Le journal de Pok

18 janvier 2022

"Anéantir" de Michel Houellebecq : la Mort, l’apaisement et la puissance des rêves

Anéantir

C’est toujours un moment d’angoisse au moment de se lancer dans une chronique d’un nouveau livre de Michel Houellebecq. Un peu parce que tout le monde et son chien a déjà écrit quelque chose sur Anéantir depuis sa sortie la semaine dernière, puisque tout le monde a un avis sur Houellebecq, souvent négatif, agressif, méprisant… jaloux ? Mais surtout parce que, pour nous, Houellebecq est, sinon le plus grand écrivain français du siècle – car ça, on ne le saura qu’après coup, dans quelques décennies, juste avant d’être engloutis par la montée des océans -, mais sans aucun doute le plus marquant. Et puis enfin, parce que très rares sont ses livres qui ne nous ont pas touché, quelque part, et fait réfléchir.

Pour "Anéantir" – le titre le plus houellebecquien imaginable – le défi est encore plus conséquent : derrière ses plus de sept cents pages, sous sa couverture soignée, voulue par l’auteur pour rappeler que les livres sont de beaux objets, il s’agit pour nous de son livre le plus décevant. Oh, pas le plus raté, et d’ailleurs nous l’avons dévoré en quelques jours, tant le style de Houellebecq reste d’une efficacité imparable, aspire le lecteur et le retient prisonnier ("Anéantir" est le genre de livre qu’on a très envie, si seulement on le pouvait, de lire en une seule fois, disons en une nuit), mais celui qui marque une sorte d’assagissement improbable de l’auteur, ce qui forcément, déçoit par rapport aux provocations furieuses qui caractérisaient la quasi-totalité de ses romans jusqu’à présent.

"Anéantir" commence comme un thriller cybernétique du meilleur cru, dont on a hâte de connaître le dénouement… un dénouement que Houellebecq ne nous livrera jamais, car au bout de quelques dizaines de pages, il bifurque vers une chronique plutôt tranquille de la vie frustrante d’un membre de l’équipe du ministre des Finances : le livre est situé dans un proche futur, Macron, qui ne sera jamais nommé, est à la fin de son second mandat, et son parti prépare sa succession, en même temps qu’une modification de la constitution pour changer les fonctions du Président et du Premier Ministre. Bref, Houellebecq nous fait miroiter qu’il va nous parler, plus « techniquement » qu’il ne l’a jamais fait encore, du système politique français. Pourquoi pas ? … sauf qu’en choisissant de sanctifier Bruno Le Maire (pardon, Bruno Juge), présenté ici comme le meilleur ministre des Finances de la France depuis Colbert (rien que ça !), Houellebecq joue une carte assez étrange, qui n’aide guère sa crédibilité d’analyste politique subtil. Mais "Anéantir" néglige assez rapidement ce second sujet pour plonger au cœur de ce qui intéresse visiblement Houellebecq aujourd’hui… je vous le donne en mille, L’AMOUR. L’amour romantique, l’amour hétérosexuel, la fidélité conjugale au sein du sacrosaint mariage, dont il va nous démontrer, à travers le bonheur retrouvé du couple très aisé formé par les deux énarques Paul et Prudence (si, si, Prudence !) qu’il s’agit de la seule forme viable d’accompagner le vieillissement, puis l’approche de la Mort.

Ne craignant aucun reniement, souffrant peut-être de l’angoisse de voir la solitude, la vieillesse, la maladie devenir des réalités qu’il est de plus en plus difficile de repousser, Houellebecq n’hésite pas à doubler sa célébration du conformisme petit bourgeois par un rappel incessant des vertus de la Foi, et de la religion chrétienne, à travers une protagoniste-clé du récit, la sœur de Paul, Cécile, sorte de sainte admirée et admirable : bref, Houellebecq ne cache pas que, s’il a du mal à « croire », il proclame désormais son respect pour ceux – enfin, les catholiques – qui croient.

Tout cela est surprenant, mais jamais déplaisant, soyons clairs, puisque, contrairement à ce que certains ont prétendus çà et là, "Anéantir" est certainement le livre de Houellebecq le plus apaisé, le moins gratuitement provocateur : beaucoup moins de sexisme, de propos anti-LGBT, de théories anti-arabes que ce à quoi il nous avait habitué. Mais, alors que ces excès passés constituaient une sorte de grammaire obligée de la description dépressive du spleen du quadragénaire blanc occidental, et ne manquaient finalement pas de sel, l’espèce de sérénité molle que nous vend "Anéantir" est finalement beaucoup plus… choquante.

Alors s’agit-il là d’une nouvelle provocation, plus sophistiquée que toutes celles qui ont précédé ? Houellebecq a-t-il réussi à monter encore d’un degré dans son humour et ses capacités à mystifier ses lecteurs, ses critiques, et toute son époque ? Admettons que nous sommes bien en peine de le dire. Et ce d’autant que les obsessions habituelles de Houellebecq, sur la médiocrité humaine et sur le Mal absolu que représente le modèle capitaliste, sont bel et bien là, et permettent à "Anéantir" de s’inscrire malgré tout dans la logique de l’œuvre de l’écrivain.

La rançon de cet « apaisement » est que l’on rit beaucoup moins souvent à la lecture de "Anéantir", qui nous propose relativement peu de ces aphorismes houellebecquiens tellement délectables, ni même de ces phrases que l’on a envie d’apprendre par cœur, tellement elles sont drôles en même temps qu’elles sont justes : et ça, c’est une déception, une frustration même.
Ce qui ne veut pas dire qu’on ne prenne pas beaucoup de plaisir au cours de la lecture, car Houellebecq insiste dans une brève postface sur l’intérêt pour un écrivain de faire des recherches sérieuses sur les sujets qu’il veut traiter : que ce soit pour nous parler des EHPADs, de la lutte de groupuscules extrémistes contre l’euthanasie, de la sorcellerie blanche, de la restauration des tapisseries, et finalement des problèmes dentaires et des cancers de la bouche, il est impeccablement passionnant, et enfonce facilement une bonne partie de la littérature française contemporaine, toujours occupée à faire vivre ses personnages dans un monde « intellectuel » totalement coupé de notre réalité.

Il y aussi une autre « nouveauté » dans Anéantir, qui s’avère particulièrement engageante pour le lecteur : Houellebecq insère dans son récit un bon nombre de scènes de rêves, qui surgissent sans avertissement chaque fois que Paul pique du nez (et ça lui arrive souvent…). Ces rêves s’avèrent toujours fascinants, et nous mettent au défi d’identifier les éventuels « messages » que l’auteur y a – ou non, c’est ça qui est drôle – dissimulés.

Facile à lire, souvent très plaisant, même si, inévitablement, on y trouvera des phrases qui nous révolterons (mais comme toujours, beaucoup moins que de phrases que nous admirerons), "Anéantir" traduit peut-être la conclusion – presque aimable – d’une première partie de l’œuvre de Houellebecq, comme si son pessimisme radical ne pouvait pas aller plus loin, et qu’il s’en était lui-même lassé.

Si l’on revient pour finir sur ce fameux cyber-thriller avorté, et qu’on le met en regard de l’apologie de la culture populaire à laquelle se livre ici Houellebecq, on aurait envie de lui dire de passer à autre chose : et si l’admirateur de H.P. Lovecraft qu’il est revenait au premier plan et qu’il se contentait dans le futur de nous écrire de bons, d’excellents polars fantastiques ou d’horreur ? Dans nos rêves à nous, on imaginerait bien Houellebecq comme un Stephen King français : un pourvoyeur de « cheap thrills » délectables qui saurait en même temps nous parler de la France profonde comme King sait raconter la Vraie Amérique.
Ça, ça serait quelque chose !

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17 janvier 2022

"Undercover - Saison 3" de Piet Matthys & Nico Moolenaar : Turkish Delights

Undersover S3 affiche

La seconde saison et le spin off de "Undercover", la série TV policière flamande qui cartonne, l’ont clairement prouvé, ce qui fait tenir la série, c’est le personnage de Ferry Bouman et l’interprétation remarquable de Frank Lammers, inoubliable en criminel flamboyant, charismatique en dépit (et un peu à cause…) de son abjection morale et de son atroce mauvais goût. Piet MatthysNico Moolenaar et leur équipe ont évidemment bien compris ça, et remettent Ferry quasiment au centre de l’intrigue – passionnante cette fois – de leur troisième saison : du coup, si ce n’était la maladresse de leur huitième et dernier épisode, qui ne sert probablement guère à autre chose que de permettre l’existence d’une quatrième saison, on serait prêt à crier bien haut que "Undercover" n’a jamais été aussi brillante, aussi tendue, aussi passionnante, aussi originale. Bref, face au déferlement continu de thrillers US, il est rassurant d’avoir au moins une série TV européenne de ce niveau (en attendant, sans trop y croire, le retour du "Bureau des Légendes"…).

On a écrit que Ferry Bouman se retrouvait « quasiment » au centre de cette troisième saison, qui est un nouveau récit de tentative d’infiltration policière d’une organisation de trafiquants d’ecstasy, turcs cette fois, et ce « quasiment » est important : Matthys et Moolenaar ne se sont pas reposé sur leurs lauriers, ni sur la certitude que Lammers ferait, à son habitude, le job (et bien entendu, il le fait, et brillamment encore !) et nous a concocté cette fois un autre personnage mémorable, qui permet à la série de fonctionner à plein rendement tout au long de ses sept premiers épisodes. Car Leyla Bulut, maîtresse femme dirigeant d’une main de fer (dans un proverbial gant de velours !) le trafic monté par son mari Serkan, confiné dans un rôle secondaire depuis qu’un deal qui a mal tourné l’a condamné à la chaise roulante, est un autre protagoniste-clé de cette saison, qui est tout autant un drame humain qu’un polar à suspense.

Il y a à nouveau quelque chose de "Breaking Bad" dans "Undercover", et ce n’est pas seulement ce sujet commun de la « cuisine » chimique permettant de donner naissance à des drogues que le marché absorbe voracement : la ressemblance tient plutôt à ce même mélange improbable de tragédie (plutôt ici des histoires d’amour qui, bien entendu, finissent – très, très – mal) et de dérision (dans la mesure où les policiers semblent ici moins professionnels que les truands qu’ils traquent), où le talent de Ferry (le personnage) est de dissimuler son acuité intellectuelle et sa violence implacable derrière une bonhommie ironique… Une combinaison détonante de réalisme – que l’on pourrait presque qualifier de « social » - et de tension hitchcockienne… sans même parler de ce talent que manifeste la série pour basculer de temps à autre dans l’excès : c’est ici un voyage à Istanbul qui va dégénérer de manière désastreuse, qui servira d’accélérateur – assez invraisemblable, certes, mais réjouissant – au récit.

Finalement, ce que l’on retiendra de "Undercover" (à moins qu’une quatrième saison ne vienne apporter un angle nouveau à la série), c’est bien que, même au sein des organisations les plus professionnelles – qu’elles soient étatiques ou criminelles – c’est le facteur humain qui reste déterminant : l’amitié la plus improbable, comme celle qui est née entre Bob et Ferry dans la première saison, l’amour le moins conventionnel, la loyauté à des valeurs familiales ou à des règles de clan, sont capables de mettre en péril n’importe quel système, n’importe quel plan. Et ça, derrière la noirceur des scénarios de "Undercover", et au-delà des destins tragiques qui nous sont contés, ça ressemble fortement à de l’optimisme.

 

 

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16 janvier 2022

"Fix Yourself, Not the World " par The Wombats : Un tunnel au bout de la lumière !

The Wombats Fix Yourself

En 2007, "A Guide to Love, Loss & Desperation", le premier album des Liverpuldiens « indie rock » comme on disait à cette époque déjà fort lointaine, de The Wombats nous avait ravi par sa fraîcheur, son inventivité, son énergie joyeuse. Même si on sentait bien que Matthew Murphy et sa petite bande aurait du mal à répéter leur petit coup d'éclat, sur scène, les lads nous réjouissaient et nous faisaient danser : pas mal d'approximation – dans un esprit un peu amateur fort sympathique, un peu d'humour, beaucoup d'énergie, quelques moments vraiment excitants, ils avaient tout d’un groupe doué mais pas exceptionnel. Oui, nous aimions leur mélange de pop explosive, sans complexes, et de trouble souterrain – en particulier dans des textes inhabituellement sombres, qui nous évoquait même parfois les terreurs d’un Robert Smith

A l’image des Irlandais de Two Door Cinema Club, ils ont ensuite opté pour une musique super-polie et boostée aux amphétamines électro-pop, afin de s’assurer un futur commercial acceptable alors que les temps devenaient durs pour le rock... "Glitterbug", leur troisième album, voyait les Wombats lisser leur musique au point de la rendre totalement transparente, insipide comme la "pop" banale de la première starlette RnB venue. Nous les avons quittés sans regrets.
Et puis, quelque chose s’est passé : si le virage commercial du groupe n’a pas entraîné le succès voulu, leur chanson "Greek Tragedy" s’est vue remixée, adoptée de manière totalement inattendue par des millions de Tik Tokers à travers le monde, offrant au groupe une seconde chance des plus improbables. Alors quand leur nouveau single, "If You Ever Leave, I’m Coming With You", avec ses lyrics drôles et décalés qui nous parlaient forcément (« You know I'll do / Whatever you want me to / Throw a banquet in a mosh pit / I'll get out of bed / Stop listening to Radiohead » - Tu sais que je ferai / Tout ce que tu veux / Organiser un banquet au milieu d’un mosh pit / Je sortirai de mon lit / J’arrêterai même d'écouter Radiohead !), a commencé à tourner sur les ondes, on s’est dit qu’il était sans doute temps d’arrêter d’en vouloir aux Wombats pour leur… « trahison », et d’accepter de danser à nouveau sur les chansons faussement lumineuses de Matthew Murphy.

Sur leur nouvel album, au titre bien venu, dont on peut, avec juste un peu de provocation, considérer la thématique comme un écho pertinent au dernier bouquin de Houellebecq ("Fix Yourself, Not the World", soit quelque chose comme « occupe-toi d’ailleurs de toi-même avant de vouloir sauver le monde »), on a tout de suite retrouvé la vieille aisance du groupe à pondre des mélodies entraînantes pour raconter des horreurs, ou tout au moins pour repeindre de couleur fluo leurs états d’âme assez noirs. Témoin par exemple l’irrésistible "Worry", qui nous ferait bien danser avec nos copines allumées toute la nuit en ressassant obstinément : « It's not, it's not, it's not paranoia if it's really there / Too much, too much / I worry, I worry too much » (Ce n'est pas, ce n'est pas, ce n'est pas de la paranoïa si ça existe vraiment / Trop, trop / Je m'inquiète, je m'inquiète trop).

Débutant sur une affirmation peu amène : « Spare me the drone of your conversation / Spare me my lack of sophistication » (Épargne-moi le bourdonnement de ta conversation / Épargne-moi tes commentaires sur mon manque de sophistication), "Flip Me Upside Down" s’avère en fait des plus revigorants. De la même manière, la rumination pessimiste de "This Car Drives All By Itself" sur l’avenir d’une humanité condamnée par sa technologie (« I see a tunnel at the end of the light », soit « Je vois un tunnel au bout de la lumière… » malin, non ?) n’empêche pas la chanson d’être brillante.

Oui, le monde va très mal, et Matthew Murphy et ses deux potes – le groupe n’ayant pas changé depuis ses débuts – ont vécu / vivent la même galère que nous : « What a crazy pranged out year / And we spent most of it kissing teeth / Locked in a quarantine » (Quelle année folle / Et nous avons passé la majeure partie de notre temps à tchipper / Enfermés en quarantaine), chante Matthew sur la chanson au titre le plus euh… enthousiasmant de l’album : "Everything I Love Is Going To Die". Il n’y a donc aucune raison pour que la musique des Wombats, aussi expansive soit-elle pour qui n’écoute pas ses paroles, ait changé, au contraire : certes, elle est devenue plus dance, plus synthétique que post punk / cold wave, même si les guitares carillonnent et grondent à l’occasion ("Ready for the High" est un vrai titre Rock !)… mais elle reste aussi tourmentée qu’à leurs débuts. La comparaison que nous faisions à l’époque avec The Cure n’est certes plus « musicalement » pertinente, mais thématiquement, on y est toujours : comme Matthew le chante sur "People don't change people, time does", « And we're all trying to get better / And we've all had quite enough / Of this pleasant displeasure / But people don't change people, time does » (Et nous essayons tous d'aller mieux / Et nous en avons tous assez / De cet agréable mécontentement / Mais les gens ne changent pas les gens, c’est le temps qui s’en charge). Bref, noir, c’est noir, et il n’y a plus d’espoir.

Alors en attendant la fin du monde, ou tout au moins du monde tel que nous le connaissons, faisons la fête, dansons, aimons-nous : « No Future » n’a jamais sonné aussi légèrement que sur le dernier album des Wombats.

Et ça, c’est un pur cadeau que ces mecs nous font, sans aucun doute.

 

 

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15 janvier 2022

"Ghosts on Tape" de Blood Red Shoes : la rupture et l'extase

GHOSTS-ON-TAPE-PACKSHOT

Il faut avouer, avec, pour une fois, un zeste de nostalgie, que nous avions eu un gros, gros coup de cœur en 2008 en découvrant Blood Red Shoes, ce duo de Brighton qui revendiquait fièrement qu’il ne saurait y avoir de beauté – de fulgurance ? – sans douleur : le symbole des chaussons ensanglantés du fait de la souffrance de la ballerine, en référence (nous semble-t-il) au film "les Chaussons Rouges" de Powell et Pressburger, disait tout ce qu’il y avait à savoir pour comprendre la démarche de Steven Ansell (mignon blondinet à la voix d’ange à la batterie pachydermique) et Laura-Mary Carter (teigne brune à la guitare saturée). Des mélodies – souvent magnifiques – et du bruit – souvent beaucoup – dans une formule concentrée sur l’énergie folle du duo, particulièrement renversante sur scène. Et puis, peu à peu, le sentiment de tourner en rond, d’avoir tout dit, peut-être, mena à un semi-hiatus de près de deux ans, sans parler d’un éloignement physique quand Laura-Mary s’exila en Californie. Jusqu’à un retour aux affaires en 2018, et une sorte d’ouverture vers une musique qui pouvait sembler un tantinet moins intransigeante…

"Ghosts on Tape" marque une rupture surprenante, plus encore qu’un simple virage, dans la musique de Blood Red Shoes, dont on peinera d’abord à retrouver la signature. Bien entendu, c’est l’invasion de l’électronique qui frappe, même si on savait Steven impliqué ces dernières années dans l’électro alternative, voire d’avant-garde : la disparition complète de la formule mélodies + guitare noisy, à laquelle Blood Red Shoes nous avait habitués, est un choc, de même que le traitement des voix qui les rends souvent méconnaissables. Au point où l’on se dit que cela n’aurait peut-être pas été une mauvaise idée de changer également le nom du groupe, histoire 1) d’éviter la déception des fans fidèles du duo d’antan 2) de ne pas rebuter les amoureux d’électro qui risquent d’éviter "Ghosts on Tape" !

Mais bien sûr, tout n’est pas si simple, car, au fil des écoutes de l’album, on retrouve des éléments caractéristiques de la personnalité de Blood Red Shoes : d’abord cet esprit « nous contre le reste du monde », cet isolement virtuel de Steven et Laura qu’ils ont toujours matérialisé clairement sur scène : comme le confirmait Steven récemment : « Nous avons toujours été des outsiders, et avec cet album nous nous déclarons comme une petite île, qui nous appartient ! ». Ensuite, parce que la musique de Blood Red Shoes a toujours été l’expression d’un malaise, d’une souffrance : la seule chose, c’est que cette fois, Laura et Steven ont poussé tous les curseurs dans le rouge. Comme si Blood Red Shoes revenait aux racines d’un rock indus et psychotique qui avait donné dans les années 90 un groupe comme Nine Inch Nails ou un album comme "1. Outside" de Bowie. Deux références certes écrasantes et peut-être trop passéistes, "Ghosts on Tape" étant un album parfaitement de son époque, mais qui viennent à l’esprit devant tant de colère, de (presque) désir d’anéantissement, heureusement conjugués à une expression très claire de la personnalité du groupe. Et à une détermination qui semble inédite dans son histoire.

En jouant avec un imaginaire morbide (serial killers, psychopathes, meurtres) très cinématographique), en citant David Lynch comme inspiration, Blood Red Shoes a trouvé clairement à la fois un exutoire au malaise de Laura-Mary et Steven, mais également un nouvel élan artistique, une manière différente d’exprimer sa créativité. *

"Ghosts on Tape" commence de manière secouante par une balade au piano aussi sublime que grinçante (« You’re not keeping me safe / You’re keeping control / It’s quiet it’s cold and You won’t let me go outside » - Tu ne me gardes pas en sécurité / Tu me gardes sous contrôle / C'est calme il fait froid et tu ne me laisseras pas sortir), rapidement saturée d’électronique, jusqu’à ce que Steven se mette à hurler : « I will not comply ! ». Mais c’est "Morbid Fascination", tout en force et en lyrisme malade, qui définit réellement ce que sera l’atmosphère de l’album, avec la voix vénéneuse de Laura-Mary : quelque part, malgré le malaise qui prévaut, on peut aussi être rassurés, la BEAUTE est toujours aussi présente dans la musique de Blood Red Shoes.

Tout l’album déploie une puissance musicale spectaculaire : il ne renonce pas totalement aux hooks pop typique du groupe, comme avec le refrain du paranoïaque "Murder Me" (« I know what you want / i know what you fear / I’ve been watching you » - Je sais ce que tu veux / Je sais ce que tu crains / Je t'ai observé) ou encore la relative facilité accrocheuse de "Sucker", pas si loin en fait de Garbage, (même si cela pourra sembler rédhibitoire à certains…). Il se permet des décrochages inattendus (le phrasé hip hop hystérique de "Give Up", qui débouche sur une conclusion éthérée véritablement cinématographique, ou encore le stomp très glam rock de "I Lose Whatever I Own" se terminant en drone), et quelques moments de repli émotionnel ("Begging" avec sa guitare acoustique primitive, ou la très mélodique conclusion de "Four Two Seven") qui magnifient encore le risque pris par le groupe.

Mais c’est pour nous le rageur "I Am Not You" (« I don’t need a thing / that you could fuckin give / I take all my strength / In every step I take away from you » – Je n'ai besoin de rien / que tu pourrais donner / Je tire toute ma force / Dans chaque pas qui m’éloigne de toi) évoquant effectivement les débuts de Nine Inch Nails – qui emporte nos suffrages : on a hâte de voir ce qu’un tel brûlot, colérique et pourtant majestueusement lyrique, va donner en live, mais on est d’ores et déjà certains que "Ghosts on Tape" marque le grand, grand retour de Blood Red Shoes.

 

 

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14 janvier 2022

"Une Histoire de la Presse Rock en France" de Grégory Vieau : Hail ! Hail ! Rock'n'Roll !

Une histoire de la presse Rock en France

Il est sans doute impossible à quelqu'un qui a moins de 20 ans d'imaginer une époque, pas si lointaine malgré tout, où il fallait attendre des semaines pour pouvoir acheter et donc écouter un album de Rock, surtout si on vivait en Province. Ou pire, encore, nous n'étions au courant de l'existence d'aucune musique "de sauvages" puisque seuls les Beatles avaient l'honneur, de temps en temps, à la une d'un journal, en général pour rire avec mépris de leurs cheveux longs. Et puis la presse Rock est née, et a constitué - avec quelques rares émissions de radio, puis encore plus rares émissions de TV - durant plusieurs décennies notre seul contact avec les musiciens (à sens unique, bien entendu). Que serions devenus sans "Rock & Folk" et "Best", et même dans les années 90, sans "les Inrocks" ? Eh bien, je suis certain que nous aurions été moins intelligents, moins créatifs, moins libres, moins heureux : nous aurions piétiné sur place avec le vaste troupeau français écoutant Johnny, Sheila, Cloco et consorts. Qui sait, nous voterions peut-être aujourd'hui pour le RN ou pour Zemmour ?

Car si le Rock m'a sauvé la vie, comme je le répète à qui veut bien l'entendre, c'est peut-être bien en fait la presse rock qui l'a fait, d'abord. ParingauxGarnierAdrienEudelinePicartManoeuvreChalumeauAssayas et des dizaines d'autres ont été, tour à tour, mes sauveurs, qu'ils en soient éternellement remerciés. 

"Une Histoire de la Presse Rock en France" est un livre touffu, extrêmement bien documenté, très bien écrit aussi, passionnant à lire (surtout pour ceux qui ont vécu tout ça, il faut le reconnaître. Pour les autres, ça peut s'apparenter à un bouquin de SF particulièrement abscons !) : Grégory Vieau y rend hommage à tous ces gens qui ont consacré leur existence à partager avec nous, à divulguer largement leur passion, leurs passions. Les Rock Critics français méritaient cet hommage, et ce n'est pas parce que le Net a laminé la presse rock, comme il a laminé toutes les presses en général, qu'il ne faut pas les célébrer.

Hail ! Hail ! Rock'n'Roll !

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13 janvier 2022

"Marché Noir" de Abbas Amini : Meat Is Murder

Marché Noir affiche

Soyons lucides : si "Marché Noir" était un polar français, il recueillerait de nombreux éloges, tant il dépasse de la tête et des épaules la quasi-totalité de ce qu’on qualifie de « thrillers » en France, et qui peinent à nous parler de quoi que ce soit de pertinent sur nous et sur notre société, sans nous divertir pour autant.

Mais "Marché Noir" vient d’Iran, soit depuis des décennies, un pays où la qualité du cinéma est bien supérieure en moyenne à la française, et il fait finalement pâle figure par rapport au reste de ce qu’on a pu voir ces derniers mois venant de là. On le compare naturellement à "la Loi de Téhéran", avec lequel il partage une description clinique d’une société profondément dysfonctionnelle, totalement corrompue, où pour survivre – et pour nourrir sa famille – chacun est prêt au pire.

Il est difficile également de ne pas trouver une certaine ressemblance entre le protagoniste de "Marché Noir" et celui de "Un Héros", les deux étant à la fois victimes d’un enchaînement funeste de circonstances, mais également de leur propre penchant au mensonge et à la dissimulation...

Mais il rend incontestablement des points à ces deux films : après un démarrage plutôt impressionnant lors des scènes initiales, glaciales, dans l’abattoir, la mise en scène d’Abbas Amini ne sera jamais plus marquante, et laissera au contraire le film sombrer dans une demi-torpeur qui peut certes s’apparenter à un certain type d’atmosphère – étouffante, pesante – appropriée pour cette histoire faussement complexe mais réellement sans issue. On finit par s’ennuyer doucement, à force de ne pas se sentir impliqué dans le destin de personnages sans relief (il faut reconnaître que l’interprétation générale est assez poussive, hormis peut-être celle de Manu Haghighi en parfaite ordure).

Si le scénario a l’intelligence de revenir sur le passé récent du héros, qui a tenté de rejoindre la Grande-Bretagne en passant par la France et la jungle de Calais, et a échoué – son récit, morcelé et elliptique, fait néanmoins écho à bien des drames dont nous sommes témoins ici -, il manque vraiment de clarté dans sa description des trafics divers et variés (la viande et les dollars) dont nous sommes les témoins égarés. Et "Marché Noir" se termine de manière particulièrement convenue, sans d’ailleurs clore la trajectoire de son personnage principal.

Il nous laisse donc en rade, à demi somnolents devant le manque de substance de ce qui était au départ une histoire prometteuse.

 

 

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Une secte qui vous veut du bien - on réécoute le BÖC : "Cultösaurus Erectus" (1980)

Cultoesaurus_Erectus

Là, il faut bien reconnaître qu'en 1980, au sortir d'un "Mirrors" qu'on avait détesté (même si depuis j'ai revu très positivement mon opinion sur cet album "MOR" du Blue Öyster Cult), on s'était pris cette claque magistrale qu'est "Cultösaurus Erectus" en pleine tronche, mais avec un plaisir inouï. Car derrière une pochette vaguement parodique - marrante, mais décalée par rapport à l'album -, on retrouvait un groupe méchant, monstrueux par instants (depuis "Tyranny and Mutation", le groupe n'avait plus joué aussi "dur" !), qui, cerise sur le gâteau, n'avait rien sacrifié pour autant de sa récente virtuosité pop. Et qui plus est, bénéficiant pour la première fois de sa carrière (et j'adore Sandy Pearlman, entendons-nous bien !) d'une production à la hauteur de son talent : en appelant à la rescousse Martin Birch, LE producteur de hard rock qui ne loupait aucun album, à l'époque, nos boys ont eu le nez creux. Du coup, "Cultösaurus Erectus" est une formidable machine à plaisir, qui combine toutes les qualités du BÖC, des riffs infernaux, des solos de guitare dantesques, des mélodies imparables, du chant grandiose - car Bloom est à nouveau aux commandes sur 6 des 9 titres -, et des textes aux petits oignons. Et il n'y a objectivement qu'un seul titre faible sur l'album - "Marshall Plan", trop décalé par rapport au reste des morceaux qui explorent pour la plupart des thèmes littéraires ou cinématographiques, mais toujours très sombres.

Revue de détails (rapide quand même) d'un album qui le mérite  :

"I have this feeling that my luck is none too good / This sword here at my side don't act the way it should / Keeps calling me its master, but I feel like its slave / Hauling me faster and faster to an early, early grave / And it howls! It howls like hell!"

"Black Blade", co-écrit par Bloom et John Trivers, musicien extérieur au groupe, met en musique un texte d'heroic fantasy de Michael Moorcock, sur une épée diabolique qui possède l'âme de celui qui la manie, et qui gagne en puissance démoniaque au fil des carnages. C'est le morceau le plus épique et le plus long de l'album, qui frôle d'ailleurs le prog rock, et celui où le groupe se coule de manière efficace mais peut-être pas très originale dans les codes de la littérature qu'il illustre. Pour certains fans, c'est le plus beau morceau, pour d'autres, comme moi, on est presque dans la caricature du hard : oui c'est beau, mais un peu vain. Le final, avec bidouillages électroniques lorsque l'épée Stormbringer prend la parole est quand même assez amusant, et très efficace !

"Love never should have entered / It was never in the plan / We were finally going to have her / And let Joe be damned!"

Avec "Monsters", on monte d'un cran en qualité, et on a sans doute affaire à l'un des morceaux les plus impressionnants que le BÖC ait jamais composé, avec une imbrication de hard bien lourd et de dérapages jazz stupéfiants. Et puis il y a un travail merveilleux de Buck Dharma à la guitare (comme souvent, mais c'est cette fois particulièrement resplendissant dans un morceau aussi complexe !). Et pour finir, il y a ce texte dément et dérangeant, qui raconte comment sur un vaisseau spatial ayant permis à une poignée de survivants de fuir la planète promise à la destruction, l'amour pour une femme sublime (Pasha) et la fureur érotique mènent au drame. Un titre immense ! (Et c'est encore une composition de l'irremplaçable Albert Bouchard !)

"If he really thinks we're the devil / Then let's send him to hell"

"Divine Wind" ralentit le tempo, mais c'est pour balancer l'un des rares textes politiques du groupe. On est en pleine crise (dite "des otages") avec l'Iran, et Buck Dharma imagine comment un fanatique iranien se représente les USA comme lieu parfaitement diabolique : c'est simple mais extrêmement efficace. Et quelles parties de guitare, remplies d'émotion !

"Don't miss the deadline darling / Consequences are easily misconstrued"

Buck Dharma à nouveau, pour une ballade enlevée bien caractéristique de son style, dont la légèreté contraste avec la noirceur de son propos, puisqu'elle raconte l'histoire (vraie, dit Roeser) d'un deal ayant mal tourné. On est donc, cette fois, plutôt dans l'univers du film noir.

"Johnny wakes up dreaming turns on the radio / Than he jumps up plays his guitar in the mirror / Starts his day with a rock and roll pose / Tonight's the night that Suzy and he / Are going to a rock and roll show"

"The Marshall Plan", avec son titre jeu de mot avec les amplis Marshall, ouvre la seconde face dans une ambiance presque parodique de teen movie : tout le groupe a contribué à sa composition, mais on est dans le domaine du cliché, du rêve que le hard rock représente pour les ados, et la reprise du riff de "Smoke on the Water" dans une fausse ambiance live n'arrange rien. Pas un mauvais morceau, objectivement, mais il n'a pas grand chose à faire sur l'album.

"Friday night we take off heading for the city / To dance with the lady from the white snow country / And if she takes us home and we get a little love / That's something can't get enough of"

"Hungry Boys" ne déparerait pas sur le "Scary Monsters" de Bowie, c'est dire le niveau de qualité qu'atteint encore une fois Albert Bouchard, qui est vraiment le sorcier de l'album. La rythmique est infernale, les guitares grincent de manière surnaturelle, le refrain est irrésistible, la descente aux enfers des plaisirs interdits présente bien des attraits !

"When the brink of ruin lies / Upon the world angels shall rise / To lead the fallen now remember world / A fallen angel"

Composé et chanté par Joe Bouchard, "Fallen Angel* est un morceau un peu plus mineur, mais on apprécie la voix déchirée du bassiste avant de passer aux choses plus sérieuses, les deux dernières chansons qui vont clore superbement l'album.

"I am gripped by what I cannot tell / Have I slipped or have I merely fell / I feel gypped my senses telling lies"

Personnellement, j'adore, je vénère presque "Lips in the Hills", collaboration hyper-excitante de Bloom et Roeser sur un texte poétique lovecraftien de Richard Meltzer, oui celui de la trilogie noir et blanche ! Sans doute l'un des morceaux les plus intenses, voire violents, du Blue Öyster Cult, supérieur à mon goût à "Hot Rails to Hell", mais que le groupe a très peu joué sur scène. On se demande pourquoi...

"There was no light shining through the window / As Margaret lie in bed / She was wearing cotton pajamas / A crucifix above her head / She awoke from a dream, her eyes were open / Her lips were moving in the dark"

Cerise sur le gâteau, "Cultösaurus Rex" évite le syndrome BÖC habituel de la clôture sur un titre léger façon rock californien, et nous offre un délicieusement pervers "Unknown Tongue", certes très pop, mais aussi très troublant, avec une place prépondérante du piano, dans la ligne directe des meilleures chansons de "Spectres".

Voici donc un album intensément satisfaisant, qui vieillit encore mieux que le reste de la discographie du Blue Öyster Cult, grâce au travail de Birch. Mais le plus surprenant, eh bien, c'est que la même fine équipe va encore faire mieux dans le disque suivant, le superlatif "Fire of Unknown Origin" !

 

 

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12 janvier 2022

"Residue" de Merawi Gerima : ou comment être rayés de la carte…

Residue Affiche

Un personnage du film donne sa définition de ce qu'est un "Residue" (un résidu) : "Même quand vous aurez enlevé une crotte de chien sur une pelouse, il en restera toujours quelque chose, un résidu !". Définition terrible quand on l'applique à ces derniers résidents noirs américains "résistant" à la gentrification de leur quartier de Washington DC, alors que leurs voisins et amis sont peu à peu partis, chassés par le pouvoir de l'argent, ce "soft power" aux mains de ces blancs tellement bien éduqués, tellement affables qui vous invitent à fêter avec eux le 4 Juillet, voire à fumer des joints.

Jay a été l'un des premiers à fuir son quartier, à s'exiler en Californie pour réaliser son rêve de devenir cinéaste. Il a laissé derrière lui sa famille, ses copains, ses "frères" tous promis à la petite délinquance, aux lourdes condamnations de prison. Quand il revient, rongé par les remords d'avoir "trahi", il le fait pour pouvoir faire un film racontant ce passé, dont il découvre qu'il va bientôt être effacé. Il ne fait plus partie de cette communauté, on le lui fait bien comprendre, même l'accès à son passé - symbolisé par l'ami Demetrius dont on refuse de lui donner des nouvelles - lui est désormais interdit. La violence est toujours là, omniprésente, dont il peut être la victime, ou qu'il peut infliger lui-même à ces "ennemis", qui le privent de son identité.

"Residue" a donc un sujet fort, aussi original que complexe : sans la justifier, témoigner de la colère, voire de la haine que génère le fait d'être condamné à être "rayé" de la carte, après avoir été battu, emprisonne, assassiné. Ce qui surprend, c'est que Merawi Gerima, dont c'est le premier film, issu de cette même communauté de Washington DC dont il tente de graver sur la pellicule une sorte de preuve qu'elle a existé, choisisse une forme aussi... difficile.

Geste artistique autant que politique, "Residue" est en effet un film exigeant : il exige de son spectateur qu'il abandonne ses réflexes habituels, qu'il accepte une représentation totalement impressionniste, focalisée sur les sensations physiques (ce que l'on entend, ce que l'on ressent, plus que ce que l'on voit) et non sur la narration. Les actions importantes sont la plupart du temps hors champ, la caméra suivant au plus près l'impact de celles-ci sur Jay. Le présent, la... réalité, sont intimement mêlées aux souvenirs du passé, voire aux rêves. Le son n'est quasiment jamais synchrone avec l'image. Comprendre les interactions entre des personnages dont on doit découvrir soi-même qui ils sont, est un défi pour le spectateur, qui est sommé de s'accrocher, alors que le film fait tout pour qu'il dérive dans ce flux continu de sensations. Bref, "Residue", qui aurait facilement pu être un film coup de poing, un manifeste #BlackLivesMatter, est un poème. Ce qui ne veut pas dire que son impact soit diminué, particulièrement avec une conclusion terriblement pessimiste qui marquera les esprits.

Il y a, dans la toute dernière partie du film, au milieu du chaos, une scène magnifique qui frappe le spectateur : Jay rend visite à l'un de ses plus proches amis, incarcéré pour longtemps, aux lettres duquel il n'a jamais répondu. Leur rencontre dans les locaux grisâtres d'un parloir de prison est figurée comme une balade épanouie dans la forêt où ils jouaient ensemble, enfants : une parenthèse enchantée, où la caméra, la mise en scène de Gerima se stabilisent, où l'on respire enfin. Où des paroles vraies peuvent enfin être échangées, où une mémoire de moments heureux peut exister. On ne saura pas si cette scène aura été un fantasme ou non. Ce serait pourtant essentiel pour qu'un travail puisse se faire, ne serait-ce qu'un travail de deuil. Mais "Residue" n'est pas le genre de film confortable qui nous accorde cette satisfaction !

 

 

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"The Beatles : Get Back" de Peter Jackson : All You Need Is Love !

Get Back affiche

Je ne sais pas vous, mais pour moi, les Beatles, c'est... AUTRE CHOSE. Même si BowiePeter HammillCohen ou le Velvet Underground ont été plus essentiels à la constitution de mes goûts musicaux, je ne vois pas qui peut dépasser les Beatles en génie absolu dans l'histoire de la musique moderne. Ce qui est inouï avec "Get Back, mise en forme des heures et des heures de films réalisés en 1969 lors de sessions studios des Fab Four - assez mal en point, déjà, on le sait - visant à la préparation d'un concert qui n'aura pas vraiment lieu (quelques chansons sans public jouées sur le toit du studio, et c'est tout), c'est qu'il témoigne de la simple humanité de LennonMcCartneyHarrisonStarr (des gens comme les autres après tout, ce dont on ne doutait pas, en fait...) tout en nous foudroyant régulièrement par des éclats impensables de ce fameux génie. Du coup, le visionnage de ces 8 heures de film (car il n'y a aucune raison de qualifier "The Beatles : Get Back" de série TV, c'est un film de 8h divisé en 3 parties, c'est tout) s'apparente à une expérience quasi hallucinatoire, un trip dans un monde à la fois quotidien et irréel. Au cœur de la Musique. Au cœur de l'une des Musiques les plus belles et les plus importantes qui soient.

Et, honnêtement, je n'ai absolument aucune opinion sur le fait que ça soit Peter Jackson qui ait réalisé la sélection et la compilation de ces 8 heures d'images et de musique, je ne sais pas si c'est bien fait ou mal fait. Je pense qu'un vrai documentariste (Depardon, par exemple) aurait sans doute réalisé quelque chose de meilleur, de plus juste, de plus révélateur, etc. Mais je m'en fous complètement, en fait.

Alors, pour parler un peu plus, un peu mieux de "The Beatles : Get Back", je vais reprendre ci-dessous, en l'adaptant à mon propre ressenti, un beau texte de Michael J. Sheehy, qu'il a partagé sur Facebook :

Ce que j'aime :
- La manière stupéfiante (sans doute pour moi le meilleur du film) dont des mélodies géniales apparaissent par magie sous les doigts de McCartney, qui vont devenir les grandes chansons que le monde entier connaît.
Lennon qui se pointe à Twickenham les mains dans les poches, ne ramenant avec lui que Yoko et son propre humour de merde.
Yoko Ono, au milieu de la pièce, sans un sourire, sans un mot (quelques bisous à John), forcément ignorée par tout le monde.
- La manière dont les tensions et les rancunes entre les quatre sont (mal) dissimulées par les plaisanteries, le manque de communication et l'agressivité latente.
- L'amour de tous pour les classiques du blues, du rock'n'roll, de la country music, qui montre combien la musique des Beatles, aussi novatrice ait-elle été, ne vient pas de nulle part...
- Les clopes partout, l'absence de cendriers, les verres de jus d'orange de merde, le bordel général avec les micros mal orientés (George Martin explique patiemment le problème...)
- La reconnaissance de la date de la naissance d'Elvis Presley (John salue, Paul dit : "God save our gracious King")
George Harrison qui arrive, lui avec des chansons quasiment finies, et qui ne seront pas très bien reçues par les autres, alors qu'elles sont formidables ("All Things Must Pass" en témoignera !)
- Cette conversation absurde entre Lennon et McCartney à propos de la crise de George Harrison, volée par un micro caché à la cafétéria
- La joie visible sur le visage de Billy Preston pendant la quasi totalité des sessions
- La politisation bien venue des paroles de Get Back en réaction au discours anti-immigrants de l'extrême-droite britannique, au point où se demande pourquoi les Beatles n'ont jamais pris la décision de politiser certaines de leurs chansons (ce dont Lennon ne se privera pas, par la suite...). Il y a aussi l'improvisation Preston-Lennon sur l'égalité raciale...
- L'air ahuri de Heather McCartney quand elle regarde Yoko Ono en train de hululer au micro
- Quand George aide Ringo sur "Octopus's Garden"
- La manière dont, lorsqu'ils jouent ensemble, les quatre montent en puissance, et la musique qu'ils font se met à planer à une hauteur inimaginable.
- l'énergie "punk" de McCartney au cours du set sur le toit, surtout quand les menaces d'interdiction par la police se font pressantes.
- l'apparition occasionnelle et pourtant frappante de fragments de chansons qui deviendront des marqueurs des futurs albums solo de chacun (et en particulier cette première version de "Jealous Guy" en "On the Road to Marrakech")

... mais surtout ...

- en dépit des conflits, du ressentiment, de l'usure... la complicité, voire l'amour entre John, Paul, George et Ringo, qui finit toujours par ressortir.

Let It Be ? No, All You Need is Love !

 

 

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11 janvier 2022

"La Bible pour les Chats", le tome 611 du Chat du Rabbin de Sfar

Le Chat du Rabbin T11 Couverture

"La Bible pour les Chats", notre "Chat du Rabbin" annuel, que nous attendons désormais avec impatience, est surprenant à plus d’un titre. D’abord parce que Joann Sfar y interrompt le déroulent de sa fiction, qui nous avait amenés dans le précédent tome à affronter non seulement le vieillissement des personnages, mais aussi les problématiques actuelles (éternelles en fait) de la haine de l’Autre, qu’il s’agissait de faire « rentrer chez lui », et revient à l’époque fondatrice de sa série, lorsque le monde se réduisait encore à la « famille » constituée par le chat (parlant, et drôlement bavard), sa maîtresse Zlabya, encore jeune, et le rabbin. Mais surtout parce que Sfar consacre ces presque 80 nouvelles pages à ni plus ni moins qu’un audacieux exercice d’exégèse de la Torah (plutôt que de la Bible, d’ailleurs…) !

On utilise le mot audacieux parce qu’on imagine bien que ce tome-ci aura plus de mal que les autres à trouver son public, entre lecteurs dépités par le manque « d’aventures » du récit, et croyants qui se sentiront probablement marginalement offensés par les trous béants que les tirs de chevrotine du chat laissent dans les textes sacrés !

Lorsque le chat tombe sur une note manuscrite de son maître le rabbin indiquant le numéro de téléphone d’un certain D…, il pense « logiquement » qu’il s’agit de celui de Dieu. Il essaie alors de convaincre sa maîtresse sceptique de téléphoner à Dieu au lieu de prier pour la santé de l’enfant à naître de l’une de ses amies. Ce qui nous vaut l’une très nombreuses réparties hilarantes du chat devant le refus de sa maîtresse : « Je ne vous comprends pas ! Vous répétez depuis 33 siècles que Dieu répond lorsque vous vous dandinez avec un livre en main, et quand je vous suggère d’utiliser un téléphone, c’est moi qui suis ridicule ? » ! Le chat va alors se lancer dans une analyse fine des récits des miracles qui constituent dans les religions juives et chrétiennes la « preuve visible » de l’existence de Dieu : avec sa logique – très moderne – d’être rationnel, il va pointer les incohérences, les absurdités des textes sacrés, ce qui lui permet de ridiculiser ce qu’il qualifie chez les croyants de « sélectivité quant aux invraisemblances qu’ils acceptent ».

Mais comme Sfar n’a jamais été un apôtre de la caricature facile, il oppose aux démonstrations logiques du chat la vision pleine de sagesse du rabbin, qui sait offrir une lecture philosophique plus élevées des symboles qu’il est, de fait, facile de ridiculiser. Et, en faisant rencontrer à son chat un drôle de prophète Elie, Sfar amène son livre à une très belle conclusion, que l’on peut considérer comme un geste bienveillant de réconciliation d’un athée envers les croyants : s’il y a une véritable noblesse dans la religion, c’est qu’il s’agit « d’une pensée en faveur du vrai monde, contre les superstitions imbéciles ».

Il est difficile de dire comment sera reçu "la Bible pour les Chats", mais sa lecture nous a semblé une vraie oasis d’humour et d’intelligence – et de complexité – en une époque où nous nous contentons tous souvent d’une pensée simplifiée, imprégnée de peur, de colère et d’intolérance. D’imbécilité aussi.

Merci à Joann Sfar pour ce livre « militant » avec le sourire pour le… vrai monde !

Le Chat du Rabbin T11 Extrait

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