« Anatomía de un instante » d'Alberto Rodriguez : l'honneur des traîtres
/image%2F1371294%2F20261103%2Fob_315aed_anatomia-de-un-instante-affiche.jpg)
Il est assez rare qu'une série historique ait suffisamment confiance dans la force de son sujet pour résister aux tentations habituelles de la fiction télévisuelle : psychologie envahissante, intrigues secondaires artificielles, dramatisation excessive des rapports humains. C'est pourtant le pari réussi d'Anatomie d'un instant, passionnante reconstitution de l'une des journées les plus décisives de l'histoire espagnole contemporaine : la tentative de coup d'État du 23 février 1981, qui aurait pu mettre un terme à la jeune démocratie née de la disparition du franquisme.
La grande intelligence de la série réside dans sa construction en trois portraits complémentaires, ceux d'Adolfo Suárez, de Santiago Carrillo et du général Gutiérrez Mellado. Trois hommes venus d'horizons politiques radicalement différents, et ayant, chacun à sa manière, trahi leur camp d'origine pour servir une conception supérieure de l'intérêt national. En consacrant un épisode à chacun d'eux, la série restitue toute la complexité des forces politiques, des héritages idéologiques et des contradictions qui traversaient alors la société espagnole. La politique, ses convictions, ses compromis et ses renoncements, constitue ici le véritable moteur dramatique.
Il faut reconnaître toutefois que le quatrième épisode, consacré aux suites du putsch, notamment au procès de ses responsables, permet certes de comprendre l'absurde enchaînement de mauvaises décisions prises par les putschistes, mais se révèle moins passionnant.
La reconstitution de l'époque est soignée, et les comédiens suffisamment crédibles pour donner chair à ces figures historiques pas encore oubliées (... enfin, pour ceux de ma génération qui se souviennent encore des échos de cet événement dans la presse française). On ne saurait toutefois prétendre que la qualité de l'interprétation constitue la préoccupation majeure des auteurs, les acteurs semblant avant tout au service d'une démonstration historique et politique...
On regrettera un peu que la série, manifestement conçue pour un public espagnol familier de son histoire récente, ne fournisse pas davantage d'éléments sur le terrorisme de l'ETA et son influence considérable sur la déstabilisation politique du pays. Quelques précisions auraient permis aux spectateurs étrangers de mieux comprendre les tensions qui rendaient alors la démocratie si fragile.
Mais ce qui frappe finalement le plus, au-delà de l'intérêt historique, c'est l'étrange sentiment de réconfort que procure Anatomie d'un instant. Revenir à une époque où des responsables politiques, qu'ils soient issus du camp démocratique ou de la tradition autoritaire, semblaient encore habités par des principes, par une certaine idée de leur pays, et capables d'engager leur destin personnel pour en transformer durablement l'avenir, a quelque chose de presque rassérénant. Non qu'il faille idéaliser ces hommes ou leurs convictions, parfois détestables, mais leur confrontation rappelle que la politique peut être autre chose qu'une lutte pour la survie médiatique ou la conservation du pouvoir. Et que le courage politique consiste parfois, précisément, à trahir les siens.