Le journal de Pok

10 décembre 2018

"Transparent - Saison 4" de Jill Soloway : Homeland

Transparent S4 affiche

Ayant sans doute réalisé l'épuisement perceptible de sa verve dans la troisième saison, Jill Soloway a la brillante idée de faire retourner la famille Pfefferman à ses origines et à la confronter en Israël à de nouvelles complexités et de nouveaux doutes, grâce à un scénario particulièrement inventif cette fois.

D'un côté, "Transparent" nous offre son lot de stupéfiantes révélations familiales : la réapparition d'un père, impardonnable mais impossible à haïr, la découverte d'un "gène trans" dans l'histoire familiale... De l'autre, le déplacement temporaire de la fiction loin de L.A. permet de confronter les Pfefferman aux ambiguïtés politiques et morales d'Israël, pays forcément adoré - je pense à ces scènes superbes au Mur des Lamentations - et profondément détestable de par l'oppression exercée sur tout ce qui est "autre", symbolisée par une improbable (?) communauté LGBT en territoire palestinien. Jamais Soloway n'a sans doute été aussi politique qu'ici, ce qui amène à certaines dérives qui pourront faire tiquer, comme ces scènes drôles et absurdes, mais aussi franchement racistes, de la famille "allemande" de AirBnB, ou lorsqu'elle défend (?) le nouveau concept à la mode des "they", caractérisant les personnes à double identité sexuelle.

Heureusement, cette passionnante et courageuse double réflexion sur ce que c'est qu'être juif et ce que c'est que l'identité sexuelle n'est jamais pesante, mais réussit toujours aussi bien à nous faire rire (des échos de Woody Allen avec cette mère juive s'inventent une personnalité théâtrale italienne, mais aussi de Blake Edwards avec une plongée burlesque dans le triolisme) qu'à nous bouleverser, encore et encore.

Avec cette pétaradante saison 4, "Transparent" est redevenu un chef d'oeuvre. Reste à savoir maintenant ce que la série pourra faire de la mise à l'écart de Jeffrey Tambor suite à l'improbable révélation d'abus sexuels dans le sillage de l'affaire Wenstein. On est forcément inquiets...

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09 décembre 2018

Black Box Revelation au Point Ephémère (Paris) le vendredi 7 décembre

2018 12 07 Black Box Revelation Point Ephémère (13)21h25 : Une autre surprise nous attend quand Black Box Revelation pénètrent sur scène, c’est que le duo… est devenu un trio ! Un troisième musicien accompagne Jan Paternoster et Dries Van Dijck, aux claviers, puis dans la seconde partie du set, à la guitare. Pourquoi pas ? C’est clairement une manière de faire croître la musique du groupe vers quelque chose de plus… ambitieux peut-être, à l’image des meilleurs titres du nouvel album… à condition de ne pas perdre en chemin cette lumineuse simplicité qui a toujours fait le charme de leur “bed-sitting” Blues Rock.

On attaque, comme sur “Tattooed Smiles”, par Kick The Habit : Jan, avec ses cheveux courts et sa barbe courte qui changent de son look d’antan plus… sauvage, est concentré, paraît peu amène, tandis que Dries a lui la boule à zéro, et reste le même ludion souriant derrière ses fûts qu’il martèle. Tour de chauffe donc avec ce titre, avant que Mama Call Me, Please permette au groupe de monter en puissance. De la puissance oui, mais il faut bien remarquer que le groupe a changé – comme nous, hein ! – depuis la dernière fois que nous les avons vu, en 2010, à la sortie de “Silver Threats” : moins de furie, moins d’hystérie même, plus de feeling. L’âge… qui fait que la musique gagne en profondeur et en beauté ce qu’elle perd en urgence. L’ambiance magnifique de “Tattooed Smiles” n’était pas une fausse poste, Black Box Revelation jouent aujourd’hui plus “classique”, la guitare de Paternoster est moins volcanique, moins dans la fureur et le spectaculaire, plus dans la sobriété, la précision et la recherche de l’âme. On peut avoir des regrets de débuts plus punks, on peut aussi se laisser aller à profiter pleinement d’un très beau set de 1h30, festival de guitare enchantée.

2018 12 07 Black Box Revelation Point Ephémère (26)La set list joue sur une alternance de morceaux du nouvel album (8 seront interprétés en tout, et ils seront souvent allongés par une partie instrumentale permettant à Jan de faire des prodiges à la guitare…) et de crowd pleasers des disques précédents. War Horse, parmi ceux-ci, un titre que je ne connaissais pas, est particulièrement impressionnant, tandis que Built to Last, composé avec Seasick Steve – qui n’est évidemment, et malheureusement, pas là ce soir – confirme superbement son futur statut de classique. Tattooed Smiles prend vraiment tout son sens en live, nerveux et électrique, trop court, beaucoup trop court. Do I Know You, dont le riff brillantissime reste à mon avis ce que BBR ont fait de mieux, est un plaisir intense…

Plus le set progresse, plus l’importance du troisième homme se confirme, et quand il passe à la guitare, le concert monte d’un ton : l’enthousiasme du public est plus franc, les duos de guitare s’élèvent de plus en plus haut. I Think I Like You conclut superbement le set dans un déluge de notes, et autour de moi, je ne vois que de grands sourires sur tous les visages. Même Jan, qui n’est pas toujours le plus prolixe des showmen, semble satisfait et échange quelques mots avec nous.

Le rappel sera généreux, et partira dans de longues digressions guitaristiques, dans lesquelles on s’installe confortablement : comme on le dit souvent à propos de Black Box Revelation, tout ça se résume en deux mots, CHALEUR et ELECTRICITE. On n’a pas envie que ça se termine, on se sent bien dans un Point Ephémère rempli de bonnes vibrations rock’n’rolliennes. L’effet BBR !

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08 décembre 2018

"House of Cards - Saison 6" de Beau Willimon : le naufrage...

House-of-Cards-saison-6 poster

Alors que la liquidation de Kevin Spacey suite à un nième scandale de harcèlement sexuel fournissait la justification parfaite pour mettre fin à la longue dégringolade de "House of Cards", Netflix et les showrunners ont préféré la solution a priori plus honorable (hypocrite ?) de terminer l'histoire du couple Underwood, désormais réduit à la seule Claire, arrivée à son tour à la présidence des USA. Mal leur en a pris car cette dernière saison - écourtée car ne comprenant que 8 épisodes au lieu des 10 rituels - est sans doute ce que l'on a pu voir de pire, tous genres confondus, en termes de Série TV depuis des lustres. L'incohérence de la narration atteint des sommets - au point où l'on se demande fréquemment s'il ne manque pas des morceaux entiers de l'histoire qui nous est racontée -, mais elle est finalement moins grave que l'invraisemblable imbécilité de ce qui est - mal - raconté ici. En gros, tout le monde fait absolument n'importe quoi, sans aucune logique ni aucune cohérence "psychologique", dans un univers qui n'a plus aucun rapport avec la réalité politique. Les scénaristes (?) ont bon suggérer des échos avec la situation actuelle (puissance des lobbys industriels, manipulation de l'opinion publique via le smartphone, bras de fer avec la Russie sur l'Irak, etc. etc.), ce ne sont là que de tristes cache-misères devant l'abime vertigineux de stupidité de ce que "House of Cards" nous raconte. Robin Wright est d'ailleurs furieusement mal à l'aise sans son partenaire, dont le fantôme hante sinistrement chacun des épisodes - et ce d'autant que toute l'intrigue de cette saison tourne autour de lui, ce qui est sans doute d'une infinie maladresse -, et il n'y a guère que le couple démoniaque des Shepperd (sorti du chapeau des scénaristes sans que rien dans les 5 saisons précédentes ne nous ait suggéré leur existence ! -, très bien incarné par Diane Lane et Greg Kinnear, qui offre çà et là un rai de lumière dans ce long tunnel de souffrance. Mentionnons quand même le dernier épisode, qui nous balance LA révélation-choc à la mode, d'une telle absurdité que, si l'on prenait seulement une minute pour y penser, ce serait les derniers bons souvenirs de la série qui se trouveraient emportés : heureusement, on presse le bouton "Arrêt", et on ne repensera plus jamais à "House of Cards".

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07 décembre 2018

"Kraken" de Pagani et Cannucciari : le manque de(s) profondeur(s)

KrakenLe mythe du Kraken a déjà donné lieu à diverses adaptations BDs intéressantes, la plus marquante restant sans doute celle de Bernet et Segura qui confrontait le monstre lovecraftien à la noirceur urbaine contemporaine. L'excellente idée de Pagani est de faire du Kraken une puissante métaphore du trouble, voire de la monstruosité qui se niche dans l'inconscient de chacun - que nous soyons des citadins victimes de la superficialité du succès, comme le "héros" défait de cette histoire, ou des pêcheurs s'accrochant aveuglement à des traditions exsangues comme la plupart des protagonistes de "Kraken". A partir de là, Pagani nous offre un voyage infernal dans les affres de la culpabilité, de la haine de soi et du rejet aveugle de l'Autre, qui ne peut que se terminer horriblement dans une révélation - assez improbable quand même - qui sonne le glas de toutes nos illusions : il n'y a rien d'autre dans notre monde "moderne" que la folie que nous nourrissons en nous.

Un très beau et très ambitieux programme donc pour cette BD qui a d'ailleurs été primée en Italie, son pays d'origine. C'est malheureusement dans son exécution que le bât blesse... Car Pagani échoue largement à construire des personnages qui ne soient pas de simples esquisses, voire de pures caricatures de leurs tourments psychologiques, et surtout à construire un récit qui nous entraîne littéralement vers le gouffre : "Kraken" s'avère une succession un peu stérile et répétitive de scènes sonnant faux, trop démonstratives, parfois même franchement grotesques. Les noms des personnages et des lieux sonnant "français" (est-ce la traduction ?), le lecteur d'ici aura beaucoup de mal à imaginer "Kraken" dans le décor de la Bretagne contemporaine, le manque de réalisme de ce contexte minant la crédibilité de la charge contre notre soi-disant inhumanité.

Au dessin, Cannucciari nous offre quelques pages lyriques saisissantes, grâce à un usage habile d'un gris vert monochromatique traduisant bien le désespoir glauque du récit. Néanmoins, son style louche trop vers celui d'un Will Eisner, sans jamais en atteindre la finesse, pour que la comparaison avec le travail du grand maître américain ne joue finalement contre lui.

"Kraken" est donc une tentative ambitieuse de grand roman graphique, que l'on ne peut qu'admirer, mais qui échoue finalement à délivrer ses promesses, à cause d'un paradoxal "manque de profondeur", qui empêche qu'un Kraken puisse vraiment s'y loger...

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06 décembre 2018

"Tattooed Smiles" de Black Box Revelation : le Blues des Belges

Tattooed SmilesY aurait-il un plafond de verre pour les groupes belges ? On a pu à de nombreuses reprises s’interroger sur les limites décevantes du succès international de groupes aussi talentueux, voire même exceptionnels que Ghinzu ou dEUS, et la même question revient quand on se penche sur le cas de The Black Box Revelation, duo littéralement époustouflant originaire de la banlieue de Bruxelles, et déjà responsable de quatre albums magistraux !

Dries Van Djik à la batterie et Jan Paternoster au chant et à la guitare nous offrent depuis plus de dix ans, puisque leur premier album, le bien nommé "Set Your Head on Fire", date déjà de 2007, un Blues Rock des plus convaincants, sans avoir encore atteint le niveau de célébrité qu’ils méritent incontestablement. En 2010 déjà, l’irrésistible "Silver Threats" nous avait laissé espérer que leur Blues psychédélique, dans la tradition Led Zep / White Stripes, mais coloré du gris pluvieux du plat pays qui est le leur, avec ses riffs qui tuent et ses ambiances plombées, serait une grenade assez puissante pour leur ouvrir les portes de la reconnaissance… En vain !

Et nous voilà donc en 2018, et nous sommes toujours obligés de claironner notre amour pour cette musique aussi élégante que littéralement suintante de sensualité, en espérant que le public se réveillera : "Tattooed Smiles" – encore un beau titre d’album… - débute par un "Kick the Habit" sensuel et somptueux qui nous console instantanément du silence des Black Keys… « You’re my weed, you’re my pain, you’re my sex, my cocaine, you’re my yearning for a kiss…». Après un tel démarrage, on se demande forcément si The Black Box Revelation vont tenir la distance tout un album, mais les titres s’enchaînent, la plupart mid-tempo, nous submergeant à chaque fois de mélodies impeccables et immédiatement mémorisables. Très rapidement, on ne regrette plus le quasi-abandon des rocks furibards qui étaient leur marque, et on se laisse bercer par une succession de chansons irrésistibles : "Mama Call Me, Please", avec son orgue mélancolique et le phrasé de Jan qui rappelle les meilleurs moments d’Arctic Monkeys, "Bur-Bearing Heart" avec son magnifique solo de guitare venant couronner une impeccable montée en puissance, ou encore "Damned Body", son remarquable refrain et ses guitares bien lourdes. "Tattooed Smiles" – la chanson – nous offre un beau pic d’intensité électrique (« "Hands on the Wheel, while I listen to the War on Drugs*… »), qui croise la route noisy-pop de The Jesus and Mary Chain, tandis que "Yellow Belly" nous rappellera que les Stones ne savent plus depuis belle lurette nous offrir des ballades aussi bouleversantes.

Si la collaboration avec Seasick Steve ("Built to Last") débouche sur l’un des morceaux les plus touchants et accrocheurs du disque, on pourra néanmoins déplorer que sa conclusion, "Laisser Partir", intégrant une intervention assez ordinaire du rappeur belge Roméo Elvis, et mélangeant absurdement français et anglais, nous prive d’une apothéose qui auraient placé "Tattooed Smiles" sur le podium des tous meilleurs disques de 2018.

C’est néanmoins là une toute petite réserve vis-à-vis d’un album qui illumine littéralement notre mois de novembre, et confirme la classe internationale de Black Box Revelation.

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05 décembre 2018

IDLES au Bataclan (Paris) le 3 décembre

2018 12 03 Idles Bataclan (35)21h05 : Le Bataclan est bourré et le concert n’a pas encore commencé que la température ambiante, comme toujours dans cette salle, entre dans la zone rouge. Les premiers accords du fabuleux Colossus s’élèvent, et Joe Talbot commence sa psalmodie terrifiante dans une demi-obscurité : c’est déjà le grand frisson. « Forgive me father, I have sinned / I've drained my body full of pins / I've danced til dawn with splintered shins / Full of pins, full of pins ». Tout le monde hurle déjà « Goes and it goes and it goes » en attendant le délicieux pic d’hystérie qui va, qui doit arriver. Mais avant de lâcher les rênes, ou les fauves, comme on dit, Joe nous prévient : « On est ici pour le plaisir d’être ensemble, donc pas d’agressivité, pas de gestes de violence, s’il vous plaît »… « Joy is an Act of Resistance », comme ils le clament sur leur dernier album ! Et c’est parti : le Bataclan explose, et une marée humaine déferle sur les premiers rangs, le circle pit a semble-t-il englouti la majeure partie du parterre, et à ma grande horreur, je sens et je vois les crash barriers qui se plient littéralement devant moi sous la pression de la foule déchaînée ! Me revient à l’esprit d’un accident du même type il y a quelques années, je ne me souviens plus dans quelle salle parisienne, plusieurs personnes avaient été blessées. Le service d’ordre panique un peu devant, la fosse des photographes étant réduite de moitié, et les videurs s’arcboutent contre les barrières métalliques. Sur scène, IDLES enchaîne avec le redoutable Never Fight a Man with a Perm, sans réaliser ce qui est en train de se passer. Heureusement, les services techniques interviennent rapidement, et mettent en place les pièces manquantes pour fixer les crash barriers au sol, avec une efficacité rassurante pour nous : ouf, on va pouvoir jouir tranquillement du concert !

2018 12 03 Idles Bataclan (10)Je suis un peu, du coup, passé à côté du plaisir de gueuler « Mother… Fucker ! » sur Mother, première chanson politique sur la misère sociale, bien pertinente d’ailleurs dans notre contexte politique français actuel. Mais je ne louperai pas celui de hurler le sublime slogan « This snowflake is an Avalanche ! » après que Joe Talbot ait clairement identifié notre position sur l’échiquier : « I'm lefty, I'm soft / I'm minimum wage job / I am a mongrel dog / I'm just another cog / I'm scum… ». Je me dis que, s’il n’y avait pas eu les violences de samedi, Joe se serait sans doute pointé ce soir avec un gilet jaune, mais on connaît son horreur absolue de la violence, donc… il se contentera de commenter un peu plus tard dans le set : « Vous avez à la tête de votre pays un psychopathe, nous avons à la tête du nôtre une psychopathe… », le message est clair, le combat est le même : UNITY !

Et UNITY !, c’est le cri de désespoir et de fierté de Danny Nedelko, sans doute la plus belle chanson de IDLES, et en tout cas, le sommet de la soirée pour moi. Commençant par un gimmick à la Freddy Mercury (un immigré, comme le rappelle la chanson), cette tuerie punk est à la fois une grande chanson pop et un brillant manifeste anti-populiste : « Fear leads to panic, panic leads to pain /Pain leads to anger, anger leads to hate / Yeah, yeah,Hey, ey, ey, ey ». Tout le monde chante en chœur dans le Bataclan, et ce bon vieux Joe en a les larmes aux yeux. A la fin, il remercie le public pour « avoir donné un sens à cette chanson qui n’en avait pas assez quand je l’ai écrite… ». Pour moi, ça pourrait se terminer là ce soir, après six morceaux, que l’objectif aurait été atteint. Mais, sans doute parce qu’il s’agit de la dernière date de la tournée, IDLES va se montrer particulièrement généreux avec nous, et approcher les 1h45 de set, chose difficilement concevable quand on considère le niveau de dépense physique du groupe…

2018 12 03 Idles Bataclan (58)Musicalement, IDLES passe évidemment bien mieux dans le cadre chaleureux et avec le son comme souvent redoutablement élevé du Bataclan qu’à Rock en Seine. Si le chant de Joe est un peu uniformisé par l’énergie live, et si Mark Bowen fait plus le clown qu’il ne joue de la guitare, ce qui dénude quand même bien le son du groupe, la machine rythmique d’Adam et du délicieux Jon, véritable générateur de bonne humeur derrière ses fûts, permet au groupe de déverser sans répit ses hymnes post punk. Evidemment moins sophistiqués – si j’ose dire – que sur disque, les morceaux passent en force, à la rage, à l’émotion et au plaisir. Bowen et Kiernan, les deux guitaristes, entrent régulièrement dans la foule pour venir participer aux pogos, et Talbot – le plus souvent en français – explique presque à chaque chanson le contexte dans lequel elle s’inscrit, répétant clairement sa vision militante, grosso modo la confrontation des politiques (de droite…) sans recours à la violence. Le tout dans une ambiance turbulente et bon enfant : il se passe toujours quelque chose sur scène dans un concert de IDLES, et c’est d’ailleurs dommage qu’il me soit si difficile de prendre des photos du fait des lumières réduites et du chaos permanent autour de moi : bah, les vrais souvenirs sont dans la tête, on le sait bien…

On en arrive à Exeter (« Steven’s in the bar for a bar fight / Nick’s in the bar for a bar fight / Danny’s in the bar for a bar fight, etc. »), grand moment de fête collective : Joe demande au service d’ordre – enchantés pour le coup qu’on s’intéresse à eux - de faire monter sur scène une jeune femme en fauteuil roulant, puis pas mal d’autres spectateurs, pour LE moment festif de la soirée, qui met la banane à tout le monde. C’est évidemment très touchant de voir la joie qui se dégage de tous les visages sur scène, et je me dis que, de toute ma longue carrière de fan de musique, IDLES est le premier groupe véritablement punk à avoir un message aussi radicalement positif (bon, j’avoue que je mettrais presque les Bérus dans le même sac, pour le sens de la fête et des extrêmes sans que la rage n’ait finalement le dessus par rapport à l’humanité).

2018 12 03 Idles Bataclan (80)On est dans la dernière ligne droite, Well Done est notre récompense pour avoir tenu le coup physiquement. Tiens, ça me rappelle pas mal notre Président, et son fameux « il suffit de traverser la rue… » : « Why don’t you get a job ? / Even Tarquin has a job / Mary Berry’s got a job / So why don’t YOU get a job ? ». Quand on sait que “Tarquin” qualifie en Angleterre un snob qui se croit supérieur à tout le monde, surtout les “gens d’en bas”, il est difficile de ne pas apprécier l’ironie de la chanson dans le climat français actuel ! Alors, tous en chœur : « Well done ! ». Tout le groupe entame maintenant a capella le petit sketch bouffon de All I Want for Xmas is you, qui fait toujours bien rire… avant de conclure par les choses sérieuses : Rottweiler, ultime tuerie et chanson “anti-fasciste“ comme le clame bien fort Joe.

Voilà, c’est fini, et ainsi se termine, dans un chaos sonique animé par des stroboscopes aveuglants qui dure une bonne dizaine de minutes – et rappellera, toute proportions gardées, les conclusions de concerts de My Bloody Valentine -, ce concert qui restera forcément dans la mémoire de tous ceux qui étaient là ce soir. On est tous trempés comme des soupes, éreintés et à demi-sourds, comme il se doit au sortir d’un VRAI concert de rock, de punk rock même.

« Cette machine tue les fascistes… » pourrait être une belle conclusion de cette soirée, en ajoutant même « …et les banquiers », mais je sais que Joe Talbot ne serait pas du tout d’accord avec la violence de mon propos. So long, Joe ! 

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04 décembre 2018

"Maigret se défend" de Simenon : la ligne claire du polar

Maigret se défendVoici des années que nous, fans de littérature policière, lisons principalement des auteurs scandinaves, qui ont clairement redéfini le genre tout entier. Retourner à l'occasion lire un "Maigret" permet de se ressourcer, un peu comme se replonger dans un Tintin après des années de mangas ou de BDs d'auto-fiction. Là aussi, le plaisir est immédiat, et il ne se niche pas (ou pas seulement) dans la nostalgie d'un Paris des années 60 où l'on fume beaucoup et partout, et où l'on attend patiemment son tour sans avoir le nez plongé dans son téléphone portable. Non, le plaisir est similaire, justement, à celui de la ligne claire : celui d'une narration d'une évidence lumineuse qui porte une intrigue policière aussi simple que formidablement subtile ; celui de personnages ambigus, ou mieux complexes, car chez Simenon, un peu comme chez Renoir, "tout le monde a ses raisons" : imaginez un peu qu'ici, le Commissaire Maigret ira sans doute - après le mot fin - témoigner en faveur du serial killer qu'il aura arrêté !

Peut-être que ce qui étonne le plus dans ce "Maigret se défend", pourtant assez mal considéré par les fans de Simenon, c'est combien la brièveté du récit (moins de 200 pages) et la rapidité de l'action permet quand même à l'auteur de traiter nombre de thèmes "classiques" du thriller : les pressions politiques entravant le travail policier, l'ambiguïté des rapports entre flics et voyous, souvent en même temps indics, le gouffre menaçant de l'alcoolisme, et tant de choses encore, souvent seulement esquissées mais incroyablement vivaces.

Le plus beau de ce polar inhabituel est néanmoins sa toute première partie, avec le double récit en parallèle d'une nuit à haut risque pour Maigret : vérité et mensonges s'entremèlent de façon vertigineuse... et terriblement cinématographique, Simenon faisant preuve en quelques pages éblouissantes d'une maîtrise totale conjuguée à une sobriété absolue dans ses effets.

Pas sûr que je retourne tout de suite à mes polars scandinaves, tient !

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03 décembre 2018

"Ozark - saison 2" de Mark Williams et Bill Dubuque : Missouri Lakes

Ozark-season-2 poster

La seconde saison de ce petit plaisir quasi secret qu'est "Ozark" poursuit dans la même ligne que la première, non sans une certaine redondance, et n'évite pas une sensation de "sur place", de "ventre mou" : 3 ou 4 épisodes en moins auraient clairement amélioré le rythme, tandis que l'enchaînement perpétuel d'ennuis et d'obstacles sur la route des Byrde est désormais trop systématique pour ne pas irriter.

Ceci posé, ce qui est vraiment passionnant ici, c'est le dévoilement progressif de ce qui devient le thème central de "Ozark", la destruction de la famille (le fondement, on le sait, de la société américaine) du fait de la cupidité des hommes, et la prise de pouvoir des femmes, qui vont parvenir à stabiliser le chaos, à redonner une forme à des relations qui se sont par trop délitées, à redéfinir un futur.

Dans cette seconde saison, tous les personnages masculins ou presque sont veules, lâches, fous ou parfaitement répugnants (on sauvera du lot l'ineffable Buddy, véritable dinosaure condamné à l'extinction par son coeur malade, et Jonah le fils prodigue, néanmoins clairement destiné à reproduire les embrouilles paternelles...), ils seront tous liquidés - ou dépossédés de tout pouvoir, ce qui revient au même - dans la glaçante dernière ligne droite. Et à l'image du personnage de plus en plus froid et complètement terrifiant de Laura Linney, qui tient sans doute là le rôle de sa vie, les femmes seront apparues les plus déterminées, les plus efficaces : les seules à même de pouvoir tracer un chemin vers l'avant. Que cela soit au prix de la dernière étincelle de sincère compassion qui pouvait encore briller dans leurs yeux est toutefois une tragédie.

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02 décembre 2018

"Fantôme" de Jo Nesbø : l'Enfer, c'est les Nôtres

FantômeLe meilleur "Harry Hole" ? Oui. L'un des meilleurs Nesbø ? Sans aucun doute. Car "Fantôme", c'est le passage du thriller à la pure tragédie. Plus de serial killer - ouf ! - mais la triviale épouvante du trafic de drogue. Encore une fois le procédé de double narration, mais beaucoup plus prenante : l'un des narrateurs est déjà mort, l'autre le sera bientôt, et la convergence des deux récits vous vrille la conscience. Pas de ramification néanmoins de l'intrigue, pas de trucs littéraires malins, juste un récit terrifiant qui avance droit vers le mur, ou plutôt vers les balles qui mettront fin à tout ça, et vers ce fameux rat, qui doit coûte que coûte se frayer un chemin vers sa progéniture. Même ce vieux Jim Bean paraît moins effrayant, quand on pense à tous les fantômes qui errent dans les rues d'une ville nommée Oslo qui ressemble ici à l'Enfer. Car l'Enfer, ici, ce n'est pas Autres, c'est plus simplement les Nôtres : maris et femmes qui se mentent, frères qui abusent de leur sœur, pères qui condamnent leur fils à la mort ou pire encore, à moins que, justement, ce ne soient les fils… Dans "Fantôme*", polar exsangue où l'on tranche les gorges de ses ennemis, mais où l'on réserve un sort bien pire à ceux qu'on aime, l'espoir n'existe plus, l'amour est une défaite, l'amitié est un simulacre. Plus possible de même prendre un avion pour aller se cacher à l'autre bout du monde, comme si le temps était une matière élastique résistante, comme si la terre tournait désormais à l'envers, rendu folle par une nouvelle drogue qui remonte les filières de l'aval vers l'amont. "Fantôme" est le couronnement incroyable de la saga destroy de Harry Hole, qui atteint ici à une sorte de sublime épiphanie : "Stalker" de Tarkovski est cette fois la référence pour Nesbø, rien ne fait plus sens dans la "ZONE", seul le pire est certain, mais on continue quand même d'avancer. Un putain de bouquin, une putain d'expérience.

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01 décembre 2018

"Intisar en Exil" de Pedro Riera et Sagar : notre amie, notre soeur yéménite...

Intisar 2

Que savons-nous, que comprenons-nous du terrible conflit qui dévaste le Yémen depuis des années, et qui rejoint en horreur ceux de Syrie et d'Irak ? Rien, et l'honnêteté nous pousse à avouer que cela ne nous empêche pas de dormir, non ? Lire "Intisar en Exil" nous offre une perspective politique claire, en même temps qu'un point de vue "de l'intérieur" sur l'absurde complexité des luttes de pouvoir entre factions dont les alliances se font et se défont en dépit de toute logique, ainsi que sur la situation des victimes (ou futures victimes) civiles impuissantes : ne serait-ce que pour cela, la lecture de la BD de Pedro Riera et Sagar serait déjà nécessaire…

Mais l'intérêt du second tome de ce "Portrait d'une femme moderne du Yémen" après le célébré "La Voiture d'Intisar" va bien au-delà de cette vision géopolitique, aussi riche et subtile soit-elle : alors que fait rage dans nos démocraties occidentales le débat sur l'islam et la condition de la femme, voilà une approche qui pourrait bien bouleverser nos préjugés, ou tout au moins nous aider à réfléchir sur la résilience du désir d'émancipation des femmes dans une société écrasée par des traditions machistes et patriarcales insupportables. L'idée de génie de Pedro Riera a été en effet d'interviewer longuement des réfugiées yéménites, et d'inventer un personnage, Intisar donc, qui lui permette de donner la parole à ces femmes doublement invisibles parce que issues d'une culture en disparition et réduites au silence par leur statut d'immigrées plus ou moins légales.

Bien entendu, et c'est là que la lecture de "Intisar en exil" est à la fois un choc et un plaisir de chaque instant, aucune victimisation ici, aucunes larmes de crocodiles, aucune compassion plus ou moins politiquement correcte : Intisar est un sacré numéro, à l'aise dans sa peau et derrière son voile incontournable dans la société dans laquelle elle vit ! Elle se bat au quotidien pour vivre sa vie comme elle l'entend, mais elle sait aussi s'amuser, jeter un regard ironique, voire cruel, sur les absurdités qui l'entourent. Elle est… moderne alors qu'elle vit dans un monde que l'on ne peut que qualifier d'archaïque de notre point de vue occidental. Elle est… libre alors que tout conspire autour d'elle pour la priver de son droit d'exister en tant que femme, en tant qu'être humain. Elle est un personnage extraordinaire, et au fil de courts chapitres souvent très drôles, elle devient notre amie, notre sœur. Quand nous refermons "Intisar en Exil", nous aimons Intisar, et nous comprenons un peu mieux derrière le brouillage politique et médiatique qui tente de nous rendre plus ignorants, plus intolérants, plus haineux, combien elle nous est PROCHE.

Il nous reste à ajouter que le graphisme et l'usage des couleurs de Sagar sont absolument remarquables - il est souvent impossible de ne pas s'arrêter pour savourer le dynamisme et l'élégance d'une case, ce qui est évidemment une sorte de bonus merveilleux d'un récit qui tiendrait de toute manière "tout seul", tant il est fort et pertinent.

Même s'il s'agit là d'une expression toute faite qui a perdu son sens profond à force d'être utilisée à des fins promotionnelles, comment de ne pas dire que la lecture de ce livre est INDISPENSABLE ? Il n'est pas si fréquent de refermer une BD en sachant que l'on a appris des choses importantes, et que l'on est sans doute devenu une personne meilleure, grâce au travail de ses auteurs. INDISPENSABLE, on vous dit !!!

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