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Le journal de Pok
31 octobre 2026

"Fauda - Saison 5" de Lior Raz et Avi Issacharoff : le traumatisme, et après ?

Soyons sincères : nous n’avions pas très envie de regarder la cinquième saison de Fauda, la célèbre série israélienne narrant depuis dix ans les aventures de membres du Shin Bet tentant de déjouer divers complots terroristes… pour des raisons évidentes pour peu que l’on soit sensible à ce qui se passe depuis de longs mois dans la bande de Gaza. Non pas que Fauda ait jamais pu être accusée d’être de la pure propagande anti-palestinienne, puisque le propos de Lior Raz et d’Avi Issacharoff, créateurs de la série, et plutôt positionnés sur la gauche de l’échiquier politique israélien, a toujours été de montrer la complexité humaine du conflit israélo-palestinien, et, sans être parfaitement équilibré, de donner une existence, des motivations et une humanité aux personnages palestiniens à l’écran. Mais est-il même possible pour nous de critiquer sereinement une fiction aussi directement liée à l’actualité la plus terrible de ces dernières années ?

Or, si le 7 octobre 2023 et les représailles démesurées et inhumaines qui ont suivi ont profondément changé les conditions dans lesquelles nous pouvons regarder et parler ensuite de Fauda, ils ont également impacté la série. Le scénario de cette cinquième saison a été totalement réécrit dans la foulée des horreurs du 7 octobre, et a pris en compte le bouleversement massif de l’opinion – et de la vie – dans l’état d’Israël.

En délocalisant la première partie de son récit à Marseille, où Doron et Ali partent traquer les coupables du massacre de la famille de ce dernier en ce funeste jour du 7 octobre, Lior Raz et Avi Issacharoff prennent le risque de déraciner Fauda, et lui font perdre une grande partie de sa crédibilité, donc de sa force. Le fait que le filmage ait eu lieu à Budapest au lieu de Marseille, le manque de justesse des acteurs français de second rôle (on pensera ce qu’on veut de Mélanie Laurent, une actrice « clivante »), et surtout le manque de plausibilité du parti-pris scénaristique qui parle de jeunes français recrutés à Marseille par une antenne locale du Hamas afin de commettre des attentats suicides en Israël, rendent les quatre premiers épisodes de cette cinquième saison quasiment irregardables.

C’est lorsque Lior Raz et Avi Issacharoff abandonnent leur intrigue bancale de thriller international pour revenir à l’histoire récente, aux faits avérés, qu’elle retrouve sa puissance. Les épisodes 6 et 7 s’avèrent certainement les plus forts émotionnellement de l’intégralité de la série : dans un flashback – précédé d’avertissements impressionnants sur l’impact que leur visionnage peut avoir sur des téléspectateurs ayant vécu ces événements -, Fauda revient sur ce qui s’est effectivement passé le 7 octobre 2022. La représentation sans fard du chaos généré par l’attaque du Hamas et de la sidération créée en Israël, la manière dont les personnages familiers de la série sont confrontés à une catastrophe dépassant leurs capacités d’action, la puissance de la mise en scène, qui renonce au « spectacle » pour privilégier la peur, l’impuissance et la douleur, tout concourt à faire de ces deux épisodes un moment exemplaire de la série TV contemporaine. Nous ne sommes plus devant un thriller politique bien troussé, mais dans la reproduction par la fiction d’un traumatisme collectif, dont nous ressentons, à chaque instant, la réalité.

Et pourtant, c’est précisément parce que ces épisodes nous bouleversent autant que le silence total de Fauda sur ce qui s’est passé ensuite, sur Gaza, devient très difficile à accepter. Certes, Avi Issacharoff a expliqué avoir voulu raconter son propre traumatisme, et que d’autres artistes pourraient mieux raconter celui des Palestiniens… Néanmoins, si l’on revient sur l’ADN de la série, sur son ambition de faire exister les personnages palestiniens autrement que comme des ennemis, il y a là une rupture radicale du « contrat » que Fauda avait passé avec nous. Ce constat débouche sur une question, difficile : les auteurs ont-ils bel et bien renoncé à leur morale sous le poids du traumatisme du 7 octobre, ou bien cette évolution reflète-t-elle les difficultés que peut rencontrer aujourd’hui, dans la société israélienne, un discours faisant place à la souffrance palestinienne ?

Après avoir tenté pendant dix ans de comprendre « l’autre », Fauda est-elle encore seulement capable de le regarder ?

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