"Digger" d’Alejandro G. Iñárritu : le mal est fait
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Je déteste globalement – et viscéralement – le cinéma d’Alejandro Iñárritu : à date, je pense qu’aucun de ses films ne m’a réellement plu, et j’en ai littéralement haï plusieurs. Autant avouer tout de suite qu’aller voir Digger au cinéma, surtout après avoir lu les propos hostiles de gens que je respecte énormément, était un « NON ». Mais on m’a tordu le bras, et j’y suis allé. Et les 45 premières minutes de Digger, avec Cruise qui cabotine en roue libre, avec le chat mécanique qui n’en finit pas de mourir (non, ce n’est pas un « spoiler »), avec tout le monde à l’écran qui hurle, et avec les citations pour le moins excessives du Docteur Folamour de Kubrick, m’ont fait amèrement regretter de m’être laissé imposer cette épreuve. Pourtant, une heure et demie plus tard, je suis sorti de la salle en me disant que j’avais vu un film aussi fort qu’important. Souvent désagréable (très, même), régulièrement raté… mais fort et important.
Que s’est-il passé ? Il y a eu d’abord cette scène – pivotale – où Rockwell (Cruise, donc, dans l’un de ses meilleurs rôles, parce qu’il lui permet d’aller et venir entre outrance grotesque et humanité touchante) fait une longue déclaration devant le Parlement Européen (ou quelque chose comme ça…) : même si elle est fondamentalement didactique, elle nous met clairement face à l’hypocrisie qui est la nôtre. Car, oui, les méchants milliardaires US détruisent la planète, alors que nous autres, Européens « éclairés », les regardons avec horreur. Mais qui consomme le pétrole ? Qui bénéficie du système ? Et surtout qui serait prêt à réellement abandonner son confort ? Taxer Iñarritu et Cruise de simplisme politique parce qu’ils livrent un violent réquisitoire contre le capitalisme étatique US, contre la bêtise crasse et les obsessions de Trump et sa bande, revient à ignorer que la défense de Rockwell, LE responsable d’un cataclysme ravageant le nord de l’Europe, est basée sur une évaluation lucide de la responsabilité que nous avons tous dans le désastre climatique.
Mais il y a eu aussi une réalisation de ma part, inattendue. Que cette fameuse mise en abyme « théâtrale » – très largement conspuée comme une manipulation du spectateur et une manière de se dédouaner de l’outrance de nombreuses scènes – se met peu à peu à fonctionner. Et la succession de révélations (on les qualifiera de « twists », si on veut) de la dernière partie amène à une longue conclusion réellement superbe : qui sait si, en sortant de notre confortable salle de cinéma, nous ne trouverons pas – un jour proche – le même monde (« niveau 4 ») dans lequel retournent les spectateurs de la pièce « Fossil Fools » qu’ils viennent de voir et d’adorer ?
Les détracteurs du film lui reprochent surtout d’être artificiel, démonstratif, caricatural, théâtral et excessif. On peut considérer au contraire que Digger est précisément un film sur l’artifice, la démonstration, la caricature, le théâtre et l’excès. Et à ceux que cet excès indispose, on soulignera – un argument que nous avons déjà utilisé – ce que, in fine, il produit : ce film qui commence – péniblement, c’est vrai – comme une énorme caricature de notre réalité, réussit à nous dépouiller progressivement du confort de penser que nous sommes assis « du bon côté de la caricature »… Sans même parler du fait que ces bouffons pitoyables et cruels, ce sont bien nous qui les élisons…
Quant à cette « fameuse » mise en abyme, elle me semble correspondre parfaitement au choix de confier le rôle principal à Tom Cruise. Car celui que le monde connaît comme Ethan Hunt, qui, à longueur de films, a sauvé le monde, peut jouer un double rôle : celui de Rockwell, l’homme qui détruit le monde, mais aussi celui de Curtis, un acteur qui réalise que jouer le rôle de quelqu’un qui détruit le monde ne suffira jamais à le sauver. Grâce à sa performance, grâce à la magie de la mise en scène, des décors et des effets spéciaux, les spectateurs applaudissent à tout rompre, mais qu’est-ce qui changera de toute manière ? Comme le montrent les dernières scènes de Digger, le mal est fait.