les frèresJimetWilliam Reiddébarquent de la partie pas du tout « touristique » de l’Ecosse (East Kilbride, dans le sud de Glasgow), et ils ont une drôle d’obsession – pour l’époque -, celle du rock US des sixties. Mais, autant du fait de leur jeune âge que de leur état d’esprit (deux « belles têtes de cons » est la manière la plus objective de les décrire !), ils veulent retrouver la posture punk pure et dure de 1976/1977. Leur premier single – avec l’amiBobby Gillespie(futurPrimal Scream) à la batterie -,Upside Down, devient immédiatement culte (Il est intéressant de se souvenir que sur la face B, figure une reprise d’une chanson deSyd Barrett,Vegetable Man…). On n’a jamais entendu ça avant : une saturation totale, un chant noyé dans le bruit. Et surtout, une aura immédiate de « groupe dangereux », à la manière desSex Pistolshuit ans plus tôt : des concerts ridiculement courts où les musiciens tournent parfois le dos au public, des déchainements de violence incontrôlable dans les salles… le potentiel médiatique deThe Jesus And Mary Chainest évident pourAlan McGee, le patron deCreation!
Il ne faudrait donc pas oublier queThe Jesus And Mary Chain, comme tant de groupes britanniques, est autant la construction médiatique d’un businessman avisé qu’un groupe de Rock. Mais, contrairement à tant de groupes lancés par une « hype », leur musique sera assez forte pour survivre au buzz, et à l’habituel reflux de celui-ci au bout de quelques mois. Et puis, et c’est un témoignage de la force du rock indie de l’époque, le phénomène underground imaginé parMcGeeetCreationsera récupéré presque immédiatement par une major, fascinée par leur potentiel de scandale (WEA, et sa filialeBlanco Y Negroqui publiera les singles suivant etPsychocandy!).
La musique des frèresReidne vient pas de nulle part, au contraire, elle est ultra-référencée et nourrie de nombres d’influences qu’elle perpétue et respecte : leVelvet Underground, lesStooges,Suicide… mais « en même temps », les girl groups des années 60, et le fameux “Wall of Sound” dePhil Spector. L’idée révolutionnaire dePsychocandy, c’est tout simplement (mais c’est facile à dire, a posteriori) de faire jouer des chansons qui auraient pu être chantées par lesShangri-Laspar un groupe punk suicidaire ! Et l’album va être grand, parce qu’il réussit quelque chose d’unique – qui n’a probablement jamais été fait à cette échelle, ni avant, ni après : c’est d’être construit de manière obsessionnelle sur des oppositions radicales. Des mélodies sixties se fracassant contre des murs de feedback, un indéniable romantisme adolescent traduit par une violence sonore extrême, des chansons pop laminées par une production radicale, et surtout sans doute, une intense (et tendre) nostalgie pour les sixties recyclée par un nihilisme « fin de siècle » sans concessions…
Contrairement à l’image punk qu’ont adoptéeJimetWilliam Reid, l’enregistrement dePsychocandysera le résultat d’un travail intense et précis, durant 6 semaines aux Southern Studios. Tout ce temps est consacré à accumuler soigneusement des couches de feedback, à « composer » (au sens musical) du BRUIT. Si dans le Rock – et même chez leVelvet, modèle pourtant évident -, le bruit est un accident, un parasite, introduit de manière à agresser l’auditeur, surPsychocandy, feedbacks, larsens et saturation deviennent texture, mélodie, et finalement… émotion !
Dès l’intro – sublime, ne mâchons pas nos mots – deJust Like Honey,il est clair qu’on a affaire à un immense disque de pop music, mais prisonnier d’un terrible orage électrique. Ultra-violent, le titre suivant,The Living End,rassure tous ceux que l’affaiblissement (provisoire) du punk rock inquiète : dans les salles de concerts, la folie, l’hystérie vont déferler, comme huit ans auparavant. Avec même une méchanceté inédite. Est-il nécessaire de continuer à énumérer chacun des 14 titres – de moins de trois minutes – qui composentPsychocandy? Non, car ce sentiment de radicalisme sonore inédit appliqué à de grandes chansons, avec des mélodies immédiatement mémorisables, ne faiblira pas une seconde pendant tout l’album. Soulignons quand même pour le plaisir unCut Deadqui a tout d’une chute duLoadedduVelvet, si celui-ci avait été produit de manière plus courageuse. Mais ce qui est étonnant, et reflète la qualité du travail de production de l’album, c’est que chaque chanson joue dans un registre légèrement différent, évitant à l’album de tomber dans la répétition, voire l’uniformité, un défaut que les nombreux disciples deThe Jesus And Mary Chainn’éviteront pas toujours !
A la sortie du disque, la critique britannique, éblouie, adore ! Malheureusement, le grand public, désorienté et effrayé, beaucoup moins. Nombreux sont ceux qui trouventPsychocandyinsupportable, en particulier les radios qui n’imaginent pas une minute le passer sur les ondes. Pire, l’attitude infecte des frèresReidsur scène, méprisant autant le public que le personnel, transforme nombre de concerts en véritables catastrophes, avec bris de mobilier et blessés. S’ensuivent scandales, annulations de dates, refus de publication de certaines chansons… etc. Mais, finalement, tout cela fonctionne, etThe Jesus And Mary Chainatteint le stade où il est une sorte de fantasme absolu du rock à guitares : autodestructeur, romantique, nihiliste… et incroyablement cool !
L’honnêteté nous oblige à ajouter que, dès le disque suivant, le très beauDarklands, les frères Reid choisiront de poursuivre leur route en réduisant suffisamment le niveau d’agression sonore… pour finir assez rapidement par devenir un groupe (presque) acceptable ! Mais peu importe, avecPsychocandy,The Jesus And Mary Chainont rendu, pour toujours, le bruit… romantique !
Templesa toujours été un groupe problématique. Dès le premier album, le fameuxSun Structures, généralement adoré, le débat a fait rage entre ceux qui célébraient le retour flamboyant d’un psychédélisme 60’s parfois « sydbarrettien », assorti de mélodies réellement impériales, et les autres, qui y voyaient un disque de « faiseurs » habiles, sans originalité. Heureusement, la suite de la discographie du groupe de Kettering lui a permis de gagner une véritable crédibilité : chaque album a marqué une évolution nette de la musique, débarrassantTemplesde son image de recycleurs nostalgiques. Et le révélant comme un groupe recherchant la meilleure manière de faire vivre le psychédélisme à notre époque, en lui donnant à chaque fois des couleurs et une forme différentes… Sans pour autant sacrifier les mélodies pop, qui sont toujours restée essentielles. D’excellentes prestations live ont de plus renforcé l’amour porté au groupe par ses fans.
Trois ans après unExoticocertes irrégulier, mais particulièrement charmant,Templesrevient avec ceBLISSqui, tout en poursuivant cette volonté d’évolution permanente, marque une rupture plus nette avec leur ADN (ou plutôt ce qu’on pensait être leur ADN). DèsJet Stream Heart, la superbe intro deBLISS, avec son irrésistible mélodie et ses couleurs « arabisantes », on est dans une atmosphère bien différente de ce à quoi le groupe nous a habitué : exit les guitares, bonjour aux synthés et à l’électronique. Adieu aux sixties (auPink Floydd’Atom Heart Motheret auxByrds), bonjour au début des nineties, lorsqueHappy Mondaysfaisait exploser les dance floors dans des transes hallucinées. Pourquoi pas ? Après tout, le psychédélisme est plus un état – un état d’esprit, un état du corps, sous l’influence ou non de substances bizarres – qu’un style musical : les machines et les textures genre « Madchester », alliées à la répétition hallucinée de thèmes ou de rythmes, ont le même effet troublant que les guitares armées de pédales d’effets ou les sitars exotiques. Après tout,King Gizzarden fait la démonstration – imparable dans son cas – depuis plus d’une décennie, etTame Impalaa déjà lui-même pris ce virage vers l’électro, il y a quelques années (bon, ce n’était pas très convaincant, d’accord…) : alors pourquoi pasTemples?
Certains déploreront, et on les entend, qu’un groupe qui a toujours dégagé un sentiment de sensibilité et d’élégance, à l’image de son leader, le charmantJames Edward Bagshaw, perd un peu de son âme en privilégiant cette fois une forme musicale moins raffinée, plus physique qu’émotionnelle. D’autres – dont nous sommes – noteront queBLISScontient moins de mélodies évidentes que ses prédécesseurs, ce qui peut être vu comme une perte d’inspiration, les machines et les beats servant alors à cacher ce relatif appauvrissement. Mais, même si ces réserves ne sont pas absurdes, il est impossible de nier que le groupe – qui a produit lui-même ce nouvel album – est particulièrement engagé dans la réinvention de sa musique, ne manquant jamais d’idées, comme cette étrange utilisation solennelle de chants grégoriens (?) dansRevelations, un titre qui peut ensuite évoquerNew Order!
Megalith, même s’il n’a pas la force évidente deJet Stream Heart, et souffre d’une mélodie manquant d’originalité, se révèle un titre littéralement enthousiasmant, qui nous propose une manière positive et optimiste de nous envoler, de nous évader de tout ce qui nous retient au sol : «Can’t carry on / I’m set in stone / Stop what you’re doing / Listen to the heart go / Stop what you’re thinking / You can hear the blood flow /’Round» (Impossible de continuer ! / Je me sens figé dans de la pierre ! / Arrête ce que tu fais / Écoute ton cœur battre / Arrête ce que tu penses / Tu peux entendre ton sang circuler / Tout autour). L’ultra-puissantGlimmerarrache tout sur son passage, grâce à une basse monstrueuse et à des montées électroniques redoutables, soufflant le chaud et le froid avec le chant sensible deBagshawet avec un final atmosphérique.Blue Flameest une autre belle réussite, mid tempo planant et mélodieux, posé sur un beat curieusement lourd.Vendettaest conçu pour le dance floor, avec une approche oscillant entre la méthode mélancolique deNew Orderet l’inspiration exubérante deDaft Punk.
Si la seconde face est globalement moins forte que la première,Waiting On The Echoesest une belle chanson synth pop 80’s qui évoqueraFuture Islands(avec évidemment un registre vocal bien différent), et la conclusion deFantasy Realm, extrêmement enthousiaste («Faith, return to me / And I’m starting to feel / Enter a new life / On the fantasy realm» – Foi, reviens vers moi / Et je commence à ressentir / L’entrée dans une nouvelle vie / Au royaume de la fantaisie), explicite clairement le sujet de ce disque :Templesa désormais abandonné sa posture de « gardien du temple rock psyché », et a retrouvé le plaisir de composer et de jouer. Et c’est une excellente nouvelle !
Le débat provoqué par la démarche très audacieuse deChristopher Storerdans les saisons 3 et 4 deThe Beara laissé un public très divisé, entre ceux qui regrettaient la cohérence scénaristique des deux premières saisons, et ceux qui avaient pris beaucoup de plaisir aux nombreuses digressions. En s’intéressant plus aux personnages « secondaires » et à leur trajectoire qu’à Carmy, le chef mal dans sa peau et insupportable du restaurant, en mettant sur pause tout le « suspense » de la réussite commerciale et critique du restaurant,Storera joué gros, et certains l’ont accusé de « dérive auteuriste », le genre de chose qui passe mal dans l’univers très « normé » de la série TV. L’épisode surprise,Gary, qui revenait en arrière chronologiquement en racontant une virée – à nouveau très « cassavetienne », presque caricaturale – de Richie et Mikey, pouvait laisser craindre queStorercédait à la pression populaire et allait retourner à la forme initiale de sa série. Heureusement, il n’en est rien, et cette dernière saison – quasiment parfaite – devrait réconcilier tout le monde, en plus de positionner solidementThe Bearcomme une œuvre majeure de la télévision de ce siècle. Pas moins.
Ceux qui étaient attachés à la trajectoire du restaurant seront ravis de voir que la dernière saison ne parle QUE de ce sujet, abandonnant les fameux détours narratifs. Ceux qui ont aimé découvrir en détail la personnalité de chacun des membres de la famille Berzatto et du staff du restaurant, adoreront voir comment tout ce que nous savons d’eux trouve sa place dans la conclusion. Ceux qui apprécient la liberté formelle de la mise en scène admireront le travail deStorer, d’autant plus satisfaisant que cette dernière bordée d’épisodes est largement débarrassée de l’hystérie parfois fatigante du passé.
L’intelligence de la construction de la saison est de nous offrir sept épisodes qui ne racontent qu’une seule journée de travail au restaurant. Une journée qui pourrait être la dernière, vu l’état des finances comme des stocks de The Bear. Une journée aggravée par un terrible orage qui noie Chicago et le restaurant, mettant à mal ses tuyauteries, sa toiture et son installation électrique. Une journée où, pour survivre, l’équipe va devoir se battre comme jamais, et fonctionner de manière optimale, en dépit des catastrophes qui vont s’accumuler. Ces sept épisodes constituent l’un des meilleurs thrillers de suspense que l’on ait vu depuis longtemps : on tremble, on a peur, on rage, on rit, on pleure. C’est tout simplement parfait, mais ça le devient encore plus avec un épisode sept –Caramel– triomphal (sa note ImDB à date est de 9.7/10 !). On est clairement dans ce qui se peut se faire de mieux avec le média, utilisant tout ce que la forme sérielle peut apporter dans la narration, sans oublier les leçons apprises auprès des grands cinéastes « classiques » en terme d’attention aux personnages, d’élégance de la mise en scène, de subtilité des situations.
Il faut alors conclure, et on a évidemment très peur de ce huitième épisode, d’une heure (comme le septième), qui doit nous permettre de dire adieu à ces gens qu’on a tant aimés, de leur lâcher la main alors que leur vie continue. Et cette fois-ci,Storerchoisit paradoxalement la voie du classicisme – disons plus du côté du final deSix Feet Underque de celui desSopranos(deux exemples choisis parmi les plus belles réussites de conclusion d’une « grande série »). C’est clairement un cadeau queStorerfait, tant à ses personnages, à qui il offre généreusement un avenir, même s’il n’est pas forcément celui qu’on attendait, qu’à son public : il y a quelque chose de très feelgood dans ces adieux alors que la vie se poursuit, sans la mièvrerie qui souvent gâche le goût qui reste en bouche. Mais une série sur la haute gastronomie ne pouvait pas faire ce genre d’erreur…
Il ne reste plus qu’à réfléchir sur ce que nous dit cette dernière saison, car ce n’est pas RIEN, surtout par rapport au monde dans lequel nous vivons en ce moment. D’abord, ces derniers épisodes traduisent la fin de l’obsession de la performance.The Beara souvent été filmée comme une course contre la montre, une succession de crises permanentes : c’est encore le cas ici, mais la conclusion qui en découle est bien que l’excellence n’a de sens que si elle permet de trouver un minimum de sérénité. De plaisir dans le travail plutôt que de vanité dans l’atteinte du résultat. C’est un renversement assez fort, surtout dans une époque où l’on valorise sans cesse le dépassement de soi.
Plus important peut-être encore, la série a suivi au cours de ses cinq saisons un mouvement peu commun, surtout dans la culture US : elle n’a pas mis en scène l’ascension d’un génie, mais au contraire le lent désapprentissage de cette posture. Carmy a commencé comme un chef persuadé que le succès exigeait le sacrifice de soi et des autres ; il a découvert que la véritable réussite n’était pas de créer le meilleur restaurant gastronomique de Chicago, mais de bâtir une équipe qui serait capable, in fine, de vivre sans lui.
Oui,The Bear, avec cette cinquième saison, s’est imposée comme un chef d’œuvre. Mais, et c’est beaucoup plus important, elle nous a apporté à nous, téléspectateurs parfois incrédules, des dizaines de moments d’émotion intense, au cours desquels nous avons vécu, réellement vécu, au côté de ses personnages. Ce qui est ce qu’on peut espérer de mieux, non ?
Même s'il bénéficie toujours d'une aura impressionnante grâce à la première partie de sa carrière (disons le triptyqueJaws / ET / CE3K, plus évidemmentIndiana Jones),Spielbergest désormais un réalisateur injustement sous-évalué, ou, en tous cas, qui n'intéresse plus beaucoup de gens, ni parmi les cinéphiles, ni dans le grand public. Une belle réussite commeThe Fabelmans, il y a quatre ans, n'a clairement pas touché sa cible, et l'échec commercial qui se dessine pour ceDisclosure Day, pourtant beaucoup moins "personnel" et plus orienté vers le blockbuster classique, confirme ce désamour.
Disclosure Dayn'est certes pas un grand film : la meilleure (la seule ?) preuve queSpielbergn'a pas perdu sa maîtrise "technique" reste l'excellente tenue de ses nombreuses scènes d'action, d'une efficacité et d'une élégance qui enterre la majorité des réalisateurs hollywoodiens contemporains. Après tout, admettons que pour un après-midi de canicule (quand les salles de cinéma fraîches sont un excellent refuge), le plaisir - assez basique, enfantin presque - que l'on tire de la très longue traque / course poursuite qui constitue le principal du film est loin d'être négligeable.
Le problème n'est donc pas dans le talent de réalisateur deSpielberg, qui n'est pas pris en défaut ici, mais bien plutôt dans le scénario du film, dans sa construction narrative : ce qu'a faitKoepp, que l'on connaissait plus inspiré, à partir de la jolie idée de départ deSpielberg, est un interminable gloubi-boulga de concepts science-fictionnels confus, fragiles et illogiques, dont on a en permanence l'impression qu'ils n'ont été créés que pour justifier et / ou prolonger cette fameuse course poursuite, justement, voire pour tirer finalement d'affaire, de manière quasiment magique, nos héros à la fin du film.
C'est dommage parce que le message de TontonSpielberg, qui est grosso-modo que "l'empathie est le super-pouvoir de l'humanité, voire de toute société" (une réponse directe aux coups de boutoirs contre cette empathie, justement, assénés par l'extrême-droite trumpiste et parMusk), n'est pas si bête que ça. On peut même prétendre que c'est moins simpliste (qui a dit "naïf" ?) que ce queSpielbergracontait dans ses films quand il était plus jeune... à condition de pouvoir avaler - ce qui est certes difficile - l'arrangement négocié par le film avec la foi religieuse US : on sent queSpielbergveut ici dénoncer l'inhumanité deTrumpet consorts, mais qu'il prend soin de ne pas se mettre à dos l'Amérique chrétienne !
Du côté des faiblesses du film, on notera que la direction d'acteurs est moins solide que d'habitude, des gens aussi talentueux qu'Emily BluntouJosh O'Connorétant ici bien moins touchants, moins forts que ce qu'on est en droit d'attendre d'eux (... sans même mentionner la tragique erreur de casting qu'estColin Firth!). Que la partie "Hans & Gretel" de l'histoire est kitschissime et très laide. Que la naïveté des dernières scènes, quand on feint de croire que la révélation que "nous ne sommes pas seuls" dans l'univers peut arrêter une troisième guerre mondiale, nous oblige à refermer le film sur une impression moins favorable.
Il reste queDisclosure Dayest un divertissement populaire efficace, véhiculant avec conviction des idées humanistes très honorables. Au point qu'il sera intéressant de revoir ce film avec un peu de recul dans quelques années, pour trancher sur sa place au sein de la longue filmographie deSpielberg.
Que feriez-vous si vous étiez le maire d’une petite île pittoresque mais oubliée de tous, au large de la côte atlantique des USA ? Pour apporter non seulement de l’argent frais à l’économie déclinante, mais également la « civilisation moderne » à une communauté qui semble avoir un demi-siècle de retard, vous imagineriez sans doute une bonne campagne de communication pour attirer des touristes prêts à dépenser beaucoup d’argent pour vivre une « expérience » rare. Le problème est que, à Widow’s Bay, non seulement la population – attachée à sa tranquillité -, mais l’île elle-même vont résister aux modernes envahisseurs. Car cette île n’est pas comme les autres, elle est sous le coup d’une abominable malédiction que le maire et ses rares alliés vont devoir tenter de briser.
On comprend bien, à la seule lecture du point de départ de la série TVWidow’s Bay, que le propos audacieux de l’équipe deKatie Dippoldest de concilier comédie et horreur. Audacieux, car les réussites dans le genre sont extrêmement rares, la peur et l’hilarité étant deux sentiments parfaitement antagonistes, semblant s’annuler l’un l’autre.Widow’s Baya été accueillie aux USA par une vague de critiques enthousiastes pour avoir atteint l’objectif de concilier dans chaque épisode l’apparition d’un stéréotype du récit d’horreur (fantômes, serial killers, sorcières, monstres, etc.) – avec plus ou moins d’efficacité quand même – et la gestion façon « soap » des conflits entre des membres particulièrement farfelus de la communauté insulaire. Tout en développant, autour de 10 épisodes qui semblent parfois presque indépendants, une storyline tournant autour de l’identification et de la lutte contre cette fameuse malédiction.
Mais c’est la belle équipe composée par le maire, Tom Loftis (Matthew Rhys, pas toujours à l’aise dans un rôle aussi décalé, mais qui arrive à dégager de très belles émotions, dans le dernier épisode par exemple), par Wyck – son antagoniste qui deviendra son allié -, et surtout par Patricia – le plus beau personnage de la série, le plus original, à la fois hilarante et touchante -, qui permet au téléspectateur de passer outre certaines faiblesses occasionnelles de la partie horrifique deWidow’s Bay, une série qui recycle régulièrement sans trop d’imagination des situations vues et revues des dizaines de fois. Ou bien lues et relues chezStephen King, qui semble souvent être LA référence des scénaristes.
Certains critiques, sans doute emportés par un enthousiasme excessif, voient dansWidow’s Bayune héritière deTwin Peaks: c’est exagéré, les visions délirantes deLynch– certes situées dans un cadre similaire de petite ville farfelue à l’écart du « monde normal » – étant bien plus fortes que les stéréotypes des films d’horreur qui sont à la base de la série. Par contre, il est indéniable queWidow’s Bayreprend le pari tenu à l’époque parLynchde réhabiliter le plaisir du récit collectif : à une époque où la fiction « standard » est focalisée sur le traumatisme individuel ou sur la « psychologie » des personnages,Widow’s Bays’intéresse à une communauté entière et à la façon dont celle-ci se raconte elle-même, que ce soit par rapport à son passé ou à la manière dont elle se projette dans le futur.
En refusant leur intégration dans la modernité et la logique capitaliste qui meut le maire, en nous remémorant que le passé a une présence et un poids auquel nul ne peut réellement échapper, les habitants de Widow’s Bay, unis pour le coup avec les spectres et les monstres qu’ils côtoient, font de la résistance.
Un petit garçon entre dans un ascenseur et il n’en ressort jamais. Où est-il passé ? Que lui est-il arrivé ? Voilà certainement l’un des plus beaux pitchs que l’on ait rencontré depuis longtemps dans un polar.Jacques Expert, écrivain désormais reconnu dans le genre, a eu une idée réellement géniale : une disparition au cœur du quotidien, un mystère immédiatement compréhensible par tous. La « projection », l’identification, l’empathie du lecteur fonctionnent au maximum… et l’angoisse est littéralement « universelle ». Le problème, évidemment, d’une idée aussi simple, aussi indiscutable, est que tout dépendra ensuite du talent de l’écrivain à en faire quelque chose qui tienne la promesse initiale, qui n’engendrera pas une inévitable (?) déception.
Nous sommes donc au Mans, une ville française moyenne, un peu « ordinaire », ce qui nous change agréablement des décors urbains parisiens – ou au moins de grande métropole – que l’on retrouve dans la vaste majorité des polars. Victor a été « mis » par son père dans l’ascenseur au rez-de-chaussée, et n’a donc jamais été récupéré au cinquième étage par sa mère (Victor est un enfant de parents divorcés). Tous les habitants de l’immeuble, un « HLM » localisé « intra muros » dans la ville, – y compris les parents -, sont suspects, et l’enquête est menée par une brillante commissaire de police et par son adjointe, amies de longue date.
Comme on peut évidemment s’y attendre, l’enquête del’Ascenseurimportera finalement moins que ce qu’elle révèlera de la société française en 2026.Expertdresse par petites touches le portrait d’une petite communauté urbaine dont les habitants se croisent davantage qu’ils ne se connaissent réellement. Voisins de palier, retraités, familles monoparentales ou célibataires solitaires : chacun cache ses blessures, ses obsessions ou ses secrets derrière la porte de son appartement. L’immeuble est la métaphore d’une société où la proximité physique ne garantit plus la connaissance de l’autre. Au début du livre, tout le monde prétend être en bons termes ; à la fin de l’enquête, ne subsisteront de ces « relations » guère plus que des décombres…
Le plus grand intérêt du roman est la manière dont il montre la rapidité avec laquelle la confiance peut se transformer en suspicion : tout le monde cache quelque chose, tout le monde ment, tout le monde devient donc un suspect potentiel. Cette mécanique de la défiance généralisée, alors que les réseaux sociaux se déchaînent, comme c’est toujours le cas lorsqu’il y a disparition d’enfant, met à nu la fragilité des liens qui unissent encore les individus au sein d’une communauté, mais également au niveau – intime – du couple ou de l’amitié. La révélation finale – assez surprenante, il faut le reconnaître – possède une véritable pertinence thématique, et éclaire rétrospectivement le propos del’Ascenseur.
La démonstration peine toutefois à convaincre totalement : soucieux de maintenir une tension permanente,Expertmultiplie les fausses pistes et les changements de suspect, avec une fréquence telle que le procédé finit par épuiser le lecteur. La mécanique narrative s’avère par trop prévisible. Certaines invraisemblances liées à l’enquête policière (un suicide mal expliqué, des indices forts négligés par la police…) s’avèrent difficiles à ignorer et fragilisent la crédibilité du « polar ». La solution de l’énigme ne manque pas d’intérêt, mais aurait pu être mieux préparée en amont, pour apparaître moins comme un « tour de force » qu’une évidence à côté de laquelle nous sommes passés.
Reste la question très intéressante de l’écriture d’Expert: un style extrêmement dépouillé, qui tranche très agréablement avec les conventions du polar populaire, peu avare d’habitude d’effets dramatiques appuyés et de « surlignage » psychologique. Cette sobriété, cette légèreté même, constitue une force indiscutable, rendant la lecture de l’Ascenseur extrêmement plaisante… même si, logiquement, le lecteur doit être particulièrement attentif pour identifier lui-même les chausse-trappes et les « doubles fonds » de l’intrigue.
L’Ascenseurest un thriller efficace, qui est pourtant plus intéressant quand il décrit une société minée par la méfiance, et des individus ordinaires qui cachent une multitude de failles, voire même de secrets inavouables. C’est aussi un constat accablant de notre incapacité chronique à réussir à « vivre ensemble ».
Vicente, à plus de 70 ans, vit sa meilleure vie à Maspalomas, une ville enchanteresse de la Grande Canarie : homosexuel basque ayant fait un coming out discret et tardif, il a embrassé enfin le plaisir des sens et la liberté d’être réellement lui-même, au milieu de l’exaltante communauté gay de l’île. Mais un AVC le renvoie à « la maison », dans une EHPAD où il a le sentiment de devoir « retourner dans le placard ». Saura-t-il faire une seconde fois son « coming out », alors que l’âge et la maladie ruinent peu à peu sa sexualité ?
Le choc est violent dansMaspalomasentre les premières scènes canariennes – lumineuses, franches, très libérées et joyeuses aussi – et l’univers normatif de la résidence médicalisée au cœur d’un Pays Basque dépeint ici non seulement comme gris et triste, mais également comme le refuge d’idées rétrogrades, racistes et machistes. Le spectateur souffre presque physiquement devant cet exil imposé à Vicente, ce retour à une vie qu’il avait cru laisser derrière lui… mais le cinéphile ne peut alors que ressentir de la crainte devant l’orientation possible du film deAitor ArregietJose Mari Goenaga. Il est facile d’imaginer un propos militant, de prévoir les stéréotypes qui pourraient s’accumuler, en particulier avec ce personnage assez détestable de Xanti, un voisin de chambre macho, hâbleur, et envahissant, sorte de représentation de tout ce que Vicente déteste et a cru ne plus jamais avoir à affronter.
MaisMaspalomasvaut bien plus que la dénonciation facile de comportements passéistes, et va s’aventurer sur plusieurs territoires inattendus. D’abord, il va nous faire comprendre à travers la relation entre Vicente et sa fille combien cette « liberté » conquise par lui ne l’a pas été de manière franche, et combien ce « retour imposé au placard » n’est pas une affreuse et injuste punition, mais au contraire une seconde chance. Ensuite, et c’est là où le film dépasse très élégamment les thématiques LGBTQ+, il va oser traiter un sujet beaucoup plus secret, celui de la vie sexuelle quand l’âge et / ou la maladie arrivent : que devient donc le désir quand la société considère que vous êtes trop vieux, trop mal en point pour désirer ? Peut-on encore surfer sur des sites de rencontres, a-t-on « le droit » de s’offrir des rencontres tarifées avec des professionnel(le)s ? Ou comment dire à quelqu’un qu’on l’aime, qu’on a envie de réchauffer son vieux corps en le serrant dans ses bras ?
C’est en trompant ainsi nos attentes queMaspalomasdevient littéralement bouleversant, dans une dernière partie qui s’élève à des hauteurs où on ne l’attendait pas. Le combat de Vicente, y compris contre lui-même, contre sa propre timidité, contre ses propres craintes, pourrait lui permettre de reconquérir sa vie, et, qui sait ?, de revenir – vieilli, mais toujours libre – dans son « royaume ».
En plaçant leur histoire au moment où survient le COVID (et donc le confinement), marquant « l’arrêt de la fête »,ArregietGoenaganous rappellent en outre la fragilité de ces droits que nous jugeons acquis, la facilité avec laquelle la liberté peut être perdue. Un AVC, une pandémie, et tout peut prendre fin. Cette complexité d’un film qui mélange habilement des thèmes sociaux, politiques même, à des sentiments humains universels, fonctionne – il faut absolument le souligner – grâce à l’interprétation lumineuse et toute en subtilité deJosé Ramón Soroiz, qui a d’ailleurs reçu le Goya du Meilleur acteur pour ce rôle.
Un enfant mort qui réapparaît sur une photo cinq ans plus tard. La quête désespérée d’un père, accusé à l’époque d’avoir assassiné son fils, pour le retrouver, à partir de cette simple photo. Une recherche difficile, la police étant à ses trousses, mais qui va mettre à jour de sombres secrets familiaux, jusqu’à une révélation finale qui ébranle tout ce que le « héros » de l’histoire croyait savoir de ses origines. Résumé succinctement ainsi, l’intrigue deSur tes traces(I Will Find Youen V.O.) trahit immédiatement le nom de son auteur. Eh oui, il s’agit bien d’une nouvelle adaptation en série TV d’un livre deHarlan Coben, fabriquant à la chaîne de best sellers planétaires !
CarCobenest un écrivain totalement obsessif – ce qui pour nous est une sorte de compliment, l’une des meilleures définitions d’un véritable « auteur » est que c’est quelqu’un qui raconte toujours la même histoire, quelle que soit la forme qu’il lui donne. Lire unCoben, ou regarder une adaptation de l’un de ses livres, c’est forcément retrouver une équation simple mais universelle : un secret enfoui + une disparition + une identité dissimulée + une famille qui ment + un passé qui ressurgit. Evidemment, le problème de la répétition du même mécanisme, c’est que le familier de l’œuvre deCobenidentifiera rapidement, dans la série Sur tes traces, le méchant, quels que soient les efforts déployés par le scénario pour nous faire « regarder ailleurs ».
Bon, cette adaptationNetflixconfiée àRobert Hull, scénariste à la bonne réputation mais qui officie pour la première fois comme showrunner d’une série d’un profil élevé (il est clair que pour Netflix, les adaptations deCobensont de formidables « cash machines »), ne démérite pas. Il est « physiquement impossible » de ne pas bingewatcher les huit épisodes de quarante minutes au cours d’un week-end de canicule, par exemple, tant le rythme de la narration est addictif, avec une succession ininterrompue de révélations et de twists qui tiennent parfaitement la route (Cobenest vraiment très fort en la matière !) : c’est délicieusement haletant, impeccablement réalisé, et très bien interprété (Sam Worthingtonest très crédible en père accablé par le chagrin, mais c’estBritt Lower, qui avait percé dansSeverance, qui crève l’écran). Après coup, on se dit que tout ça était parfaitement invraisemblable – la palme revenant à la partie consacrée à la mafia de Boston, où l’on atteint des sommets du n’importe quoi ! -, mais, bizarrement, on s’en moque, tant le plaisir le plus « basique » du téléspectateur est là.
Mais le plus intéressant réside dans le fait queI Will Find Youest la première adaptation deCobenconfiée à une équipe états-unienne. On se souvient queCobenavait donné son autorisation, il y a vingt ans déjà, pour que la première adaptation d’un de ses livres soit faite par des Français (Guillaume Canetet sonNe le dis à personne) : pendant des années,Cobenavait ensuite expliqué queCanetavait bien compris l’esprit du livre sans chercher à en reproduire littéralement le contexte US, et le succès commercial du film l’avait sans doute conforté dans sa « vision », assez originale en fait, que ses romans fonctionnaient parfaitement une fois extrait de leur environnement d’origine. Après d’autres adaptations « étrangères » au cinéma, son accord avecNetflixa fini par entériner cette approche : sur les douze adaptationsNetflixque nous avons recensées, six ont été réalisées en Grande-Bretagne, trois en Pologne, une en Espagne, une en Argentine et une en France ! Le petit « miracle », c’est donc que ces récits pouvaient être transplantés partout, mais surtout que cette « expatriation » leur donnait une identité plus forte : si l’on pense au succès « artistique » deThe Innocenten Espagne ou deThe Woodsen Pologne, ces séries avaient une couleur culturelle propre qui enrichissait considérablement le matériau d’origine.
Ce qui nous amène à la question suivante : pourquoi ce changement de stratégie ? A l’heure où nous écrivons ces lignes, nous n’avons pas d’explication, même s’il est difficile de ne pas penser qu’il s’agit avant tout d’une décision financière / industrielle deNetflix(et non deCoben, a priori). Les Etats-Uniens étant, on le sait, aussi réticents à regarder des films étrangers sous-titrés que doublés, il devait être tentant de leur offrir ENFIN unCoben« national ». Pourquoi pas ? Le problème est que, paradoxalement, ce retour au pays a pris l’apparence d’une normalisation du « produitCoben» : pire, ce qui paraissait ingénieux dans un cadre « exotique » (britannique, polonais, français, argentin ou espagnol) se révèle beaucoup plus artificiel dans un thriller américain standardisé, privilégiant qui plus est, chaque fois que possible, l’action et le déploiement d’armes à feu…
Pendant 20 ans, les meilleurs adaptations deHarlan Cobenont été celles qui l’ont éloigné des Etats-Unis : le déplacement culturel peut donc enrichir un matériau d’origine au lieu de le trahir. C’est bien là un sujet plus passionnant que la série elle-même !
Parmi les sujets d’actualité « chauds » en ce moment, il est impossible d’échapper aux inquiétudes grandissantes sur le futur du métier de journaliste, à l’heure où le travail « d’investigation » traditionnel, si important pour l’existence d’un contre-pouvoir vis à vis des politiciens comme de la puissance croissante des oligarques contrôlant la presse et la télévision, est en rapide disparition. Force est de constater que, si l’on approche une « zone rouge » en la matière, avec toutes les conséquences désastreuses que l’on pressent, pour la survie de la démocratie, le problème n’est pas nouveau.
Et c’est bien ce que l’on peut retenir du visionnage de l’édifiante série britannique,The Hack(curieusement baptiséeSur écouteen France, comme siThe Wiren’avait jamais existé !), qui relate de manière très sérieuse, presque austère par instants, le scandale – dans les années 2000 et 2010 – de l’utilisation d’écoutes clandestines par la presse tabloïds appartenant àRupert Murdoch. Le paradoxe (seulement apparent) de cette très douloureuse affaire – quand on voit quels ont été les résultats de ce scandale ! – est que c’est le comportement abusif de journalistes qui est dénoncé, en particulier par l’équipe d’investigation de The Guardian (le journalisteNick Davies,le rédacteur en chefAlan Rusbridger, et leurs collègues). Et que, pourtant, cette mise à jour de la collusion entre journalistes sans éthique professionnelle, policiers corrompus (un mal apparemment chronique à Scotland Yard !) et politiciens soucieux d’être dans les petits papiers du milliardaire australien, a bien pour enjeu fondamental la liberté de la presse.
Il faut donc regarderThe Hack, même si, et c’est honteux, peu de gens en parlent, parce que nous sommes aujourd’hui, bien plus encore qu’en 2010, à un moment clé où la question de la concentration des médias est devenue centrale un peu partout en Occident. Parce que la série ne se contente pas de présenterRupert Murdochcomme un individu puissant et extrêmement nocif, mais comme le symbole d’un problème plus large : que se passe-t-il lorsqu’un groupe médiatique devient tellement influent que les responsables politiques et les institutions de contrôle préfèrent ne pas s’en faire un ennemi plutôt que de faire respecter les règles fondamentales de fonctionnement de la société ?
C’estJack Thorne, déjà responsable du remarquableAdolescence, qui est à la manœuvre ici, et il s’appuie sur un casting de haut niveau, puisqueDavid TennantetRobert Carlyletiennent les deux rôles principaux, ceux de deux hommes qui montent en première ligne pour dénoncer « le système » qui est devenu dysfonctionnel alors que tout le monde préfère fermer les yeux, tandis queToby Jonestient la barque du célèbre journal The Guardian avec une belle crédibilité.
Le problème, s’il y en a un, deThe Hack, c’est que la volonté de rigueur dans la description précise des faits prend régulièrement le pas sur la « dramatisation » que demande généralement la construction d’une série TV populaire. Ce qui veut dire que quiconque n’est pas capable de se concentrer sur une intrigue labyrinthique, qui multiplie les personnages – tous réels et non dissimulés derrière des pseudonymes – risque fort de décrocher avant la fin, et donc de manquer un dernier épisode, certes didactique dans sa démonstration des conséquences du « laisser faire » et de la corruption généralisée, mais également bouleversant.
Thorneet son équipe, sans doute conscients de cet écueil, ont pris deux décisions qui peuvent surprendre, et qui ont été critiquées. D’abord, ils ont lié leur sujet central avec un second événement réel, une enquête policière infructueuse sur un meurtre sordide, qui sera impactée plus ou moins directement par le système politico-policier-médiatique dénoncé par The Guardian : le lien existe entre les deux fils narratifs, mais il n’empêche que le résultat de ce choix est une dilution du sujet central deThe Hack. Ensuite, formellement,Thornea choisi de briser le quatrième mur, en laissantNick Daviesapostropher le téléspectateur, et expliquer / commenter les situations les plus complexes : cette approche ne manque pas d’humour, surtout quand on connaît la vivacité du jeu deTennant, mais on ne peut s’empêcher de trouver qu’elle désamorce la gravité des thèmes traités par la série.
Néanmoins, en dépit de ces réserves,The Hackest une série qu’il serait dommage de manquer, car, un peu à manière du travail deDavid SimondansThe Wire(l’autreSur écoute, justement), il s’agit ici d’observer les dysfonctionnements de la société, et ainsi de démonter les mécanismes de pouvoir et leur perversion. Un travail de salut public, donc.