"Cannonball" de Man/Woman/Chainsaw : surtout, ne leur collez pas d’étiquette !
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Man/Woman/Chainsaw, qu’est-ce que c’est ? Avec un nom pareil, on imagine un groupe expérimental, avant-gardiste, adorant les sons extrêmes, les postures radicales. Et pourtant, la réalité n’a rien à voir, à part peut-être le qualificatif « d’expérimental », parce que le sextet londonien – actif depuis sept ans déjà, et désormais signé chez Fiction - nous offre dans son premier album, Cannonball, une musique qui ne ressemble à rien de vraiment connu. Même si on trouve çà et là des fragments traduisant des influences diverses et variées, la manière dont elles sont agencées chez Man/Woman/Chainsaw est totalement originale, et les place parmi les propositions les plus excitantes de la scène britannique actuelle.
Les mélomanes les plus avisés avaient déjà remarqué en 2024 leur EP Eazy Peazy, produit par le bassiste de Gilla Band, une référence, et couronné par la presse britannique et par à peu près tous ceux qui l’ont écouté. Les plus chanceux ont même vu le groupe sur scène, au Point Éphémère en avril dernier, et ont du mal à trouver les mots pour décrire cette expérience : ils parlent d’un joyeux « bordel », de six musiciens aussi inspirés que fous de joie, d’une troupe à la générosité exaltante. En les écoutant, on a l’impression de retrouver les mots qu’on écrivait après les premiers concerts d’Arcade Fire, soit une vraie référence en termes de live étourdissant. Mais, avec ce Cannonball, Man/Woman/Chainsaw va évidemment arrêter d’être la « propriété » de quelques personnes qui les ont découverts, pour devenir un truc énorme.
On a en fait envie d’arrêter notre critique ici, et de vous laisser vous débrouiller avec ce disque, d’une complexité infernale et pourtant d’une évidence pop absolue : ça nous éviterait beaucoup de travail pour mettre des mots sur des chansons qui n’en ont nul besoin, sur une musique sur laquelle les étiquettes ne collent pas. Disons quand même que les « historiens » du groupe nous expliquent qu’ils ont l’ambition d’égaler les Beatles en termes de capacité d’inventer de nouvelles formes. Qu’ils ont bossé pour jouer comme Nirvana et chanter comme Adele. Par rapport à leurs contemporains britanniques, on peut trouver une certaine convergence avec le Black Country, New Road des débuts, voire avec la vision d’un « nouveau rock » créée par Black Midi, sans le goût pour une complexité excessive de ces derniers. Précisons enfin que ce premier album marque une évolution très nette par rapport à Eazy Peazy, qui, du coup, paraît a posteriori beaucoup plus brouillon, plus punk aussi…
Si chacune des onze chansons de Cannonball part dans une direction différente, elle ne pourrait pas être jouée par un autre groupe que Man/Woman/Chainsaw : il y a cette voix magnifique de la chanteuse, Vera Leppänen, qui pourrait gagner beaucoup d’argent en chantant de la « soul/pop » comme celle qui triomphe dans les charts (Canyons, Snakebite, Still Angry) ; il y a aussi, un peu partout, le violon torrentiel de Clio Starwood, celle qu’on nous présente comme l’électron libre du groupe ; il y a le piano mutin d’Emmie-Mae Avery, qui porte de nombreux morceaux, et qui peut tout à fait briller au premier plan (Lighter). Mais, que les rockers purs et durs ne paniquent pas, il y a aussi Billy Ward, un chanteur énervé qui a dû aussi écouter Tom Waits et Jim Morrison (Flick of the Wrist), et des guitares qui se mettent d’un coup à faire énormément de bruit, du « noise » comme on doit plutôt dire (The Thing). Il y a des moments lyriques (Still Angry), mais heureusement pas trop, il y a des moments baroques (comme sur le stupéfiant pont de Canyons).
Après, si vous voulez quand même qu’on vous aide en vous pointant du doigt les morceaux les plus « évidents », on serait tentés après quelques écoutes, de vous diriger vers Goddam, Lizard Man! (étonnant titre sombre et hanté, lorgnant du côté de Jeffrey Lee Pierce, eh oui !), puis, pour le plaisir du grand écart, vers Nosedive, tube électro pop vite noyé dans le violon, où les voix de Billy et Vera, mêlées dans un formidable crescendo, déclenchent en nous des élans romantiques insoupçonnés, en même temps qu’un torrent de bonheur. Et puis, bien entendu, Get Up and Dance, qui démarre comme une bouleversante ballade pop, avant que le groupe se masse derrière sa chanteuse et transforme la chanson en un paroxysme d’émotion, apte à faire chavirer un public que l’on imagine facilement de plus en plus nombreux.