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Le journal de Pok

8 avril 2026

"Vaka : les éveillés" de Brynja Björk : les éveillés qui nous endorment…

Il y a déjà bien des années, à l’époque où nous découvrions des merveilles comme The Killing ou Bron, regarder une série scandinave était la garantie de passer de grands moments. Nous nous émerveillions devant le fait que les qualités littéraires du polar scandinave, qui avait conquis le monde grâce à la trilogie Millenium, se retrouvaient peu ou prou dans ces thrillers au format télévisuel. Mais en ce début 2026, force est de constater que le genre a perdu sa belle singularité : Vaka (les éveillés) est aussi ordinaire que la vaste majorité des séries produites sur la planète. « L’exception culturelle » scandinave a vécu.

L’idée originelle de Vaka n’est pas mauvaise, même si son inspiration post-covidienne est désormais trop rebattue : une mystérieuse épidémie d’insomnie décime la population de Stockholm, les autorités semblant impuissantes à identifier la source de la « contamination », et encore plus à la contenir. Nous suivons d’abord Christian, ministre de la santé aux liens troubles avec l’industrie pharmaceutique suédoise, et également aux prises avec un fils toxicomane ingérable, avant de nous attacher à d’autres personnages dont la trajectoire va interférer avec la propagation de la maladie, ou va seulement être tragiquement impactée par celle-ci.

Le premier épisode est prometteur, mêlant paranoïa et mystère, avec à la clé un sujet politique pertinent sur les questions d’éthique et de transparence. Mais, peu à peu, Vaka se délite, la multiplication des fils scénaristiques donnant une sensation d’éparpillement, alors que les sujets les plus « importants » – ou intéressants – sont à peine traités. Pire, les acteurs sont visiblement à la peine pour réciter des dialogues peu convaincants, dans des épisodes au rythme anémique. On peine à croire que la réalisation est signée Henrik Georgsson, vétéran de Bron !

Si la première moitié des 6 épisodes fait encore illusion, la seconde (les 3 derniers épisodes) tourne à la déroute, jusqu’à une fin qui ne résout rien, et adopte la forme hésitante que l’on peut attendre d’une série qui ne sait pas encore si elle sera prolongée par une seconde saison ou non ! Un comble…

On a le droit de s’interroger sur cet échec, à partir d’un point de départ clairement non dénué d’intérêt. Avons-nous affaire aux maux classiques d’une co-production internationale, où l’on sacrifie les caractéristiques « locales » pour plaire à n’importe quel téléspectateur sur la planète, et où les personnages sont choisis pour représenter un certain échantillonnage qui se doit d’être là, de l’adolescent toxicomane au couple de lesbiennes, en passant par la jeune politicienne arriviste et le dangereux complotiste perdu dans ses délires ?

Finalement Vaka aligne les stéréotypes vus et revus mille fois ailleurs, et ne plonge pas sérieusement dans les remous politiques autour des rapports entre la Suède et l’UE, ou dans les risques de compromission entre le secteur privé et les politiciens, ou encore dans les questions morales de responsabilité individuelle lorsque la société s’effondre…

Toutes choses qui auraient pu faire de Vaka une série pertinente.

7 avril 2026

"Yellow Letters" de İlker Çatak : un drame universel

Dans la série des mensonges (ou demi-mensonges, si on veut bien être gentils) promotionnels destinés à soutenir en salle dont on doute qu’il intéresse le public français, nous vous offrons cette semaine le « Un thriller politique saisissant » attribué sur l’affiche aux Inrockuptibles. Le problème est que Yellow Letters, le nouveau film de İlker Çatak (il nous avait offert la Salle des profs, qui avait fait son petit effet en 2024), n’est ni un thriller, ni réellement un film politique – au moins au sens classique du terme, on y reviendra -, ni « saisissant » : ce qui garantira qu’une partie du public, attiré dans les salles par une fausse promesse, en sortira frustrée par un film qui vaut mieux que d’être aussi mal « vendu ».

S’il y avait une critique régulièrement formulée contre la Salle des profs en dépit de son efficacité et de son succès, c’était la maîtrise totale par İlker Çatak de ses effets, qui frôlait la manipulation. C’est donc une bonne surprise de réaliser qu’il joue cette fois sur un registre bien différent, celui d’une belle subtilité émotionnelle, reposant sur la direction de ses deux excellents acteurs : Özgü Namal et Tansu Biçer forment à l’écran un couple d’intellectuels « de gauche » d’une authenticité rare, et échappant aux stéréotypes du genre. Yellow Letters n’est pas comme son prédécesseur un film qui prend le contrôle de son spectateur, mais au contraire un film qui lui demande de s’immerger patiemment dans l’histoire de ce couple devant se réinventer lorsque son univers s’écroule autour de lui, pour arriver à le comprendre et à vibrer avec lui au cours de cette épreuve.

Nous ne voulons pas nier pour autant le passionnant contexte politique de cette histoire, inspirée par la vague de purges déployée par le gouvernement d’Erdoğan à partir de 2016, s’en prenant en particulier à tous les intellectuels et les universitaires « de gauche » du pays. Le point de départ est l’annulation de la pièce écrite par Aziz et interprétée par son épouse Derya, imposée par l’administration de la ville d’Ankara, rapidement suivie par le licenciement d’Aziz de l’université où il enseigne. Sans ressources financières, la famille – Aziz et Derya ont une fille en pleine crise d’adolescence, Ezgi – n’a pas d’autre solution que d’aller s’installer à Istanbul chez la mère d’Aziz, pour y reconstruire leur vie. Cette reconstruction va mettre en lumière les contradictions, les illusions, voire les mensonges sur lesquels était basée leur existence… Et c’est là le véritable sujet du film, le moins évident, mais le plus passionnant.

Yellow Letters raconte comment la répression menée par l’Etat s’infiltre dans la cellule familiale, et érode les rapports amoureux et familiaux, ce qui est un angle finalement peu vu au cinéma. L’intelligence de İlker Çatak, même si l’on imagine bien que c’est « forcé » par l’impossibilité de filmer en Turquie un tel sujet, c’est de mettre en scène son film dans un univers occidental (avec Berlin dans le rôle d’Ankara et Hambourg dans celui d’Istanbul, comme il est écrit malicieusement au générique !), « universalisant » la situation décrite. On imagine bien que nombre de familles États-Uniennes sont passées, et passent encore, par des épreuves similaires après les milliers de licenciements politiques opérés par le gouvernement Trump !

Mais Yellow Letters, au-delà de son aspect directement « politique », montre avant tout comment la pression économique et l’isolement social, induits par la perte d’emploi, minent les individus, et détruisent la relation dans le couple. Et c’est cet aspect de « drame psychologique » qui reste le plus en mémoire quand on quitte la salle, puisqu’il oblige chaque spectateur à s’interroger sur la solidité de la cellule familiale dont il fait partie, et sur sa dépendance vis à vis de la situation économique générale.

İlker Çatak, après la mécanique froide de La Salle des profs, surprend par une subtilité émotionnelle qui mérite mieux que les salles à moitié endormies où son dernier film végète.

6 avril 2026

"Out Of Nothing" de Cheap Teen : un grand album, tout court

Cela fait longtemps – six ans, en fait – qu’on a repéré Cheap Teen – originaire de Maisons-Alfort, dans le Val-de-Marne – au milieu des bataillons de groupes formant un « Rock français » particulièrement combattif ces dernières années. Un set en plein air sur la Terrasse du Trabendo, en pleine période Covid, nous avait plus convaincus que leur premier EP, Dumb Kids Try To Make Punk Music : ils jouaient une musique complexe, faite de breaks et de ruptures de rythmes, violente sans être simpliste, avec des idées mélodiques surgissant à propos. Et pas d’influences trop envahissantes, même si Enzo, le chanteur, nous avait confié que le nom du groupe venait d’une chanson de Fidlar, certainement un modèle, quelque part, pour la musique de Cheap Teen. En juillet 2021, Cheap Teen remporte le Tremplin Rock & Folk, une sorte de consécration du groupe comme l’un des grands espoirs musicaux. Quatre ans et demi et deux EP, plus tard, Cheap Teen est devenu une formation qu’on aime à qualifier de « redoutable », leur musique ayant clairement monté en puissance et en radicalité sur scène, une musique que l’on peut désormais qualifier sans être ridicule "d’enragée"…

… Et la transcription en studio de cette approche radicale est bien ce que Cheap Teen nous offre, avec les douze titres et quarante minutes de Out of Nothing, sorti chez Howlin’ Banana… Pourtant, l’ouverture sur Holden Caufield (à une lettre près, le célébrissime personnage de l’Attrape-coeur de Salinger, au cas où quelqu’un l’ignore encore…) est une entrée en matière progressive : du vent qui souffle, quelques arpèges de guitare électrique, et un spoken word méditatif d’Enzo : « Fuck me / I was lost and cold / And as i walked in New York City at 3am / Waiting for a cab to come and pick me up / I kept asking myself the same question / Why? / Why is the rain burning my eyes ? / Why do i believe all my lies? / The day is coming closer / And i’m still, so, so, cold » (Putain ! J’étais perdu et transi de froid. Alors que je marchais dans les rues de New York à 3 h du matin, attendant un taxi, je me posais sans cesse la même question : Pourquoi ? Pourquoi la pluie me brûle-t-elle les yeux ? Pourquoi est-ce que je crois à tous mes mensonges ? Le jour approche et j’ai toujours aussi froid…). Malgré la similitude d’états d’âme, il ne s’agit pas d’une citation du célèbre roman : Enzo ne lit pas le texte de Salinger, il habite le personnage à la première personne, comme si Holden Caulfield avait grandi, vieilli (un peu…), et se retrouvait toujours aussi paumé. Puis le morceau s’emplit d’électricité, de tension, jusqu’à une brutale explosion hardcore dans sa dernière partie, qui semble vouloir tout réduire en miettes. C’est une introduction très, très forte, splendide aussi. Elle traduit les magnifiques ambitions d’un groupe qui ne va pas se contenter de chanter des banalités sur un chaos de noise brutal comme tant d’autres groupes le font de par le monde…

Kevin, qui suit, rassurera néanmoins ceux qui n’aiment pas un hardcore trop littéraire : c’est une bombe réjouissante d’énergie rageuse, mais qui n’hésite pas à intégrer un break « jazzy » déstructuré, avant un final de pure hystérie. Kevin est la parfaite carte de visite pour présenter Cheap Teen à qui ne connaît pas le groupe. City le montre continuant à en découdre tout en nous réjouissant d’une mélodie excitante, et en offrant à Cyprien la possibilité de jouer au guitar hero. Stairs illustre un autre versant du groupe, mélancolique et presque pop. Mais cette première chanson plus calme (?) confirme aussi qu’Enzo est, en plus d’un frontman charismatique, un vrai chanteur.

A partir de là, on a à peu près tous les ingrédients qui vont être déclinés, mais sans aucune baisse d’efficacité, dans les huit chansons suivantes. On notera parmi les sommets de Out of Nothing, le redoutablement psyché Beach Death, qui rappelle les expérimentations de King Gizzard, mais qui pourrait également être un titre de Osees ! No Future nous rappellera utilement que les racines punk rock pur et dur n’ont pas été oubliées au fil des années, et on attend avec impatience les pogos frénétiques qui éclateront durant les concerts ! Wall commence presque comme une ballade heavy metal, si ce n’était le son extrémiste du groupe, et puis l’explosion hystérique et noisy dans sa seconde partie prouve qu’on est… complètement ailleurs que dans les stéréotypes du genre.

Assez « nirvanesque » dans ses sonorités et dans sa construction, Cheap Teen a le mérite de poser clairement la question existentielle qui semble ronger Enzo et le groupe : « Life, do you have a plan for me ? / I don’t wanna be just a cheap teen » (Vie, as-tu un plan pour moi ? / Je ne veux pas être juste un adolescent sans valeur), mais est surtout la chanson la plus « classique » et la plus belle du disque ! Nothing est une conclusion parfaite, un pur bijou hardcore, mais s’abîmant dans des parenthèses brumeuses : une chanson hantée par l’anticipation de la fin, noyade ou suicide, comme si Holden Caulfield avait poursuivi son périple jusqu’à la mer pour s’y engloutir. Et comme si, au moment de disparaître, la rage venait tout balayer.

Soyons sincères : même si nous avons toujours aimé Cheap Teen, nous n’attendions pas forcément un premier album aussi intense, aussi fort, aussi convaincant. Out of Nothing n’est pas un grand album de « Rock français », c’est un grand album tout court.

 

5 avril 2026

"Cross - Saison 2" de Ben Watkins : dans l’actualité !

La situation politique actuelle de US affecte tellement notre environnement, politique et économique, qu’elle va même jusqu’à contaminer la manière dont nous regardons et apprécions les « produits culturels » états-uniens, et évidemment en premier lieu les films et les séries TV : les dérives qui nous sont rapportées tous les jours dans le comportement des policiers et des agents du FBI « de la vraie vie » polluent littéralement la fiction, et rendent désormais peu crédibles le spectacle (habituel dans le divertissement) d’hommes et de femmes de loi faisant leur métier avec honnêteté, rigueur et indépendance. En résumé, certaines séries TV « standard » sont juste « irregardables » en ce moment.

On ne sait pas si c’est ce constat – que la réalité US dépasse tellement la fiction qu’elle la vide de sa pertinence et de sa crédibilité – qui a convaincu la maison Amazon (dont le Big Boss est pourtant bien introduit dans le système politique corrompu mis en place) de ne pas faire l’autruche, et de nous offrir une seconde saison de sa série « de prestige », Cross, qui ne soit pas tirée d’un livre de James Patterson, mais bien inspirée (de manière indirecte, mais évidente) de certains des sujets actuels qui préoccupent le monde. En tout cas, quelle que soit la raison de cette décision, ça fonctionne !

Lance Durand, le milliardaire qui a fait fortune dans un agro-business pollueur et décuplé par l’intégration de technologies avancées, est menacé de mort, et c’est au brillant Alex Cross qu’on fait appel, en collaboration avec le FBI, pour le protéger. Mais ce que Cross va découvrir sur Durand va le faire douter de l’utilité de son rôle, et lui rendre même sympathiques ceux qui s’attaquent au milliardaire… Un sujet pour le moins osé, qu’on peut – à la limite, mais quand même… – voir comme une légitimation de la résistance aux ordres reçus quand ils ne sont pas moralement acceptables…

Car le Mal, ici, est protéiforme, et adopte les visages que l’on voit chaque jour aux « actualités ». Durand est un Elon Musk crédible, avec toute l’arrogance inhumaine du personnage, mais qui tremperait en outre dans des trafics inavouables (sexuels, en particulier, le clin d’œil à l’affaire Epstein étant évident dans le premier épisode, et également d’enfants pour des motifs « économiques »). Dans cette saison, le FBI est profondément corrompu, la police locale voit ses pouvoirs limités pour des motifs politiques, et les victimes de toutes ces « magouilles » sont avant tout des immigrés clandestins venus du Mexique ou d’Amérique Centrale. Bref, « welcome to the MAGA United States of America » !

Cette seconde saison, comme la première avec le formidable Ed Ramsay, fonctionne avant tout grâce à ses personnages secondaires passionnants, tels Durand (Matthew Lillard, haïssable à souhait), mais surtout Rebecca (Jeanine Mason), la passionaria vengeresse. Notre bonheur serait complet, si Ben Watkins et ses scénaristes n’avaient pas eu la main lourde sur le versant sentimental de la saison : entre la rupture de Cross avec la nouvelle femme de sa vie, son affaire peu crédible (ah, la scène du bal country, ridicule !) avec sa collègue, et surtout le coup de foudre instantané entre Rebecca et son « disciple » qui plonge un moment la série dans le grand n’importe quoi, ce sont les peines de cœur improbables qui tirent cette seconde saison vers le bas, malheureusement.

Quant à la conclusion, elle autorise la série à en rester là, même si un « rebond » est toujours possible dans le monde merveilleux des plateformes de streaming.

3 avril 2026

"Plus fort que moi" de Kirk Jones : « je jure ! »

On a entendu parler de Plus fort que moi avant sa sortie en France, lorsque Robert Aramayo, un acteur que l’on n’avait pas jusque là particulièrement remarqué lorsqu’il était apparu en Elrond jeune dans la série Les Anneaux de pouvoir, a coiffé sur le fil DiCaprio et Chalamet pour le BAFTA du meilleur acteur : une bel exploit, qui fait écho – logiquement – à une belle performance dans le film – un biopic ! – où il joue le rôle de John Davidson, affecté par le Syndrome de Tourette. On nous répondra que jouer les handicapés est normalement, dans le merveilleux monde du cinéma anglo-saxon, la meilleure manière d’être récompensé, mais son jeu dans Plus fort que moi est tellement subtil, contenu, qu’on ne saurait le taxer d’exhibitionnisme racoleur. Et puisqu’on est sur ce sujet, il faut aussi souligner la remarquable interprétation du jeune Scott Ellis Watson, qui est la version lycéenne de John, bouleversant quand les premiers effets de la maladie se font sentir et chamboulent son existence d’ado bien poli et gentil.

Car Plus fort que moi, respectant les règles implicites des biopics, prend le temps, en mode flashback, de revisiter chronologiquement toute la vie de John Davidson, depuis l’apparition de la maladie en 1983 (sur un Blue Monday de New Order qui tape juste) jusqu’à la reconnaissance de son travail pour aider ceux qui, comme lui, en souffrent. Aucune surprise donc, et c’est la limite du film du quasi inconnu et « ex-pubard » Kirk Jones, dans le déroulement de cette histoire qui ne va pas être un chemin de roses : si la Bande Annonce promet une sorte de comédie, basée sur l’incongruité des insultes proférées par John dans des moments les moins opportuns, on ne rira pas beaucoup durant les deux heures du film. On aura plutôt le cœur serré, et on écrasera occasionnellement une larme, non de pitié mais de compassion pour John, bien malmené par une société qui refusera longtemps de considérer « Tourette » comme une maladie réelle.

Mais, attention ! Nous ne sommes pas dans le tout venant du cinéma hollywoodien, où la sur-dramatisation et le mélodrame facile auraient noyé la vérité d’un beau personnage. Non, on reste, en dépit d’un certain lissage de l’image et du montage, dans la tradition du cinéma « social » à la britannique (ce genre brillant développé par la BBC à partir des années 60) : il s’agit de mélanger une peinture frontale de situations difficiles avec cette belle foi en l’humanité qui confère à la pire des chroniques un sentiment de « feelgood ». Car c’est grâce à son amie cancéreuse Dottie (Maxime Peake, simple et toujours juste) et son patron Tommy (Peter Mullan, qu’on est heureux de voir abandonner un temps les rôles de bad guys !) que John va trouver une raison de vivre, alors que sa famille l’a abandonné et que la société ne lui réserve que de la violence.

Il est intéressant de noter que John Davidson, qui a écrit ses mémoires (qui ont servi de base au film de Jones) avait été, à 16 ans, le sujet du documentaire télévisé particulièrement remarqué de la BBC, John’s Not Mad (1989), sur les manifestations de sa maladie (documentaire dont voit d’ailleurs des images durant le générique de fin, qu’il ne faut pas manquer…).

Difficile de ne pas terminer par notre habituelle critique du choix maladroit d’un titre français sans subtilité, bien éloigné de la jolie ambigüité du titre original, I Swear, soit « Je jure », jouant avec les deux sens du mot : « j’émets des jurons » et « je jure… que je ne le fais pas exprès ». Encore une belle occasion manquée de respecter un film qui le mérite !

2 avril 2026

"Bleu de chauffe" de Lionel Chouin : les origines du Mal

En 2026, nous vivons dans un pays où le gouvernement organise une minute de silence à la mémoire d’un misérable nazillon qui a trouvé la mort à l’occasion d’un baston qu’il avait provoqué : une infâmie que nous n’imaginions jamais devoir vivre. Mais comme le disait Charlie, je crois, de quoi nous plaignons-nous ? Le jeune facho n’a « bénéficié » que d’une minute de silence, tandis que, au fil des années, les innombrables victimes – pour la plupart des immigrés -, tombés sous les coups de la racaille néo-nazie accolée à l’extrême droite, ont eu droit à des décennies entières de silence, eux ! Comme les Français ont la mémoire courte, il est devenu indispensable de leur rappeler comment tout cela a commencé, il y a presqu’un demi-siècle…

Et c’est la mission que s’est donnée Lionel Chouin, avec son livre Bleu de Chauffe (joliment colorisé en bleu, blanc, rouge !), qui revient sur « les origines du Mal » qui, en 2026, ronge la démocratie en France, un mal accentué par la lâcheté d’une droite qui a semble-t-il tout oublié des valeurs gaullistes. Nous sommes donc au début des années 80, en 1983 exactement, et les affrontement se multiplient entre les militants CGT, en grande partie des immigrés qui entrent alors dans le combat syndical, et les groupuscules de jeunes extrémistes adhérant aux « valeurs » nazies, et voulant « casser du bougnoule »… Mais largement pilotés en coulisse par les politiques et par des chefs d’entreprise voyant en eux une bonne façon de déstabiliser l’activité syndicale.

Ces affrontements idéologiques et moraux sont les premiers symptômes d’une « fracture » – un terme très à la mode – de la société qui ne fera que s’accentuer au fil des années et des décennies suivantes. Les deux personnages de Bleu de chauffe, qui représentent les deux « clans » s’affrontant dans un crescendo de violence, sont Karima, jeune « beurette » (comme on disait alors), fille de syndicaliste et devenue « punk à crête », mais aussi boxeuse, et, en face d’elle, Sergio – d’origine portugaise, donc lui aussi fils d’immigrés – qui a le goût de la violence et a rejoint les extrémistes. Au milieu du chaos qui s’intensifie, ils vont suivre des trajectoires opposées, mais, dans le fond, pas si différentes : la découverte de soi-même, le questionnement de ses choix, la clarification des valeurs qu’on veut défendre…

Et la bande son de cette histoire, ce sont les formidables chansons de Bérurier Noir, dont les paroles reviennent régulièrement illustrer et « commenter » certaines scènes du livre… Ce qui, évidemment, ravira tous les amoureux de cette période féconde l’histoire du Punk Rock français…

Tout cela est passionnant, parce que ne sacrifiant jamais au simplisme que l’on pourrait redouter dans un récit « politique » : si le camp choisi par Chouin est sans ambiguïté aucune celui des travailleurs, celui d’une gauche combattante mais humaniste (qui semble avoir disparu aujourd’hui), le beau personnage de Sergio, en face, permet de ne pas réduire les extrémistes à des caricatures d’imbéciles ultra-violents et sans états d’âme.

On pourra pinailler sur le dessin de Chouin, pas toujours extrêmement lisible, et sur la dernière partie de l’histoire, finalement assez confuse, le découpage et la narration ayant parfois des difficultés à rendre la complexité des situations. C’est un peu dommage, mais cela ne gâche nullement l’intérêt de ce retour éducatif sur ces années où se préparaient déjà les grands conflits d’aujourd’hui.

 

30 mars 2026

"Un jour avec mon père" de Akinola Davies Jr. : une journée particulière…

Les cinéphiles plus âgés se souviendront sans nul doute de la visibilité politique et critique en Europe du cinéma africain dans les années 60-70 : les voix d’auteurs comme Sembène Ousmane, Med Hondo, Souleymane Cissé… résonnaient haut et fort dans les festivals, dans la presse engagée, et leurs films étaient relativement visibles dans les ciné-clubs. On ne peut pas en dire autant aujourd’hui, au point qu’il est facile de penser que l’Afrique est devenue un continent « sans cinéma ». C’est heureusement une vue eurocentrée des choses, que la sortie sur nos écrans – et les récompenses qu’il a reçues, comme la mention spéciale à la Caméra d’Or de Cannes et le BAFTA du meilleur premier film – de My Father’s Shadow (Un jour avec mon père en France, encore une traduction étrange puisqu’elle dépouille le titre de sa véritable signification) permet de corriger. « Nollywood », car c’est le nom donné à l’industrie cinématographique du Nigeria, est aujourd’hui la seconde puissance du cinéma mondial, après l’Inde, mais devant la Chine et les Etats-Unis. Même s’il s’agit là de cinéma éminemment populaire, il est probable que nombre de films produits par « Nollywood » mériteraient de gagner en visibilité dans les festivals du Nord. Et que dans cette perspective, Un jour avec mon père ouvre la voie.

Le film des frères Davies, Akinola à la réalisation et au scénario et Wale comme co-scénariste, a pour centre de gravité l’annulation par la junte militaire des élections de 1993, qui avaient vu la victoire des démocrates : car c’est le jour de l’annonce de cette annulation que, par un malheureux hasard, Remi et Akin accompagnent pour la première fois leur père Folarin (Sope Dirisu, découvert dans The Gangs of London) à Lagos. Cette journée les verra alterner galères et moments magiques de partage avec leur papa, lui qui vit la plupart du temps éloigné d’eux, travaillant à Lagos , loin de la maison familiale : ils vont découvrir la capitale, mais aussi pour la première fois (ils ont entre 10 et 12 ans) comprendre un peu l’existence de ce père absent, entrevoir aussi les secrets qu’il leur cache. Jusqu’à la confrontation avec les militaires se déployant en ville pour contrôler les troubles créés par le coup d’état…

Contrairement à ce qu’on entend parfois, le film n’est pas purement autobiographique (Akinola Davies n’avait que deux ans, lui, lorsque son père est mort), mais traduit plutôt une démarche mémorielle : il s’agit ici d’évoquer une ombre (d’où le titre original du film), un fantôme, et de lui donner « de la chair », de la « consistance », en imaginant cette « journée particulière » passée avec lui, où, comme dans le chef d’œuvre d’Ettore Scola du même nom, la petite histoire personnelle / intime se mêle à l’Histoire du pays.

Ce qui est très intéressant dans le film, c’est le choix d’une forme narrative originale : entre filmage en pellicule 35 mm traditionnelle, traitement des couleurs permettant d’obtenir une image « qui fait années 90 » et qui puisse ne pas détonner par rapport aux images d’archives, mais aussi intégration de nombreux plans de la nature, et dérapage de l’aspect réaliste, presque documentaire, du récit vers l’abstraction, les décisions formelles de Davies ne manquent pas d’audace. Le réalisateur explique avoir été influencé par la Nouvelle Vague française, et c’est sensible dans certaines scènes où la « vérité » des acteurs – des enfants surtout – permet à Un jour avec mon père d’échapper aux stéréotypes du mélodrame familial qu’il aurait pu être. On peut par contre objecter que les ruptures oniriques – justifiées par la philosophie, les croyances yoruba de la société nigériane – finissent par s’avérer pesantes, mais surtout confèrent au film une certaine artificialité auteuriste dont il se serait bien passé. Et jouent contre la spontanéité, le naturel du récit, qui sont les plus grandes forces de Un jour avec mon père.

En dépit de ces quelques « scories », on se souviendra de ce film, en particulier dans sa toute dernière partie, très émouvante, comme un geste de reconstruction de la mémoire, d’acceptation du deuil, salvateur pour ses auteurs, assez universel pour toucher n’importe quel spectateur, qu’il connaisse ou non l’histoire politique du Nigéria.

29 mars 2026

"ANT1 : the scam of the mystical cicadas" de Mô’ti tëi : la revanche des cigales

Essayer de convaincre un ami d’écouter un disque s’intitulant ANT1 : the scam of the mystical cicadas (soit « Fourmi1 : l’arnaque des cigales mystiques »), signé par un artiste se nommant Mô’ti tëi relève de la gageure. Et expliquer qu’on parle ici d’Americana jouée par un Breton n’ajoute guère de crédibilité à nos déclarations qu’il s’agit de l’un des albums les plus étonnants – et forts – de ce mois de mars pourtant riche en parutions excitantes.

Derrière ce pseudonyme de Mô’ti tëi aux sonorités énigmatiques (on parierait sur un mot amérindien, mais on a entendu dire qu’il s’agirait de la prononciation erronée de son prénom par un petit garçon s’appelant Timothée !), se cache le musicien breton Antoine Bencharif, qui a été le chanteur / guitariste du groupe Last Echo. Il poursuit avec ce second album un projet profondément personnel, à partir du folk et du blues US, traités moins comme « genres musicaux » à copier, voire à imiter servilement, que comme des outils propres à l’exploration de territoires mentaux intimes. Quant au titre et à la superbe pochette de l’album (due à Thibault Balahy), ils rejouent, à rebours, la fameuse fable de La Fontaine, la Cigale et la fourmi : la cigale est dans le titre, la fourmi est sur la pochette, composée d’une multitude d’humains se réunissant et créant collectivement, autour du feu (la musique ?) quelque chose de plus grand qu’eux.

Une petite Intro acoustique et sifflotante (pour « réveiller la fourmilière ») donne l’impression de pénétrer dans un monde gentil et serein. Il n’en est rien, on le découvrira progressivement, ANT1 étant un disque qui monte en intensité et en noirceur de manière assez saisissante. Pour le moment, My Deaf Friend – un tube potentiel dans un monde où seule la Beauté déciderait du succès – nous emballe doucement, dans la veine de Ben Harper si l’on veut, avec ce mélange de voix soul et de folk rock électrique qui fait immédiatement rêver. Pourtant, le texte traite plus de résignation devant le destin (« You’ll end up by giving up, yes you will » – Tu finiras par abandonner, oui, tu le feras.) que de l’amour lumineux que les arpèges aériens évoquent. Holding Time a des sonorités country rugueuses et bringuebalantes, mais le chant, très « haut » – tant en tonalité qu’en expression émotionnelle, lyrique – tranche avec la tradition « americana » qui semble convoquée, pour un effet au final extrêmement cinématographique.

Real Vertigo fait redescendre l’intensité, et déploie une splendeur d’autant plus bouleversante qu’elle reste, d’abord, largement contenue dans une mélodie fragile et soyeuse : mais attention, la « soul » déchirante n’est pas loin, et la chanson nous ménage des pics d’émotions inattendus. The Best Songs I Write repart vers une ampleur baroque, en une sorte de valse lente, mélancolique mais incandescente. Mô’ti tëi y parle du fait que les plus belles chansons naissent de rencontres, voire de blessures créées par ces rencontres. « More than the rest, alright / Know that you’re the best songs I write » (Plus que les autres, d’accord ? / Sache que tu es la meilleure chanson que j’écris) : ce final presque gospel nous emporte dans une frénésie amoureuse irrésistible. Et la première face se termine sur un titre plus suspendu, A Second, où le falsetto virtuose du chant de Mô’ti tëi fait des merveilles sur des arpèges acoustiques.

The Point ouvre la seconde partie de l’album de manière plus Rock, plus électrique. Titre immédiatement séduisant, avec une guitare aux accents psychédéliques, et un rythme qui évoque des rituels inconnus du fond des déserts américains. Presque « prog rock » dans ses excès lyriques soudains, The Point ne déparerait pas au milieu de certains disques barrés de King Gizzard. Decline semble d’abord poursuivre dans l’exacte lignée de la première face, mais révèle une ampleur mélodique et musicale plus saisissante, nous entraînant sur des montagnes russes entre acoustique et électricité, entre caresses et hystérie soul. « I was begging you Lord! / But I never believed in you / That’s the way of the coward who is crying » (Je t’en suppliais, Seigneur ! / Mais je n’ai jamais cru en toi / C’est le propre du lâche qui pleure) : l’un des sommets du disque… The Weapon est une ballade calme et réflexive jusqu’à mi-course, où elle s’ouvre de manière inattendue vers une intensité et un lyrisme qui lui confèrent un sens différent.

Fertile Soil revient vers l’Americana traditionnelle, mais le « stomp » du bal country tourne gospel, avant qu’un saxophone jazzy inattendu ne déchire la trame de la chanson, et un final intense. Our Rage traduit la nécessité de continuer à lutter, en dépit de nos frustrations devant un monde de plus en plus violent et injuste. Avec ses près de six minutes, c’est le morceau le plus complexe peut-être de l’album, même s’il ne rompt pas avec les chansons précédentes : il y a du chant en falsetto, de belles harmonies vocales, il y a une sorte de rythme obstiné pour que se matérialise cette « colère du cœur » dont parlent les paroles, il y a bien entendu des poussées lyriques dont on sait désormais qu’elles sont la marque de l’artiste. Et tout se finit par un sifflotement qui renvoie vers l’ouverture du disque.

Il y a définitivement quelque chose d’intrigant, de paradoxal, dans cet album : la manière dont un « artiste breton » arpente les chemins poussiéreux d’une Amérique imaginaire, fantasmée, dont il ne reste dans ces chansons plus que quelques échos, voire seulement des traces. ANT1 : the scam of the mystical cicadas est un disque dense et complexe, traitant de sujets sombres – personnels comme universels, typiques d’une époque marquée par de profondes fractures qui mettent en danger notre équilibre mental. Bien sûr, on peut jouer au petit jeu habituel des influences (de Devendra Banhart à Eddie Vedder en passant par Sting !), mais on ne peut pas nier qu’on est ici, non pas devant un « autre disque de folk », mais devant un projet ambitieux d’un auteur parcourant un monde intérieur auquel il tente de trouver un sens. Mais un sens qui nous aiderait, nous comme lui, à survivre dans la réalité quotidienne.

 

27 mars 2026

"Le Chemin derrière la maison" de Jérémie Gasparutto : la BD comme rêve éveillé

Quand on ouvre Le Chemin derrière la maison, cette silhouette fantomatique et disproportionnée – dominant une maison minuscule engloutie dans une nature géante – nous prépare à entrer dans un univers fantastique. Peut-être à nous délecter de lugubres contes et légendes, comme ceux qui bercèrent l’enfance des plus « vieux » d’entre nous, de ces histoires mythiques peuplées de créatures que l’on dit surnaturelles, mais qui sont en fait l’expression la plus profonde de « Dame Nature »…

Mais ce que nous offre Jérémie Gasparutto dans ce grand (format 25 cm x 34 cm) et très beau livre, ce n’est pas tout à fait ça. Enfin, c’est quand même plutôt ça, tout en étant à la fois beaucoup moins et beaucoup plus.

Beaucoup moins parce qu’il n’y a pas ici "d'histoires" traditionnelles, à proprement parler : juste des chapitres distincts, qui n’ont à première vue pas grand-chose à voir les uns avec les autres, et dans chaque chapitre pas de narration véritable, sinon celle, intuitive, que les images font naître dans notre imagination (puisque la partie « logique » de notre cerveau cherche un sens, que l’on sent « devoir exister » dans un « format BD »).

Beaucoup plus, parce que, si le lecteur accepte de jouer le jeu que propose Gasparutto, il est facile de se laisser emporter, engloutir même parfois, voire « dissoudre » dans cet univers où l’être humain est confronté à des mutations impensables de la réalité naturelle, puis de son propre corps. Chaque image est forte, et fait naître une multitude de sensations presque physiques, mais aussi de sentiments puissants : ce que l’on voit peut séduire, amuser, exciter, surprendre, effrayer, dégoûter même.

Le Chemin derrière la maison relève de l’hallucination individuelle, du cheminement personnel dans un univers mental, tantôt apaisant, tantôt traumatisant. C’est une confrontation – allant de l’intime à l’épique – avec des mythes que Gasparutto anime pour nous, qu’il réinvente, sans pourtant perdre dans le processus leur vérité existentielle, leurs fondations culturelles.

Certaines pages sont très belles, d’autres un peu moins, car la surcharge et la complexité excessive menacent parfois l’équilibre esthétique du livre, comme l’accumulation de sens et de symboles, trop lourde pour une lecture intégrale du livre en une seule fois. Il vaut mieux le déguster, « un rêve à la fois », et de ne rechercher un sens « supérieur » qu’une fois la dernière page tournée, le dernier rêve (ou cauchemar) vécu.

Tentez l’expérience, et partez dans ce voyage inhabituel.

 

22 mars 2026

"La Guerre des prix" d’Anthony Dechaux : dans la gueule du loup…

Ceux d’entre nous qui ont travaillé dans des postes commerciaux au sein d’entreprises (ces fameux « industriels ») vendant à la Grande Distribution, comme ceux qui ont travaillé « de l’autre côté » de la table de négociation, chez un « distributeur », ne doivent pas manquer de voir La Guerre des prix, le premier film d’Anthony Dechaux : ils seront certainement ébranlés d’y retrouver aussi bien racontés les comportements extrêmes des uns et des autres, lorsqu’on traverse la difficile période des « négociations annuelles », ainsi que les stratégies et les logiques conflictuelles de tous les « acteurs ». Et c’est certainement LE gros point fort de ce film, cette représentation réaliste, « respectueuse » de la réalité du « commerce » français, qui est – et je ne sais pas si nous devons en être fier – l’un des plus durs, les plus « extrémistes » dans le monde. Dechaux et ses scénaristes, dont certains ont visiblement connu eux-mêmes le genre de situations décrites dans le film, savent de quoi ils parlent, et ils en parlent bien. La Guerre des prix est un film qui, et c’est sa noblesse, produit du « thriller » en racontant de manière réaliste, sans aucune exagération, le monde du travail.

Quant à ceux qui font partie du monde de l’agriculture, ils auront une lecture différente du film, et ils y verront avant tout un film politique qui raconte la destruction de toute une partie – essentielle – de la société française, celle qui, héritière de siècles de savoir-faire et de tradition, produit des aliments de qualité. Le jeu de dupes qu’a été, pour ceux des agriculteurs qui ont cru au virage vers le Bio et vers le « local » comme une manière de résister aux multinationales de la mal bouffe et à l’industrialisation à marche forcée de leur métier, est ici clairement dénoncé. Ils ont eux aussi raison : la Guerre des prix montre parfaitement, et sans manichéisme réducteur, que, comme le dit le personnage interprété (d’excellente manière, comme toujours) par Olivier Gourmet : « à la fin, c’est TOUJOURS une histoire d’argent ! ».

Mais, à la fin, ce qui est sans doute le plus important, c’est que « l’acteur principal » des mécanismes délétères décrits dans le film, c’est chacun d’entre nous. Nous, « consommateurs » lambda, clients de la Grande Distribution, qui fournissons aux Leclerc et compagnie (il est facile de reconnaître l’enseigne Leclerc, ses pratiques et sa communication, derrière l’entreprise fictive du film) la justification pour leurs pratiques : « défendre notre pouvoir d’achat », à nous qui voulons TOUT pour toujours MOINS CHER.

La Guerre des prix raconte tout ça, de manière simple et claire, pédagogique sans être didactique, mais au contraire en créant un « suspense » autour de cette jeune femme (Ana Girardot, convaincante et sobre) qui intègre une Centrale d’Achat, et croit pouvoir user de sa fonction pour sauver l’entreprise familiale, tout en atteignant les « objectifs » que lui a communiqués sa Direction. Et qui ne réalisera qu’à la toute fin du film, brutale, qu’elle s’est littéralement jetée dans la gueule du loup. Ce loup souriant mais impitoyable, né de la collusion entre le pouvoir de l’Etat, celui de l’Industrie et de la Distribution, qui se livrent à une guerre cachant en fait de profondes ententes entre « gens du même monde ».

S’il y a néanmoins une faiblesse dans le premier film de Dechaux, c’est qu’il est sans doute trop focalisé sur le traitement de son sujet, et qu’il passe un peu à côté de ses personnages. On devine la richesse, la complexité d’un Bruno Fournier (Gourmet) grâce à certains détails – lors de sa visite à la ferme, ou dans le dernier plan où on le voit, quittant la réunion célébrant « l’atteinte des objectifs » du Distributeur -, mais on sent qu’il y aurait eu là de quoi construire une histoire plus tragique encore, plus originale aussi. Certes, on sait gré à Dechaux d’avoir évité avec élégance les clichés, ceux du cinéma social habituel comme ceux du cinéma psychologique « à la française », mais on ne peut s’empêcher de penser que le film aurait pu être encore plus fort qu’il ne l’est, en allant dans cette direction-là.

Il sera intéressant de voir où ira Dechaux à partir de ce premier jalon d’une carrière prometteuse.

Le journal de Pok
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