"L'odyssée" de Christopher Nolan : la malédiction du Cheval de Troie
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Ne faisant pas partie des grands fans du cinéma de Nolan, qui plus est très attaché depuis mon adolescence à l'œuvre mythique d'Homère, effrayé en outre par les premières images présentées de l'Odyssée, je n'étais pas très partant pour passer près de trois heures devant un autre film monstrueux, beaucoup trop attendu aussi du réalisateur le plus célébré de notre époque. Les premiers échos, parlant d'un film qui ne jouait pas la carte du péplum spectaculaire, m'ayant rassuré, je me suis quand même lancé dans l'aventure. Pour sortir trois heures plus tard de la salle (presque) ravi de l'expérience que je venais de vivre.
Ce qui ne veut pas dire qu'on soit en face d'un chef d'œuvre, ni même d'un film totalement réussi, certains passages - comme l'affrontement avec le cyclope ou le passage de Charybde en Scylla - n'étant que moyennement convaincants, tandis que l'affrontement final entre Ulysse et les prétendants manque à la fois de lisibilité et de force.
Mais, pour le reste, que de plaisir ! Il y a d'abord, il fait le souligner, car c'est du "pur Nolan", la construction complexe de la narration et ses flashbacks enchâssés, une construction stimulante car elle permet d'approfondir intelligemment tous les thèmes du film, tout en restant parfaitement fluide et compréhensible. Il y a ensuite la réussite de nombreux passages, qui, tout en restant extrêmement fidèles au texte original, impressionnent sans jamais tomber dans la démesure ou la grandiloquence : la rencontre avec Circé, la visite aux enfers, puis le retour du héros à Ithaque - qui dégage des bouffées d'émotion rares dans le cinéma de Nolan - sont de grands et beaux moments de cinéma, portés par une vraie intelligence visuelle.
Au niveau interprétation, Matt Damon, Anne Hathaway, John Leguizamo, Samantha Morton ou Elliott Page - parmi d'autres - portent le film vers une crédibilité, et même une sorte de réalisme psychologique inattendues. On n'en dira pas autant de Robert Pattinson, "méchant" caricatural, ni de Tom Holland, assez anodin dans le rôle de Télémaque, tandis que Zendaya et Charlize Theron n'ont pas assez de temps à l'écran pour justifier leur prestigieuse présence.
Mais ce qui importe vraiment, c'est l'atmosphère très sombre, voire morose, dans laquelle baigne toute cette histoire de traumatisme d'un soldat qui n'arrive pas à assumer ce à quoi il a contribué (le massacre d'un peuple), et donc ne parvient pas à "rentre chez lui" (un thème moderne, mais en fait vieux comme le monde). Et puis le fait que, in extremis mais de manière bouleversante, Nolan "actualise" le périple d'Ulysse en en faisant une réflexion désespérée sur le destin des sociétés lorsque leurs valeurs fondatrices ont été oubliées, sacrifiées : un message clairement adressé aux démocraties occidentales en cette période de triomphe de l'égoïsme individuel et de montée du fascisme, qui élève clairement le film. L'image du cheval de Troie, qui hante aussi bien Ulysse que le film tout entier, est ainsi remarquablement déplacée, redéfinie : il ne s'agit pas ici de glorifier la ruse d'un Ulysse plus malin que tout le monde, mais de rappeler qu'une victoire obtenue en trahissant toutes les valeurs morales qui portent la société est pire qu'une défaite. C'est une malédiction dont nul ne se relève.