"High On The Low Brow" de DATURA4 : le classic rock comme territoire vivant
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Tous ceux qui suivent de près le bouillonnement créatif qui agite le Rock à travers la planète savent qu’il est parfaitement ridicule d’entamer le crédo épuisant du « c’était mieux avant », puisque nous vivons une période folle où les excellents groupes prolifèrent désormais même dans les pays les moins réputés pour ça ! Là où il est beaucoup moins facile d’être optimiste, c’est dans le domaine de ce qu’on qualifie de « classic rock », terme inventé par les radios US (qualifiées de radios AOR – Adult Oriented Rock), dès la fin du XXe siècle, pour appâter les auditeurs d’un certain âge, réticents à suivre l’évolution musicale de l’époque. Par nature, ce qualificatif correspond à une approche « réactionnaire », prônant une doctrine selon laquelle la période des sixties et des seventies, aux Etats-Unis particulièrement, aurait donné naissance à une sorte de forme « parfaite », donc appelée à devenir « classique », du Rock. A partir de cette définition, et quel que soit l’amour que l’on peut ressentir pour Creedence Clearwater Revival, The Doors, The Band, Steppenwolf, Santana, The Byrds, Grand Funk Railroad, Cream, Bob Seger, ZZ Top, Lynyrd Skynyrd, Fleetwood Mac, Eagles etc. (et la liste est bien plus longue encore), tout ça sent à plein nez la muséification.
D’où la question : peut-on vraiment jouer de la musique vivante qui soit du « classic rock » en 2026 ? Sans surprise, l’une des réponses les plus positives – et les plus séduisantes – que nous ayons entendues récemment nous vient d’Australie. Sans surprise, parce que l’Australie est synonyme d’un mélange purement rock’n’roll de rudesse, de groove, de mélodies et de nonchalance musclée. Et que DATURA4 sonne peut-être comme un groupe US du début des années 70 (parfaitement « classic rock », en fait), mais il ne peut venir que d’Australie. De Perth – Freeantle exactement. Le groupe est né au début des années 2010 autour de Dom Mariani, figure importante du rock australien underground depuis plusieurs décennies. Il s’est construit comme un retour assumé aux boogie rock, blues-rock, hard rock psyché, des seventies, mais avec une forte couleur australienne : pas question de pastiche, de respect des codes originaux, mais plutôt d’un territoire à arpenter, à faire vivre.
High On The Low Brow est le sixième album de DATURA4, et l’un de ses plus réussis, parce qu’allant franchement au delà de la brutalité « guitaresque » inhérente au genre. Il y a d’abord d’importance des claviers de Bob Patient, qui confèrent à la musique une respiration presque « soul » parfois, et modèrent la forte présence des guitares. Et puis il y a aussi le talent mélodique remarquable de Mariani (cohérent avec son passé glorieux au sein de la scène australienne garage). Le groupe a clairement levé le pied en termes de boogie « graisseux », et a pris le risque de la légèreté, de la complexité, de la variété des atmosphères, retrouvant des échos bienheureux des grands albums de Tom Petty ou du Blue Öyster Cult par exemple.
Under a Rock, la chanson d’ouverture, en est un exemple parfait, avec une intro presque caricaturalement boogie, slide guitar en bandoulière, avant de littéralement s’ouvrir mélodiquement, faisant finalement parfaitement cohabiter harmonies vocales, chœurs aériens, piano rock’n’roll et riffs acérés. Another Fool’s Gate, avec son orgue voluptueux qui transcende littéralement une structure « hard rock » classique, et le chant qui évoque celui de Buck Dharma, est un titre qui aurait facilement pu figurer sur le Agents of Fortune du BÖC. Getting Through semble d’abord un titre plus mineur, mais le refrain irrésistible et les longs soli de guitare sur lesquels il se referme corrige cette impression. Vient alors le premier sommet du disque, Dirty Laundry, avec une ouverture très roots mais une ampleur lyrique remarquable. Le texte – très contemporain, pour le coup – pointe le danger de la rumeur propagée sur les réseaux sociaux, sur la « boue » qu’on projette si facilement sur les autres, et dont il n’est pas facile de se débarrasser : la fin du morceau, soul-blues pesant déchiré par un saxophone, traduit la tristesse et l’accablement qui en résultent.
La seconde face démarre comme il se doit, c’est à dire énergiquement, avec un rock feelgood et agressif, On The Rebound. Les six minutes de Double Dealer travaillent la même veine que la première face : riff bien lourd, orgue sautillante pour aérer tout cela, refrain facile à reprendre en cœur, dialogue de guitares. Tout est bon, ici, le mot « classique » prend tout son sens : on a forcément le sentiment de retrouver ici une chanson que l’on a toujours connue. Mind Sailor marque un retour à la légèreté et à la lumière, avec ce qui est sans doute la plus belle mélodie de tout l’album. Bugs est un blues rock classique mais qui tient très bien la route grâce à ses guitares bavardes : presqu’un hit possible dans un univers parallèle au nôtre où le goût pour la musique bien écrite et bien jouée ne serait pas mort. La conclusion de See My Way enfonce le clou, grâce en particulier à un saxophone mélancolique, en confirmant que DATURA4 pourrait avoir un bien bel avenir dans une musique moins brutale, plus sophistiquée que celle de ces premiers albums.
On en accepte l’augure.