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Le journal de Pok
10 novembre 2025

"Baignades" d'Andrée A. Michaud : noyades...

Les vingt premières pages de Baignades, de l’autrice québécoise Andrée Michaud sont tétanisantes : à partir d’un point de départ anodin – le patron d’un camping demande aux parents d’une enfant se baignant nue dans un lac de bien vouloir rhabiller immédiatement leur fille – s’enchainent à un rythme infernal des évènements de plus en plus dramatiques, violents, extrêmes. Mais ce démarrage incroyable d’un thriller du quotidien (pas de serial killer, pas d’espion venu du froid, pas de machination diabolique) garde une formidable crédibilité, en dépit de son intensité et de son rythme. Bien sûr, la sauvagerie de la nature canadienne autorise des dérèglements qui seraient moins probables chez nous, mais quand même : il est difficile de ne pas se mettre à la place de cette petite famille qui va être victimes du pire, et d’en trembler d horreur.

Andrée Michaud est une autrice pas encore (assez) connue chez nous, alors qu’elle a un profil remarqué dans son pays, en particulier pour son livre Bondrée (2014) qui a récolté de nombreux prix, au Canada comme à l’international. Au delà de l’intelligence de ses thèmes et de leur traitement, Michaud a un style d’écriture remarquable : elle est capable d’injecter des éléments poétiques, souvent magnifiques, au milieu d’un paragraphe totalement factuel, ou de terminer une phrase décrivant une situation triviale par une expression transcendante, qui exalte le lecteur et le ravit. La langue d’Andrée Michaud, à la fois sèche et sensorielle, privilégie l’impact émotionnel plutôt que la virtuosité littéraire – ce qui ne signifie pas, au contraire même, qu’il n’y a pas ici une grande maitrise du verbe, du rythme, et des images mentales puissantes créées par le texte.

Le lecteur français sera de prime abord surpris, voire dérouté, par le vocabulaire québécois qui « exotise » les échanges. Mais ce n’est là qu’un détail, car, rapidement, il sera plus impressionné, par exemple, par l’usage systématique de l’imparfait là où la plupart des écrivains auraient recours au présent ou au passé simple pour rendre l’action plus vivante, plus impactante… Avant de se rendre compte que l’imparfait confère un caractère inéluctable, donc encore plus tragique, au drame qui se déroule sous nos yeux. De la même manière, les dialogues ne sont pas traités comme tels, mais intégrés au flux du récit, ce qui peut soit accentuer le sentiment d’urgence dramatique, soit l’enrichir sans l’interrompre par des paroles des protagonistes. Tout cela est magistral, et traduit une qualité d’écriture rare dans le domaine du thriller, même du thriller psychologique.

Et puis, après la cavalcade effrénée et tragique de la première partie du livre, vient cette fameuse seconde partie – que certains on pu trouver trop lente, moins forte : Baignades change en effet de rythme, en plaçant au centre du récit une nouvelle protagoniste, dont le comportement va provoquer un nouveau drame, qui ne se matérialisera qu’à la toute fin du livre. Un mécanisme donc tout a fait opposé a celui de la première partie, qui accentue le désarroi du lecteur, mais se révèle in fine encore plus perturbant : la violence cède la place à une tension littéralement asphyxiante… encore plus terrifiante.

On referme Baignades sous le choc des dernières lignes de la dernière page, en étant conscient que ce récit d’une catastrophe familiale nous hantera pendant longtemps.

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