Work Nits

Pour moi, c'est par là que ça a commencé. Par un pur hasard, ou presque. Le 4 juin 1982, à l'Olympia : en première partie d'un concert de Marianne Faithful, il y a ce groupe hollandais incroyable, The Nits. Je prends la claque de cette année-là, et je ne supporte même pas d'écouter la grande Marianne après ça. Le lendemain j'achète "Work", l'album des Bataves, et, miracle, aucune déception : 13 morceaux, au moins 10 mélodies irrésistibles. C'est le début d'une relation intime avec les Nits, qui dure encore, à travers les décennies et les styles musicaux, car les Nits sont restés égaux à eux-mêmes, mais ils se sont aussi laissés influencés par tout ce que la Pop et le Rock produisait de meilleur.

"Work" est l'un de leurs disques les plus conceptuels, les plus froids peut-être. Il y a peu de guitare ici, les claviers règnent en maître. D'ailleurs, sur scène, Henk ne joue pas de guitare, il la laisse à Michiel Peters, l'autre chanteur-compositeur du groupe, pour venir en renfort d'Alex Roelofs, tour-à-tour bassiste et claviériste. Plutôt en ligne avec le mouvement synth-pop qui triomphe ces années-là en Grande-Bretagne, les Nits proposent des morceaux courts, décharnés parfois, qui cachent à peine des textes dadaïstes, ou tout au moins abstraits. D'ailleurs, dans un geste assez anti-commercial, "Work" commence par une comptine hitchcockienne menaçante qui parle d'un inquiétant locataire serial killer, "The Lodger". Il faut attendre le quatrième titre, "Empty Room", pour que les Nits révèlent enfin leur magistral savoir faire en terme de splendeur pop.

Pourtant, malgré sa (fausse) raideur, "Work" n'est pas un album difficile, car, on l'a dit, il regorge de mélodies magnifiques. C'est juste qu'il refuse globalement le jeu du couplet/refrain, qu'il s'aventure facilement vers le jazz ou la valse, qu'il raconte des histoires bizarres de guerre entre les pieds des chaises et ceux des tables, ou d'armée de parapluies surmontant des hommes en gris. Mais la fantaisie qui menace n'a pas encore explosé aux oreilles des auditeurs, comme ce sera le cas lorsque, un peu plus tard, Robert Jan Stips rejoindra Henk et Rob. Et lorsque Michiel quittera le groupe. Je me souviens d'ailleurs que, sur scène, il m'avait paru pas très à l'aise, il ne chantait pas très bien, et ses morceaux affaiblissaient le set par rapport à ceux de Henk.

Oui, en 1981, même s'ils m'impressionnèrent au plus haut point sur scène, les Nits sont encore une promesse. Un brillante promesse.