Yo La Tengo au Cine Joia (São Paulo) le mardi 3 juin
22h06 : l’immuable trio de Yo La Tengo entre en scène, devant un public nombreux – même si le concert n’est pas sold out – mais surtout très impliqué émotionnellement vis à vis du groupe. Il faut être prévenu que le mec Ira, il a toujours l’air de faire méchamment la gueule – pas un mot durant une bonne partie du concert, pas un regard vers le public, le visage fermé -, mais qu’en fait... non ! Curieusement, Yo La Tengo est un groupe qui dégage une chaleur étonnante, en dépit de l’attitude pour le moins réservée de ses membres : plus la nuit s’avance, plus les vannes volent – l’humour new yorkais... corrosif -, et plus Yo La Tengo se révèle... humain. Ira va ainsi ironiser sur la scène (qu’il trouve trop... basse – hi, hi – mais qui « au moins, lui permet de regarder dans les yeux les gens qui sont assis au balcon »), puis, peu avant la fin, va se lancer dans un stage diving pour le moins dangereux vu le manque de densité du public, d’abandonner sa guitare durant plusieurs minutes aux spectateurs, le tout en se fendant franchement la poire... 57 ans, et toujours aussi taquin !
... mais nous n’en sommes pas encore là... Le set débute par deux titres électriques – évidemment ce que je préfère chez Yo La Tengo -, deux beaux morceaux serpentant patiemment entre tension et jouissance, où la guitare d’Ira est immédiatement impressionnante, peut-être pas instantanément aussi originale que celle de, disons, Neil Young, mais rapidement envoûtante. On remarque particulièrement l’interprétation tendue de Stupid Things, un titre
qui paraît un peu insipide en studio, et qui est littéralement transcendé par le jeu de guitare d’Ira. Personnellement, je voudrais bien un concert entier dans ce ton-là, mais je sais que Yo La Tengo a bien plus d’une corde à son arc, et que maintenant, nous allons entrer dans la partie pop atmosphérique (ou shoegaze, suivant le point de vue) du set... une partie qui, ce soir, va s’avérer particulièrement réussie... en particulier lorsque Georgia va quitter sa batterie pour venir chanter aux claviers au premier plan. Il y aura quelques moments enchantés, que, honnêtement, je n’attendais pas, et qui vont arracher des cris d’extase aux fans à mes côtés (Is that Enough, chanson pop bienveillante, mais surtout Cornelia and Jane, deux extraits de « Fade »).
Sinon, le rituel que constitue un concert de Yo La Tengo va être respecté quasi à l’identique de quatre ans plus tôt, à Madrid, avec heureusement cette fois un son nettement plus fort, qui permet aux passages « noise » de prendre toute leur puissance : concentration absolue des musiciens, jusqu’à un moment de basculement assez improbable vers l’hilarité et la décontraction, et force « intellectuelle » d’une musique qui ne sacrifie à aucun gimmick « rock », et réussit à être ambitieuse et complexe, sans jamais sonner prétentieuse.
Au bout de presque une heure quarante d’enchantement paisible, vient le moment, que j’attends plus que tout, celui de faire parler la poudre : outre le stage dive d’Ira, c’est une version magnifique, martiale et virile (curieux pour Yo La Tengo, je sais) de Ohm, le titre phare du dernier album, qui va enfin faire monter la pression, avant une longue conclusion en spirale ascendante (The Story of YTG) qui évoque inévitablement les grands moments du « groupe frère » que fut Sonic Youth. Satisfaction générale et mission accomplie pour Yo La Tengo !
Vient alors le moment de la récréation finale : les trois musiciens ne jouent plus alors que pour s’amuser ! On attaque le rappel avec une reprise improbable de ZZ Top (Gimme All Your Lovin’), qui fait remuer les fesses et sourire tout le monde béatement. A noter l’introduction impayable d’Ira : « Nous sommes de New York, alors tout le reste pour nous, c’est le Sud. Ce morceau est du Sud, peut-être même du Brésil... encore quil ne me semble pas ! ». Puis Ira interroge une spectatrice du premier rang sur le prochain titre qu’elle aimerait entendre. La stupide (grr...) demande la reprise tendre du You can Have It All de George McRae, un truc sans surprise qui va faire redescendre l’ambiance... Ira se plaint en souriant : « Je croyais qu’on allait jouer du bon gros rock qui allait faire bouger tout le monde... ». Le set se terminera ensuite sur une reprise DU morceau le moins connu du Velvet, I Found a Reason (« Loaded », vous vous souvenez ?), joué tout en tendresse brumeuse, impeccable conclusion d’un set tour à tour pop, dreamy et particulièrement bruyant.
Il est presque une heure du matin, il fait froid dehors, et personne n’a l’air pressé de quitter la salle du Cine Joia : ce soir, Yo La Tengo a prouvé encore une fois que trente ans au compteur (le groupe s’est formé en 1984), ce n’est rien pour des musiciens qui gardent l’inspiration et l’enthousiasme. See you next time !


