"Hope" de Na Hong-jin : The Runners (Memories of Disaster)
Il y a quelque chose de profondément réjouissant à retrouver Na Hong-jin, et avec lui une certaine idée du cinéma coréen qui, il y a une vingtaine d'années, nous avait littéralement sidérés. Un cinéma populaire sans complexes, capable de mêler violence, humour, terreur et commentaire social, tout en faisant preuve d'une virtuosité formelle que Hollywood semble aujourd'hui avoir largement oubliée. Hope est de cette trempe-là, même si son ambition déraisonnable, et le goût de Na Hong-jin pour les excès en tous genres, finissent par lui jouer des tours.
La première partie du film, située dans une petite ville isolée du nord de la Corée du Sud, est un véritable chef-d'œuvre. Na Hong-jin y déploie une énergie presque démentielle, une science incomparable de la mise en scène, capable de rendre parfaitement lisibles les situations les plus chaotiques. La géographie des lieux, les mouvements des personnages, la circulation de l'information et les malentendus deviennent les instruments d'une mécanique infernale. Et le refus de montrer trop tôt la nature de la menace permet de faire monter l'angoisse jusqu'à des sommets. On retrouve l'atmosphère rurale du fabuleux The Strangers, mais aussi cette sensation extraordinaire que le monde familier est en train de basculer dans quelque chose d'incompréhensible. La présence d'un inquiétant taxidermiste, simple d'esprit, ouvre d'ailleurs une autre piste, celle d'un Mal qui serait déjà enfoui au cœur de la société humaine.
Ce qui passionne également, c'est la toile de fond sociale et politique de cette catastrophe. La proximité de la Corée du Nord, l'isolement géographique de cette communauté, le sentiment qu'elle a été abandonnée par les autorités, tout cela donne au récit une profondeur qui dépasse les conventions du "film de monstres". Quant à la police locale, dépassée par les événements, privée de moyens et parfois simplement incompétente, elle incarne une autorité dont les limites deviennent tragiquement évidentes. Au milieu de cette débâcle, le personnage de la policière s'impose comme l'une des plus belles réussites du film : une figure féminine forte, intelligente, indépendante et courageuse, qui ne se laisse jamais réduire au rôle de faire-valoir des protagonistes masculins.
Et puis il y a cet humour typiquement coréen, volontiers scatologique, parfois franchement grossier, qui surgit aux moments les plus inattendus. Les échanges agressifs, les insultes, les affrontements verbaux entre personnages composent une sorte de comédie humaine hystérique. Loin de détruire la tension, ces respirations comiques la renforcent, en donnant aux protagonistes une vitalité et une humanité extraordinaires.
La seconde partie, qui déplace l'action vers la forêt, la montagne et les routes environnantes, n'atteint malheureusement plus les sommets de cette première partie magistrale. Dès lors que le danger a un visage, les péripéties deviennent plus conventionnelles. Les poursuites s'étirent parfois excessivement, avec ces facilités bien connues du cinéma d'action où la vitesse des monstres semble varier selon les besoins du scénario, sans que la distance avec leurs victimes ne diminue jamais vraiment. Quant au final, avec son irruption spectaculaire d'une science-fiction à grand spectacle et ses deux personnages extraterrestres incarnés par des stars internationales, il donne tout simplement l'impression qu'un autre film commence. On comprend la volonté d'ouvrir cet univers vers de nouvelles aventures, sans savoir encore quoi penser de cette bifurcation inattendue.
Reste un film formidablement vivant, jouissif parce que totalement excessif, certes parfois déconcertant, qui nous rend ce plaisir viscéral éprouvé autrefois devant The Chaser, Memories of Murder ou The Host. Une magnifique leçon de spectacle populaire, même imparfait, qui rappelle à quel point le grand cinéma de genre coréen peut être audacieux. Et la confirmation que Na Hong-jin demeure un cinéaste majeur.