Le journal de Pok

25 septembre 2018

"Family of Aliens" de Teleman : en dansant sur la table de la cuisine

Family_of_AliensQuatre ans déjà depuis l'apparition météoritique de Teleman (groupe fondé sur les décombres d'un autre groupe notable passé relativement inaperçu, Pete and the Pirates…) avec un somptueux "Breakfast" qui entra sans crier gare dans le Top10 des meilleurs disques pop jamais publiés, au moins pour la poignée de gens sur la planète qui l'avait écouté… Quatre ans que ce groupe discret, sans doute un peu trop même avec leur allure de premiers de la classe bien propres sur eux et leurs pochettes d'album géométriques anonymes, rame dans l'indifférence générale. Un second album forcément (?) moins réussi mais porté par un single brillant ("Düsseldorf") qui fit un flop, et un public de fidèles qui ne grossit pas : passer d'un concert parisien au Point Ephémère en 2016 à un second au Petit Bain cette année témoigne difficilement d'un succès croissant !

Et il y a fort à parier que ce n'est pas le nouveau "Family of Aliens" qui va changer quelque chose à cette désolante situation : revenant aux fondamentaux de "Breakfast", c'est-à-dire une extrême (et assez trompeuse) simplicité musicale au service de mélodies irrésistibles, le troisième album de Teleman sacrifie quand même ses tendances plus rock, et donc ses irruptions de cavalcades de guitare, à un confort d'écoute tout électronique. Un choix que l'on imagine imposé par un souci de plaire aux plus jeunes, plus sensibles aux sonorités… contemporaines. Sauf que, évidemment, la musique de Teleman n'a absolument rien de contemporain : il n'est même pas sûr que l'on puisse la qualifier d'intemporelle, c'est plutôt une vague impression de nostalgie douce-amère, un peu surannée qui nous envahit à l'écoute de perles comme "Family of Aliens" ou "Song for a Seagull"...

On notera çà et là des redites de mélodies déjà utilisées avant, qui inquiètent, et, comme dans l'album précédent, des plongées dans une pop trop atmosphérique pour vraiment accrocher l'auditeur ("Submarine Life" le bien nommé). Les fans de longue date des Nits remarqueront une fois encore une sorte de similitude entre les deux groupes, toute à l'honneur de Teleman quand on considère la carrière des vétérans bataves, mais qui laisse penser que le grand succès populaire n'est pas pour demain !

Et pourtant, pourtant, quelle émotion, quelle suave beauté se dégage de ce "Family of Aliens" ! Ceux qui auront la patience de se plonger dans cet album d'une finesse confondante seront mille fois récompensés par les irruptions de joie que sont "Cactus" ou encore "Fun Destruction", dance songs aussi mécaniques que complètement jouissives. Car ce que la musique de Teleman diffuse généreusement, c'est avant tout une impression tenace d'un bonheur qui semble nous revenir de notre enfance la plus lointaine, la plus insouciante. On appellera cela un véritable tour de magie, puisque du chapeau bien défraichi de la pop la plus classique sortent à nouveau ces colombes et lapins qui nous tirent des "Oh !" de surprise et d'admiration…

… sans même parler de cette fameuse "famille d'extra-terrestres" !

"Happiness gonna find you / Gonna fly next to you all the time / Satellite, are you lonely? / Spinning away in the dark all these years / Family of aliens / Dancing around on the kitchen table"

Finalement, il n'y a rien de plus simple que le bonheur, il suffit de danser autour de la table de la cuisine en écoutant les chansons de Teleman !

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24 septembre 2018

Harry Potter, une génération plus tard : "Harry Potter à l'école des Sorciers" un film de Chris Columbus (2001)

Harry_Potter_a_l_ecole_des_sorciers

En 1998, la parution de cet intriguant petit livre à succès pour jeunes adolescents, "Harry Potter à l'école des Sorciers" eut sur ma petite famille un effet inattendu : pour la première (et dernière ?) fois, nous communiâmes, mes enfants et moi, dans une même passion pour une oeuvre qui resterait, au fil des années, une sorte de point de rencontre incontournable entre nous. Ce fut pour celà surtout, au delà de l'admiration que j'ai pu éprouver pour le travail de JK Rowling sur les 3 premiers tome de cette saga incontournable, que l'idée de voir Hollywood s'emparer de "Harry Potter" en 2001 avait tout pour moi du cauchemar...

Comme prévu, comme craint, la déception fut cruelle : je ne retrouvai plus rien de la brillante sorcellerie des livres dans cette adaptation professionnelle et friquée, mais terriblement appliquée, absurdement précautionneuse, confiée d'ailleurs - histoire de limiter tous les risques de "non respect de ces fans" qui constituaient la cible juteuse des financiers - à l'un des plus médiocres tâcherons de l'époque, l'atroce Chris Columbus (au patronyme bien ironique, tant chacun de ses "films" s'apparente plus à une promenade tranquille à travers la mare au canards qu'à une expédition vers l'inconnu d'océans mystérieux !).

Malgré la reconstitution soignée d'une certaine idée de l'anglicité, essentielle à "Harry Potter", en dépit du défilé millimétré d'acteurs britanniques des plus compétents - avec lesquels le casting des enfants avait quand même du mal à rivaliser -, nous avions le terrible sentiment d'assister à une banale mise en images, qui s'apparentait en fait à une mise à mort, d'un univers trop riche pour être seulement effleuré par le professionnalisme et la compétence des studios US. Et la seule raison pour laquelle je ne quittai pas la salle de cinéma à l'époque, durant ces deux très longues heures et demi, c'est bien que j'étais trop occupé par le jeu masochiste de comparer mes souvenirs enchantés de lecture avec le peu de ce qui en restait à l'écran...

En 2018, la ressortie en salle de la saga "Harry Potter" est l'occasion de familiariser ma toute dernière fille avec cet univers incontournable, et de lui donner envie de lire dès que possible les livres. Au delà de la surprenante médiocrité de la copie projetée, "Harry Potter à l'école des sorciers" bénéficie et souffre à la fois des 17 ans écoulés : il en souffre parce que les effets spéciaux qui nous avaient bluffés paraissent désormais d'une laideur remarquable, et il en bénéficie parce que le visionnage de ce machin médiocre, boursouflé et souvent d'un féroce mauvais goût, est désormais coloré des teintes pastel de la nostalgie. Nous nous sommes tant aimés, Harry et nous, que quelque chose de nous est resté enfermé dans les couloirs de Hogwarts.

S'il y a pour finir une leçon à tirer pour d'éventuels futurs adaptateurs d'une telle oeuvre, c'est bien l'erreur de sacrifier la partie la plus exceptionnelle de la saga, cet inégalable roman d'apprentissage nourri de notre indéfectible amour pour l'école, pour se concentrer sur les très maladroites tentatives de Rowling de construire une fiction typique de l'heroic fantasy la plus ordinaire. La dernière partie du film, qui accumule rebondissements absurdes et comportements aberrants des personnages, reste, malgré toute notre bienveillance actuelle, à proprement parler irregardable...

A suivre...

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23 septembre 2018

"Snow bound" de The Chills : de la neige aux antipodes ?

Snow BoundUn peu l'histoire... Nous sommes dans les années 80 et la petite ville néo-zélandaise de Dunedin devient l'un des centres d'attention pour les amoureux éclairés de pop « classique » et d'indie rock, tant semblent y naître chaque semaine de nouveaux groupes passionnants, dont certains font le buzz jusqu’à Paris : c’est ainsi, en cette époque où Internet balbutiait, nous recherchons désespérément chez nos disquaires préférés les singles et les albums des Bats, des Tall Dwarfs de Chris Knox, de The Clean, et puis de The Chills, le groupe à géométrie variable de Martin Phillipps… A la fin de la décennie, après des débuts sous le signe de l’énergie débridée, ces derniers ont même acquis une jolie réputation à Paris et à Londres, grâce à leur très beau second album, "Submarine Bells" et à une chanson plutôt maligne, la bien nommée "Heavenly Pop Hit"... Et puis la roue de la célébrité tourne, et l'oubli engloutit peu à peu le groupe, sans doute trop loin de nos yeux pour rester vraiment près de notre cœur. Bien que restant officiellement actif musicalement, Phillipps ne publiera pas d'album pendant près de 20 ans, ne revenant avec de nouveaux Chills et un album – "Silver Bullets" - qu'en 2015...

"Snow Bound" est donc le second album de cette nouvelle incarnation d'un groupe dont la période de gloire est bien loin derrière nous... mais les vieux fans nostalgiques - du moins ceux qui restent - ne seront nullement désorientés par cette version 2.0 d'une musique qui leur fut chère, avec sa douce splendeur, avec la voix curieusement tranquille et assurée de Martin Phillipps, avec ses guitares étincelantes. Car si le "Dunedin Sound", ce mélange instable d'amateurisme touchant et d'énergie un peu rêche, est désormais bien loin, les mélodies accrocheuses de Martin Phillipps sont immédiatement reconnaissables : des chansons comme "Complex", "Deep Belief" ou "In Harmony" ravivent doucement les souvenirs d’une époque magnifique, où The Chills pouvaient nous faire patienter en attendant un prochain album de XTC, par exemple…

Il y a pourtant dans ce "Snow Bound" joliment enlevé une « presque immédiateté » gênante : un son un peu trop rock, pour des morceaux presque trop carrés, comme si Phillipps avait mis en veilleuse ses humeurs brumeuses, ses rêves ténébreux, et surtout cette profonde tristesse – que l’on dit souvent née du décès prématuré d’un musicien et ami aux origines du groupe – qui rajoutait une profondeur surprenante aux mélodies les plus brillantes. Désir – bien compréhensible – de succès après toutes ces années d’oubli ? Recherche d’un autre angle pour sa musique, par un compositeur qui a déjà dit beaucoup de choses ? Ou au contraire, assèchement progressif d’une inspiration déjà bien mise à contribution ? La suite des événements le dira, mais en attendant, il est chaudement recommandé d’accompagner cette fin d’été par l’écoute de "Snow Bound" : s’il est certain que la neige viendra, pourquoi ne pas ne pas frissonner encore une fois de plaisir sur la pop éternelle de The Chills ?

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22 septembre 2018

"Pour la Peau" de Deloupy & Saint-Marc : l'adultère parfait ?

Pour_la_peau

"Qu'est-ce que tu ne ferais pas pour / la peau ? / Ton sang chauffé d'un coup / Tu le sens cavaler / Te porter n'importe où / Te faire faire un peu tout, sans frein" - Dominique A (Pour la Peau)

On sait depuis les années 80, depuis Le Déclic de Manara, les 110 pilules de Magnus ou L'Amour Propre (ne le reste pas longtemps) de Veyron, que la BD peut être un formidable vecteur d'excitation (sexuelle), que la BD est même l'un des arts qui s'accorde le mieux à l'exercice de la pornographie, puisqu'il est le seul à conjuguer - lorsque l'intelligence est de la partie - l'impact direct de l'image à la liberté d'imaginer, de fantasmer que laisse le non-réalisme de cette image (et bien sûr la discontinuité entre les cases !).

La publication de Pour la Peau, récit frontal d'une relation adultère qui a la caractéristique d'être purement (?) sexuelle, qui plus est réalisé à 4 mains par une femme et par un homme, est l'occasion rêvée de renouveler l'expérience troublante de "tenir d'une BD d'une seule main pour la lire" (ce qui n'est pas des plus facile, on en conviendra...).

La singularité de Pour la Peau, c'est que Sandrine Saint-Marc et Deloupy nous font partager le fantasme d'une aventure purement sexuelle, presque abstraite, confinée dans l'espace fonctionnel d'un simple bureau au sein d'une entreprise anonyme. Une aventure présentée de prime abord comme sans conséquences sur la vie des deux protagonistes, qui ne se connaissent pas, ne se promettent rien, et ne laissent pas leur attirance physique mutuelle mettre en danger leur vie "officielle" : une sorte d'illusion séduisante de l'infidélité parfaite, en quelque sorte... En alternant le point de vue des deux amants grâce à une légère différence de traitement de son dessin - élégant et "stimulant" -, Deloupy apporte une jolie "profondeur de champ" à un récit qui s'avère de prime abord assez répétitif, les nombreuses scènes ultraréalistes de copulation effrénée ne faisant guère preuve d'imagination, justement... C'est quand la réalité de leur acte rattrape les deux amants, que l'illusion de l'impunité disparaît et qu'un véritable drame pourrait se nouer que "Pour la Peau" décolle enfin : la dernière partie du livre est emplie d'une magie qui manquait jusqu'alors. Le doute, la culpabilité et la douleur ont fait leur apparition au milieu d'ébats jusque-là trop parfaits, la vérité de l'Amour ne peut plus être niée, et le spectre de la Mort passe. Forcément. La belle fin ouverte finit d'élever élégamment le livre au-dessus du simple catalogue de fellations et de pénétrations qu'il a menacé trop longtemps de rester.

Au final, et ce n'est pas vraiment une surprise, le Sexe sans Amour (ni perversité, celle-ci étant clairement la grande absente du livre) n'a pas grand intérêt : ce sont bien le désir (universel dans notre société trop normée ?) d'invisibilité, d'impunité, de légèreté même, ainsi que l'éternel point aveugle qu'est la réelle connaissance de l'Autre qui constituaient le beau sujet de ce livre d'abord trop lisse, et qui ne trouve sa route qu'un peu tard... 

... Mais qui reste une superbe tentative dans un genre exigeant et difficile, un genre désormais trop peu exploré et célébré.

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21 septembre 2018

"Première Année" de Thomas Lilti : nous et nos enfants...

Première année afficheOn me dit que, non, ça ne peut pas se passer comme ça en première année de Médecine, pas question d'une amitié entre un triplant et un "vrai" première année... Comme si ça changeait quelque chose… On me dit que Litli parle de l'époque où lui était étudiant, et que les choses ont évolué depuis… En bien ? En mal ? Personne n'est vraiment clair là-dessus… Notre "cher Président" nous promet même que tout cela va changer, que cette sélection impitoyable, ces concours absurdes ("parfaits pour les reptiles", comme il est dit, non sans humour, dans le film…) vont disparaître. Et alors ?

Moi, dans une salle à demi vide de mon multiplexe, un mercredi après-midi, j'ai ri, j'ai pleuré, j'ai vibré : ça c'est du Cinéma ! Du vrai. Qui nous parle de nous, pas de serial killers ni de super héros, pas de trafiquants de drogue ni de génies de la science. De nous, putain ! De nous quand nous étions étudiants et en "chiions comme des Russes" pour prépare nos examens ou nos concours, le ventre tordu par l'angoisse, avec nos parents qui ne comprenaient rien, mais rien du tout. Même que nous non plus, nous ne baisions pas la petite voisine de palier, philippine ou pas philippine : parce que, même à 18, 19 ou 20 ans, il y avait quelque chose de bien plus important que baiser.

Je n'ai pas fait Médecine, et ma grande fille ne fait pas Médecine, mais est en classe prépa (c'est elle qui va demander "pourquoi il lui faut apprendre le bottin", pas "pour quand ?"... Enfin, j'espère…), mais j'ai pensé à elle sans arrêt pendant les 92 minutes magnifiques, oui je pèse mes mots, magnifiques du film de Litli. Car ce film parlait aussi d'elle, de nos enfants à tous : leur avons-nous donné à eux aussi, les "codes" pour réussir ? Ou bien verront-ils les portes se fermer devant eux, confrontés comme l'un des deux "héros" de "Première Année" à l'impossibilité d'arriver au métier de leurs rêves ? C'est une vraie bonne question, une question fondamentale même, et le film la pose, et la formule bien. Donc je le répète, ce film parle de nous, de nos enfants. Je pense quant à moi que c'est ça, le rôle primordial du cinéma… mais je sais que peu de gens pensent comme moi. Je me réfère souvent à la fameuse citation de Morrissey "Pendez le DJ, car la musique qu'il joue ne me dit rien sur ma vie !" : voilà une phrase encore plus pertinente pour le cinéma.

Bref, je suis sorti de la salle sur un petit nuage, même si j'ai, comme tout le monde, été un peu déçu par le happy end enfilé au chausse-pied, un happy end dont "Première Année" n'avait nul besoin, parce qu'il avait dit toutes les choses importantes avant. Mais ce n'est pas vraiment grave : j'avais chanté, hué, pleuré, souffert, vibré avec tous ces étudiants pendant une heure et trente-deux minutes. Ca, c'est du Cinéma !

PS : Bravo à Vincent Lacoste et William Lebghil, dont l'amitié dans la "vraie vie" nourrit magnifiquement l'amitié dans le film. Ils sont tous deux pour beaucoup dans la réussite de "Première Année".

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20 septembre 2018

"Kafka sur le rivage" de Haruki Murakami : tueur de chats...

kafka sur le rivage

"La responsabilité commence avec le pouvoir de l'imagination."

"Kafka sur le rivage" est sans doute le livre le plus fameux de Murakami, alors que tout habitué de l'oeuvre du maître conviendra que c'est l'un des moins réussis. Roman d'initiation des plus classiques, ressassant des banalités freudiennes usées et recyclant sans rien en faire le vieux complexe d'Oedipe, il échoue à nous transporter là où les grandes réussites du maître ("1q84" bien sûr, mais aussi par exemple "Chroniques de l'oiseau à ressort") le font, vers un fantastique enchanteur qui nous touche du manière incroyablement initime.

Oh, ce pavé de plus de 600 pages ne manque pas de passages formidables, comme la surnaturelle introduction de l'incident avec la classe au cours de la seconde guerre mondiale, ou, bien sûr, la sublime et sensuelle passion entre Kafka et Mlle Saeki, à 15 ans comme à 60. De même, tout ce qui tourne autour de Nakata, fascinante coquille vide qui parle aux chats, nous offre de savoureux moments drôlatiques. Il contient en outre nombre de réflexions passionnantes de Murakami "sur la vie", qui ont certainement contribué à sa réputation de "profondeur", et en font un excellent "livre de chevet", dont on aura envie de relire régulièrement des passages...

On regrettera donc d'autant plus le choix curieux de Murakami de nourrir ce long récit un peu plus superficiel et mécanique qu'à son habitude d'idées saugrenues, comme la matérialisation de Johnny Walker ou du Colonel Sanders, voire même d'une scène de violence particulièrement atroce pour qui aime les chats, scène excessive qui tranche avec la subtilité coutumière de son oeuvre...

"On se lasse très vite de ce qui n'est pas ennuyeux, alors que les choses dont on ne se lasse pas sont généralement ennuyeuses..."

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19 septembre 2018

"Burning" de Lee Chang-dong : l'avventura du petit paysan

Burning afficheGrand admirateur de Murakami dont la prose élégante et minutieuse et le fantastique brumeux sont si difficilement transposables au cinéma, mais aussi confiant dans le talent du rare Lee Chang-Dong dont j'ai apprécié tous les films que j'ai pu voir depuis le renversant Peppermint Candy*, je me suis pointé au Balzac pour voir "Burning" hier après-midi. A jeun, pour ne pas risquer de piquer du nez à aucun moment de ces 2h30 qui me faisaient un peu peur, et ce d'autant que le jeune homme qui m'a vendu mon billet m'a gentiment averti que certains spectateurs se plaignaient de l'étirement excessif de nombreuses scènes (ça s'appelle attirer le chaland, non ?)...

... Et puis le film a démarré et 30 secondes plus tard, j'étais tombé amoureux de la jolie - et drôlement lunatique - Haemi. A partir de là, j'ai vécu un long trip rêveur de jouissance ininterrompue, jusqu'à la scène sublime où Haemi danse torse nu face au soleil déclinant et à la frontière nord-coréenne. J'ai aimé cette justesse permanente de ton, cet art paisible du détail insolite - qui fait en effet écho au meilleur travail de Murakami (même si, a priori, la nouvelle "les Granges Brûlées" fournit seulement partiellement son sujet à "Burning", qui est aussi travaillé par Faulkner...) : le reflet du soleil sur la tour, le chat invisible, la pantomime, les souvenirs effacés d'une jeune fille laide, la fierté autodestructrice d'un père abandonné... Une fois encore, mais plus encore qu'ailleurs, la qualité sud-coréenne du "mélange de genres" soulève l'admiration du cinéphile le plus endurci : entre la chronique sociale d'une lutte des classes plus sauvage que jamais (petit paysan éleveur de vaches en faillite contre dandy en 911 Carrera, le combat est inégal), romance sensible, puis finalement thriller mental, Lee Chang-Dong ne choisit pas et réussit tout, enfilant comme des perles les scènes envoûtantes...

... et voilà que, d'un coup, tout un pan "antonionien" du film se dévoile : entre "l'Avventura" (la disparition du personnage féminin central) et "Blow Up" (la construction d'une hypothèse à partir du vide), "Burning" part à mi-chemin dans une nouvelle direction imprévisible, les flammes qui embrasaient le coeur du héros menaçant en permanence d'un incendie la totalité de l'image (... un superbe rêve, jusqu'à la réalité beaucoup plus sordide d'une conclusion qui marque le retour à la cruauté). Le jeu d'indices quant à la monstruosité criminelle de Ben (Steven Yeun, fascinant, superbe, en pleine rédemption artistique après la grossièreté de "Walking Dead") nous prend implacablement au piège d'une fausse histoire de serial killer convenu, que nous appelons de nos voeux et qui ne se matérialisera heureusement jamais. L'important, nous dit Lee Chang-Dong, c'est que la fiction soit advenue : un écrivain peut naître, même - et surtout - s'il est un criminel. L'héroïne "murakamienne" est restée au fond du puits que tout le monde - ou presque - a oublié. L'élégance brumeuse de la modernité d'Antonioni a été dissipée par les coups de couteaux et les flammes de la haine de classe et de la jalousie : il nous reste heureusement un film immense.

Je suis ressorti dans la rue anormalement chaude pour un mois de septembre à Paris, à nouveau touché par la grâce du "vrai" cinéma, celui qui ouvre des gouffres délicieux sous nos pas trop pressés, qui fait renaître votre curiosité envers les "petits mystères de la vie", et peut-être, peut-être votre envie d'aller mettre le feu à quelque vieux container abandonné.

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18 septembre 2018

"Kivu" de Simon et Van Hamme : apocalypse now

Kivu

L'état du continent africain, et particulièrement des pays qui ont le malheur - paradoxal - d'abriter des réserves de minerais rares, est tel qu'il devrait susciter à travers le monde indignation et révolte... voire un fort sentiment de culpabilité si l'on considère que la source de bien de ces maux est la nécessité (?) de satisfaire nos besoins de sociétés "développées". La rapacité des gouvernants et l'inhumanité des multinationales se conjuguent avec les haines tribales ancestrales, qu'elles caressent dans le sens du poil, pour créer un véritable enfer sur terre : massacres, tortures, viols, tel est le lot quotidien des populations souvent affamées, qui ne survivent plus qu'avec la plus grande difficulté. Un sujet en or pour qui voudrait éveiller les consciences, tant la réalité africaine est riche en fictions sidérantes. Un sujet pourtant rarement traité, que ce soit par le cinéma commercial (on se souvient quand même d'un "Blood Diamond", maladroit mais pertinent) ou par la BD, alors que les livres "traditionnels" ne manquent pas mais sont peu lus par le grand public...

Le vétéran Van Hamme s'attaque donc courageusement à la tragédie du Kivu, région de la RDC emportée par la vague d'horreur rwandaise et dépecée par les rapaces s'enrichissant grâce au Coltan, minerai apparemment indispensable à nos précieux smartphones. Entre une approche "documentaire" consacrée largement au travail extraordinaire du Docteur Mukwege et de son équipe, restaurant dans des conditions de sécurité précaires l'intégrité des femmes victimes de violences et de viols, et une fiction haletante nourrie de l'habituel - et désespérant - cocktail de mercenaires cyniques, de gouvernants corrompus, de militaires assoiffés de sang et de victimes brisées, Van Hamme a choisi de ne pas choisir, et c'est à la fois l'intérêt de sa démarche, et la limite de "Kivu". Si Van Hamme reste très fort pour résumer en quelques planches une situation géopolitique complexe - regardez par exemple les planches 12 et 13 -, il a quand même du mal à intégrer la passionnante découverte de la clinique Panzi dans un récit qui reste quand même fort classique. Plus gênant peut-être, la volonté de terminer ce récit éprouvant de bruit et de fureur sur une note positive, quand même fort improbable, oblige Van Hamme à recourir au truc facile d'un Deus Ex-Machina en la personne d'une sorte de Rambo local dont les talents et l'invincibilité minent quand même la crédibilité du récit.

Un autre paradoxe, celui-là assez passionnant, de "Kivu" est d'avoir confié le dessin à Christophe Simon, talentueux héritier d'un style de BD franco-belge traditionnel, qui confère au récit une lisibilité et une atmosphère un peu enfantine qui tranchent avec l'horreur des scènes dessinées. Simon est d'ailleurs allé préparer son travail en visitant les lieux mêmes du drame, une visite que l'on imagine traumatisante, et le sérieux de son approche est partout visible dans l'album, rattrapant les petites facilités du scénario.

Même légèrement imparfait, "Kivu" est une bande dessinée importante, et une expérience de lecture qui est tout sauf anodine, et on ne peut que lui souhaiter un large succès populaire, pour que le travail de Van Hamme et Simon contribue à lever un peu le voile sur l'horreur.

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17 septembre 2018

Séance (tardive) de rattrapage : "Eight Days a Week" de Ron Howard

The_Beatles_Eight_Days_a_Week_affiche

Soyons tout d'abord parfaitement honnêtes ! Il y a eu des moments délicieux pendant la première partie de "Eight Days a Week" où les larmes (de bonheur) nous sont venues aux yeux devant le spectacle toujours aussi renversant des 4 de Liverpool sur scène (surtout avec un son enfin correct !) : si seulement Ron Howard avait eu la bonne idée de laisser ces morceaux en entier plutôt que de les couper et de les recouvrir de commentaires, comme si le spectateur de son film n'avait pas la patience d'écouter 2 minutes trente d'une chanson des Beatles... !

Passons ensuite au sujet qui fâche : quel peut bien être justement le sujet que voulait traiter Howard ? La Beatlemania comme phénomène atypique ? Les rapports complexes entre les Beatles et les USA ? Le stakhanovisme impensable auxquels étaient soumis les artistes à une époque où ils n'avaient aucun contrôle sur leur destin ? L'évolution artistique du groupe entre 62 et 67 ? Parce que finalement, "Eight Days a Week" parle de tout ça, mais ne parle de rien en particulier non plus. Aucune vision sociétale ou politique au delà de quelques affirmations bien superficielles sur la ségrégation raciale (c'est mal !), sur le Vietnam (c'est loin) ou sur le fondamentalisme religieux (ils n'ont rien compris et de toute façon Lennon s'est excusé...). Même langue de bois quand il s'agit de parler des rapports au sein du groupe ou avec le management et la production : tout le monde est beau, tout le monde est gentil. Rien de bien pertinent non plus à propos de la création musicale ou, pire, de l'inspiration : George découvre le sitar, tout le monde fume des joints, John se dit qu'il faudrait parler de choses un peu plus intéressantes que "Boy Meets Girl", il passe une bande à l'envers sur le magnéto parce qu'il est nul avec ses doigts, le niveau...

Bref, au-delà du bonheur inépuisable de contempler la jeunesse éternelle de John, Paul, George et Ringo, qui allait changer littéralement le monde, il n'y a guère que les (trop brefs) souvenirs d'enfance de Whoopi Goldberg, de Sigourney Weaver et d'Elvis Costello, pour réveiller çà et là notre intérêt.

Une suggestion (gratuite) de sujet pour le prochain qui se collera à un documentaire sur les Fab Four : les Beatles et Nous...

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16 septembre 2018

"Joy as an Act of Resistance" de IDLES : le chant des partisans

Joy a san act of resistance

Le choc de la découverte de IDLES avec leur premier album, "Brutalism", fut tellement intense qu’il est impossible d’aborder sereinement ce deuxième album, dont on ne sait pas bien quoi attendre... Autour de nous, alors que l’étoile de IDLES monte, monte, plus brillante encore après leur prestation remarquée à un Rock en Seine où la furie Rock avait été dramatiquement marginalisée, on s’enthousiasme ou bien on s’avoue un peu déçu par une musique plus "banale"…

Quand l’album démarre sur un "Colossus" dont l’intensité ascendante et le chaos grandissant n’évoque pas moins que le grand Nick CaveForgive me father, I have sinned / I’ve drained my body full of pins / I’ve danced til dawn with splintered shins… »), il est immédiatement clair que Talbot et sa bande de joyeux lurons s’éloignent de la fidélité au punk rock made in 77 qui avait rendu "Brutalism" aussi roboratif, et cherchent sur "Joy as an Act of Resistance" (quel beau titre !) une voie qui leur soit propre. Non pas que ce second album témoigne d’une véritable rupture par rapport à son redoutable prédécesseur, puisque la plus immédiatement belle chanson, "Danny Nedelko", reste tout-à-fait fidèle aux canons du punk… mais il y a cette fois suffisamment de pas de côté pour que l’on comprenne qu’IDLES a une autre ambition que d’être un inépuisable moteur à pogos et à circle pits dans des salles surchauffées.

L’activisme de Talbot reste bien entendu au premier plan, que cela soit sur les thèmes fondamentaux du moment que sont l’ouverture de l’Europe aux migrants (« My blood brother is an immigrant / A beautiful immigrant / He’s made of bones, he’s made of blood / He’s made of flesh, he’s made of love / He’s made of you, he’s made of me / Unity! / Fear leads to panic, panic leads to pain / Pain leads to anger, anger leads to hate », chante magnifiquement Talbot sur "Danny Nedelko"), le Brexit (« Blighty wants her blue passport / Not quite sure what the union’s for / Burning bridges and closing doors / Not sure what she sees on the seashore »… sur "G R E A T"), l’homophobie (« I’m like stone cold Steve Austin / I put homophobes in coffins ») ou l’évolution nécessaire des genres (« Man up / Sit down / Chin up / Pipe down / Socks up / Don’t cry / Drink up / Don’t whine / Grow some balls, he said / The mask of masculinity / Is a mask / A mask that’s wearing me… » sur "Samaritans"). IDLES reste donc un groupe engagé, un groupe à messages, et leur célébration sauvage de la joie est tout sauf de l’hédonisme béat.

Il est à ce stade essentiel de rappeler que ce militantisme n’a rien d’ennuyeux, et qu’il est constamment tempéré par un bon vieux sens de l’humour typiquement anglais, même s’il s’agit d’un humour clairement plus populaire que raffiné : "Never Fight a Man with a Perm" (« "I said I got a penchant for smokes and kicking douches in the mouth / Sadly for you my last cigarette’s gone out* », ou plus loin « You look like a walking thyroid / You’re not a man, you’re a gland / You’re one big neck with sausage hands ») est ainsi une réjouissante ode au baston et aux insultes créatives !

Mais ce qui touche le plus juste cette fois, ce sont, surtout dans la seconde partie du disque, moins agressive, ces chansons où Talbot ouvre son cœur et ses bras à l’amour, à la fraternité ou à la douleur : la manière presque triviale dont il peint le désespoir quotidien, comme dans June, parlant à demi-mots de la mort d’un nouveau-né : « Baby shoes for sale: never worn… »…

Bref, quel que soit l’angle sous lequel on aborde "Joy as an Act of Resistance", sa brutalité délurée, son humour jovial, son agressivité politique, sa prestance mélodique – puisqu’une bonne moitié des chansons sont immédiatement mémorisables -, ou sa belle humanité, il confirme que IDLES est aujourd’hui l’un des groupes qui comptent vraiment.

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