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Le journal de Pok
30 octobre 2026

"Surface, Echo & Sound" de Editors : l’émotion à découvert

Lorsque Tom Smith et ses Editors se sont acoquinés avec Blanck Mass pour produire leur EBM, passionnante agression électro, nombreux ont été les vieux (post)punks à crier à la haute trahison. Pour ensuite, une fois les morceaux d’EBM interprétés en live, admettre leur erreur et leur plaisir devant plusieurs de ses chansons. Lorsque Tom Smith a sorti son There Is Nothing In The Dark That Isn’t There In The Light, rempli de chansons acoustiques, beaucoup – souvent les mêmes – se sont gaussés de cet abandon de l’électricité, « signe de maturité » (dans leur esprit, de « vieillesse »). On les a vus juste après sortir bouleversés du concert de Tom à l’Alhambra. Alors quand les apôtres du post-punk m’ont affirmé que Surface, Echo & Sound était un « album horrible », j’ai été totalement rassuré : Tom continuait donc à chercher la voie pour le futur d’Editors.

« Who gets off on ascendency? / We all got our problems / I don’t grieve just to cross the street / We all got our problems » (Qui prend son pied dans la domination ? / On a tous nos problèmes / Je ne m’afflige pas juste pour traverser la rue / On a tous nos problèmes…) : et de fait, l’ouverture de l’album, semble reprendre exactement là où Tom a laissé les choses avec son album solo. Introspection, choix de l’acoustique, dépouillement, culpabilité peut-être ? Pourquoi alors sortir un album sous le nom d’Editors, avec son groupe, si c’est pour poursuivre sur la même trajectoire ? La réponse est immédiatement apportée par Call It In, qui est en quelque sorte le second volet du même morceau : c’est la formidable énergie du groupe qui donne tout son sens à cette nouvelle orientation musicale. Call It In est peut-être le titre le plus fougueux d’Editors depuis son apparition avec The Back Room il y a vingt ans, et c’est un bonheur fou de retrouver cette énergie, surtout dans un format qui n’épouse plus les codes du post-punk. Même si le propos est tourmenté, la musique est légère, lumineuse. Et même si les textes de Smith ont toujours une ambiguïté qui défie l’interprétation, on peut imaginer que l’un des thèmes de ce nouvel album est contenu dans la phrase : « Wearing your heart on your sleeve like a badge / And it all breaks down, it all breaks down » (Porter son cœur à découvert, avec fierté, quand tout s’effondre…) : à 45 ans, et même quand on est anglais, il est bien temps de laisser ses émotions déborder, sans honte. Et des émotions, l’album va s’employer à en déverser sur nous, abondamment. Et c’est là que le commentaire négatif (« horrible » !) de nos amis devient compréhensible : tout le monde n’a pas envie d’assister à un tel déchaînement émotionnel, à la limite de l’impudeur, à ces aveux d’impuissance et à ces chants de douleur. Pourtant, c’est précisément dans ce registre que Tom Smith excelle.

The Rush suit avec une fougue presque comparable, mais a une vibe « folk », avec la mandoline qui apparaît. Il s’agirait d’un titre initialement destiné au projet solo de Tom Smith, ce qui validerait notre théorie initiale d’un recours au groupe avant tout pour la force qu’il apporte au propos de son leader. Rescue est une rupture nette avec le ton des trois premiers titres, il commence par nous décevoir en figurant un retour sur les terres noires des débuts du groupe, mais il accumule peu à peu une telle force qu’il pourrait bien, au fil des écoutes, être l’un des sommets du disque. Shadow est une ballade totalement classique, une chanson d’amour douloureuse, un peu à la manière du Everybody Hurts de R.E.M. (pour placer la barre très haut), où le chant de Tom, à son meilleur, est bouleversant, et le final déploie un lyrisme splendide : le genre de chanson intemporelle qui aurait pu être un tube, à une autre époque.

Real est un drôle d’objet, qu’il est d’abord difficile d’identifier : dans une atmosphère dansante et folk, mais avec une guitare qui crie dans la tradition du Editors d’antan, la voix distordue et légèrement lointaine de Tom nous rappelle que « This ain’t real! » (Ce n’est pas réel). Les choix curieux de production finissent par brouiller le plaisir que pourrait procurer cette mélodie entraînante. Il faudra voir ce que ça donne en live pour se faire une opinion plus claire.

À l’inverse, Happiness, avec son refrain aussi ironique qu’irrésistible (« One more time / I’m holy water, drink » (Encore une fois / Je suis de l’eau bénite, bois !) est du Editors « grand cru » marquant pourtant son territoire dans une lumière nouvelle : une vague d’émotion irrépressible, un gimmick accrocheur, un grand titre. Much Love serait une composition remontant aux sessions de The Weight of Your Love – sans doute l’album le moins intéressant du groupe -, et fonctionne parfaitement grâce à la course éperdue de son beat obstiné, à ses explosions – finalement rares sur cet album – de guitare électrique, et à l’intensité du chant de Tom Smith.

Butterfly Wings revient au calme et à la simplicité, et offre à Smith l’occasion de mettre encore plus en valeur sa voix (oui, c’est possible !). La chanson semble pointer la futilité de l’existence d’un musicien dont le seul but serait de susciter les acclamations de son public. C’est bouleversant : « It just powders in my hand and then it’s not there » (Ça se réduit tout simplement en poudre dans ma main, et puis ça disparaît). Seriously a été coécrit avec Andy Burrows, et voudrait apparemment – en dépit de la slide guitar – évoquer les mélodies carillonnantes de The Cure des années 80 : un titre curieusement facile et léger, rajouté – un peu artificiellement – alors qu’on s’approche de la conclusion d’un album chargé en pathos. The Hills We Died Upon est un final plus logique, plus cohérent, une superbe ballade acoustique, revenant à nouveau vers l’univers de There Is Nothing In The Dark That Isn’t There In The Light.

S’il est trop tôt, après seulement quelques écoutes, pour avoir un avis définitif sur cet album inattendu, étonnant, porté par une poignée de chansons très fortes, une chose paraît déjà certaine : Surface, Echo & Sound témoigne à nouveau de la liberté artistique qu’Editors s’est progressivement accordée. Les instruments changent, les formes évoluent, les émotions se dévoilent davantage, mais la démarche et l’essence du groupe restent les mêmes. Et peu importe, finalement, qu’Editors soit désormais plus centré que jamais sur Tom Smith : ce n’est pas un retour en arrière, c’est une nouvelle étape.

Quant à nos amis nostalgiques des années post-punk d’Editors, je leur ai répondu qu’ils pouvaient toujours écouter Interpol. Mais dans le fond, je m’attends à ce qu’ils viennent faire amende honorable d’ici peu.

 

 

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