"The Fin" de Syeyoung Park : les eaux troubles du futur
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Près de 80 ans après que George Orwell en ait posé les bases les plus célèbres, il y a quelque chose d’ironique à voir la dystopie redevenir, film après film, série TV après série TV, l’un des lieux les plus pertinents, les plus justes, de représentation du présent. Longtemps cantonné au registre de la SF pour public averti, le récit dystopique est devenu une forme populaire de « divertissement », en s’employant moins à imaginer notre futur qu’à radiographier les lignes de fracture déjà à l’œuvre dans notre présent : l’effondrement écologique, la contamination des imaginaires par la peur, la désignation obsessionnelle d’ennemis intérieurs, l’acceptation progressive d’un contrôle social présenté comme une nécessité collective. En ce sens, The Fin, deuxième long métrage du Sud-Coréen Syeyoung Park, appartient pleinement à cette famille de fictions, qui, sous ses dehors de fable post-apo bricolée avec presque rien (un budget de quelques dizaines de milliers de dollars réunis à travers un crowdfunding), parle avant tout de notre époque : sa fatigue, sa paranoïa, son goût renouvelé pour les murs, les frontières, les catégories d’êtres humains qu’il faudrait surveiller, séparer de nous, expulser, voire exécuter.
Dans une Corée réunifiée et dévastée par une catastrophe écologique apocalyptique, le pays survit sous un régime autoritaire qui a désignés les « Omegas » comme ses coupables idéaux : ces mutants, reconnaissables à leur « aileron », excroissance cauchemardesque au bas de leur dos, et à leurs pieds difformes, sont rejetés par la société coréenne, transformés en menace sanitaire et politique (ils ont « franchi clandestinement le Mur qui protège la Corée de l’extérieur), et finalement utilisés comme main-d’œuvre corvéable à merci. Dans cet univers littéralement irrespirable où l’eau fait désormais cruellement défaut (au point qu’arborer un visage sale est une marque de patriotisme), mais surtout de propagande et de suspicion généralisée, que se croisent Mia, une Omega cachée en ville, travaillant dans un étrange endroit qui propose aux nostalgiques de la pêche de revivre cette expérience disparue, et Sujin, une jeune fonctionnaire chargée de traquer les indésirables, mais marquée par la disparition de son père…
The Fin prolonge des obsessions que l’on qualifiera de « cronenberguiennes », déjà présentes dans The Fifth Thoracic Vertebra, précédent long-métrage de Syeyoung Park, même si cet aspect « body horror » est ici assez anecdotique, en tout cas par rapport au commentaire politique très vigoureux véhiculé par le film. On l’a dit, The Fin est un film de moyens minuscules, revendiqué comme tel, pensé dans une économie artisanale où l’auteur cumule les fonctions d’écriture, de mise en scène et de photographie. Présenté en 2025 au Festival de Locarno, dans la section Cineasti del Presente, il s’inscrit naturellement dans le cadre d’un cinéma de recherche, loin des soucis « commerciaux » habituels des jeunes cinéastes. Et c’est là que The Fin impressionne : dans sa capacité à faire beaucoup avec très peu. Le parti-pris de la pénurie, de l’image sale, du décor pauvre, du monde réduit à quelques espaces traversés de couleurs toxiques, est un véritable principe esthétique. Les jaunes poussiéreux, les rouges pollués, les bleus irréels du magasin de pêche clandestin composent un paysage mental davantage qu’un univers spectaculaire. Il ne s’agit pas de nous montrer un futur crédible mais notre présent déformé, où l’on retrouve la catastrophe écologique, la violence de la lutte des classes, l’obsession de la pureté et la mécanique de la propagande haineuse : 2026, comme si on y était ! Le meilleur de ce film aussi audacieux qu’inconfortable tient dans cette articulation entre ses thématiques socio-politiques et sa forme rêche, hallucinée, nous refusant le confort de la démonstration, du spectacle.
Reste que cette opacité, précieuse lorsqu’elle nourrit notre angoisse, est aussi la limite de The Fin, qui peine finalement à donner à sa matière dramatique une véritable densité. Il y a ici des idées, des images, des intuitions politiques, des influences magnifiques (le Tarkovsky de Stalker dans les scènes d’introduction et de clôture, Tsai Ming-liang dans les atmosphères plus que rêveuses, littéralement léthargiques, du magasin de pêche), mais il manque ici une structure narrative qui les fasse résonner. Les personnages demeurent à l’état de figures, leurs sentiments sont plus esquissés qu’incarnés, le film saute d’un motif à l’autre sans proposer à son spectateur une trajectoire émotionnelle.
Pourtant, dans un paysage saturé de récits calibrés, de dystopies sursignifiantes et de science-fiction pensée comme un pur spectacle, un film aussi pauvre, aussi libre, aussi peu soucieux de lisser ses aspérités, relève du geste artistique. Entre la méditation postapocalyptique, l’allégorie sociale et le poème malade, The Fin prouve que le cinéma de science-fiction peut encore, à très bas bruit, se réinventer à la marge. Et si cette filiation avec Tarkovsky ou Tsai Ming-liang, que nous avons pointée, peut sembler disproportionnée, elle dit au moins quelque chose de l’ambition secrète du film : faire de la ruine un espace mental, et du futur un point de vue à partir duquel regarder notre présent s’effondrer.