Le journal de Pok

24 février 2024

"La bande de l’abribus" de Luce Michel : serial killer de sangliers ?

La bande de l'abribus couverture

Luce Michel nous avait proposé l’an dernier, avec son Vue sur mer, une approche réellement différente du polar : en mêlant une construction narrative originale et un soin particulier dans l’étude de ses personnages, le tout baignant dans un humour subtilement décalé, elle nous intriguait, sans nous séduire totalement, le livre soufrant encore de menus défauts qui empêchaient l’adhésion complète du lecteur. Son nouveau livre, La bande de l’abribus nous laisse avec une impression assez semblable : une belle originalité, une véritable pertinence des sujets qui travaillent la fiction en profondeur, sans que ça soit encore tout à fait ça…

Luce Michel nous héberge cette fois dans une maison de repos (un asile psychiatrique !?) caché dans l’arrière-pays varois, où débarque une jeune femme qui a bien besoin de se couper pendant quelques semaines de la réalité de la vie de plus en plus accablante. Malheureusement, si elle va y trouver une petite troupe de pensionnaires plus ou moins dépressifs mais très sympathiques, elle va aussi avoir affronter avec ses amis, « la bande de l’abribus », la menace effrayante d’un empoisonneur de sangliers, de laies plus exactement…

La couverture façon BD positionne La bande de l’abribus dans le genre à la mode des « cosy mysteries », ces livres prônant la légèreté et promettant une évasion de nos angoisses quotidiennes à travers des enquêtes policières « à la Agatha Christie » (c’est une simplification, mais vous comprenez ce qu’on veut dire…). Or, la localisation physique de La bande de l’abribus dans un « asile de fous », et les tourments permanents, les troubles plus ou moins graves dont souffrent nos « enquêteurs » en herbe est tout sauf « cosy ». Et c’est bien là que le bouquin de Luce Michel s’avère paradoxal, donc passionnant. On sent à chaque page ou presque, puisque Luce Michel nous fait accompagner au plus près chaque protagoniste (qu’il soit interné ou fasse partie du personnel), à travers des très courts chapitres consacrés à chacun, combien la souffrance intime est forte… et l’angoisse existentielle est bien plus fondamentalement sévère que celle générée par la menace d’un « serial killer de sangliers » tournant autour de la maison de repos. C’est bien là la beauté du livre, sa force, nous rappeler combien nous sommes tous fragiles devant la vie, comme sont fragiles tous les personnages du livre : la plus grande qualité des livres de Luce Michel, c’est bien leur humanité, ou plutôt leur empathie pour une humanité ordinaire et souffrante.

Du coup, soyons honnêtes, on aurait été plus intéressé si Luce Michel avait creusé plus profondément cette veine psychologique / psychiatrique, voire « politique » plutôt que de revenir in extremis, et dans un mouvement d’accélération que l’on perçoit comme artificiel (« zut, on se rapproche du nombre de pages total que j’avais prévu de livrer, et on a bien peu parlé de notre énigme policière, alors, mettons les gaz ! »)… Oserions-nous recommander à Luce Michel de mettre de côté pour un temps les thrillers, les enquêtes et les énigmes, pour consacrer toute son attention et son talent aux simples « gens », qu’elle décrit si bien ?

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23 février 2024

"Iron Claw" de Sean Durkin : fils à papa !

Iron Claw affiche

Lorsqu’un film US sort porté par d’aussi bonnes critiques, et qu’il est bien distribué à travers le territoire français, on peut imaginer qu’il récoltera un certain succès, surtout en cette période de vaches maigres en termes de productions hollywoodiennes. Or il semble que peu de gens aient eu envie de voir Iron Claw, probablement parce qu’un biopic sur une célèbre (aux Etats-Unis) famille de catcheurs ne fait guère briller les yeux des cinéphiles français, tandis que le nom de l’auteur du film, Sean Durkin, n’évoque que des demi-réussites comme The Nest ou Martha Marcy May Marlene. Et pourtant, Iron Claw nous offre un voyage bien plus intéressant qu’une simple promenade dans l’univers frelaté du catch !

Les Von Erich (qui s’appelaient réellement Adkisson) furent la famille la plus célèbre de cet étrange sport / spectacle qu’est le catch, avec plusieurs des fils du patriarche Fritz arrivant au sommet de la célébrité. Mais une étrange malédiction s’attacha également à cette famille, qui fut décimée par des accidents et des suicides. Iron Claw – un titre qui fait référence à une prise inventée par Fritz – revient donc sur cette histoire aussi tragique qu’édifiante, en se centrant sur le personnage de Kevin (puissamment incarné par un Zach Efron totalement improbable, aussi bien par son apparence physique que par le talent qu’il manifeste ici – qui a prononcé le mot de « oscarisable » ?).

Mais l’approche de Durkin, à la différence des biopics sportifs habituels, ne consiste pas en une célébration de la beauté du sport, des incroyables efforts que les meilleurs doivent fournir pour arriver au top, etc. Iron Claw est un film sur l’emprise, celle qu’exerce un patriarche implacable sur toute sa famille, et sur les effets destructeurs de cette masculinité toxique, abreuvée aux valeurs très américaines de la réussite individuelle : eh oui, dans la vision du père (Holt McCallany, déjà remarqué dans Mindhunters, est particulièrement impressionnant !), même dans le contexte familial d’une fratrie dont les membres s’aiment sincèrement, le succès suprême ne peut être obtenu qu’en dressant les « concurrents » les uns contre les autres, et en les privant radicalement des sentiments les plus naturels – d’amour, de compassion, d’empathie même. Si le film s’ouvre sur une célébration hagiographique de Fritz Von Erich, dans un noir et blanc qui pourra évoquer la figure du champion de Raging Bull, toute sa trajectoire procède au démantèlement des valeurs qu’il prône. Et c’est ainsi que, dépassant son sujet psychologique – classique, finalement – des dégâts que cause une telle éducation sur les enfants, Iron Claw s’avère un véritable pamphlet politique dirigé contre les valeurs fondatrices de la société US, de la famille toute-puissante au capitalisme sauvage.

Paradoxalement, l’alibi habituel – et facile – du « tiré d’une histoire vraie » joue contre le film, la réalité étant tellement incroyable qu’elle semble issue de l’esprit d’un scénariste hollywoodien cocaïné : des rires se sont même élevés durant notre séance de la part de spectateurs incrédules, alors que Durkin a retiré de son film certains éléments importants, comme l’existence d’un autre frère, pour ne pas le surcharger. Confronté à ce problème inhabituel de « surcharge pondérale » de son sujet, Durkin a clairement choisi d’éviter largement tout excès spectaculaire, préférant une approche intime de la tragédie, au plus près de ses personnages qui souffrent : ce côté retenu d’un film qui se focalise sur la douleur plutôt que sur le spectacle a pu décevoir certains, et explique peut-être qu’il n’ait pas attiré un public plus important.

Par cette démarche risquée – car comment faire un film populaire qui puisse démonter les mécanismes toxiques du Rêve Américain, sans le glorifier de par l’essence même du biopic ? -, Durkin se positionne quelque part comme le digne héritier des grands auteurs du Nouvel Hollywood au début des années 70, plutôt que comme un réalisateur hollywoodien classique. Et c’est tout en son honneur.

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22 février 2024

Poussières d'étoile : "Ouvrez le chien - Live In Dallas 95" (2020) de David Bowie

Ouvez le Chien Cover

« Comment commettre un suicide commercial ? Eh bien, de la manière suivante : vous allez jouer des chansons d’un album qui n’est pas encore sorti et les compléter avec des morceaux obscurs du passé que vous n’avez jamais joués sur scène. » Telle fut la déclaration, pleine d’un humour britannique bien typique, de Bowie durant un interview donné le 14 septembre 1995, soit le jour même du lancement de la tournée Outside. En fait, l’album 1. Outside sortait 10 jours plus tard, et le véritable défi que dut affronter Bowie sur la première partie de la tournée, aux USA, vint du fait que Nine Inch Nails assurait le set d'ouverture de la soirée, et qu’une bonne partie du public était composée de fans de Trent Reznor Bowie expliqua ensuite avoir été poussé dans ses retranchements par les exigences du public, ce qui résulta en une amélioration musicale tangible… Il semble qu’à l’inverse, les purs fans de Bowie n’apprécièrent pas particulièrement cette association de leur idole avec NIN, mais Bowie, revenu à une véritable détermination « artistique » après une décennie d’errements commerciaux, ne modifia pas sa trajectoire pour autant !

Il faut aussi noter que, après le grand spectacle voulu lors des précédentes tournées, la mise en scène et le décor du Outside Tour seront beaucoup plus « frugaux », la musique reprenant sa place devant le spectacle. Et que le groupe officiant sur scène, au moins durant la période hivernale de la tournée, jusqu’à la pause qui a suivi le set parisien du 20 février 1996 à Bercy, tournait autour du duo de guitaristes Carlos Alomar / Reeves Gabrels, et bénéficiait de l’incorporation d'une brillante Gail Ann Dorsey (à la basse et au chant) qui allait devenir essentielle au sein des prestations live de Bowie.

L’ouverture du set se fait sur une version de Look Back In Anger, travaillée de longue date et ré-enregistrée en 1988, qui est peut-être un des plus beaux succès de la collaboration Bowie Gabrels, et où la brutalité volubile du guitariste sert parfaitement un groove remanié, plus rock et frontal. Bowie semble d’ailleurs prendre beaucoup de plaisir à incarner son texte, ce qui contribue à faire grimper l’adrénaline avant un « Good evening Dallas! » qui fait rugir le public texan. The Hearts Filthy Lesson est presque encore plus dérangeante dans sa version live, où les guitares passées à l’envelope shaper ricanent comme des gremlins. La combinaison Gabrels/Alomar, bien qu’improbable sur le papier, crée ici quelques merveilles de dissonance qui n’ont pas beaucoup à envier à Nine Inch Nails. La batterie musclée de Zachary Alford s’accapare les feux de la rampe sur The Voyeur of Utter Destruction, transformant ce qui aurait pu être un simple exercice de style en jam anguleuse qui frappe encore plus fort que sur l’album.

Gail Ann Dorsey, la nouvelle recrue, brille sur I Have Not Been To Oxford Town, que ce soit avec sa ligne de basse léchée ou ses contributions aux chœurs. Les synthés et guitares se permettent également des libertés en peuplant les recoins de la chanson de sifflements et grincements en tous genres. Pré-testée depuis l’époque Tin MachineOutside passe l’épreuve du live avec brio et s’agrémente de boucles synthétiques assez réjouissantes sur lesquelles Bowie croone avec l’aisance que ce registre lui a toujours permise. Andy Warhol est… un choix audacieux, voire peu pertinent dans le cadre de cette tournée : la tranche folk rock de Hunky Dory est revisitée à grands renforts de guitares hurlantes et de batterie bourrine. Ce n’est clairement pas la meilleure version du titre (qui n’est pas non plus le meilleur de l’album dont il est issu), avec un final punk plutôt hors-sujet.

En revanche, Breaking Glass est très à propos, même quand la lead de Gabrels en profite pour en faire quelques caisses. L’inclusion du mellotron sur les ponts est particulièrement bien sentie. Remise au goût du jour par Nirvana sur leur Unplugged de 1993, The Man Who Sold The World est proposée sous une version synthétique par un Bowie qu’on imagine très heureux de ce contre-pied de nez. Reste qu’il n’est pas totalement interdit de s’ennuyer un peu si l’on est hermétique à la cithare et aux batteries loopées. Le groupe semble bien plus engagé sur We Prick You, où les choristes répondent à Bowie avec une verve taquine et où Alford démontre que l’on peut parfois piéger les machines à leur propre jeu. I’m Deranged est un peu encombrée par des synthés oppressants et des chœurs loufoques (« yes YESSSS »), même si la composition sauve les meubles, tandis que le groove propulsé par Alford conserve une puissance dévastatrice.

Joe The Lion se hérisse de guitares et Bowie impressionne en retournant à la période « Heroes » tout en adaptant les phrasés à sa voix de quasi-quinquagénaire. Bonus qui a son importance, le jeu solo de Gabrels est assez pertinent sur ce type de morceau. Nite Flights, une reprise de Scott Walker, passe comme une lettre à la poste, tant entendre le Bowie de 1. Outside rendre hommage à l’une de ses principales inspirations relève de l’évidence. Initialement pas très fier de sa propre contribution à Under PressureBowie a sûrement tempéré ce ressenti grâce à Gail Ann Dorsey, dont l’exécution vocale, n’ayons pas peur des mots, soutient parfaitement la comparaison avec Freddie MercuryTeenage Wildlife, merveilleuse deep cut de Scary Monsters clôt le concert en une gerbe de feux d’artifices rappelant Heroes (les deux chansons ont une construction similaire) avec toutefois une couleur théâtrale plus à propos pour la période 1. Outside.

Ce concert, enregistré le 13 octobre 1995 au Starplex Amphitheater de Dallas (Texas), s’avère réellement une belle prestation, parfaitement représentative d’une tournée dont les setlists furent régulièrement alléchantes, une caractéristique dont Bowie fera une habitude jusqu’à l’ultime Reality Tour. On aura néanmoins un peu de mal à expliquer son nom (Ouvrez le chien), une référence à une phrase surréaliste de All The Madmen (un titre jamais joué sur scène après 1987), réutilisée en 1995 dans de The Buddha of Suburbia, alors qu’aucune de ces deux chansons ne figure sur la setlist de la soirée. Le concert de 1995 à Birmingham, publié sous le nom tout aussi alambiqué (mais moins mensonger, puisque Strangers When We Meet figure au menu de la soirée) de No Trendy Réchauffé est également recommandable, avec de sympathiques versions de Scary Monsters, Jump They Say, Hallo Spaceboy, The Motel et Moonage Daydream.

Au final, quand on se remémore la série de tournées à la qualité très discutable dont s’est rendu coupable Bowie durant les décennies précédentes, cet Outside Tour est une indiscutable réussite.

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21 février 2024

"Monica" de Daniel Clowes : une vie.

Monica couverture

On pourrait penser a priori qu’attribuer le Fauve d’Or a un auteur aussi « établi » (un qualificatif paradoxal pour quelqu’un qui a toujours été anticonformiste !) que Daniel Clowes n’est guère téméraire de la part du jury du Festival d’Angoulême. La lecture de cet « objet étrange », voire déstabilisant qu’est Monica démontre qu’au contraire, le Festival joue ici pleinement son rôle de mise en lumière d’œuvres littéraires importantes, que ce soit en termes d’innovation formelle ou de profondeur des thèmes abordés : Monica est un livre audacieux, presque radical en fait, qui marque le 9ème Art, quelque chose qu’on n’attendait sans doute pas de la part de Clowes.

Monica raconte (spoiler !!!) l’histoire de la vie de Monica. En commençant, avant sa naissance, par la vie de sa mère et par sa conception, et en terminant sur ce qui sera sa fin, voire la fin de tout. Et la vie de Monica est un méli-mélo d’aventures hors du commun (son succès en tant que chef d’entreprise, son entrée dans une secte), de passage fantastiques (ce vieux transistor diffusant des messages de… l’au-delà ?) et de tourments psychologiques pas si extraordinaires que ça pour quelqu’un qui a été abandonné par ses parents et a du mal à se construire sans connaître ses origines.

Mais tout cela serait encore trop simple sans doute pour Clowes, qui a travaillé plus de 5 ans sur cette histoire, qu’il a d’ailleurs nourrie de souvenirs personnels (Monica, c’est un peu Daniel, mais c’est quelque chose que l’on peut dire à propos de nombreux ouvrages de l’auteur…) : Clowes infecte littéralement son « biopic » à l’aide de mini récits, excroissances monstrueuses qui poussent arbitrairement çà et là, et qui relèvent souvent du domaine du surnaturel, voire de l’horreur. Des mini récits qui peuvent même évoquer le style profondément perturbant d’un Charles Burns, dans un mélange de trivialité et de délires malsains.

Nécessitant une lecture soutenue pour ne pas se perdre dans la multitude personnages, et dans une temporalité longue, mais percée de trous béants, Monica n’est pas vraiment un livre « facile », d’autant que les plus rationnels des lecteurs seront perturbés par l’irruption du fantastique dans ce qui est a priori une quête identitaire presque classique, alors que les fans d’horreur regretteront que le récit s’arrête la plupart du temps à la lisière entre le réel et l’imaginaire. Mais que Clowes ait réussi un tel tour de force, et un livre aussi émouvant que perturbant, est un témoignage indiscutable de l’importance de cet auteur, qu’on avait sans doute classé un peu trop vite parmi les « classiques » de la Bande Dessinée.

Monica extrait

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20 février 2024

"Griselda" de Ingrid Escajeda, Carlo Bernard et Doug Miro : Narcos Miami

Griselda affiche

Narcos, la série de Carlo Bernard, Chris Brancato et Doug Miro, fait partie des réussites de Netflix, ayant récolté une belle reconnaissance critique et un beau succès commercial. Evidemment, son personnage central, Pablo Escobar, est une légende fascinante, et la série gérait admirablement le mélange de réalité historique et de fiction, et l’équilibre entre action et psychologie de personnages complexes et ambigus. Et puis, il ne faut pas oublier qu’elle était largement portée par deux interprètes exceptionnels et charismatiques, ce qui ne gâchait rien : Wagner Moura, le génial acteur brésilien, et Pedro Pascal, qui est probablement devenu l’acteur chilien le plus connu mondialement de toute l’histoire du cinéma. Répéter un telle formule était sans doute mission impossible, et la déclinaison « mexicaine » de la série, pour honnête qu’elle fut, ne volait clairement pas à la même hauteur.

Rien ne justifiait donc réellement d’investir sur une troisième tentative, et Netflix a joué la prudence en limitant Griselda à une seule saison de 6 épisodes… et en « modernisant » le propos grâce à un personnage principal – bien réel, lui aussi – féminin, luttant non seulement pour contrôler toute la distribution de la drogue colombienne à Miami, mais surtout contre le machisme de ses compagnons et concurrents gangsters et trafiquants. Griselda, c’est donc une version féministe de Narcos, et, soyons honnêtes, c’est bien là l’aspect le plus directement réjouissant – et original – d’une histoire qui, sinon, ne fait que répéter le schéma classique de tous les biopics, sur quelque sujet qu’ils soient : ascension, triomphe, puis effondrement, avant tout causé par le laisser-aller d’un vainqueur se croyant désormais tout-puissant, infaillible, abusant de son pouvoir, mais aussi de drogues, etc. Et ce n’est pas là un spoiler, bien évidemment : Griselda Blanco, reine de la cocaïne en Floride, c’est la version réelle du Tony Montana fictif de Scarface (et certains épisodes de sa vie font inévitablement penser au chef d’œuvre de De Palma).

S’il y a relativement peu de surprises dans le scénario de Griselda, qui reste – comme Narcos à son époque – assez proche des faits réels, Carlo Bernard, Doug Miro et surtout Ingrid Escajeda (déjà impliquée dans des projets comme Silo et Justified) ont compris qu’il leur fallait une femme charismatique dans le rôle principal, et ont embauché l’excellente actrice colombienne Sofía Vergara, qui fait un travail fantastique et justifie à elle seule qu’on investisse son temps dans Griselda, même si l’on est a priori fatigué de voir des criminels responsables d’un véritable fléau planétaire transformés en héros cinématographiques ou télévisuels… Vergara embrasse pleinement la complexité de son personnage, s’élevant d’une situation sociale peu enviable, déchirée par une ambition dévorante de prouver aux hommes qu’elle vaut mieux qu’eux, mais également persuadée que tout ce qu’elle fait est pour le bien de ses enfants.

Si des voix se sont élevées Outre-Atlantique pour protester contre l’image dégradante que ce genre de série donne des émigrés latino-américains aux USA, on pourra rétorquer que l’aspect féministe de Griselda est particulièrement bien senti, et jamais simpliste, mais également que la description de la période d’arrivée en masse de cubains expulsés par Fidel Castro (également « documentée » dans Scarface) permet de ne pas oublier le calvaire qu’ont vécu des milliers de déracinés, violemment rejetés par leur « pays d’accueil ».

Bref, Griselda n’est pas un chef d’œuvre (paradoxalement, on aurait aimé deux épisodes de plus, la narration prenant des raccourcis frustrants quand il s’agit de conter certaines parties de la vie de Griselda Blanco), mais reste une très bonne série, plutôt plus intelligente que la moyenne des séries Netflix.

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19 février 2024

"Pop sauvage" de Metro Verlaine : ne pas choisir entre cold wave et pop dansante…

Pop-sauvage

« Moi je suis pop et sauvage », chante Raphaëlle sur la chanson d’ouverture du troisième album de Raphaëlle et Axel, ce duo connu sous le nom de Metro Verlaine, dans une déclaration d’intention qui circonscrit le projet, non seulement de la chanson, mais du disque tout entier : Pop sauvage, ça veut bien dire ce que ça veut dire, il s’agit de chanter la nuit sauvage avec optimisme et de célébrer les journées ensoleillée avec mesure, dans un équilibre dont la fragilité fait l’intérêt. Lorsqu’on les interroge, nos deux Normands romantiques, adeptes de l’hésitation – comme la tradition populaire le dit à propos de leur région – parlent aussi bien de cold wave que de pop mélodique dans leurs inspirations, et choisissent de ne pas choisir. Et c’est bien ainsi qu’ils se distinguent de la masse des pratiquants d’un post-punk qui perd de plus en plus sa crédibilité.

Pop sauvage est beau, séduisant, et en plus, il est chanté – sur tous ses titres sauf un – en français, ce qui fait un bien fou (on avait craint un passage systématique à la langue anglaise…). Ce qui fait que si leur algorithme musical, à la fois familier et déroutant, peut les apparenter à The Horrors de la grande époque (la combinaison obscurité et lumière), on trouve chez eux des échos de Taxi Girl et de Daniel Darc qui nous froissent le cœur. Et la voix de Raphaëlle, dont on connait la fascination pour les divas soul, déverse parfois la même émotion qu’une Catherine Ringer à la meilleure époque des Rita Mitsouko, comme dans l’excellent Birthday Party, le titre le plus accrocheur de l’album, dès la première écoute.

Il faut bien admettre que la célébration d’une imagerie US classique, et donc archétypale montre parfois ses limites, comme dans Mustang (« une Ford Mustang dans le désert« ). Mais il y a ensuite le majestueux et menaçant Amour d’été, qui rattrape le coup, en faisant la démonstration que la « magie rock » fonctionne parfaitement en langue française, quand elle s’appuie sur des textes bien écrits, musicaux et percutants. Piscine monte en puissance de manière saisissante, la guitare tricotant une texture entêtante sur une rythmique obstinée, qui permet au chant de Raphaëlle de s’élever : « J’ai noyé mes rêves« . Et Metro Verlaine, pendant quatre minutes trente-neuf secondes, tutoie les sommets, même au fond d’une piscine.

« Je ne sors que tard le soir, les sens aiguisés comme un rasoir » : Hooligan laisse largement pénétrer sur les dance floors de la nuit parisienne une sorte d’euphorie – oserons-nous parler d’insouciance ? – assez sixties. C’est sans doute le titre le plus positif de l’album, et ça fait beaucoup de bien. Garden of Love est le morceau le moins intéressant du disque, mais c’est probablement l’utilisation plus convenue de la langue anglaise qui l’isole du reste des chansons, tandis que Raphaëlle excelle à monter en intensité au cœur d’un titre pourtant moins soutenu que les autres. Waterloo, enfin, joue des guitares carillonnantes, d’une mélodie séduisante et d’un texte plus existentiel (« Faudrait attendre que la mort passe, attendre, faudrait que je m’y fasse« ) pour célébrer la manière dont une défaite peut très bien s’apparenter à une victoire : une très belle conclusion pour un disque qui consacre définitivement Metro Verlaine et sa méthode pop et sauvage.

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18 février 2024

"Mr & Mrs Smith" de Donald Glover et Francesca Sloane : joies matrimoniales

Mr Mrs Smith affiche

Lorsqu’on prononce les mots de Mr & Mrs Smith, personne ne pense à la « vieille » comédie matrimoniale de Hitchcock (Joies matrimoniales en français), mais tout le monde a à l’esprit le (médiocre) film de Doug Liman avec Brad Pitt et Angelina Jolie datant de 2005. La nouvelle série créée par Donald Glover (aka Childish Gambino) et Francesca Sloane (qui a participé à la série Fargo, soit quand même une référence sérieuse) reprend bien sûr le pitch du film de Liman (un couple est artificiellement créé pour cacher les activités criminelles de deux agents secrets travaillant pour une mystérieuse agence – coucou en passant à The Americans !), mais il n’est pas sûr que ce ne soit pas en fait le Hitchcock que les deux créateurs aient eu à l’esprit. Expliquons-nous…

Démarrant sur une fausse piste dans la violence et le sang – avec une apparition éphémère d’Alexander Skarsgård annonçant le principe de nombreux caméos d’acteurs conséquents tout au long de la série -, Mr & Mrs Smith va s’avérer très vite quelque chose de bien différent de la comédie / thriller auquel tout le monde s’attend, naturellement. Il suffit pourtant de lire le pitch marketing aux US ("le mariage est leur mission la plus dangereuse" ) et surtout le titre de chacun des huit épisodes (de Premier rendez-vous à la rupture en passant par infidélité) pour comprendre que le vrai sujet de la série est bel et bien le couple, dans tous ses états. Ce qui frustrera sans doute les amateurs d’action, qui ne seront satisfaits que par l’épisode assez spectaculaire autour du Lac de Come (le cinquième, avec en bonus la formidable participation de Ron Perlman !), mais rongeront leur frein pendant tout le reste de la série. Dans le reste des épisodes, les missions de notre couple de tueurs passent largement au second plan par rapport aux péripéties somme toute assez ordinaires (et c’est très bien comme ça) de leur vie de couple pas très bien assorti. On pointera l’épisode particulièrement réussi de la thérapie de couple, qui met en parallèle des images de la vie criminelle des époux avec le récit lénifiant fait au thérapeute qui les pense tous deux responsables du développement de softwares : c’est sans doute l’épisode qui capitalise le mieux sur la richesse potentielle du concept de la série, entre artificialité d’une liaison construite sur un mensonge, et difficultés d’une existence sociale « normale » pour des gens qui ne survivent que grâce au secret.

S’il y a une chose très étonnante, et vraiment inattendue, dans Mr & Mrs Smith, c’est la volonté d’aller créer régulièrement des sensations de malaise : que ce soit par exemple dans l’incroyable numéro de John Turturo en sociopathe richissime dont les fantasmes sexuels se limitent à la gente canine, ou à la soirée horrible où notre couple rencontre un autre couple de John & Jane (avec l’immense Wagner Moura, comme toujours fascinant), le visionnage de Mr & Mrs Smith s’avère plus inconfortable que ce que l’on attendait, et c’est là une indéniable qualité d’une série « non formatée ».

Il est dommage que l’interminable bataille rangée du dernier épisode soit réellement… interminable (on a pensé, par instants, à son équivalent dans la Guerre des Rose de Danny DeVito), mais Glover et Sloane se rattrapent avec une excellente conclusion façon Butch Cassidy & le Kid, qui fait chaud au cœur du cinéphile. Car le fait que tant de références nous soient venus à l’esprit en visionnant Mr & Mrs Smith constitue une preuve de la créativité dont les showrunners et leurs scénaristes ont fait preuve.

Même si la qualité et l’intérêt des 8 épisodes varie énormément, même si l’on peut trouver assez intermittente l’alchimie entre Glover et Erskine (parfois ça fonctionne formidablement entre eux, parfois pas du tout !), l’originalité profonde de Mr & Mrs Smith en fait un objet insolite, à côté duquel il ne faut pas passer…

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17 février 2024

"Daaaaaalí !" de Quentin Dupieux : le fantôme obscur et discret de la liberté du désir

Daaaaaali affiche

En sortant de Daaaaaalí !, j’attrapai au vol la conversation d’un couple perplexe devant le film qu’ils venaient de voir, et se demandant s’il ne leur faudrait pas lire une biographie de Salvador Dali pour comprendre ce que Dupieux avait voulu dire, ou faire avec ce film « mystérieux ». J’ai eu envie de leur expliquer qu’ils feraient un meilleur usage de leur temps en regardant les trois derniers chefs d’œuvre de la filmographie de Luis Buñuel (par ailleurs vieux compagnon de route de Dali, aux débuts du surréalisme, une association matérialisée par l’inoubliable Chien Andalou) : le charme discret de la bourgeoisie, le fantôme de la liberté et cet obscur objet du désir. En fait, je n’ai rien lu avant de voir le film qui confirme que Dupieux ait réellement voulu faire de son nouveau film une sorte de « Dali vu par Buñuel« , mais j’ai pourtant été submergé tout au long des une heure dix-huit minutes de Daaaaaalí ! par des flashbacks de ces sensations troublantes que cette dernière trilogie de Buñuel avait généré en moi lorsque je l’avais découverte…

Le point de départ de Daaaaaalí ! est un interview de Salvador Dali qu’une ex-pharmacienne (Anaïs Demoustier, parfaitement ordinaire comme il faut qu’elle soit) reconvertie dans le journalisme veut réaliser, et qui va être constamment retardée, échouer et réussir finalement. Ou pas. Sans vouloir livrer ici une liste exhaustive de citations « buñueliennes », car c’est là finalement un jeu délicieux dont il serait injuste de priver les cinéphiles, Dupieux recycle assez génialement le concept de la réalisation perpétuellement empêchée d’un événement « important » (comme le dîner du Charme discret de la bourgeoisie), fait jouer le même personnage par plusieurs acteurs – Baer, Lellouche, Cohen et Marmaï – (Cet obscur objet du désir) sans que cela ne recouvre d’ailleurs chez lui aucune « vérité psychologique » particulière, et construit un récit absurde, déroutant et pourtant régulièrement drôle en revenant aux codes initiaux du surréalisme (le fantôme de la liberté). Sans oublier de matérialiser, comme chez Buñuel, une certaine détestation de la religion en faisant tuer – plusieurs fois – un ecclésiastique à coups de fusil.

Mais il ne faut pas non plus limiter le film à ces références, car Daaaaaalí ! reste fondamentalement un film de Dupieux, et est rempli d’idées magiques qui n’appartiennent qu’à son cinéma ou qui sont totalement contemporaines : il y a ce formidable passage du couloir interminable de l’hôtel, il y a ce personnage de producteur de cinéma parfaitement incarné par Romain Duris, décidément en pleine forme en ce moment, il y a cette scène de harcèlement sexuel imposé par Dali à une maquilleuse, justifié par le « génie de l’artiste » qui résonne douloureusement dans le contexte des scandales actuels, il y a… des dizaines de jolies idées, y compris dans la représentation à l’écran des œuvres de Dali, à l’aide de trucages et de maquillages simples, mais efficaces

Il est quasiment certain que, malheureusement, Daaaaaalí ! ne remportera pas le même succès public que son prédécesseur, en particulier parce que l’empilement de récits enchâssés dans la seconde moitié du film épuisera la bonne volonté du spectateur lambda (et c’est clairement là l’objectif de Quentin Dupieux, être tellement conceptuel que le concept finit par s’auto-détruire). Il s’agit pourtant d’une belle réussite, d’un film singulier, complètement à rebours des pratiques du cinéma moderne comme des attentes du spectateur actuel. Un véritable manifeste artistique, mais en toute humilité, loin de l’hilarante prétention de Salvador Dali.

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16 février 2024

"La zone d'intérêt" de Jonathan Glazer : un moyen-métrage parfait...

La zone d intérêt affiche

Permettons-nous une introduction polémique : tous les réalisateurs et tous les cinéphiles savent - sauf ceux qui, pour des raisons idéologiques ou commerciales préfèrent faire semblant de ne pas le savoir -, depuis Rivette et son article sur le travelling de Kapo, ou au moins depuis Lanzmann et son Shoah, qu'il y a des choses que le Cinéma ne peut pas montrer en utilisant sa panoplie habituelle d'artifices spectaculaires, et que ce qui s'est passé dans les Camps d'extermination en fait partie.

Et c'est en totale cohérence avec cette pensée que Jonathan Glazer, metteur en scène rare et précieux (nul n'a oublié l'expérience radicale de son Under The Skin...) a construit cette Zone d'intérêt, qui montre avec la bonne distance et la juste absence d'empathie la vie quotidienne de la famille de Rudolf Höss, commandant du camp d'Auschwitz, occupant une jolie maison jouxtant ce même camp. Le film est semble-t-il inspiré du livre de Martin Amis, mais Glazer s'est approprié le concept pour en faire un pur objet de cinéma, à la fois intellectuellement solide et émotionnellement dévastateur.

Au cours de la première moitié de la Zone d'intérêt, pas loin d'être parfaite, on regarde donc avec incrédulité et dégoût l'existence littéralement monstrueuse d'une famille allemande "ordinaire", à quelques mètres d'un lieu où se perpétue l'une des pires abominations de l'histoire de l'Humanité. Que nous ne verrons jamais à l'image, mais qui sature littéralement la bande-son, faite de hurlements, de coups de feu, de grondements des fours, de passage des trains. C'est imparable, c'est juste, c'est extraordinaire. C'est accablant. On sait d'ailleurs qu'après avoir tourner ces scènes, la grande Sandra Hüller, terrifiante ici, a dû faire un long break pour pouvoir revenir à son métier d'actrice.

Le problème de la Zone d'intérêt est qu'il aurait dû être réduit à ces plus ou ou moins 45 minutes initiales, ce qui en aurait fait un film parfait. Car, malheureusement, à partir de là, Glazer ne sait plus quoi faire, tente des choses (ce qui est bien), et finalement démonte, contredit même ce qu'il vient de construire (ce qui est mois bien). La longue scène nocturne en caméra thermique est superbe, mais inutile. La seconde partie du film, qui montre le fonctionnement administratif de l'Holocauste, est comme une version réduite - donc finalement moins forte - du formidable la Conférence de Matti Geschonneck. Le fait de montrer que la conscience du Mal gangrène Höss dans les dernières scènes prend le risque de l'humaniser, ce qui est la dernière chose à faire. Tandis que la conclusion avec la visite contemporaine du musée d'Auschwitz, en dépit de l'excellente idée de se focaliser sur le travail du personnel d'entretien du site, ne fait que répéter ce qu'on a vu ou lu tant de fois ailleurs, la nécessité du travail de mémoire.

Rien dans cette seconde partie n'est réellement critiquable, mais tout dilue l'impact de ce qu'on a vu avant. Et c'est terriblement dommage.

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15 février 2024

"PiCK THe WeaK" de GaBLé : la version « Rock » de Quentin Dupieux ?

Pick THe Weak cover

Connaissez-vous GaBLé ? « It’s a thing that you’ve read about / and don’t believe it when it lands / it has the wings of a butterfly / and the motor of a fan » (C’est une chose que vous avez lu / et à la quelle vous ne croyez pas quand elle atterrit / elle a les ailes d’un papillon / et le moteur d’un ventilateur) : l’introduction de FRuiTioN, dans un esprit très Mael Bros (Sparks) nous propose une description ironique que l’on a envie d’appliquer au groupe lui-même. Car, même si on vous parle de GaBLé ici, vous aurez du mal à imaginer de quoi il s’agit. Comme souvent, comment toujours, la meilleure manière d’être convaincu de la force et de l’intelligence de la démarche de ce groupe français pas comme les autres, c’est bien de les voir sur scène. Car c’est un spectacle délicieux, en même temps qu’une franche claque, inattendue, mais en mode aller-retour.

Quand on avait vu GaBLé pour la première fois, et ça remonte à 2008 (!), on avait écrit, éberlué : « Jouer de la guitare sèche en utilisant une perceuse comme « archet », sangloter en serrant contre soi une guitare électrique en plastique rouge, lire les textes d’une chanson au fond d’un cageot, faire du « hip hop » composé uniquement d’onomatopées inintelligibles ou presque (« police », « fuck », bruits de flingue), être « désolé » de jouer une « chanson d’amour » construite en fait sur des bruits « physiques » à peine audibles, on en passe (beaucoup) et des meilleures… Non, le meilleur, c’est bien que tout ça dépasse nettement le niveau de la parodie pour être de la vraie musique, entre ritournelles électro atmosphériques et frénésie folk lo-fi : un vrai plaisir ! ». La dernière fois, c’était il y a quatre ans, ils nous avaient conviés à un Ciné-Concert (“GaBLé joue CoMiCoLoR”) : réussissant à conjuguer bruitages amusants parfaitement synchronisés avec les événements à l’écran et interprétation de véritables morceaux musicaux, souvent très puissants, GaBLé nous offraient une expérience totale : de la très belle musique, avec un goût certain pour les déchirures électriques et les percussions sauvages, et des sons décalés, accompagnant d’excellents dessins animés…

PiCK THe WeaK est le premier album de Gaëlle, Mathieu et Thomas, le trio caennais, depuis huit ans, et a été construit patiemment, longuement, sur deux ans, après la fin de la tournée “GaBLé joue CoMiCoLoR”. Patiemment, longuement car il s’agit bien de continuer à surprendre, réjouir, stimuler leur auditoire en proposant une musique inédite, ludique, ambitieuse, sans sombrer dans une démarche intellectuelle absconse, surplombante… mais sans se répéter, après plus de vingt ans d’existence. Une démarche qui, d’un coup, ne nous semble pas si différente de celle d’un Quentin Dupieux au cinéma : il s’agit, sans rompre avec les codes d’un genre populaire, de réaliser des propositions artistiques différentes, décalées, à la fois drôles et déstabilisantes.

On reste donc ici dans un bric-à-brac de sons, musicaux ou non, qui s’apparentent peu à peu à une jungle musicale accueillante, colorée : tous les morceaux (à l’exception du « gag sonore » de Ca_Va_MiCHeL) sont de véritables chansons, la plupart complètement pop, faciles à mémoriser et à chanter en dépit (mais aussi un peu à cause) de leur aspect décalé. L’album a même une connotation électro pop, voire synth pop, qui le rend particulièrement aimable et facile : l’irrésistible We LooK aWay n’aurait pas déparé sur l’un des albums des Nits première époque, et c’est un sacré compliment que l’on fait à GaBLé, fans que nous sommes des facétieux Bataves !

Ainsi, choisis (presque) au hasard au milieu des dix titres de l’album, il y a SHaReD qui fait un crochet dépaysant et bien venu par l’Amérique du Sud, le formidable IT MaKeS SeNSeS, que l’on peut juger comme la pièce maîtresse de l’album, qui alterne les passages dansant et les dérapages vocaux improbables, SpeCiaL CoNTaiNeRs qui louche finalement vers la pop baroque anglaise à la Divine Comedy.

Et puis, et puis il y a cette conclusion, Ponytail, déguisée en chanson joyeuse, qui met le doigt juste où ça fait mal, pointant notre propre inhumanité à tous : « It’s not as if we’d never wished them harm / It’s not as if we’d never dreamt them dead / But then we never said we’d give them all a hand / We said we’d only save a pair and picked the weak » (Ce n’est pas comme si nous ne leur avions jamais souhaité du mal / Ce n’est pas comme si nous n’avions jamais rêvé d’eux morts / Mais nous n’avons jamais dit que nous leur donnerions un coup de main / Nous avons dit que nous n’en garderions que quelques-uns et avons choisi les faibles ».

Comme quoi, derrière la fantaisie et les mélodies gaies de GaBLé, pointe une sourde angoisse, qui fait la beauté de cet album, qui devrait logiquement permettre au groupe de se faire plus largement connaître…

 

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