"Girl" de Shu Qi : grandir à Taïwan
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Le nom de Shu Qi, quand on le prononce, est l’un de ceux qui illuminera le plus certainement les yeux des cinéphiles : actrice jamais moins que sublime, autant pour sa beauté irréelle que pour son talent précieux, icône absolue de certains des plus grands films de l'immense Hou Hsiao-Hsien, elle a, au firmament du 7e Art, une place à côté des plus grandes stars de l’histoire. Mais calmons-nous tout de suite : Shu Qi n’apparaît pas à l’image de son premier film en tant qu’autrice – à la fois scénariste et réalisatrice : Girl.
On peut imaginer qu’elle ne voulait pas « biaiser » notre regard par sa présence « mythique », qu’elle souhaitait se concentrer sur son travail d’écriture et de mise en scène. Ou, plus certainement, que le sujet – qu’elle a admis être extrêmement autobiographique, même si elle a pris quelques libertés avec les faits – est beaucoup trop « près de l’os » pour qu’elle puisse y « jouer un rôle ».
Girl raconte l’histoire d’une pré-adolescente, souffrant de plus en plus vivement de ses rapports difficiles – impossibles, même – avec sa mère, victime de violences de la part de son mari, bon à rien alcoolique et brutal. Ou plus exactement, il nous montre les dernières semaines de vie familiale de la petite Lin, avant qu’une fugue fasse basculer son existence.
Très nombreux sont les acteurs qui ont voulu réaliser, à leur tour, des films. Parmi les plus grands, certains ont trouvé rapidement un langage cinématographique personnel, et sont devenus des auteurs importants, parfois même singuliers : on pense à des gens comme Charles Laughton, Paul Newman, Clint Eastwood bien entendu. Citer Eastwood qui a « appris comment filmer » auprès de géants comme Don Siegel et Sergio Leone, est évidemment pertinent quand on regarde la premier film de Shu Qi, puisqu’il est impossible de ne pas noter dans la forme du film de fortes influences de Hou Hsiao Hsien, au style si reconnaissable. Certains critiques ont retenu cette « fidélité » à un maître comme un élément à charge contre Shu Qi, mais on ne peut s’empêcher de trouver cela assez secondaire, par rapport au véritable projet de Girl : mettre en scène un souvenir intime, pour qu’il devienne du cinéma.
Film de « mémoire », Girl est aussi une chronique de la fin des années 1980, et le décor, celui du port de Keelung, comme dans le meilleur cinéma taïwanais (Hou Hsiao Hsien, mais aussi Edward Yang) n’a jamais rien de « folklorique », et encore moins de nostalgique. Les rues, le port, le logement modeste où vit la famille, les bars où les hommes boivent et les karaokés où l’on fait la fête, racontent autant Taïwan que les personnages.
De par son sujet, Girl aurait pu être une tragédie ou un mélodrame. Mais Shu Qi ne filme pas le traumatisme vécu par son personnage de pré-adolescente comme un événement spectaculaire, plutôt comme un « état » qui imprègne tous ses gestes, toutes ses paroles et ses silences, mais aussi toutes ses relations, avec sa sœur et ses camarades de classe par exemple. Shu Qi laisse beaucoup de temps s’écouler avant de permettre au spectateur de comprendre ce qui se joue vraiment devant ses yeux : Girl est un film long, trop long diront les impatients, mais c’est ce courage de laisser le temps passer et agir qui lui permet de se conclure, au bout de deux heures, dans un paroxysme émotionnel inattendu. Jamais désespéré ni désespérant, Girl déploie une forme de douceur, presque de tendresse, offrant cette possibilité finale d’apaisement à l’impact très fort : il s’agit moins de « guérir » des souffrances infligées par ses parents que d’apprendre à vivre avec ce qui ne s’efface pas.
C’est là un des nombreux miracles que peut nous offrir le Cinéma, et Shu Qi le sait.