"Ni vue, ni connue" de Marc Fitoussi : Isabelle et la vérité de la vie
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Il y a des comédies qui nous font rire de bon cœur, et d'autres - que personnellement j'ai tendance à préférer - où le rire nous laisse un goût amer. Ni vue ni connue appartient à la seconde catégorie : sous les apparences d'un divertissement léger, d'une nième pochade sur les travers du métier du cinéma, le film de Marc Fitoussi dissimule une vision assez cruelle des rapports humains, où la méchanceté, l'humiliation et la solitude occupent finalement beaucoup plus de place que la fantaisie. On peut sourire devant certaines situations, mais on éprouve surtout, au fil du récit, un malaise grandissant, comme si l'ironie et l'humour n'étaient là que pour rendre supportable ce qui, au fond, ne l'est pas.
Car ce qui frappe, c'est l'absence presque totale de bienveillance dans cet univers merveilleux du cinéma. Les personnages semblent condamnés à se blesser les uns les autres, parfois consciemment, parfois simplement parce qu'ils sont incapables de comprendre ceux qui les entourent, et parce que leur soif effréné de succès, ou au moins de reconnaissance les coupe du monde des gens "ordinaires". Les rapports de pouvoir, les petites humiliations quotidiennes, les frustrations et les rancœurs constituent la véritable matière de Ni vue ni connue. Et derrière la mécanique de la comédie, on trouve quelque chose de profondément triste : une humanité qui ne sait plus comment aimer, ni même comment se faire aimer.
C'est là qu'intervient Isabelle Huppert, la grande Isabelle Huppert, grâce à laquelle le film prend une autre dimension. On connaît depuis longtemps l'extraordinaire intelligence de cette actrice, sa capacité à exprimer les sentiments les plus contradictoires sans jamais les souligner, sans jamais chercher à provoquer artificiellement l'émotion. Mais il y a toujours quelque chose de sidérant à la voir transformer un personnage en une énigme humaine, à la fois parfaitement lisible et impossible à déchiffrer complètement. Un regard, un sourire presque imperceptible, une inflexion de voix suffisent à faire coexister la dureté et la fragilité, le ridicule et la dignité, la méchanceté et la souffrance. Là où d'autres interprètes auraient tendance à choisir entre ces différentes dimensions, elle les laisse vivre ensemble. Et c'est précisément ce qui rend son personnage si fascinant : nous ne savons jamais exactement s'il faut en rire, ou au contraire le plaindre, ou simplement constater, avec une certaine douleur, son incapacité à échapper à ses propres obsessions.
Le contraste avec le reste de la distribution est saisissant : non pas que les autres acteurs déméritent (Sandrine Kiberlain est, comme toujours, convaincante, dans un rôle finalement ingrat), mais ils semblent souvent évoluer dans un registre plus immédiatement identifiable. Huppert, elle, joue dans un autre film, plus complexe, infiniment plus humain.
C'est peut-être ce qui fait la singularité, et donc l'intérêt de Ni vue ni connue, beaucoup plus que son scénario et une réelle maîtrise de la réalisation qu'aurait acquise Marc Fitoussi. Le film nous rappelle l'existence d'une actrice capable de faire surgir la tragédie là où tout semblait nous inviter à rire. Une actrice qui révèle la vérité cachée du monde du cinéma. Et de la vie : à ce titre, son apparition soudaine devant la caméra d'Emmanuelle Bercot, qui filme la vie d'Isabelle Eberhardt, lui révélant le sens de son existence, est un brillant commentaire "méta" sur le film lui-même.