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Le journal de Pok
26 juillet 2026

"Gavagai, et autres malentendus" d’Ulrich Köhler : l’impossible traduction

« Gavagai » ! Un drôle de titre, déroutant (que les distributeurs français ont prudemment complété par un « et autres malentendus » aux allures de comédie…), et que le visionnage du film ne permet pas de comprendre. Un titre dont le sens ne se révèle qu’après quelques recherches : « Gavagai » est a priori un terme de la philosophie du langage, tiré du livre Word and Object du philosophe Willard Van Orman Quine. Il exprime le fait que d’après cet auteur, il n’existe pas de traduction objectivement correcte entre deux langues très différentes ! Mais au-delà de la difficulté de comprendre réellement les concepts exprimés dans une autre langue, il peut aussi – et c’est manifestement dans ce sens que Köhler semble l’utiliser, pour désigner l’impossibilité d’être certain d’avoir compris l’autre. D’où ce fameux « malentendu » du titre français.

Gavagai est encore un film sur le tournage d’un film, cette fois celui d’une adaptation de la légende grecque de Médée au Sénégal, dirigée par une autrice française – très « cinéma Art et Essai – et interprétée par des acteurs africains, français et allemands. Dès les premiers accrochages sur le set (en particulier une rébellion des figurants locaux qui veulent avoir accès au poulet servi aux acteurs principaux à la cantine), on saisit que Köhler va traiter de ces fameuses « différences culturelles », souvent nourries d’un soupçon – voire même dans le cas de l’Afrique et de notre culture post-colonialiste, d’une bonne louche – de préjugés racistes. Quand une histoire d’amour naît entre les deux acteurs principaux, les choses ne seront pas aussi faciles que les deux protagonistes (un sénégalais bien assimilé dans la culture française, et une allemande progressiste nourrie de principes anti-racistes) le souhaiteraient. Mais c’est quand le film achevé est présenté à la Berlinale et que les amants se retrouvent, que tout va réellement se compliquer, à partir d’un incident a priori mineur dans un hôtel.

Relativement court avec son heure et demie, divisé en deux parties de taille inégale (le Sénégal pour un tiers, l’Allemagne pour deux tiers), Gavagai est un moment de cinéma léger et souvent enchanteur, en dépit de l’importance de son sujet, et de ses implications « lourdes » : c’est une qualité à porter au crédit d’Ulrich Köhler, à son écriture toute en subtilité, à sa belle mise en scène, et à sa direction d’acteurs très souple… au point que l’on se demande pourquoi un jeune auteur aussi notable n’est pas plus reconnu chez nous. Il parvient avec une aisance déconcertante à dépasser le simple drame sentimental (elle est divorcée et a des problèmes de garde d’enfant, il est libre comme l’air et réfractaire à toute contrainte) ou le commentaire social un peu attendu (« le racisme, c’est mal »), pour nous offrir une belle réflexion, presque philosophique, sur la manière dont nous ne cessons jamais d’interpréter les paroles, les silences et les comportements d’autrui à partir de nos propres présupposés, dans un équilibre fragile entre interprétation et projection. La dernière partie du film devient alors très forte, avec un crescendo des confrontations entre les personnages.

Reste la question du « film dans le film », cette fameuse version « africaine » de Médée, dont plusieurs scènes viennent interrompre la narration. Le rejet de Médée (une blanche) par la famille de Jason, son mari (un Africain) offre sans doute une sorte de miroir du comportement post-colonial des Européens du film, mais cette lecture paraît néanmoins réductrice. On peut imaginer que le projet de Köhler englobe plutôt une réflexion sur l’Art, et sur le cinéma, qui prétend représenter une « réalité » (ici, en fait, un mythe de la culture hellénique) tout en la filtrant, la déformant à travers un regard particulier. La décision de la réalisatrice de changer la « légende » en ne faisant pas de Médée une infanticide, et de terminer son film dans une longue scène (admirable, ceci dit) de violence physique, devient alors une autre manifestation de l’incompréhension régnant dans cette Tour de Babel miniature qu’est le monde du Cinéma. C’est une interprétation, pas forcément la seule, ni la bonne.

Dans tous les cas, Gavagai est un film très singulier, parfois déroutant, mais stimulant par sa complexité et ses ambigüités.

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