Le journal de Pok

12 décembre 2019

"A Irmandade (Frères de Crime) - Saison 1" de Pedro Morelli : Porra !

Irmandade Poster

"Irmandade"signifie "fraternité", un jeu de mots judicieux entre le nom de la faction criminelle menant la rébellion contre le système pénitentiaire au sein d'une prison de São Paulo, qui est au centre du récit, et les liens du sang unissant les 3 protagonistes de l'histoire (traduit assez moyennement en "Frères de Crime" en français et beaucoup mieux en "Brotherhood" en anglais) : toute l'histoire de cette première saison d'une nouvelle série brésilienne produite par Netflix est parfaitement résumée. Cette chute - progressive mais vite vertigineuse - dans l'illégalité, puis le crime d'une jeune avocate dont la vie va sombrer - un peu à la manière de celle du Harry White de "Breaking Bad" - résulte certes, à la manière classique des films noirs, d'une succession de mauvais choix, mais était-elle réellement évitable ? Dans le Brésil des années 90, très joliment recréé, alors que le Real s'impose et met fin à l'inflation galopante, permettant à la classe moyenne de réémerger - et à Fernando Henrique Cardoso de se faire élire président ! -, et que la Seleção épingle une quatrième étoile de Coupe du Monde sur son maillot, la démocratie est encore fragile, les abus policiers répondent sans états d'âme à la violence des narcotrafiquants : quelle chance avait en effet la jeune avocate issue des classes défavorisées de rester à l'écart du monde du crime où son grand frère s'était englouti depuis une vingtaine d'années ?

Cet aspect social, cette justesse politique et humaine de "Irmandade" lui permet de trancher franchement par rapport au tout-venant des séries Netflix, sans que, bien entendu, le côté spectaculaire soit négligé : de bonnes scènes d'action réalistes et violentes, pas mal de suspense bien géré (la palme revenant à la longue scène d'évasion du pénitencier, coordonnée avec la finale contre l'Italie au Rosebowl de Los Angeles...), des personnages globalement attachants compensent certaines invraisemblances d'un scénario qui choisit régulièrement la facilité pour justifier l'enfoncement de ses personnages dans le chaos et les échecs à répétition de leurs tentatives d'en réchapper. Si la construction, très improbable, du fameux tunnel teste franchement notre patience, c'est néanmoins le problème fondamental de voir deux jeunes femmes assumer le commandement d'une organisation criminelle qui reste le plus gros mensonge d'une série qui, pour mettre en avant ses (beaux) personnages féminins, oublie un peu vite le machisme violent qui régnait alors dans la société brésilienne (... et qui règne encore largement...!).

Ces quelques réserves sur ces facilités qui trahissent un peu l'ambition de Pedro Morelli ne doivent pas nous empêcher de profiter d'une belle série, rêche, portée en outre par une interprétation globalement convaincante, dont se détache quand même l'impressionnant Seu Jorge, qui dans la lignée de ses rôles dans "Troupe d'Elite" ou "la Cité de Dieu", nous ferait presque oublier quel musicien subtil il sait également être !

 

 

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11 décembre 2019

"It Must Be Heaven" d'Elia Suleiman : boire pour se souvenir !

It Must Be Heaven affiche

Depuis la découverte enchantée de son "Intervention Divine" en 2002, il faut bien avouer que le cinéma d'Elia Suleiman n'a pas changé, si ce n'est qu'il s'est même encore (apparemment...) dépolitisé - une dépolitisation qui lui est clairement reprochée par les défenseurs d'un cinéma arable / palestinien forcément militant, comme on le voit dans l'une des très rares scènes dialoguées de son "It Must Be Heaven" : quelque part du côté du Jacques Tati abstrait de la dernière période ("Playtime", "Trafic") pour l'observation détachée et drôlatique du chaos et de l'absurdité du monde, de Buster Keaton avec son héros impassible au visage "lunaire", voire du Kitano des débuts pour une préférence marquée pour des plans fixes composés - très beaux - et des regards caméra des protagonistes.

En fait, "It Must Be Heaven" se présente comme une sorte de paroxysme silencieux et tranquille de cette façon particulière de filmer, au risque de la saturation (certaines vignettes sont tellement belles et tellement gratuites qu'elles peuvent irriter) ou de l'indifférence (la neutralité et la systématisation du mécanisme sont telles qu'on peut se sentir exclus d'un tel film, objet parfait, qui n'a pas vraiment besoin d'un spectateur, après tout, pour exister...). Pourtant, même si ces reproches adressés à Suleiman sont fondés, ce dernier réussit à ménager dans la construction de son film suffisamment de moments "magiques", ou tout au moins "inspirés" pour que son propos prenne effectivement vie, et que s'envole, pendant quelques minutes, l'impression de claustrophobie engendrée par une telle approche. C'est en fait l'irruption de la musique, par ailleurs largement absente pendant le film, qui ouvre la brèche émotionnelle dans "It Must Be Heaven" : le chant bouleversant de Bahlam Maak accompagnant le calvaire absurde d'une porteuse d'eau, la poésie sombre de Cohen pendant la scène burlesque de la poursuite de l'ange dans Central Park, mais aussi la magnifique scène de danse solitaire qui amène la conclusion du film, sont trois moments littéralement enchantés, qui nous permettent de vivre intensément cette douleur et cette tristesse soigneusement enfouies derrière le glacis d'une mise en scène parfaite de l'anodin.

Mais quel est donc le réel propos de"It Must Be Heaven" ? Il est fréquent de citer Voltaire ou Montesquieu à propos de ce regard naïf, comme étranger au monde qu'il contemple, de Suleiman. C'est en effet pertinent, mais il ne fait pas non plus minimiser la contemporanéité de son discours : s'il admire - tout en souriant des clichés inhérents - la beauté des femmes et de la mode parisiennes, s'il s'effraie de la libre diffusion des armes dans la société américaine, il me semble que le propos de Suleiman est plus profond que cela, et ne saurait être réduit à la mise en scène, aussi soignée et originale soit-elle, de quelques idées reçues. Son obsession pour les véhicules de l'autorité policière - scooters, voitures, trottinettes ou autres dispositifs électriques modernes - par exemple, surtout lorsque les "forces de l'ordre" sont lancées à la poursuite ridicule de bien pauvres délinquants, traduit peut-être un constat accablé de l'inutilité et de l’iniquité de la répression. Son récit d'une dispute de voisinage avec un voleur de citrons assez aimable pour tailler et arroser ses arbres est facilement extensible à une description de la dégradation de la psyché palestinienne (le grand sujet de "Intervention Divine", souvenons-nous !). Les deux sketchs sur l'enterrement orthodoxe et la fureur vertueuse des deux musulmans buveurs de whisky ne sont-ils pas aussi une manière douce mais ferme de pointer les contradictions des doctrines religieuses, de quel bord qu'elles soient ?

Et, au final, comment ne pas avoir les larmes aux yeux, quand, après avoir beaucoup bu dans le film (vin, arak, whisky), résonne cette phrase qui pourrait bien être LE MESSAGE définitif de ce film à la simplicité déceptive : "Vous, les Palestiniens, vous ne buvez pas pour oublier, vous buvez pour vous souvenir !" ?

 

 

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10 décembre 2019

"The Irishman" de Martin Scorsese : Old Man, Take a Look at Your Life...

The Irishman Affiche

On a eu la chance d'être témoin du vieillissement d'immenses auteurs qui, comme Akira Kurosawa et Manoel de Oliviera, ont fait jusqu'à leur dernier souffle un cinéma jeune, créatif, plein de vie. La mauvaise nouvelle de cet "Irishman" est que Scorsese, l'un des plus grands cinéastes de l'histoire, l'un des plus énergiques aussi, est désormais tenté de faire du "cinéma de vieux". On peut l'appeler avec noblesse et déférence, "testamentaire" ou "crépusculaire", mais "The Irishman"est surtout un FILM DE VIEUX, au mauvais sens du terme. Que sa dernière partie - un petit peu plus d'une heure - soit superbe, bouleversante, tout ce qu'on voudra, n'empêche pas qu'elle se réduit aux regrets d'un vieil homme voyant les derniers restes de son existence s'effacer avec la disparition de tous ceux qu'il a connu, avec le mépris de ses filles, et surtout avec l'oubli impitoyable des nouvelles générations ("Jimmy Hoffa ? Qui ?"). Alors c'est très beau, mais c'est quand même un peu court, non ?

Et surtout, ça ne rachète pas le calvaire qu'il a fallu subir pour en arriver là : cette première heure littéralement irregardable, abominable, avec des têtes digitalement rajeunies mal greffées sur des corps de vieux, et avec un enchaînement épuisant de scènes juste esquissées, de personnages mal présentés, d'enjeux réduits à des clichés. Alors, oui, ça fonctionnait dans "Casino", et admirablement, mais cette fois, ça fait pschiiiit, c'est juste confus, bâclé et inintéressant. Et puis, battre le rappel de toute la vieille clique, en dépit du bon sens (Keitel le grand en caméo, De Niro avec des yeux bleus en Irlandais, Pesci momifié qui semble tout droit sorti du Mordor de Peter Jackson, c'est dur, dur !), c'est condamner le film à sonner comme un assemblage de références à des films et des scènes au combien plus brillantes : on se dit au bout d'une heure de souffrance infinie que, avec des acteurs plus jeunes - car il est plus facile de vieillir un acteur que de le rajeunir, d'ailleurs il n'y a même pas besoin de bouillie digitale pour ça, un bon vieux maquillage à l'ancienne, et hop,le tour est joué ! - et "vierges de scorsesité" aurait permis au film de respirer, d'avoir une toute autre allure, en fait.

Et puis, il y a ce cabotinage insupportable du casting (à l'exclusion de Joe Pesci, sans doute trop fatigué pour faire des grimaces), littéralement grotesque, réduisant la moindre scène à une vaste pantalonnade. C'est bien simple, à un moment, je me suis demandé si le but pervers de Scorsese n'avait pas été de faire un remake du mémorable "Dick Tracy" de Warren Beatty, c'est dire le niveau ! Et puis, il y a ces dialogues, dans des scènes essentielles comme celle de la rencontre entre Hoffa et Pro, qui sonnent comme une imitation poussive de la verve de Tarantino : honnêtement, Scorsese n'avait pas besoin de ça, sauf si son but était de nous faire rigoler...

Bref, s'il n'y avait pas cette dernière heure parfaite, "The Irishman" aurait pu concourir pour le titre de pire film de la carrière de Scorsese. Mais elle est là, cette foutue conclusion, durant laquelle De Niro arrête de grimacer et laisse la vie se désagréger entre ses mains. C'est très beau.

Mais j'espère que Scorsese nous fera un autre film, un vrai, avec Di Caprio si possible. Pour nous parler de LA VIE.

 

 

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09 décembre 2019

"Colorado" de Neil Young & Crazy Horse : le retour d'une bande de vieux blancs...

Colorado

« You might say that I’m an old white guy… », c’est ainsi que Neil Young, 73 ans, introduit "She Showed Me Love", la seule chanson de son nouvel album, "Colorado", (le premier publié, depuis sept ans quand même, sous le nom emblématique de Neil Young & Crazy Horse…) qui sonne vraiment comme du Crazy Horse… avant de se perdre dans une répétition de plus en plus épuisée du fameux « système » mis au point en 1969 avec "Everybody Knows This Is Nowhere" : une rythmique simpliste et lourde, et Neil qui balance un solo interminable – mais viscéral – basé sur quelques notes grinçantes, suraiguës, qui semblent extirpées, et douloureusement encore, de notre inconscient collectif. "She Showed Me Love" parle très simplement du mal que les vieux blancs comme lui ont fait à la planète, avec une sorte de résignation typique du passage des années, une résignation pourtant toujours assortie de cette colère que le Loner a si souvent manifestée au cours de sa longue carrière. Voilà, ce titre de plus de 13 minutes devrait être le sommet de "Colorado". Il ne l’est pas…

Appeler Crazy Horse le duo de survivants constitué par Billy Talbot (le bassiste) et Frank Molina (le batteur) constitue une licence poétique – le rappel du brillant Nils Lofgren, près de 45 plus tard (!), pour compléter le casting, aurait pu fonctionner si Neil l’avait autorisé à jouer un peu de guitare, ce qui ne sera quasiment jamais le cas ici. Crazy Horse, on le sait depuis longtemps, c’est plutôt un état d’esprit pour Neil : une manière plus cool, moins exigeante pour lui de faire de la musique, qui lui permet d’être simplement lui-même. Si sa collaboration avec les petits jeunots de Promise of the Real a donné de beaux résultats, en particulier en live, on comprend en écoutant "Colorado" combien ils ont fait sortir le vieux tigre de sa zone de confort, et donc combien il semble heureux d’y revenir, le temps d’un nouvel album, qui s’inscrit naturellement dans la ligne d’un "Zuma" ou même d’un "After the Goldrush"… Le génie en moins, nous rétorquera-t-on ? Oui, incontestablement, il y a longtemps que Neil n’écrit plus de GRANDES chansons qui resteront dans l’histoire de la Musique. Et pourtant, les sentiments que fait naître en nous l’écoute de Colorado sont-ils si différents de ceux que ces deux albums provoquaient ?

Prenez "Green is Blue", par exemple, cette mélancolie tremblante, cette émotion presque naïve, ou encore le bouleversant final de "I Do", l’une des choses les plus personnelles que Neil ait écrites depuis longtemps : ces deux chansons n’ont-elles finalement pas le même impact que les "After the Goldrush" ou les "Don’t Let It Bring You Down" de 1970 ? Et la plaisante ritournelle au piano de "Eternity", n’est-elle pas un écho parfait, même pas assourdi, de chansons aussi simples, aussi efficaces, que Neil composait à cette même époque ? Oui, il y a dans "Colorado" la même rage ("Shut It Down", parfait !) du vieil ex-hippie encore plus révolté contre « le Système » qu’il ne l’a jamais été, et qui utilise encore et toujours l’électricité et la distorsion sur un vieux refrain bâclé et bancal. On retrouve ici un peu de la mélancolie magique de "Cortez the Killer" dans un "Milky Way" littéralement enchanté, et qui compense largement quelques passages à vide d’un album irrégulier… comme l’a finalement été une bonne partie de la discographie de Neil Young !

Qu’on aime ou qu’on n’aime pas ce "Colorado" (parce qu’il faut passer outre une impression générale de « bricolage » qui choque par rapport au perfectionnisme stérile d’une bonne partie de la production musicale contemporaine), il est de toute manière impossible de ne pas y entendre une sincérité désarmante. Et de la part d’un « vieux Blanc » comme Neil, après plus de 50 ans de carrière, c’est une excellente, voire même une formidable nouvelle !

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08 décembre 2019

"Everything not Saved will be Lost, Part 2" de Foals : la colère...

Foals Part 2

Il faut bien admettre que la première partie de "Everything Not Saved will be Lost", publiée en mars dernier n’avait pas pleinement recueilli les suffrages de la critique, ni même le succès populaire espéré par Yannis Philippakis et sa troupe. Nombreux furent les commentaires mitigés sur un album qui hésitait entre « stadium rock » façon U2 et expérimentation courageuse, frôlant même parfois les terres un peu honteuses du Rock Progressif millésimé années 70 et 80. Heureusement, l’approche furieusement rentre-dedans adoptée par Foals sur scène, comme nous avions pu le constater lors de leur passage dantesque à Rock en Seine en août dernier, compensait largement les indécisions de l’album.

Le second volet de cette œuvre présentée par Foals comme leur plus ambitieuse à date a donc été publiée en octobre, et il n’est pas certain qu’elle lève les doutes de ceux qui en avaient, même si, à l’inverse, elle contentera à nouveau les fans. Présenté comme une déclaration politique forte, voire un accès de colère contre notre époque, "Everything Not Saved will be Lost" monte donc le ton dans son dernier volume, plus violent, plus emphatique aussi. Le single "Black Bull", tentative furieuse de challenger les dérives de la masculinité, est en quelque sorte une réécriture de "What Went Down" par un groupe qui aurait écouté "Planet of Sound" des Pixies : c’est extraordinairement efficace sur scène, ça manque un peu de finesse sur disque. En fait, ceux qui n’aiment pas Foals ne trouveront sans doute que peu de raisons de se mettre à les aimer ici, car le groupe ne semble pas sortir de sa formule hyper efficace mêlant funk et désespoir, formule à laquelle la rage de Yannis – incontournable ici – a tendance à enlever finalement de la subtilité, voire de la profondeur.

Pas de vraie rupture avec son prédécesseur, une continuité indéniable avec les structures, les ambiances, les thèmes des trois albums précédents, "Everything Not Saved will be Lost Part 2" ne marque pas l’évolution espérée chez un groupe qui a atteint désormais la pleine maîtrise de son Art, mais qui peine sans doute un peu à se réinventer. Le chemin de l’excès attire certainement Yannis Philippakis, lui qui prend des risques physiques de plus en plus conséquents lors de ses concerts, et la recherche d’une communion cathartique avec son public permettant de relâcher tout ce dégoût qu’il ressent dicte clairement sa démarche artistique. C’est impressionnant, souvent même extraordinairement plaisant, d’une manière paradoxalement superficielle… Ce n’est pas encore le second souffle dont a besoin un groupe parvenu à l’apogée de sa trajectoire à date.

 

 

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07 décembre 2019

"Jack Ryan - Saison 1" de Carlton Cuse et Graham Roland : 24 heures chrono

Jack Ryan S1 poster

Bon, il n'y avait beaucoup d'illusions à se faire sur cette nouvelle adaptation, en série TV cette fois, après quelques films tous plus oubliables les uns que les autres, des thrillers d'espionnage à succès de Tom Clancy : il est quand même rare que cette littérature "jetable" puisse inspirer de véritables chefs d'oeuvre, non ? Néanmoins, les prémisses de la série étaient intrigantes : voici donc un Jack Ryan JEUNE analyste, qui plus est incarné de manière improbable par un John Krasinski qu'on aura toujours du mal à dissocier de son personnage de "The Office", ça nous change agréablement d'un Harrison Ford, non ? Et puis, modernité oblige, on nous parle donc de l'EI, des réfugiés syriens, de la menace terroriste sur Paris, ce qui fait qu'on imagine a priori une version US, donc "sévèrement burnée" de notre très cher "Bureau des Légendes". Sauf que tout ne se déroule pas comme prévu, et notre plaisir anticipé va vite se trouver largement empêché par nombre de défauts criants de la série...

D'abord, une histoire décalquée sans aucune imagination de celle du livre à succès "Pilgrim", qui aurait été revue par les scénaristes de "24 Heures chrono", c'est-à-dire par des gens qui se croient obligés de rajouter des "coups à 3 bandes" comme au billard pour surprendre le téléspectateur, sans réaliser qu'ils sacrifient du coup la crédibilité de leur histoire. Si l'on ajoute que chaque épisode recèle son lot d'invraisemblances, de coïncidences absurdes, de résolutions forcées, de décisions stupides, etc., il faut bien admettre que la personne la moins rationnelle aura quand même du mal à adhérer à tout ça !

S'il est bien entendu tout-à-fait possible de prendre un peu de plaisir régressif devant nombre de situations tendues ou explosives, cette première saison souffre en outre de deux problèmes majeurs :

1) le ridicule de quasiment toutes les scènes se passant en France, accumulant fausses notes et représentation erronée de la situation française. Bien entendu, on est du coup obligés de se poser la question qui tue : s'il en est ainsi quand "Jack Ryan" parle de ce que nous connaissons, il en est sans doute de même lorsque la série décrit la Syrie, la Turquie, et peut-être même les USA...

2) le terrible épisode 6, qui montre un Jack Ryan scandalisé par le manque de morale et d'éthique de la "ressource" turque aidant la CIA dans sa mission : soit on considère que le personnage y perd en un épisode toute la crédibilité construite jusque là, soit on y voit la répugnante certitude de la supériorité morale américaine sur les peuples inférieurs - comme les Turcs - qui prostituent les femmes et n'ont clairement aucun honneur. Cet épisode a vraiment du mal à passer, et il faut bien de l'indulgence pour continuer à regarder la série après ça... jusqu'à une conclusion "facile", bien dans le registre, justement, des aventures de Jack Bauer, qui, lui au moins, avait l'intérêt de questionner le politiquement correct.

 

 

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06 décembre 2019

"A Couteaux Tirés" de Rian Johnson : Benoît Blanc et le mystère de l'infirmière latino

A Couteaux Tirés Affiche

Agatha Christie et ses whodunit aromatisés au thé à la bergamote, ça semble avoir quelque chose d'infiniment ringard vu de 2019 : ce rituel "bourgeois" de l'enquête en huis clos et de la résolution théâtrale finale par un détective farfelu, semble suivre éternellement les mêmes mécanismes, respecter les mêmes codes, trop bien connus pour surprendre… Et puis, à notre connaissance, il n'y a jamais eu une adaptation cinématographique vraiment réussie des œuvres de la géniale (oui, géniale, elle le fut, au moins à ses explosifs débuts !) auteure anglaise, et il faut aller souvent chercher plus loin chez des gens qui se sont seulement inspirés de son style – comme le fit Tarantino avec ses "8 Salopards" - pour trouver une véritable satisfaction cinéphilique. Et à la très courte liste de bons films "agatha-christiens", il va falloir désormais rajouter - surprise ! surprise ! - le A Couteaux Tirés, écrit et dirigé par Rian Johnson !

Il faut bien reconnaître qu’on n’attendait pas sur ce terrain mi-sérieux mi-pastiche le jeune espoir de la SF contemporaine de "Looper" (2012), qui avait accumulé les critiques acerbes pour son travail sur "les Derniers Jedi" (2017), mais il faut aussi admettre que "A Couteaux Tirés", après une introduction un peu laborieuse en forme d’exposition peu claire avec un décor et une mise en scène qui sentent trop le "Cluedo", est un véritable plaisir pour le spectateur. Plaisir parce que son énigme, pour être complexe et – forcément, c’est l’époque qui le veut – à double fond, est particulièrement bien ficelée et donc réjouissante pour tout amateur de « roman policier traditionnel » ; plaisir parce que les acteurs semblent en permanence jubiler en interprétant la jolie partition que Johnson a écrit pour eux ; plaisir aussi parce que Johnson a eu la bonne intuition en emmenant son film sur le terrain de l’actualité politique américaine brûlante, en mettant en scène l’Amérique « bostonienne » la plus établie, la plus sophistiquée (ou qui se juge comme telle…) face à l’arrivée de ces nouveaux migrants latino-américains pas vraiment bienvenus.

Il y a donc ici à l’œuvre une vraie intelligence du récit et de la mise en scène - qui sait exploiter tout l’espace du sombre manoir où est confinée la première partie du film – pour nous raconter brillamment une éternelle histoire familiale d’enfants et petits-enfants englués dans la réussite et la fortune d’un père et grand-père aussi génial que tyrannique. Rien de vraiment nouveau, ronchonneront ceux qui refuseront de se laisser entraîner dans cette séance de jonglage en famille avec des couteaux (est-ce nous, ou bien le miroir aux couteaux, décor central de plusieurs scènes, a un petit air de "Trône de Fer" ?), mais il est bien difficile de ne pas être charmés par un Christopher Plummer très à l’aise dans un rôle diaboliquement manipulateur, par un Daniel Craig impayable en Benoît Blanc armé de son faux accent de la côte Est (sensé dissimuler ses origines belges ou françaises ?), par une Ana de Armas parfaite en douce ingénue au vomis incontrôlable, mais aussi par un surprenant Chris Evans, qui met – enfin - son charisme indéniable au service d’un personnage complexe.

Oui, cette chère Agatha serait fière de ce rejeton inattendu !

 

 

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05 décembre 2019

!!! (Chk Chk Chk) à la Maroquinerie le mardi 3 décembre : soirée torride !

2019 12 03 Chk Chk Chk Maroquinerie (36)

21 h 00 : en 2019, !!! évolue donc toujours en formation réduite (par rapport à ce que l’on a pu connaître aux débuts du groupe…) de quatre musiciens, et deux vocalistes : Nic Offer, bien sûr, désormais grisonnant, mais sinon largement inchangé, y compris dans ses tenues scéniques improbables (cette fois, un short, un t-shirt et une veste taillés dans le même tissu à carreaux !), et une nouvelle chanteuse au style et à la voix soul assez remarquables, Meah Pace. Andreoni – sublime guitariste et bassiste, rappelons-le, et instrument fondamental de l’excellence scénique du groupe -, Quatterone et Cohen sont heureusement toujours là, fidèles au poste…

Comme le dernier album, “Wallop”, le laissait prévoir, le groupe s’est éloigné du “dance punk” sauvage de ses débuts, et propose désormais de la soul et du funk beaucoup plus consensuels. Le set, annoncé comme l’interprétation live de “Wallop”, va donc principalement être composé des chansons de cet album, frustrant légèrement les fans qui aimeraient comme toujours profiter des grands morceaux incendiaires des débuts ! Néanmoins, n’ayons pas trop d’inquiétude pour autant : si le groupe ne réalise plus désormais ce tour de force qui consistait à mettre le feu à la salle PLUSIEURS FOIS par soirée, il reste maître de ces montées en puissance soudaines qui font qu’il est littéralement impossible de ne pas vibrer à l’unisson et se lancer dans la danse !

Nic est resté, et heureusement, égal à lui-même : se comparant ironiquement à un raver des années 90, il passera tout le set soit au contact direct du premier rang, soit à danser au milieu du public. Voici quelqu’un qui est physiquement engagé, d’ailleurs il plaisantera sur les 5 kgs qu’il a perdus depuis le début de la tournée !

Et voilà que, le groupe ayant à peine entamé Freedom ! ’15, la technique les trahit ! Tout le monde s’affaire autour de l’ordinateur pour essayer de comprendre le problème afin de pouvoir le résoudre, tout le monde sauf l’ami Nic, entertainer total qui va donc monter au front tout seul, et proposer d’interpréter un titre à la demande… Bel effort ! Débutant a capella, puis appuyé par les musiciens en mode improvisation, Nic enlève le morceau, et démontre clairement à la fois son talent et sa générosité !

2019 12 03 Chk Chk Chk Maroquinerie (50)

Le set reprend de plus belle, et le public se fâche quand Nic annonce le dernier morceau : sous la pression générale, voilà donc la setlist rallongée pour satisfaire les fans parisiens ! On termine par une version très fun et irrésistible de This Is the Door, avec dialogue / dispute entre amoureux (Meah et Nic) plus vraie que nature. Un petit régal…

Tout le monde attend, espère, réclame Yadnus, nous aurons droit à la place à All My Heroes are Weirdoes pour nous rappeler combien était efficace le bon vieux dance punk d’antan. Avec un jeu de basse infernal de la part de Mario Andreoni, Slyd termine la soirée sur une haute note d’excitation… Termine… ? Non ! Car le public bien chauffé refuse de quitter la salle ! Et voilà Nic, Meah et les autres qui reviennent encore une fois, visiblement ravis de l’accueil reçu ce soir.

Eh oui, une bonne heure et demie passée à danser, un grand sourire jusqu’aux deux oreilles, c’est le cadeau bienfaisant que nous offert !!! en cette froide soirée d’hiver, dans une Maroquinerie torride ! 

 

 

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04 décembre 2019

"Gloria Mundi" de Robert Guédiguian : les Misérables

Gloria Mundi affiche

En 1995, Robert Guédiguian nous avait littéralement soulevé avec "A la Vie, à la Mort !", magnifique célébration de l’amitié, de l’amour et de toutes les rébellions possibles. Un film qui s’était inscrit pour toujours dans l’histoire du cinéma populaire « de gauche », quand ce terme signifiait encore quelque chose, surtout du côté du cœur. 25 ans plus tard, le constat que propose "Gloria Mundi" est terrible : rien, il ne reste rien des luttes d’antan – et même, Ariane Ascaride, épouse et égérie de Guédiguian, joue désormais celle qui s’engage individuellement CONTRE la grève (… parce qu’elle ne peut plus se le permettre, parce que le patronat a définitivement gagné…). Pire, il ne reste rien, ou du moins, pas grand-chose, de nos amours (hormis le sexe « libéral » affiché sur les réseaux sociaux…), et encore moins de la famille, explosée par des rivalités mesquines qui tournent beaucoup autour de la réussite sociale – ou de son absence – des uns et des autres.

"Gloria Mundi" est un film terrifiant, parce que cette humanité, que Guédiguian décrit si bien, comme toujours, et dans laquelle nous nous reconnaissons tous, au point d’en avoir régulièrement les larmes aux yeux, ne nous laisse aucun espoir : même cette nouvelle vie, celle du bébé Gloria (nommé d’après le film de Cassavetes ? Pas sûr !) qui vient au monde au tout début du film, semble ne porter que les germes d’une nouvelle tragédie, qui ne pourra être complètement évitée qu’au prix d’un sacrifice humain. Le scénario, implacable, de "Gloria Mundi", s’apparente à une tragédie antique : la famille est la source de la haine et du malheur, et la mort est la conclusion inévitable du déroulement d’événements inévitables.

Mais "Gloria Mundi" fait aussi directement écho au travail de Ken Loach : entre le livreur anglais de "Sorry We Missed You", et le chauffeur de Uber marseillais, quelle différence ? Derrière l’illusion de entrepreneuriat, le même esclavage. Et la même violence qui surgit de nulle part et réduit en miettes les mêmes rêves, sinon de réussite, mais au moins de survie. Et comme dans "It’s a Free World", le film de 2007 de Loach, la seule solution pour s’en sortir quand on vient de ce milieu des perdants perpétuels, c’est d’exploiter soi-même la misère des autres… Le couple abominable, tellement bien croqués en « premiers de cordée » assumant parfaitement leur inhumanité, des entrepreneurs s’enrichissant sans arrière-pensée sur le désarroi des quartiers populaires de Marseille, est sans doute le point le plus fort du film…

Il est bien sûr possible de regretter que Guédiguian, en ex-militant blessé et vieillissant, ait choisi de limiter l’ignominie aux plus jeunes générations, réservant aux aînés une noblesse de cœur et une posture qu’il estime clairement ne plus être celles actuelles. Le personnage superbe interprété par Gérard Meylan, citation presque directe du Jean Valjean de Hugo, existe surtout comme une référence à un passé à jamais disparu, et peut-être même incompréhensible. Il faut espérer que ce désespoir, que traduit si bien "Gloria Mundi", ne se transformera pas dans les prochains films de Guédiguian en aigreur.

 

 

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03 décembre 2019

"Chanson Douce" de Lucie Borleteau : la cérémonie ratée

Chanson Douce affiche

"Mais savez-vous vraiment à qui vous confiez vos enfants ?" : une question terrifiante pour des millions de parents qui laissent leur chère progéniture à une nounou à peu près inconnue, et qui ne sont jamais totalement rassurés, surtout si la dite nounou est 1) étrangère 2) pauvre. Et donc un excellent sujet pour un thriller "universel" efficace et bien basique (c'est-à-dire s'adressant aux sentiments les plus élémentaires en nous).

N'ayant pas lu le livre d'où est tiré ce "Chanson Douce", paraît-il inspiré de faits divers américains - et dans notre société avide de vérité, ce 'tiré de fais réels" est un gage de crédibilité, n'est-ce pas ? -, nous ne saurions dire si le film de Lucie Borleteau est médiocre parce qu'il est 1) mal écrit 2) mal mis en scène 3) mal interprété 4) les trois à la fois, ou s'il était de toute manière impossible de tirer du bon cinéma d'une telle source.

Toujours est-il que sur ce sujet en or, puisque générant automatiquement un profond mal-être, il est assez triste de proposer un film aussi ennuyeux et insignifiant que ce "Chanson Douce" : en posant depuis le début que la nounou est une psychopathe, et en ne nous offrant aucune évolution sensible des personnages durant l'heure et demi qui suit, que pensait donc faire Lucie Borleteau ? Evidemment, on débouche après un long calvaire pour le spectateur réduit à passer le temps en lisant son portable ou en pensant à ses propres enfants, sur une fin horrifique, plutôt bien réalisée avec un juste équilibre entre horreur pure et suggestion... mais il est bien trop tard pour que le spectateur ressente autre chose que du soulagement de voir enfin le film se terminer.

Il a un moment, au milieu du film, où se dessine pourtant la perspective d'un film beaucoup plus intéressant, qui ferait écho au chef d'oeuvre de Chabrol, "la Cérémonie", et qui montrerait que la lutte des classes peut encore exister en 2019, et déboucher sur, littéralement, un bain de sang : d'un côté, des bobos atroces - Leila Beikhti et surtout Antoine Reinartz sont tous deux odieux, même si l'on peut se demander si les rendre aussi haïssables était la volonté de Borleteau -, de l'autre des "salauds de pauvres" complètement psychopathes - d'ailleurs ils ne savent pas nager et font caca dans la rue. Le couteau remplace le fusil de chasse de Chabrol, mais il y a quand même là l'idée de ce mépris, de cette haine de classe, qui est quand même un sacré beau sujet... Un beau sujet qui nous semble apparaître plus par hasard que par la volonté des scénaristes et de la réalisatrice, et qui ne débouche donc sur pas grand-chose...

Certains, généreux, ont loué l'interprétation de Karin Viard, grande actrice française ici mal dirigée (aucune évolution dans son personnage, nous l'avons déjà dit...) et surtout mal filmée : ces plans de nudité frontale nous semblent honteux, humiliants même dans leur gratuité, si ce n'est pour montrer cruellement le vieillissement d'un corps féminin (le corps de Karin Viard est par ailleurs splendide, mais ce n'est pas sa beauté qui nous est montrée...) comme signe d'une exclusion des codes sociétaux actuellement en vigueur. Comme nous avons ici à la réalisation une femme, nous ne lui ferons pas de procès d'intention, et tablerons sur de la pure maladresse de sa part.

"Chanson Douce" est donc à éviter.

 

 

Posté par Excessif à 07:33 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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