"Les Irradiés de l’Île Longue" de Collinet et Appéré : mourir pour la « grande muette »
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La BD est devenu depuis quelques années l’un des médias les plus en pointe, les plus actifs pour relayer des enquêtes de journalistes cherchant à comprendre, voire à démonter les mécanismes politiques ou sociétaux qui permettent à des scandales sanitaires, sociaux ou autres d’exister, voire même de proliférer à notre époque. Comme s’il existait une plus grande liberté d’expression dans ce média, échappant encore à l’emprise des milliardaires contrôlant largement en France la parole des journalistes, en particulier de ceux qui font encore un travail salutaire d’investigation.
On peut néanmoins se poser la question de la diffusion effective de ce travail dans la population française : est-ce que le format BD, plus facile d’accès, augmente la « pénétration » de ces enquêtes, touche plus de gens qu’un format plus classique, ou est-ce qu’au contraire, ce travail d’utilité publique se trouve-t-il cantonné dans une « niche » ?
Les Irradiés de l’Ile Longue – un joli titre promettant presque un thriller de SF – est une enquête menée par Carole Collinet, journaliste pour France Télévision : à partir de la découverte de nombreux cas de cancers chez les ouvriers ayant travaillé une grande partie de leur vie dans les chantiers brestois d’assemblage des missiles nucléaires qui sont ensuite emportés par les sous-marins en charge de la dissuasion à travers les mers du globe, Collinet a essayé de comprendre pourquoi le lien de cause à effet entre l’activité professionnelle des ouvriers et leur maladie n’avait pas été systématiquement fait. Et donc de questionner à ce sujet, de manière objective et ouverte, aussi bien « la Grande Muette », l’Armée, que l’état français, les gouvernants.
Sans trahir un suspense qui n’a pas vraiment lieu d’être, son enquête a reçu comme réponse soit des propos lénifiants à côté du sujet, soit une fin de non-recevoir sans appel, ce qui rend le livre encore plus rageant : se confirme l’indifférence du « système », au mépris d’ailleurs de règlements et de textes de loi parfaitement appropriés et valides, envers cette population prolétaire, exposée sans honte à des radiations extrêmement dangereuses, en particulier au cours des années précédant 1996, quand un incident a révélé pour la première fois aux ouvriers les risques qu’ils couraient.
La limite des Irradiés de l’Île Longue se trouve d’ailleurs dans le récit de ces difficultés répétées à recevoir des réponses claires, dans l’interminable attente de ces réponses, et dans une conclusion qui reste finalement suspendue. Ce qui ne veut pas dire que ce travail soit inutile, puisqu’il nous rappelle une fois de plus que la France est loin d’être la véritable démocratie qu’elle prétend être, avec un pouvoir qui ment largement aux Français lorsqu’il s’agit de préserver ses intérêts.
On notera aussi le très joli travail au dessin d’Eric Appéré, dans une ligne claire vigoureuse et élégante, qui rend la lecture de cette BD plaisante, même lorsqu’il s’agit d'entrer dans des détails techniques complexes.
Un livre recommandé à ceux qui ne veulent pas fermer les yeux sur le traitement réservé par l'Etat français à ses citoyens "ordinaires", même lorsqu'ils contribuent à des tâches essentielles.
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