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Le journal de Pok
27 mars 2012

John Cale à la Joy Eslava (Madrid) le dimanche 25 mars

2012_03_John_Cale_Joy_Eslava_001« Ce n'est pas tous les jours qu'on peut voir sur scène une légende vivante comme John Cale : l'homme sans qui le Velvet n'aurait pas été le Velvet, l'auteur de plusieurs disques essentiels ("Paris 1919", "Fear", "Slow Dazzle"), le producteur du premier album des Stooges et du premier album de Patti Smith, soit deux jalons essentiels de l’histoire de la musique, le cinglé qui décapitait des poulets sur scène dans ses pires années (encore une légende urbaine ? Non, mais le poulet était déjà mort !!!), le compositeur "sérieux" féru de musique avant-gardiste, et pour les plus jeunes, celui qui a transformé le Hallelujah de Cohen en le monument qu’il est désormais (merci, Shrek !). On ne manque pas John Cale quand il passe près de chez soi, tout en sachant qu'il peut être responsable aussi de concerts particulièrement ennuyeux. Mais bon, Lou Reed et Bob Dylan font bien pire !

20h35 : après une musique annonciatrice qui rappelle le violon grinçant des années expérimentales, John Cale apparaît, vêtu comme à la maison, avec un sweat shirt rayé : sec mais avec une petite bedaine, les cheveux blancs un poil trop longs (à mon goût...), c'est curieux, je lui trouve ce soir une petite ressemblance avec Cohen. Cale a quand même 70 ans ce mois-ci, et l’âge commence à transparaître à travers une certaine 2012_03_John_Cale_Joy_Eslava_005fragilité dans la démarche et la posture... Le premier morceau commence par une longue introduction instrumentale portée par l’orgue de John Cale, et avec un beau solo de guitare (qui me rappelle la fameuse / fabuleuse Intro de « Rock’n’Roll Animal », je ne sais pas pourquoi, l’association dans mon inconscient entre John Cale et Lou Reed sans doute...). En tout cas, on est rassurés, le backing band – un trio basse-batterie-guitare, relégué au fond de la scène quand même, assure sérieusement ! Et cette « intro » se déploie enfin en Captain Hook, morceau légendaire de l’époque sauvage (« Sabotage », je crois), magnifique chanson "maritime" : "By hook or by crook, I am the captain of this life"... J’ai le cœur qui chavire de bonheur au cours de cette superbe ouverture d’un concert dont j’aimerais tant qu’il devienne « mythique », comme disent les potes... Malheureusement, autant l’avouer tout de suite, tous les morceaux du set ne seront pas du même niveau, John Cale jouant désormais une musique assez rangée, assez « classique », loin des déchirures et des audaces d’antan. La preuve : Bluetooth Swings, le second morceau, bien écrit, bien joué, bien chanté, un peu funky,... bien, mais pas vraiment ce que j’attends de la part de « John Fuckin’ Cale » ! A noter qu’il n’y a pas de setlist scotchée au sol, John consulte un petit calepin posé sur son orgue et confirme à ses musiciens la chanson suivante : la troisième, ça sera donc Hey Ray – drôle de hip hop jazzy avec un texte malin sur les années Velvet : original et revigorant...

2012_03_John_Cale_Joy_Eslava_008Bon, je ne vais pas détailler le concert chanson par chanson, même si ce n’est pas l’envie qui m’en manque... En gros, on va osciller entre des morceaux assez « piétions », qui bénéficient surtout du professionnalisme du groupe (batteur black impressionnant, guitariste au look seventies particulièrement inventif...) et montées en tension qui nous permettent de retrouver durant quelques minutes des échos de la grandeur passée de John Cale : Praetorian Underground tendue qui réveille le set, la voix s'élève enfin, un peu de magie, et puis un bref solo de piano, oui, c’est du grand John Cale ; Cry, une nouvelle chanson, du rock dur, un peu de fracas... Puis John passe à la guitare électrique, le groupe joue compact, un rock bien lourd, bien gras... Helen of Troy ?? Méconnaissable, mais jouissif... John admoneste un spectateur qui devait être en train d'enregistrer : "Turn that off !". Face à son Marshall, il joue serré avec le trio en arrière-plan, John est dans son rôle de rocker ce soir, pas de musicien d’avant-garde sur scène (d’ailleurs, John ne dégainera jamais son fameux violon électrique). "Oh oh oh, Helen of Troy !" Les éclairs de folie sont là, à nouveau, c’est superbe !

Ce sera malheureusement le seul morceau que Cale jouera à la guitare électrique, il alternera ensuite ses claviers et une guitare acoustique amplifiée. A noter, entre plusieurs morceaux assez moyens, Catastrofuk, un petit rock au rythme accrocheur et au refrain enlevé et "crowd-friendly" ("oh oh oh oh", le genre...), avec un joli solo à 2012_03_John_Cale_Joy_Eslava_027la fin : le public apprécie...  The Hanging, encore une nouvelle chanson, marque un autre retour à une musique plus dure, avec des cuivres enregistrés, et c’est vraiment ce que Cale fait de meilleur, sa voix devient emphatique, la menace est là de nouveau : c’est puissant, majestueux, c’est une belle chanson. Satellite Walk, avec son petit gimmick très "pop synthétique années 80", et avec Cale qui déclame - voire "rappe" - des paroles ironiques sur le monde d'aujourd'hui et sa fausse modernité, est particulièrement réjouissant : "Let's Dance" clame-t-il !! Mais ses accents n’ont rien d’allègre, et rappellent plutôt le célèbre "Dance ! Dance !" désespéré de Ian Curtis (qui était clairement un disciple de Cale, rappelons-le !)...

C’est bien joli tout cela, mais on approche les 90 minutes de concert, et on n’a encore rien eu de bien consistant en terme de retour vers le passé grandiose de notre homme... Et puis, le riff inoubliable au piano... Enfin une grande vieille chanson, malheureusement jouée avec plus d’efficacité, beaucoup plus de « confort » : Dirty ass rock'n'roll ! Non, c’est maintenant clair, la folie n'est plus là. Jolie partie de piano, bien entendu, et quand même un beau final chaotique qui rappelle un peu le grand fouteur de merde que Cale a été. Grands sourires de part et d’autres de la scène. Et puis... eh bien, le set est fini ! Coïtus interruptus. Il est 22 h 15, et j’espère encore l’impossible, un long rappel avec quelques extraits bien sentis de « Paris 1919 », ou avec au moins une citation du Velvet, ou bien Hallelujah seul au piano, ou encore... 2012_03_John_Cale_Joy_Eslava_036Non, ce sera une seule et unique chanson : Guts (pas la moindre, me direz-vous ? Certes !). Un Guts joué heavy : car le groupe sur scène est trop professionnel, trop carré pour que la déchirure originelle ne paraisse pas "raccommodée". Heureusement, les "in the end" hystériques à la fin fonctionnent toujours, même si Cale ne beugle plus comme un taré !

Longtemps, le public va réclamer à corps et à cri le retour de notre idole, en vain. Ce qui fait que, malgré l’excellente qualité du set, je sors de la Joy Eslava frustré : avec le songbook qu’il a, et même si j’apprécie chez les musiciens l’absence de nostalgie, John aurait pu nous faire plaisir et nous interpréter au moins 4 ou 5 autres petits joyaux de sa composition, il n’y avait que l’embarras du choix : les Espagnols ont réclamé Pablo Picasso (« is an asshole »), évidemment, moi j’aurais bien aimé Andalucia (... pour Inés) ou I keep a close watch... Autre bémol, j’ai trouvé que la voix de John Cale avait avec l’âge quand même perdu de sa singularité, et n'avait plus (tout au moins ce soir..) cette fascinante froideur nasale et métallique qui m’enchantait tant ! Mais bon, ne nous plaignons, pas, John Cale nous a offert un très beau concert de rock, dont on ne peut que regretter le classicisme, finalement. »

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