"The Lighthouse" de Robert Eggers : a plague of lighthouse keepers
"Still waiting for my saviour / Storms tear me limb from limb / My fingers feel like seaweed / I'm so far out I'm too far in..." ("A Plague of Lighthouse Keepers" - Van der Graaf Generator)
"Le cri du vieillard fut d'une soudaineté si atroce et d'une horreur tellement inhumaine que je faillis m'évanouir. Ses yeux, fixés au-delà de moi sur la mer malodorante, lui sortaient positivement de la tête et son visage était un masque d'épouvante digne de la tragédie grecque. (...) Une autre lourde vague s'écrasa sur la maçonnerie croulante et changea le chuchotement du vieux fou en un nouveau cri inhumain à vous glacer le sang..." ("Le Cauchemar d'Innsmouth" - H.P. Lovecraft)
Entre la magie inatteignable du cinéma muet (le désir initial de Robert Eggers était de refaire le "Nosferatu" de Murnau) et la schizophrénie moderne de "Shutter Island", entre les contes et légendes de marins attirés par le sexe palpitant des sirènes et rendus fous par leurs cris atroces, entre le rhum qu'on ingurgite au goulot et le vomis, la merde, le sperme et la pisse qui doivent gicler en retour, il y a bien la matière de plusieurs films, et de grands films, même. Si l'on y ajoute la splendeur à l'odeur de pourriture d'un Neptune évoqué par un Willem Dafoe qui prouve une fois de plus quel acteur possédé il sait être, et le mythe d'Icare chutant de s'être brûlé les ailes - et les yeux - à trop s'être approché du soleil, cela fait sans doute trop. Ou en tout cas trop pour un seul film, si celui-ci est réalisé par un jeune metteur en scène sûr de sa technique mais pas encore assez mûr pour faire de tout cela du vrai GRAND cinéma.
Le paradoxe de "The Lighthouse", c'est que nombre de spectateurs sortent de ce film trop plein et trop riche en se plaignant qu'il ait été trop... vide. Et que la munificence aveuglante de l'image carrée en noir et blanc, que la splendeur asphyxiante de la bande sonore ne sont jugées que comme un banal "exercice de style". Ces critiques, répandues, témoignent de l'échec de Robert Eggers, mais heureusement aussi de son ambition, qui dépasse, et de loin, le cadre du nouveau cinéma fantastique qui bouillonne aux Etats-Unis.
Quelle que soit la frustration que provoque l'amalgame indécis de mythes et de sujets, quelle que soit la facilité d'une fin qui oscille entre film-cerveau (tout ce que nous avons vu sort d'un esprit malade) et célébration païenne d'un ailleurs incompréhensible aux références lovecraftiennes, "The Lighthouse" est une belle expérience de cinéma... Éprouvante par ses longueurs et ses excès, et par la force du sentiment de claustrophobie et de pourriture humide que le film fait naître. Réjouissante par les risques que prennent réalisateur et acteurs, loin du cinéma convenu qui remplit les salles de nos jours.
Oui, on peut juger que, comme "The VVitch" mais pour des raisons bien différentes, "The Lighthouse" est un semi-échec (en partie porté d'ailleurs par un Robert Pattinson qui, malgré le courage de ses décisions artistiques et de ses choix de films, reste un acteur singulièrement insuffisant, manquant cruellement de "coffre"...). On peut aussi remercier du fond du cœur Eggers tant pour son audace que pour nous avoir entraînés dans cette "galère".
"So I only think on how it might have been / Locked in silent monologue, in silent scream / Anyway, I'm much too tired to speak / And, as the waves crash on the bleak / Stones of the tower, I start to freak / And find that I am overcome..."
