"L'agent secret" de Kleber Mendonça Filho : dictature et transmission
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J'ai beaucoup hésité, attendu aussi avant d'écrire ce petit texte - nous n'appellerons pas ça une critique, pour le coup, encore moins que d'habitude en fait. Car l'Agent secret a été près de trois heures du pur bonheur pour moi : le film m'a fait planer de ravissement durant sa plus grande partie.
L'explication est simple, et n'est pas purement cinématographique. Le Brésil, où j'ai vécu en tout onze ans, est mon pays de cœur, et j'ai habité quelques années à Recife, à la fin des années 90, une expérience qui s'est apparentée pour moi à "vivre au paradis". Pas seulement à cause des plages, du climat, de la nourriture, du carnaval, mais surtout en fait des gens, de leur culture, de leur style de vie, de leur humour, de leur gentillesse infinie. Et tout cela, je l'ai retrouvé magnifiquement retranscrit dans l'Agent secret, un film qui prend son temps, le "juste" temps qu'il faut prendre pour nous montrer des gens, ordinaires ou exceptionnels, qui réussissent à vivre ensemble, à sourire, à aimer, à s'aider, même au milieu d'une dictature cruelle.
J'ai dit que l'explication n'était pas "purement cinématographique", mais c'est faux, je me rends compte après l'avoir écrit, car c'est bien là tout le talent de Kleber Mendonça Filho, que de retrouver, et de retranscrire à l'écran cette vérité humaine bouleversante... tout en restant un cinéaste intellectuellement rigoureux, un styliste original et ambitieux, et un moraliste intègre. Bon, ajoutons quand même qu'il a eu à sa disposition l'un des meilleurs acteurs sur la planète en ce moment, le grand, le colossal Wagner Moura.
Si l'on compare O Agento Secreto au déjà remarquable Ainda Estou Aqui de Walter Salles (quelle année 2026 qui s'est ouverte sur le Salles et se referme sur le Mendonça Filho, deux films qui parlent formidablement, et à hauteur d'homme, de la dictature !), il est impossible de ne pas préférer le chemin emprunté par l'Agent secret. Parce qu'il ne recule pas devant l'onirisme trivial (la légende urbaine de la jambe coupée venant terroriser les partouzeurs d'un parc recifense !), ni devant une petite dose de gore que l'on dirait héritée du giallio italien. Mais surtout parce qu'il a l'audace de montrer que la dictature - exactement comme on le voit en ce moment aux USA avec Trump - c'est aussi l'appropriation du bien commun par les riches amis du pouvoir, et la destruction de l'intelligence et de la science représentées par les universités et leur travail. Quoi de plus moderne, quoi de plus contemporain, quoi de plus juste que cela ?
L'Agent secret, film réellement indispensable, est le meilleur portrait possible du désastre qui se produit en ce moment, devant nos yeux, aux USA. Mais c'est aussi une oeuvre d'art qui nous rappelle que la résistance ne peut se développer que dans le cœur des hommes et des femmes, et, finalement, reste une affaire de TRANSMISSION. Du sang, de la mémoire, de la parole, de l'image, de la culture. Et c'est en cela que le dernier quart d'heure du film, en particulier, est SUBLIME.