Le journal de Pok

18 octobre 2019

"In the Shadow of the Moon" de Jim Mickle : le sang des porcs

In the shadow of the moon affiche

Jim Mickle est un drôle d'oiseau : scénariste, réalisateur et producteur de films de genre, il a une filmographie que certains lisent comme une tentative réussie d'innovation en termes de cinéma populaire mais pas idiot, tandis que d'autres ne voient qu'une suite de semi navets, où les ambitions initiales de l'auteur sont toujours réduites à néant par de grossières erreurs. Le fait que Netflix mise sur lui plutôt que, comme d'habitude, sur de jeunes auteurs déjà reconnus par la critique, pouvait laisser présager d'un autre de ces désastres artistiques dont la plateforme est devenue, malheureusement, spécialiste. Or, il n'en est rien : si "In the Shadow of the Moon" est tout sauf un "grand film", il apparaît comme une vraie petite réussite, conjuguant divertissement respectueux de son spectateur et réflexion tout sauf bête sur les dangers qui planent sur nos sociétés démocratiques, et sur les Etats-Unis en particulier. Pas si mal, pour une oeuvre qui se positionne clairement dans la lignée du cinéma de série B des années 70 à 80, un héritage duquel trop peu de réalisateurs actuels osent se réclamer.

"In the Shadow of the Moon" commence même superbement bien, en thriller classique, avec traque de mystérieux serial killer, conflits entre flics, pression familiale, et adopte un rythme soutenu, tendu, sans pour autant se complaire dans l'habituelle violence absurde du cinéma actuel. Comme en plus, c'est l'assez convaincant Boyd Holbrook (déjà remarqué dans "Narcos" en particulier) qui tient le rôle principal, tandis que le trop rare Michael C. Hall fait de la figuration intelligente, tandis que la mise en scène élégante, presque classique, offre une parfaite lisibilité aux scènes d'action, il n'y a rien à redire à cette ouverture convaincante.

La suite est plus surprenante, et malheureusement plus irrégulière, sans pour autant nous décevoir franchement : l'étonnant virage SF du scénario - dont il importe d'en savoir le moins possible avant de regarder le film - élève franchement les enjeux du film au dessus du polar standard qu'il aurait pu être, même si Mickle n'a clairement pas le talent nécessaire pour réellement gérer le mélange de genre de son ambitieux scénario. Au fur et à mesure que le temps défile, que l'action se complexifie dans une narration en cycles, basée sur deux flux temporels inverses, le personnage principal perd un peu de sa crédibilité, et ce d'autant que Mickle jette dans son chaudron magique un nouveau sujet, politique celui-ci : c'est sans doute trop pour un seul film, et l'apparition à mi-parcours d'une menace extrémiste risquant de déstabiliser, voire de détruire les Etats-Unis (un thème pas si différent, avons-nous trouvé, du point de départ de "A Handmaid's Tale") n'est pas assez anticipée par le scénario pour que l'on y adhère totalement.

Heureusement, la toute dernière partie du film, qui fait le pari étonnant de l'émotion, et boucle assez magistralement le désormais habituel paradoxe temporel (là encore, on n'est pas loin du thème initial du "Terminator" de Cameron), est assez réussie pour que le spectateur voit le générique de fin défiler avec un sentiment de quasi-plénitude : voilà décidément un "petit" film construit sur de bonnes idées, qu'il a su ne pas dilapider (comme c'est le cas d'une grande majorité des films Netflix...), et qui a respecté son contrat tacite de divertissement plaisant, malin et excitant.

Maintenant, on a le droit de se sentir aussi un peu frustrés, si l'on considère qu'un tel sujet, mieux écrit peut-être encore, en insistant plus sur son fond politique (... même si l'allégorie des porcs est très bien vue ici !), et mieux maîtrisé par un réalisateur de meilleur niveau, aurait même pu donner naissance à un nouveau classique de la SF. Ce sera pour la prochaine fois...?

 

 

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17 octobre 2019

"Joker" de Todd Phillips : Rock'n'Roll ! (ceci n'est pas une critique...)

Joker affiche

Je suis donc allé voir "Joker" armé de toute la mauvaise foi du monde. Batman ? Un foutu enculé de super-héros qui participe activement à l'abêtissement des masses, avec une idéologie crypto-fasciste qui va bien à tout nos petits néo-cons. Todd Phillips ? Qui ? Ouaouaouaaaaaa ! (rire douloureux). Etc. etc.

Je suis ressorti deux heures plus tard de mon multiplexe habituel, qui sent le pop-corn et les pieds, sans même parler de l'odeur des toilettes, de plus en plus exotique, avec 1) des larmes plein les yeux - 2) des étoiles dans la tête. Un peu le même genre de sensations que quand, à quinze ans, j'ai vu "Il était une fois dans l'Ouest" et "2001 l'Odyssée de l'Espace" pour la première fois. Pas pour comparer ce film avec ceux de Leone ou Kubrick, non, bien sûr. Juste pour expliquer que je venais de vivre une p... d'expérience de Cinéma, une vraie, comme cela faisait pas mal d'années que je n'en avais pas vécue. Avec tout : le transport, les rires, les larmes (donc...), la douleur, l'extase. Le motherfucking Cinema dans ce qu'il a de plus ESSENTIEL comme Art, de plus PUR comme sensation.

Ma femme, psychologue, a tenté de m'expliquer combien la représentation de la folie était JUSTE ici, bien au delà de ce que les films montraient en général. Je me suis tu, parce que, ex-gauchiste violent mais repenti, je repensais plutôt au fait que j'aurais bien incendié les p... de voitures de police, grimé en gilet jaune, pardon, en clown. Et même mis une balle dans le buffet d'un p... de milliardaire, tant que j'y étais. Et que ça, c'était exactement ce que le GRAND Cinéma pouvait faire : me faire vivre mes pires cauchemars et mes plus beaux rêves. En même temps.

Et puis, je me suis souvenu que j'étais cinéphile, et que :

1) je ne pensais pas que 2019 pouvait m'offrir un plus beau film que "Parasite"
2) je n'osais pas croire que quiconque à qui on donnerait de l'argent pour faire un film ait pu retenir les leçons du Scorsese de "Taxi Driver" et de "King of Comedy".

Et puis je ne suis souvenu que j'étais un punk rocker, alors j'ai crié : "Rock'n'Roll ! Rock'n'Roll ! Et que Gary Glitter vous sodomise tous !".

Good night, ladies !

 

 

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16 octobre 2019

King Gizzard & The Lizard Wizard à lOlympia (Paris) le lundi 14 octobre

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21h45 : les sept Australiens, rois du Rock psyché sous toutes ses formes imaginables - et dieu sait que Stu Mackenzie et sa bande ont de l'imagination ! - entrent sur la scène de l'Olympia noyée dans un bain de couleurs chatoyantes. Le public est en liesse, tout s'annonce pour le mieux pour King Gizzard & The Lizard Wizard. Ceux d’entre nous qui étaient au Bataclan en mars 2018 savent qu’il va être difficile de faire mieux... mais c'est sans compter avec le talent caméléonesque du groupe. On attaque façon heavy metal avec Venusian 2, le son est un peu faiblard et creux, mais ça va s'améliorer très vite. Stu et Joey ont échangé leurs places sur scène, mais la configuration du septuor reste à peu près semblable : la section rythmique (les deux batteurs et le bassiste) sont un peu en retrait, les claviers d’Ambrose (qui se montrera particulièrement exubérant ce soir, et sera souvent le point de convergence des regards du public) sont placés sur la gauche, et les trois guitaristes occupent le devant de la scène, tandis que dans le fond, tradition psyché oblige, on a droit à des projections de fascinantes vidéos abstraites et colorées…

Les choses sérieuses débutent vraiment avec l'épique Crumbling Castle, et son ambiance prog rock dynamitée par l'esprit garage du groupe… Et sa mélodie médiévale obsédante, et ses ruptures de ton : le pur et long plaisir de la musique à la fois complexe et festive de King Gizzard. On poursuit notre balade dans l'univers des microtons et du Rock Progressif revisité par ces fous furieux, avec plusieurs morceaux du magnifique "Polygondwanaland", et on débouche par surprise sur une version pop pur sucre de Mr. Beat : c'est bien simple, c'est tellement léger et pétillant, on dirait presque du Sparks. Quelque chose a changé chez King Gizzard, la légèreté l'a emporté sur la fascination un peu geek de l’Heroic Fantasy passée au filtre du krautrock. C’est d’ailleurs quand le groupe se lance dans un pur boogie débridé, extrait de "Fishing for Fishies", qui sera peut-être le moment le plus magique de la soirée, qu’on réalise pleinement que derrière ce projet vaguement démentiel d’appliquer leur vision à toutes sortes de musiques différentes, se cache un formidable appétit musical, une joie exubérante de jouer qui permet à King Gizzard de transcender tout ce que le groupe touche.

2019 10 14 King Gizzard Olympia (16)

Le reste du set, qui sera limité à 1h30, malheureusement sans rappel du fait de l’heure tardive, volera à des hauteurs stratosphérique, devant un parterre de l’Olympia complet et en transe : magnifique détour par "Flying Microtonal Banana", avec les chansons les plus mélodiques de l’album, mémorable intervention vocale d’Ambrose en lead – avec sa voix si particulière -, sans même parler de notre jeune ami Ferdinand (13 ans) partageant la scène avec les musiciens dans la bonne humeur générale, pendant que dans la fosse, le tumulte va croissant.

Après un dernier volet boogie et une courte parenthèse thrash metal, c’est la conclusion joyeuse et jouissive de Am I in Heaven?, salutation du groupe à ses jeunes années : cinq ans seulement se sont écoulés, mais King Gizzard semble avoir vécu cinq vies dans l’intervalle.

Ce soir, nous avons pu assister au set mémorable d’un groupe en pleine maîtrise de son Art, mais qui sait utiliser sa virtuosité technique et son imagination pour proposer cent manières nouvelles de créer du bonheur : tout le monde souriait aux anges en sortant de l’Olympia. Il est bien difficile aujourd’hui d’étiqueter la musique de King Gizzard, loin désormais du pur garage psyché, mais vous savez quoi ? C’est justement ça qui est bien ! 

 

 

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15 octobre 2019

"Les Métamorphoses - le retour à la terre tome 6" de Larcenet et Ferri : retour au retour à la terre

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Dix ans ont passé depuis la publication du cinquième tome du "Retour à la Terre", un tome plus faible que les autres, qui montrait la nécessité pour Larcenet et Ferri de "passer à autre chose"... Larcenet s'est lancé dans l'aventure colossale de se hisser à un autre niveau de BD, avec "Blast" puis avec "le Rapport de Broederick", loin de l'humour existentiel qui lui allait si bien. Ferri s'est engagé dans l'aventure Astérix, un défi dont on dit qu'il le relève bien (je ne sais pas, je ne suis pas allé voir, et je n'irai pas...). Et puis voilà que, sans crier gare, "les Métamorphoses" sortent en libraire : l'histoire reprend plus ou moins où on l'avait laissée, le trait s'est un peu modifié (absorbant certainement le résultat des récentes expériences graphiques plus extrêmes de Larcenet), mais pas significativement. Le format reste le même, celui de "double strips" constituant des gags indépendants, mais néanmoins inscrits dans la continuité d'une histoire...

... On se sent donc immédiatement en territoire connu avec cette galerie de personnages farfelus, voire même complètement délirants, et il est difficile de ne pas sourire, voire même rire franchement à l'occasion : Larssinet se débat toujours entre boulot et vie de famille, à peu près comme tout le monde, et le monde extérieur - Paris, sa maison d'édition - se rappelle occasionnellement à son souvenir, alors qu'il a désormais "fait son nid" dans cette campagne très profonde où la folie guette. Les incertitudes de l'Artiste quant à la réception qu'aura son "Blast", et le vague sentiment d'un danger immanent tirent légèrement "les Métamorphoses" vers la noirceur qui semble vraiment envahir l'univers de Larcenet... mais Ferri compense adroitement tout cela avec son humour plus consensuel.

On sort de cette lecture satisfait, mais avec une légère frustration : peut-être aurait-il été plus intéressant, quitte à relancer cette série que tout le monde croyait défunte, de l'emmener plus franchement vers l'inconnu...

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14 octobre 2019

"Je suis africain" de Rachid Taha : la fin de la trajectoire d'un honnête homme

rachid-taha-je-suis-africain

Le 12 septembre 2018, la France perdait son meilleur "rocker" (non, on ne parle pas ici de "Jauni"...), et aussi l'un de ses plus généreux combattants en faveur d'une société ouverte, accueillante. Joyeuse aussi. Rachid Taha n'eut pas droit à des obsèques nationales qu'il aurait mérité bien plus que d'autres, et peu de gens s'arrêtèrent même un instant pour se remémorer combien sa carrière fut un enchaînement de brillantes intuitions et de combats essentiels : depuis les débuts sous influence cold wave avec Carte de Séjour et la superbe déclaration de "Douce France", jusqu'aux sidérantes aventures techno en passant par la revitalisation de la chanson française des années 40 et l'hommage fracassant d'un passionné de Presley et Lou Reed au raï et au chaabi, la trajectoire de l'algérien français (ou français algérien) Rachid Taha n'a pas d'équivalent dans notre pays. Et même au-delà de nos frontières : admiré par Mick Jones et ami de Steve Hillage, qui collaborèrent avec lui, Taha fut à une époque une star sur les ondes au Brésil : son remarquable "Diwan" toucha le coeur d'un pays où la mixité raciale et sociale définit la société.

Paru un an après sa disparition, "Je suis africain" s'avère, en plus d'être un dernier très bel album, l'opportunité de célébrer à sa juste valeur un véritable rebelle, populaire mais finalement assez mal compris. Cet homme que l'on pensait parfois ivre alors qu'il était "simplement" malade, que l'on jugeait excessif et provocateur alors qu'il était surtout en colère, l'avons-nous assez aimé ?

"Je suis africain" commence par une pure merveille, "Ansit", qui nous brûle le coeur en nous rappelant combien il est toujours bon de danser sur ces rythmes tellement "orientaux" qu'ils sont français, parce que ce n'est pas une mer qui peut réussir à séparer l'Algérie et la France. Très vite, Taha revitalise une fois de plus de son inimitable gouaille (de "titi parisien", oserait-on dire...) la chanson populaire avec "Minouche" et ses irrésistibles rimes en -che. "Je suis africain", chantée avec un joli accent afwicain, est l'une des grandes déclarations d'intention d'un album qui en contient plusieurs, et nous remémore que la gloire d'appartenir à un continent est bien supérieure à celle de se croire riche des frontières d'un pays. Le militant "Andy Waloo" - oui, militant en faveur d'une musique ouverte, où toutes les cultures se mélangeraient dans une magnifique partouze - rappelle aux jeunes de tous bords qu'ils devraient écouter et pourraient peut-être aimer aussi bien Oum Kalsoum que le Velvet Underground. Le drôle et bouleversant "Stripteaser" dévoile surtout le coeur déchiré d'un homme dont nous n'avons pas assez reconnu qu'il se mettait à nu devant nous, un peu pour gagner son pain, mais beaucoup pour nous montrer combien il nous aimait, malgré nos défauts, nos haines et nos craintes.

Et il y a aussi toutes les autres chansons, aussi belles, de cet album qui mélange avec brio, parfois avec génie, langues et musiques, qui joue avec les mots comme avec les instruments. Un album qui continue à lutter contre la France rance de la Manif pour Tous ("quand Cocteau embrassait Jean Marais") aussi bien que contre l'intégrisme musulman... En prônant "la voile et la vapeur", la disparition des différences dans un monde où il ferait enfin bon aimer, chanter et danser ENSEMBLE, "Je suis africain" conclut pertinemment et généreusement la trajectoire d'un musicien inspiré. Et de l'un des plus "honnêtes hommes" de notre époque.

 

 

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13 octobre 2019

"La soif" de Jo Nesbø : For helsen din, Harry!

La Soif

Arrivés à la onzième station du chemin de croix de Harry Hole, génial enquêteur obsessionnel, alcoolique et instable, que nous reste-t-il donc à écrire sur la créature démente créée par Jo Nesbø, et sur ses labyrinthes magistralement agencés dans lesquels il se débat ?

Après plusieurs fausses fins, et donc résurrections assez invraisemblables, il faut l'admettre, de Harry, celui-ci a donc trouvé une sorte d'improbable bonheur, à peine voilé par le fait que, Nesbø vieillissant, il regrette le rock indie de sa jeunesse et ne trouve plus aussi facilement satisfaction dans la musique actuelle. Bien sûr, ni les serial killers, qui abondent visiblement en Norvège, ni les ex-collègues et ex-adversaires professionnels de Harry, ni même la redoutable bouteille de James Bean ne laisseront longtemps notre pré-retraité tranquille, et nous voilà repartis pour un nouveau tour de montagnes russes... qui se sera avéré, avouons-le sans honte, parfaitement satisfaisant.

Comme si l'inspiration de Nesbø, à la différence de la grande majorité de ses collègues auteurs de "polars de gare" (terme datant de l'époque où les gens lisaient encore dans les trains... ou les avions...), était littéralement intarissable. Oh, on connait désormais la technique de Nesbø, cette narration manipulatrice, faite de faux semblants, de leurres qui font dérailler notre compréhension à des moments critiques, et de portraits complexes de personnages qui ne sont jamais réduits à des stéréotypes comme chez la concurrence, et ces incroyables histoires à double fond, où rien ne semble jamais résolu, où il y a toujours une autre vérité derrière celle qui vient de nous être révélée...

Mais bon sang, ça fonctionne toujours aussi bien, mieux encore peut-être qu'avant car ici, l'histoire est tellement brillante et la construction tellement efficace que Nesbø n'a même pas besoin d'avoir recours à son vieux truc - manipulateur et artificiel - de nous "retirer" finalement des pensées de Harry pour créer un effet de surprise. Même si l'on peut juger qu'il abuse toujours un peu trop de ces fausses pistes créées par des double sens dans sa narration, il faut bien reconnaître que sa maîtrise est incomparable dans le domaine désormais un peu stéréotypé du polar scandinave. Et que "la Soif" vient se placer parmi les tous meilleurs livres de la saga Harry Hole.

A ta santé, Harry, à ta santé, Jo !

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12 octobre 2019

"Mindhunter - Saison 2" de Joe Penhall : tueurs en série et série de tueurs...

Mindhunter S2 poster

Puisque nous vivons dans une époque d'oubli immédiat, où chaque nouvelle série excite les réseaux sociaux et condamne à l'oubli celle qui l'a précédée, les deux ans qui se sont écoulés entre la première saison de "Mindhunter" (qui avait fait beaucoup parler d'elle, en particulier du fait de la collaboration brillante de David Fincher...), et la seconde semblent avoir été fatales. Il faut bien reconnaître que, malgré une réalisation fidèle au cahier des charges développé dans la première saison, et qui atteint même ça et là le sublime dans les premiers épisodes mis en scène par Fincher lui-même, les scénaristes ont fait cette fois des choix surprenants, voire difficiles.

Évacué ou presque le sujet principal de la première saison, cette contamination du Mal causée par la fréquentation "professionnelle" des esprits malades - un sujet il est vrai maintes fois déjà évoqué au cinéma -, l'histoire se concentre cette fois sur une enquête "100% réelle", et a priori fidèlement retracée, celle sur la multiplication d'assassinats de jeunes garçons noirs à Atlanta. La confrontation entre les "modèles" développés par l'Agent Ford et son équipe - qui conduisirent au profiling moderne des tueurs en série - et la réalité du terrain s'avère particulièrement problématique, dans un contexte hautement volatile où les tensions raciales et les jeux politiques empêchent finalement tout travail rationnel de la police et du FBI. C'est là un thème ambitieux, traité avec ce souci anti-spectaculaire qui est tout à l'honneur de "Mindhunter", mais la dure réalité d'une enquête à la conclusion ambigüe rend la saison peu "glamour", voire même peu divertissante, et a conduit pas mal de téléspectateurs à se sentir frustrés, voire à décrocher avant la fin... Ce qui est dommage, le final de l'enquête dans le dernier épisode, assez splendide, s'apparentant presque à celui de notre très cher "Memories of Murder" : il est intéressant de voir que ce que l'on admire dans les grands films peut décevoir en format Série TV, sans doute parce que l'on attend inconsciemment une surenchère spectaculaire de surprises et de twists...

Mais là où cette seconde saison pèche vraiment, c'est dans les récits parallèles, typiques du genre, sur la vie privée des trois membres de la cellule du FBI, qui s'avèrent très faibles : le calvaire enduré par l'agent Tench (Holt McCallany, excellent !), confronté au "Mal" et à ses conséquences dans sa propre chair, ne débouche que sur des tensions entre vie de famille et contraintes professionnelles logiques mais assez convenues, tandis que le personnage du Dr. Carr ne joue plus aucun rôle dans cette saison, et est réduit à de désormais banales problématiques de "sortie du placard" et de vie amoureuse, irritant donc les grands fans d'Anna Torv que nous sommes. Quant à la vie "intime" de Ford, clairement réduite au strict minimum, le jeu perpétuellement engourdi de Jonathan Groff peine à générer la moindre empathie en nous.

Finalement, malgré le fin plaisir "mental" que génère toujours cette série posée, intelligente et ambitieuse, il faut bien reconnaître que, en l'absence de nouveaux ressorts narratifs, "Mindhunter" tourne un peu en rond.

 

 

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11 octobre 2019

"The I-Land" de Anthony Salter et Neil LaBute : les grands fonds

The Iland affiche

Pourquoi perdre son temps à chroniquer ici un tel désastre ? Parce qu'on a perdu son temps - cinq précieuses heures - à le regarder ? Parce qu'on se sent le devoir d'avertir les téléspectateurs qui pourraient eux aussi se laisser tenter par cette revisite de "Lost" (des gens qui ne se connaissent pas se retrouvent prisonniers sur une mystérieuse île) ? Parce qu'on a trop l'habitude de défendre ici les "produits" Netflix pour ne pas également dénoncer les dérives d'un système aux effets pervers indéniables ? Certainement pour toutes ces raisons, et aussi parce qu'on aime trop les récits SF sur les réalités virtuelles pour ne pas maudire une trivialisation de leur usage qui ferait se retourner dans sa tombe ce pauvre Philip K. Dick...

Il faut aussi déplorer la tendance au remplissage - il faut bien nourrir la "bête" (la plateforme...) - qui transforme ce qui aurait dû être, et aurait été, à une autre époque, un film de série B sympathique en une mini-série interminable. Car si l'idée de base du scénario, malgré son invraisemblance "économique", justifiée à la toute fin (on appréciera) par la montée des eaux causée par le réchauffement climatique, en vaut bien une autre, il aurait fallu pour faire "vivre" ce Koh-Lanta futuriste, qui laboure obstinément l'éternel même champ puritain de la culpabilité et de la rédemption et fait de la famille la source inévitable de tous les malheurs et de tous les traumas, bien plus de talent que n'en a Neil laBute : remarqué à ses débuts pour son "In the Company of Men", Neil a eu en effet depuis une carrière tellement consacrée à la série Z involontaire et au DTV que lui confier un tel projet relevait de la part de Netflix soit de l'inconscience, soit plus certainement d'un jmenfoutisme absolu.

Affreusement mal écrit, et oscillant entre ridicule constant et gâchis systématique des quelques bonnes idées du scénario, "The I-Land" souffre en permanence d'une interprétation à la dérive, qui confirme la négligence générale et l'amateurisme du projet. Et le condamne à être un fiasco intégral, malheureusement représentatif de l'évolution récente de la Série TV, en passe de redevenir le sous-produit culturel abêtissant qu'elle fut durant des décennies avant l'explosion qualitative des années 90.

Tout cela n'est pas une bonne nouvelle.

 

 

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10 octobre 2019

"Free" de Iggy Pop : La liberté n'est plus ce qu'elle était...

Free Iggy Pop

Rappelons-nous : la disparition de Bowie, et le flashback / hommage magique sur les "années berlinoises" concocté par Iggy Pop, avec l'aide du disciple Josh Homme, dans un "Post Pop Depression" qui devint sans trop de peine le sommet - avec "The Idiot" et "Lust for Life", logistiquement - d'une carrière solo pour le moins irrégulière. Rappelons-nous aussi : la tournée suivante de l'Iguane, accompagné d'un rare combo puissant et hargneux, lui permettant de tutoyer sur scène les cimes à nouveau, malgré une fatigue physique de plus en plus visible. Et puis revenons à aujourd'hui, avec ce "Free" qui nous ramène pitoyablement vers les pires dérives de sa trajectoire, entre chanson française visitée en touriste et tentatives abstraites mal gaulées. Lancé comme une déclaration d'intention, sur le refrain connu et usé du "j'ai décidé de ne faire que ce que j'ai envie" (comme si ça n'avait pas toujours été le cas !...), "Free" est un gloubi boulga à la fois insipide et indigeste (un comble !), à la surface duquel ne surnage évidemment que la voix radioactive de celui qui pourrait chanter le bottin et rester encore intéressant. 

Après une intro "honnête," qui pose les bases de ce qui va suivre, Iggy nous offre une bonne chanson ("Love's missing"), avec une certaine tension, qui fera dramatiquement défaut dans tout le reste...) et demi ("James Bond", l'une de ces plaisanteries un peu absurdes dont il a le secret). La suite hésitera sans pitié entre l'atroce ("Dirty Sanchez", et ses paroles grossières indignes de l'intelligence de l'Iguane) et le soporifique (jusqu'à la fin de l'album...). Iggy a visiblement confié les clés du camion à d'autres (Leron Thomas et Noveller...) qui lui ont pondu un jazz ambient à la mode mais littéralement informe, sur lequel il pose ses textes et sa voix en s'en foutant visiblement complètement. Tout cela est très vain, mais ne dépare finalement pas au milieu d'une bonne dizaine d'albums précédents à peu près du même acabit.

Mais vous savez quoi, Free ou Orange, nous, on sera toujours là devant la scène à la prochaine ressortie sur les routes du vieux fauve, ça c'est certain...

 

 

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09 octobre 2019

"L'Espoir malgré Tout - Deuxième partie" de Emile Bravo : Spirou et l'Armée des Ombres

L Espoir Magré Tout 2

Après le véritable miracle qu'avait constitué en 2008 la parution du "Journal d'un Ingénu" au milieu d'une collection "Le Spirou de..." qui ne parvenait pas à décoller, Emile Bravo s'est donc lancé il y a 2 ans dans une quadrilogie à l'immense ambition : celle de nous faire revivre aux côtés des personnages emblématiques de Spirou et Fantasio la seconde guerre mondiale, racontée non pas d'un point de vue militaire, mais de celui des populations occupées (ici les Belges, mais les situations décrites ici ne sont visiblement guère différentes de celles vécues par nos parents et grands-parents de 1940 à la libération...).

Le premier tome de "l'espoir malgré tout" traitait de la mise en place du régime de l'Occupation, et de la terrible confusion, aussi bien matérielle qu'idéologique, causée par un changement brutal de toutes les règles. L'effondrement - incroyablement rapide - des certitudes et la perte de ces repères moraux que l'on pense toujours mieux établis qu'ils ne le sont, rendaient ce "Un Mauvais Départ" souvent malaisant, et Bravo fut critiqué par les aficionados de Spirou pour avoir fait de Fantasio un opportuniste sans scrupule, collaborateur - pas très conscient, il est vrai - de l'occupant... presque un véritable "salaud ordinaire" !

Le bien-nommé "Un peu plus loin vers l'horreur" poursuit sans flancher le projet initial, alors que la Belgique s'enfonce dans la misère, la faim et les compromissions les plus honteuses,... et que se mettent en place les réseaux de résistance face aux Nazis. Spirou reste le personnage dont la naïveté enfantine et la générosité absolue permettent au récit de jeter une lumière crue sur les abjections qui abondent autour de lui, tandis que Fantasio se ressaisit (ouf !) et rejoint le "bon côté", même si c'est, ce qui est assez réaliste finalement, d'abord par pragmatisme, et ensuite par "amour" pour une jolie résistante. Autour d'eux, Bravo décrit un ballet effréné, incessant, de trahisons et d'abjections : l'extrême droite qui pactise puis rejoint l'ennemi, l'Église déchirée entre ses membres les plus traditionalistes qui adhèrent "naturellement" aux théories nazies et ses héros qui rejoignent l'armée des ombres, et puis le quidam moyen qui essaie juste de survivre au milieu du chaos. Même les enfants, qui ailleurs pourraient symboliser une sorte d'espoir, sont représentés de manière très pessimiste comme le reflet exact du monde des adultes, répétant les comportements de ceux-ci. C'est dire la noirceur absolue de ce livre, que Bravo essaie assez maladroitement d'illuminer de quelques traits d'humour "slapstick", voire des gags un peu faciles... dont honnêtement, on se passerait bien...

Car c'est bien lorsque l'Histoire fait basculer ses protagonistes dans l'horreur absolue, lorsque la persécution des juifs se met en place et que la déportation massive se déclenche, que "l'Espoir malgré tout" trouve - enfin - le bon ton, celui de la tragédie. Les dernières pages, accablantes, terribles, nous laissent refermer le livre - sous le choc - avec le sentiment d'avoir lu quelque chose d'important. Qui nous a rappelé la dimension de l’infamie humaine, et combien cette horreur est proche, encore et toujours, de nous.

J'imagine que l'on pourra encore déplorer que le projet d'Emile Bravo l'entraîne loin de l'univers joyeux de Spirou, et critiquer certaines maladresses narratives (plusieurs "tunnels" dans l'histoire, quelques incohérences dans le comportement des personnages...) mais, à la fin de ce second volume bien supérieur au premier, on ne pourra nier l'importance de ce travail hors du commun.

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