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Le journal de Pok
27 août 2026

« Soudain » de Ryūsuke Hamaguchi : ma sœur du Japon

Il y a des films qu’on admire pour leur mise en scène, d’autres pour ce qu’ils racontent, et puis il y a ceux, beaucoup plus rares, qui donnent le sentiment de penser en même temps qu’ils vivent. Soudain appartient à cette dernière catégorie. Et c’est probablement ce qui en fait, à ce stade de l’année, l’un des films qui nous aura le plus profondément touchés : cette conviction qu’il n’existe aucune contradiction entre l’intelligence et l’émotion, entre la théorie et la chair, entre le discours et le cinéma.

La première grande réussite de Soudain est de filmer le travail. Le vrai travail : celui qui fatigue, qui impose ses horaires et ses procédures, qui organise les rapports humains, et qui finit par déterminer la manière dont chacun regarde les autres et se regarde lui-même. En installant une grande partie de son récit dans un EHPAD, le film ne choisit pas simplement un décor original ou un réservoir commode de situations dramatiques. Il observe un système, avec ses contraintes économiques et administratives, ses rapports de pouvoir, mais aussi tout ce que les femmes et les hommes qui y travaillent inventent quotidiennement pour préserver un peu d’humanité à l’intérieur de celui-ci.

C’est évidemment politique. Mais Soudain a l’intelligence de ne jamais considérer que la politique devrait avancer masquée. De la même manière, il n’a pas peur de la théorie. Psychologie, philosophie, réflexion sociale : les personnages parlent, analysent, conceptualisent. Le film accepte même, parfois, d’être didactique, comme si expliquer le monde était encore - dans un monde où l'on valorise outrageusement la valeur du divertissement - le rôle de l'artiste (du cinéaste) et de l'œuvre qu'il crée. À une époque où tant de scénarios semblent considérer toute idée explicitement formulée comme un risque inacceptable d'ennuyer le spectateur, cette confiance accordée à la parole et à notre intelligence fait un bien fou.

Car penser n’empêche jamais Soudain de ressentir. C’est même tout le contraire : les idées permettent ici de mieux comprendre les êtres, leurs comportements, leurs blessures et leurs contradictions.

Et puis il y a un autre film dans Soudain, un film plus classique en apparence : Hamaguchi filme la rencontre entre deux femmes. Deux trajectoires qui se croisent, deux personnalités qui vont progressivement se découvrir, se confronter, s’apprivoiser. Présenté comme ça, rien de particulièrement neuf. À l’écran, pourtant, quelque chose se produit, qui échappe précisément à toute théorie : une alchimie exceptionnelle entre les deux actrices, Tao Okamoto et Virginie Efira. Le film est assez intelligent pour lui laisser de l’espace : un regard, une hésitation, une manière de se tenir à côté de l’autre deviennent aussi importants que les dialogues. Et ce qui aurait pu n’être qu’une mécanique scénaristique (deux solitudes qui se rencontrent et se transforment mutuellement) acquiert alors une évidence bouleversante. On croit à cette relation parce qu’on croit, simplement, aux deux femmes qui sont devant nous, plus qu'à leurs personnages.

Là où Soudain est véritablement remarquable, c'est que, dans le film de Hamaguchi, le monde du travail, la psychologie, la philosophie, la politique ne constituent jamais un « sujet » auquel viendrait se greffer une histoire humaine destinée à l’adoucir. Tout appartient au même mouvement. Nous travaillons, nous pensons, nous aimons, nous souffrons : ce sont différentes dimensions d’une même existence.

Soudain nous donne envie, pendant trois heures et quart qui passent comme dans un rêve, de regarder cette existence avec davantage d’attention.

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