"R.J. Decker" de Robert Doherty : sous le soleil de Fort Lauderdale
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Nous défendons bien assez souvent ici les vertus de la série TV « moderne », née au tournant du siècle, que nous nous échinons à considérer – quelque fois avec un soupçon de mauvaise foi – comme une forme artistique, sinon « noble », du moins intéressante, pour admettre que, quelques fois, nous regrettons un peu la série TV « d’avant » : avant les plateformes, quand, en France, on appelait ça des « feuilletons », et que le monde qui y était représenté n’avait finalement pas grand chose à voir avec notre triste réalité.
Il y a d’abord cette structure traditionnelle, qui a largement disparu de nos petits écrans : un épisode, une enquête ou une histoire, bouclée à chaque fois… même si le feuilleton gérait en parallèle un fil narratif « en fond d’écran » qui surgissait régulièrement et qui se poursuivait au fil des saisons. Le téléspectateur retrouvait chaque semaine le confort d’un univers familier, et la satisfaction récurrente d’une vraie conclusion, sans le « stress » du cliffhanger, qui est devenu le pain béni de la série « moderne ».
Et puis il y aussi ce que la critique US qualifie de « blue sky series », regroupant des polars baignés de soleil, où l’humour, les personnages et le plaisir de la narration comptent autant que les enquêtes elles-mêmes, que les scénarios « policiers ». Un terme peu utilisé en France, mais qui regroupe un certain nombre de séries TV privilégiant le plaisir du spectateur : des séries vers lesquelles on revient pour retrouver un monde rassurant et des personnages qu’on apprécie. Des séries qui ne cherchent pas à être « importantes » ou « prestigieuses », mais à être accueillantes et divertissantes.
R.J. Decker coche toutes les cases de ce type de « produit » : son personnage principal est un « private eye » débutant mais obstiné et astucieux, sortant juste de 18 mois de prison pour violence envers le fils d’un politicien puissant et corrompu de Floride. Il squatte la maison de son ex-épouse, qui est désormais en couple avec une femme, elle-même policière,… avec laquelle Decker collabore presque systématiquement pour résoudre ses enquêtes. Qui plus est, le meilleur ami de Decker est un ex-compagnon de « taule » qui a gagné le gros lot à la loterie, et la femme dont il est amoureux n’est autre que la fille du politicien qui l’a fait condamner !
Bref, un niveau d’invraisemblance assez hors normes, qui passe pourtant comme une lettre à la poste, le casting dans son ensemble dégageant une énergie, un joie de vivre et un plaisir de jouer qui nous font à peu près avaler n’importe quelle couleuvre.
Quant à la partie policière, elle a cette particularité – et c’en est une par rapport aux « standards » du genre – de privilégier des énigmes extrêmement complexes, voire sophistiquées (ne se refusant pas, à l’occasion, l’audace de jouer sur des thèmes politiques et sociaux pas forcément « trumpistes »). A l’inverse de la série TV d’aujourd’hui où les scénaristes font l’effort de récapituler toutes les dix minutes l’histoire pour aider les téléspectateurs lorgnant en même temps sur leur téléphone portable, R.J. Decker ne nous autorise pas à perdre vingt secondes de dialogue, car nous nous condamnerions à ne plus rien comprendre au reste de l’épisode ! Et ça aussi, ce rythme forcené et ce déluge permanent d’informations, ça devient rafraîchissant, pour le coup.
Alors, on nous dira que rien de tout ça n’est original. C’est vrai. Que le roman policier et satirique de Carl Hiaasen, Pêche en eau trouble (Double Whammy), dont la série est tirée, est bien plus courageux et clair dans ses positions politiques. C’est possible, et nous avouons ne pas l’avoir (encore) lu. Que revenir à ce format d’épisodes indépendants et à ces histoires « feel good » sous le ciel bleu d’endroits paradisiaques est une régression intellectuelle. Ce n’est pas faux.
Pourtant, en toute sincérité, nous avons bien aimé passer quelques heures avec R.J. Decker…