Benjamin Clementine à l'Olympia le Mercredi 6 Novembre
20h55 : la scène est plongée dans le noir, avec juste un spot blanc au-dessus du grand piano à queue, devant lequel est placé un haut tabouret de bar. Benjamin Clementine s'appuie contre le tabouret, et commence son "récital" en solo. Il porte son habituel long manteau bleu, et est pieds nus. Dès la petite intro fantaisiste qu'il nous offre, avant d'enchaîner sur le puissant Condolences, sa voix est impressionnante, contrastant avec une présence scénique toute de douceur. La majorité de la set list de ce soir sera composée de chansons lentes, et Benjamin s'en excusera plus tard à demi-mots. Benjamin sera rejoint tour à tour par e batteur percussionniste qui avait déjà fait son show à Rock en Seine, et par la violoncelliste... qui offrira au public de l'Olympia son premier vrai grand plaisir avec ses riffs menaçants sur Nemesis.
Peu de changements dans l'ambiance durant toute l'heure que durera le set : pas beaucoup de lumière, une interprétation apaisée de quelques chansons connues au milieu de pas mal de morceaux que je découvrais, un dialogue régulier - dans un français qui s'améliorera au fil de la soirée ("c'est génial !") - entre Benjamin et son public, particulièrement généreux. Même quand Benjamin ne dit rien de drôle, tout le monde s'esclaffe, on est à la limite du léchage de cul (ou plus poliment, de la complaisance), mes amis !... Et moi ça m'énerve passablement, cette espèce de fausse complicité que le public manifeste...
Je me rends compte peu à peu que ce qui pèche avec Benjamin Clementine, c’est qu’il dédramatise en permanence son Art, en en gommant les aspérités (qui figurent sur l’album), qu’il interprète ses chansons avec une distance ironique, « tongue-in-cheek », très british, qui les déleste largement de leur potentiel émotionnel – pourtant énorme… Son truc, finalement, c’est le cabotinage, les clins d’œil au public : je vous « joue » les personnages qui peuplent mes chansons, et je vous fais bien voir que ce n’est qu’un jeu. Du coup, quand le piano classique, facilement grandiose, et la voix inouïe devraient élever l’émotion vers une intensité hors du commun, on est plutôt dans « l’understatement », et la musique bien lisse, qui ne risque pas d’enflammer les cœurs, mais ne choquera personne. Je fais mentalement la comparaison avec un Neil Hannon, au positionnement pas si différent, c’est-à-dire composer des mini symphonies extatiques, et les dynamiter par l’humour : Neil met en scène ses propres doutes par rapport aux ambitions de sa musique dans ses commentaires entre les morceaux, joués quant eux avec tout son cœur et toute son âme. Benjamin, lui, se plaît sur scène à injecter du doute et de la retenue dans sa musique même, comme s’il avait peur que libérer ses émotions témoigne d’un manque d’intelligence. De ce fait, on a affaire au final à un concert en demi-teinte, plutôt qu’au déferlement furieux que ses compositions appellent…
Le rappel commence par un solo de batterie... raaaah… déstructuré, manquant de puissance… pénible... ! Avant un morceau – Beady Buses ? - qui injecte enfin dans le set un peu de bizarrerie bien venue. On finit avec une version soft de London, qui reste tout de même une vraie grande et belle chanson. Le trio salue, et disparaît...
… Le public ne l'entend pas sur ce ton, et Benjamin revient pour un second rappel qui semble impromptu, puisque Benjamin est "en civil", en simple chemise blanche sur pantalon noir (et toujours pieds nus). Il se lance dans une chanson en français, mais il nous faut un moment pour reconnaître… Emmenez-moi ! Tout le monde - sauf moi, vous vous en doutez - reprend en chœur la scie d'Aznavour... Ça me fait quand même un peu flipper d'être là entouré de Parisiens bien mis qui répètent, un grand sourire aux lèvres, que "la misère serait moins pénible au soleil" (dites donc ça aux réfugiés syriens, vous verrez ce qu'ils vous répondront...). Benjamin se saisit de cette fameuse phrase du refrain, la répète jusqu’à l’usure, la vide de sa substance par l’épuisement humoristique, par le jeu qui s’établit entre lui et le public qui lui fait écho : encore une fois, il préfère la caricature souriante au déferlement de pathos. Pour le coup, je lui en suis reconnaissant (je hais ce genre de variété française aux sentiments grossiers)…
Bon, trêve de mauvais esprit de ma part, Benjamin paraît vraiment très ému à la fin du rappel, et il a du mal à s'arracher à ce moment certainement important pour lui, dans une salle aussi mythique que l'Olympia.
C’est fini, il ne me reste plus qu'à faire 20 minutes de queue pour récupérer mon vestiaire : il y a des choses qui ne changent pas avec les années...
Alors, le futur de Benjamin Clementine ? Eh bien, malgré quelques moments d'excellence au cours de ce concert très intimiste, plus convaincant certes que celui de Rock en Seine (ce n'était pas difficile…), on ne peut rien garantir. Aucune des chansons nouvelles - ou tout au moins inconnues de moi - n'a la force des compositions de l'album, et le refus de donner de la puissance aux morceaux les plus connus s’est avéré frustrant à la longue.
L’épuisement, déjà ?