"Le Vent de Norrberga" de Camilla Grebe et Carl-David Pärson : dans la maison rouge
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D’un côté, il y a cette petite famille dévastée par un deuil terrible, celui d’une enfant, qui s’installe dans une charmante maison rouge très isolée à Norrberga, un coin plus que paumé – et pas très hospitalier – de la Suède. De l’autre, il y a cette policière, mutée, parce qu’elle ne sait pas contrôler sa colère, dans un drôle de centre de recherches sur les phénomènes paranormaux, à quelques kilomètres seulement de là. Avec un mécanisme classique d’alternance entre ces deux fils narratifs, le Vent de Norrberga, le dernier thriller de la célébrissime Camilla Grebe, va nous conduire pas à pas vers la découverte des liens entre Alba, la policière, et Marika, cette mère de famille dont l’une des petite fille a été emportée par un accident de voiture.
Les plus férus de polars pourront deviner relativement tôt le « twist » avant qu’il ne survienne, ce qui ne gâche d’ailleurs rien puisque, arrivé à ce stade, le lecteur est littéralement prisonnier émotionnellement d’une histoire terrible, et se laissera emporter par le Vent de Norrberga jusqu’à un final accablant, obsédant. Ce qui n’est pas une mince affaire, puisque, au lieu de nous offrir un nième polar scandinave, genre dont la recette s’épuise – voire s’est épuisée depuis un moment, Grebe nous a littéralement envoûtés grâce un conte fantastique qu’on n’a pas vraiment vu venir.
Pour ce faire, et pour sortir franchement de son genre de prédilection, ainsi que de son style habituel, Grebe a requis l’aide de son fils, Carl-David Pärson, pour ce livre écrit à quatre mains. Et qui marque la rencontre de deux générations et de deux sensibilités : on serait prêt à parier que c’est l’influence de Stephen King qui plane sur la partie surnaturelle du roman, et qu’elle a été amenée par Pärson. Comme dans les meilleurs King, le Vent de Norrberga joue sur les ressorts très forts émotionnellement des liens familiaux, tout en plaçant des êtres a priori raisonnables et peu disposés à croire à l’irréel sous l’emprise d’une créature maléfique et toute-puissante.
Nous avons donc affaire ici, par rapport aux livres « habituels » de Grebe, à une manière très différente de créer le « thrill », l’angoisse, qui fait que le Vent de Norrberga s’avère finalement plus proche de la littérature gothique que du roman policier. S’il subsiste ici du polar scandinave l’enquête, la raison, la volonté d’expliquer les faits, la force du livre tient dans les sensations, les croyances, les blessures intimes, bref dans tout ce qui résiste à toute explication. Et cette tension, ce profond malaise se révèle plus important que la résolution de l’intrigue : cela pourrait être une frustration, ça ne l’est pas, tant le livre est d’une force peu commune.
Plutôt que de juger le Vent de Norrberga à l’aune des codes du polar, on le lira comme une œuvre à la frontière des genres, où le fantastique devient une façon (la meilleure façon ?) de parler du deuil et de la mémoire. Et le fait que, en refermant le livre, le lecteur ne se demande qu’une seule chose, quel choix il aurait fait lui-même dans une telle situation – celui de la perte d’un être cher -, est un témoignage de sa réussite.