Le journal de Pok

20 octobre 2019

"Engine of Paradise" d'Adam Green : Adam contre les insectes-robots

Engine of Paradise

On est à New York au milieu des années 90 : un duo improbable, formé par un très jeune homme à l’allure bohème et son égérie de dix ans plus âgée que lui, décrète que le temps du règne de « l’anti-folk » est arrivé. Les Moldy Peaches (Adam Green et Kimya Dawson) vont marquer leur époque, tant pour la qualité de leurs chansons que par leur attitude indie-punk, tranchant avec le sérieux traditionnel du folk. Très vite, dès 2002, Adam va entamer une carrière solo avec une paire d’albums réellement renversants : une voix de baryton impressionnante, des mélodies simples mais irrésistibles, des textes canailles, une attitude provocatrice et laid back, rien de devrait résister à ce New-Yorkais à la fois charmant et irritant, pas si loin en fait de la tribu des Strokes, mais dans un genre musical différent. Le succès ne sera malheureusement pas complètement au rendez-vous, et notre cher Adam se prendra comme le commun des mortels sa dose à lui de crises existentielles et de chagrins d’amour, sans jamais, heureusement, disparaître complètement des radars…

C’est non sans un certain soulagement que l’on retrouve Adam Green en 2019 avec un projet un peu plus conventionnel (encore que…) que son précédent, un film home made en papier mâché avec son pote Macaulay Culkin, financé par crowd funding, et racontant « sa version » de l’histoire d’Aladin : "Engine of Paradise" est certes présenté comme la bande son d’un comic book, créé par Adam, qui raconterait une guerre entre la race humaine et des insectes-robots, mais sonne finalement comme un album conventionnel de chansons, qui ne font pas particulièrement une histoire. Et contrairement à l’image de créatif bien allumé qu’il projette avec tous ces projets farfelus, la première impression qui sera la nôtre à l’écoute de "Engine of Paradise" est paradoxalement celle d’un certain classicisme, pour ne pas parler de conformisme, avec un retour vers une forme de variété américaine qui sonne très années 50 et 60 (instruments à vents et à corde répondant à l’appel…).

Très laid back comme toujours, mais beaucoup moins ironique qu’il y a dix ans, Adam débite son habituel chapelet de chansons courtes mais efficaces, illuminées par un chant très typé : voix grave et diction claire, un tantinet maniérée, quelque part entre un jeune Cohen et un David McComb moins romantique… Et pourquoi pas un zeste de la légèreté d’un… Yves Montand ! Bien sûr, l’inspiration d’Adam n’est plus aussi époustouflante qu’au début (des bijoux comme "Jessica" ou "Emily" ne sont plus à l’ordre du jour…), et on aurait aimé plus de mélodies aussi immédiatement emballantes que celles de "Gather Round" ou de "Escape from this Brain". Pourtant, le charme opère dès l’ouverture du disque, un "Engine of Paradise" presque country, et ne faiblit pas durant les brèves 22 minutes qu’il dure, jusqu’à "Reasonable Man", et sa conclusion introspective qui n’en est pas une (de conclusion…).

On a déjà dit que Green a ici abandonné sa plume trempée dans le vitriol et son humour noir régulièrement malaisant (souvenez-vous des provocateurs : « There's no wrong way to fuck a girl with no legs / Just tell her you love her as she's crawlin' away » ou « I'd be so happy if I got to meet George Bush / … I would dance on NBC and say "George Bush shook hands with me" / And then I'd go and choke on a cock... » !!!), mais il a heureusement gardé son sens de la formule marquante… En l’appliquant désormais à des thèmes plus adultes, plus sensibles, plus… humains tout simplement. Et, comme on a toujours pu le faire avec Adam, on sort de "Engine of Paradise" la tête pleine de phrases que l’on rêverait de pouvoir sortir en public. Ou au moins entre amis. Ou en couple. Parce que des trucs comme « I’ve bought some airplane glue for my soul », ou encore « I’m discounting your blame… You can’t love », ce n’est pas à la portée de tout le monde de les inventer.

Il y a fort à parier que bien des gens jugeront cette musique dépassée, plus de son époque. Pourtant, ceux qui se laisseront surprendre par les charmes de "Engine of Paradise" y trouveront nombre de raisons de sourire, de s’émouvoir, de s’émerveiller. Voire même peut-être de continuer à vivre. Malgré les insectes-robots.

 

 

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19 octobre 2019

"Beneath the Eyrie" de Pixies : les nouveaux Pixies

Beneath_the_Eyrie

Les Pixies sont un cas difficile pour n’importe qui ayant eu la chance de se prendre "Surfer Rosa", puis "Doolittle" en pleine face alors que les années 80 synthétiques allaient déboucher sur une nouvelle radicalité sonore la décade suivante. Le fait que peu de groupes dans l’histoire du Rock égalèrent jamais la folie furieuse et l’excitation incontrôlable que généraient les apparitions live de la bande à Black Francis rendit évidemment l’improbable résurrection du groupe extrêmement « dangereuse » : dieu merci, nous n’eûmes jamais à assister à une reformation des Beatles, du Velvet Underground (juste un concert parisien, qui nous fit un peu froid dans le dos…) ou des Smiths ! Le retour des Pixies eut donc tout de la malédiction, et leur décision de refaire des albums ne pouvait que conduire à une consternation générale. Deux albums franchement honnêtes, si on est soit-même prêt à oublier l’incroyable grandeur passée du groupe, n’aidèrent pas à nous rendre optimistes. Sauf que l’arrivée de Paz Lenchantin, et son enthousiasme presque naïf sur scène conféra une étonnante nouvelle fraîcheur aux vieux briscards fatigués, et leur passage au Zénith en novembre 2016 nous ramena miraculeusement pas si loin de la beauté frénétique de leurs sets des années 90 ! Quelque chose bougeait à nouveau chez les Pixies, et leur troisième album depuis leur reformation, le surprenant (oui, enfin !) "Beneath the Eyrie" confirme un véritable retour à la forme de nos vétérans.

Car à la différence de son prédécesseur, "Head Carrier", composé de bonnes chansons mais cherchant vainement à recréer les Pixies « première époque », Black Francis et compagnie semblent avoir décidé de passer à « autre chose », ce qui est logiquement le mieux qu’ils pouvaient faire, arrivés à ce stade… Ce qui est évidemment frustrant dans cet album à la fois gothique (l’album a été apparemment enregistré dans une vieille église, et ça s’entend !) et honnête, c’est que cette nouvelle direction est avare en brûlots foudroyants comme nous les aimons forcément. Il nous reste ici le très accrocheur "On Graveyard Hill", avec un beau motif de basse de Paz et quelques hurlements hystériques (enfin !) de Black Francis, et surtout le merveilleusement violent "St Nazaire", sans doute le meilleur moment de tout l’album quand on est français (encore un hommage à notre pays !) et qu’on adore avoir envie de se fracasser la tête contre les murs en écoutant les Pixies. Pour le reste, ce qui frappe dans "Beneath the Eyrie", c’est la qualité supérieure des mélodies, presque toutes excellentes, et rapidement mémorisables : "Long Rider" pourrait ainsi être un tube magnifique, si l’époque s’intéressait encore à ce genre de choses, mais on peut citer presque chaque chanson, puisque pour la première fois depuis leur reformation, un album des Pixies n’a pas de ventre mou (Bon, honnêtement, la conclusion, "Death Horizon", est vraiment légère par rapport à ce qui a précédé, mais les Pixies ont toujours eu du mal à terminer leurs albums, non ?).

Ce qui intéresse aussi ici, ce sont les tentatives, presque toutes réussies, de Black Francis de revenir à un style personnel qui évoque plus sa carrière solo (qui a dit : « en mieux » ?), et de chanter au moins quelques chansons intimes – en particulier sur la douleur de son divorce –, en recherchant d’autres structures et d’autres rythmes pour ses chansons. Certains évoquent un Nick Cave ici, d’autres un Leonard Cohen là : c’est grandement exagéré, mais ça a au moins le mérite de reconnaître que, enfin, on entend réellement sur "Beneath the Eyrie" de « nouveaux Pixies » !

La tournée du groupe qui passera par Paris ce mois-ci devrait, on l’espère, confirmer que nous avons bien affaire à une renaissance, ou au moins, à un vrai sursaut d’un groupe absolument essentiel.

 

 

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18 octobre 2019

"In the Shadow of the Moon" de Jim Mickle : le sang des porcs

In the shadow of the moon affiche

Jim Mickle est un drôle d'oiseau : scénariste, réalisateur et producteur de films de genre, il a une filmographie que certains lisent comme une tentative réussie d'innovation en termes de cinéma populaire mais pas idiot, tandis que d'autres ne voient qu'une suite de semi navets, où les ambitions initiales de l'auteur sont toujours réduites à néant par de grossières erreurs. Le fait que Netflix mise sur lui plutôt que, comme d'habitude, sur de jeunes auteurs déjà reconnus par la critique, pouvait laisser présager d'un autre de ces désastres artistiques dont la plateforme est devenue, malheureusement, spécialiste. Or, il n'en est rien : si "In the Shadow of the Moon" est tout sauf un "grand film", il apparaît comme une vraie petite réussite, conjuguant divertissement respectueux de son spectateur et réflexion tout sauf bête sur les dangers qui planent sur nos sociétés démocratiques, et sur les Etats-Unis en particulier. Pas si mal, pour une oeuvre qui se positionne clairement dans la lignée du cinéma de série B des années 70 à 80, un héritage duquel trop peu de réalisateurs actuels osent se réclamer.

"In the Shadow of the Moon" commence même superbement bien, en thriller classique, avec traque de mystérieux serial killer, conflits entre flics, pression familiale, et adopte un rythme soutenu, tendu, sans pour autant se complaire dans l'habituelle violence absurde du cinéma actuel. Comme en plus, c'est l'assez convaincant Boyd Holbrook (déjà remarqué dans "Narcos" en particulier) qui tient le rôle principal, tandis que le trop rare Michael C. Hall fait de la figuration intelligente, tandis que la mise en scène élégante, presque classique, offre une parfaite lisibilité aux scènes d'action, il n'y a rien à redire à cette ouverture convaincante.

La suite est plus surprenante, et malheureusement plus irrégulière, sans pour autant nous décevoir franchement : l'étonnant virage SF du scénario - dont il importe d'en savoir le moins possible avant de regarder le film - élève franchement les enjeux du film au dessus du polar standard qu'il aurait pu être, même si Mickle n'a clairement pas le talent nécessaire pour réellement gérer le mélange de genre de son ambitieux scénario. Au fur et à mesure que le temps défile, que l'action se complexifie dans une narration en cycles, basée sur deux flux temporels inverses, le personnage principal perd un peu de sa crédibilité, et ce d'autant que Mickle jette dans son chaudron magique un nouveau sujet, politique celui-ci : c'est sans doute trop pour un seul film, et l'apparition à mi-parcours d'une menace extrémiste risquant de déstabiliser, voire de détruire les Etats-Unis (un thème pas si différent, avons-nous trouvé, du point de départ de "A Handmaid's Tale") n'est pas assez anticipée par le scénario pour que l'on y adhère totalement.

Heureusement, la toute dernière partie du film, qui fait le pari étonnant de l'émotion, et boucle assez magistralement le désormais habituel paradoxe temporel (là encore, on n'est pas loin du thème initial du "Terminator" de Cameron), est assez réussie pour que le spectateur voit le générique de fin défiler avec un sentiment de quasi-plénitude : voilà décidément un "petit" film construit sur de bonnes idées, qu'il a su ne pas dilapider (comme c'est le cas d'une grande majorité des films Netflix...), et qui a respecté son contrat tacite de divertissement plaisant, malin et excitant.

Maintenant, on a le droit de se sentir aussi un peu frustrés, si l'on considère qu'un tel sujet, mieux écrit peut-être encore, en insistant plus sur son fond politique (... même si l'allégorie des porcs est très bien vue ici !), et mieux maîtrisé par un réalisateur de meilleur niveau, aurait même pu donner naissance à un nouveau classique de la SF. Ce sera pour la prochaine fois...?

 

 

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17 octobre 2019

"Joker" de Todd Phillips : Rock'n'Roll ! (ceci n'est pas une critique...)

Joker affiche

Je suis donc allé voir "Joker" armé de toute la mauvaise foi du monde. Batman ? Un foutu enculé de super-héros qui participe activement à l'abêtissement des masses, avec une idéologie crypto-fasciste qui va bien à tout nos petits néo-cons. Todd Phillips ? Qui ? Ouaouaouaaaaaa ! (rire douloureux). Etc. etc.

Je suis ressorti deux heures plus tard de mon multiplexe habituel, qui sent le pop-corn et les pieds, sans même parler de l'odeur des toilettes, de plus en plus exotique, avec 1) des larmes plein les yeux - 2) des étoiles dans la tête. Un peu le même genre de sensations que quand, à quinze ans, j'ai vu "Il était une fois dans l'Ouest" et "2001 l'Odyssée de l'Espace" pour la première fois. Pas pour comparer ce film avec ceux de Leone ou Kubrick, non, bien sûr. Juste pour expliquer que je venais de vivre une p... d'expérience de Cinéma, une vraie, comme cela faisait pas mal d'années que je n'en avais pas vécue. Avec tout : le transport, les rires, les larmes (donc...), la douleur, l'extase. Le motherfucking Cinema dans ce qu'il a de plus ESSENTIEL comme Art, de plus PUR comme sensation.

Ma femme, psychologue, a tenté de m'expliquer combien la représentation de la folie était JUSTE ici, bien au delà de ce que les films montraient en général. Je me suis tu, parce que, ex-gauchiste violent mais repenti, je repensais plutôt au fait que j'aurais bien incendié les p... de voitures de police, grimé en gilet jaune, pardon, en clown. Et même mis une balle dans le buffet d'un p... de milliardaire, tant que j'y étais. Et que ça, c'était exactement ce que le GRAND Cinéma pouvait faire : me faire vivre mes pires cauchemars et mes plus beaux rêves. En même temps.

Et puis, je me suis souvenu que j'étais cinéphile, et que :

1) je ne pensais pas que 2019 pouvait m'offrir un plus beau film que "Parasite"
2) je n'osais pas croire que quiconque à qui on donnerait de l'argent pour faire un film ait pu retenir les leçons du Scorsese de "Taxi Driver" et de "King of Comedy".

Et puis je ne suis souvenu que j'étais un punk rocker, alors j'ai crié : "Rock'n'Roll ! Rock'n'Roll ! Et que Gary Glitter vous sodomise tous !".

Good night, ladies !

 

 

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16 octobre 2019

King Gizzard & The Lizard Wizard à lOlympia (Paris) le lundi 14 octobre

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21h45 : les sept Australiens, rois du Rock psyché sous toutes ses formes imaginables - et dieu sait que Stu Mackenzie et sa bande ont de l'imagination ! - entrent sur la scène de l'Olympia noyée dans un bain de couleurs chatoyantes. Le public est en liesse, tout s'annonce pour le mieux pour King Gizzard & The Lizard Wizard. Ceux d’entre nous qui étaient au Bataclan en mars 2018 savent qu’il va être difficile de faire mieux... mais c'est sans compter avec le talent caméléonesque du groupe. On attaque façon heavy metal avec Venusian 2, le son est un peu faiblard et creux, mais ça va s'améliorer très vite. Stu et Joey ont échangé leurs places sur scène, mais la configuration du septuor reste à peu près semblable : la section rythmique (les deux batteurs et le bassiste) sont un peu en retrait, les claviers d’Ambrose (qui se montrera particulièrement exubérant ce soir, et sera souvent le point de convergence des regards du public) sont placés sur la gauche, et les trois guitaristes occupent le devant de la scène, tandis que dans le fond, tradition psyché oblige, on a droit à des projections de fascinantes vidéos abstraites et colorées…

Les choses sérieuses débutent vraiment avec l'épique Crumbling Castle, et son ambiance prog rock dynamitée par l'esprit garage du groupe… Et sa mélodie médiévale obsédante, et ses ruptures de ton : le pur et long plaisir de la musique à la fois complexe et festive de King Gizzard. On poursuit notre balade dans l'univers des microtons et du Rock Progressif revisité par ces fous furieux, avec plusieurs morceaux du magnifique "Polygondwanaland", et on débouche par surprise sur une version pop pur sucre de Mr. Beat : c'est bien simple, c'est tellement léger et pétillant, on dirait presque du Sparks. Quelque chose a changé chez King Gizzard, la légèreté l'a emporté sur la fascination un peu geek de l’Heroic Fantasy passée au filtre du krautrock. C’est d’ailleurs quand le groupe se lance dans un pur boogie débridé, extrait de "Fishing for Fishies", qui sera peut-être le moment le plus magique de la soirée, qu’on réalise pleinement que derrière ce projet vaguement démentiel d’appliquer leur vision à toutes sortes de musiques différentes, se cache un formidable appétit musical, une joie exubérante de jouer qui permet à King Gizzard de transcender tout ce que le groupe touche.

2019 10 14 King Gizzard Olympia (16)

Le reste du set, qui sera limité à 1h30, malheureusement sans rappel du fait de l’heure tardive, volera à des hauteurs stratosphérique, devant un parterre de l’Olympia complet et en transe : magnifique détour par "Flying Microtonal Banana", avec les chansons les plus mélodiques de l’album, mémorable intervention vocale d’Ambrose en lead – avec sa voix si particulière -, sans même parler de notre jeune ami Ferdinand (13 ans) partageant la scène avec les musiciens dans la bonne humeur générale, pendant que dans la fosse, le tumulte va croissant.

Après un dernier volet boogie et une courte parenthèse thrash metal, c’est la conclusion joyeuse et jouissive de Am I in Heaven?, salutation du groupe à ses jeunes années : cinq ans seulement se sont écoulés, mais King Gizzard semble avoir vécu cinq vies dans l’intervalle.

Ce soir, nous avons pu assister au set mémorable d’un groupe en pleine maîtrise de son Art, mais qui sait utiliser sa virtuosité technique et son imagination pour proposer cent manières nouvelles de créer du bonheur : tout le monde souriait aux anges en sortant de l’Olympia. Il est bien difficile aujourd’hui d’étiqueter la musique de King Gizzard, loin désormais du pur garage psyché, mais vous savez quoi ? C’est justement ça qui est bien ! 

 

 

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15 octobre 2019

"Les Métamorphoses - le retour à la terre tome 6" de Larcenet et Ferri : retour au retour à la terre

Les_Metamorphoses_Le_Retour_a_la_terre_tome_6

Dix ans ont passé depuis la publication du cinquième tome du "Retour à la Terre", un tome plus faible que les autres, qui montrait la nécessité pour Larcenet et Ferri de "passer à autre chose"... Larcenet s'est lancé dans l'aventure colossale de se hisser à un autre niveau de BD, avec "Blast" puis avec "le Rapport de Broederick", loin de l'humour existentiel qui lui allait si bien. Ferri s'est engagé dans l'aventure Astérix, un défi dont on dit qu'il le relève bien (je ne sais pas, je ne suis pas allé voir, et je n'irai pas...). Et puis voilà que, sans crier gare, "les Métamorphoses" sortent en libraire : l'histoire reprend plus ou moins où on l'avait laissée, le trait s'est un peu modifié (absorbant certainement le résultat des récentes expériences graphiques plus extrêmes de Larcenet), mais pas significativement. Le format reste le même, celui de "double strips" constituant des gags indépendants, mais néanmoins inscrits dans la continuité d'une histoire...

... On se sent donc immédiatement en territoire connu avec cette galerie de personnages farfelus, voire même complètement délirants, et il est difficile de ne pas sourire, voire même rire franchement à l'occasion : Larssinet se débat toujours entre boulot et vie de famille, à peu près comme tout le monde, et le monde extérieur - Paris, sa maison d'édition - se rappelle occasionnellement à son souvenir, alors qu'il a désormais "fait son nid" dans cette campagne très profonde où la folie guette. Les incertitudes de l'Artiste quant à la réception qu'aura son "Blast", et le vague sentiment d'un danger immanent tirent légèrement "les Métamorphoses" vers la noirceur qui semble vraiment envahir l'univers de Larcenet... mais Ferri compense adroitement tout cela avec son humour plus consensuel.

On sort de cette lecture satisfait, mais avec une légère frustration : peut-être aurait-il été plus intéressant, quitte à relancer cette série que tout le monde croyait défunte, de l'emmener plus franchement vers l'inconnu...

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14 octobre 2019

"Je suis africain" de Rachid Taha : la fin de la trajectoire d'un honnête homme

rachid-taha-je-suis-africain

Le 12 septembre 2018, la France perdait son meilleur "rocker" (non, on ne parle pas ici de "Jauni"...), et aussi l'un de ses plus généreux combattants en faveur d'une société ouverte, accueillante. Joyeuse aussi. Rachid Taha n'eut pas droit à des obsèques nationales qu'il aurait mérité bien plus que d'autres, et peu de gens s'arrêtèrent même un instant pour se remémorer combien sa carrière fut un enchaînement de brillantes intuitions et de combats essentiels : depuis les débuts sous influence cold wave avec Carte de Séjour et la superbe déclaration de "Douce France", jusqu'aux sidérantes aventures techno en passant par la revitalisation de la chanson française des années 40 et l'hommage fracassant d'un passionné de Presley et Lou Reed au raï et au chaabi, la trajectoire de l'algérien français (ou français algérien) Rachid Taha n'a pas d'équivalent dans notre pays. Et même au-delà de nos frontières : admiré par Mick Jones et ami de Steve Hillage, qui collaborèrent avec lui, Taha fut à une époque une star sur les ondes au Brésil : son remarquable "Diwan" toucha le coeur d'un pays où la mixité raciale et sociale définit la société.

Paru un an après sa disparition, "Je suis africain" s'avère, en plus d'être un dernier très bel album, l'opportunité de célébrer à sa juste valeur un véritable rebelle, populaire mais finalement assez mal compris. Cet homme que l'on pensait parfois ivre alors qu'il était "simplement" malade, que l'on jugeait excessif et provocateur alors qu'il était surtout en colère, l'avons-nous assez aimé ?

"Je suis africain" commence par une pure merveille, "Ansit", qui nous brûle le coeur en nous rappelant combien il est toujours bon de danser sur ces rythmes tellement "orientaux" qu'ils sont français, parce que ce n'est pas une mer qui peut réussir à séparer l'Algérie et la France. Très vite, Taha revitalise une fois de plus de son inimitable gouaille (de "titi parisien", oserait-on dire...) la chanson populaire avec "Minouche" et ses irrésistibles rimes en -che. "Je suis africain", chantée avec un joli accent afwicain, est l'une des grandes déclarations d'intention d'un album qui en contient plusieurs, et nous remémore que la gloire d'appartenir à un continent est bien supérieure à celle de se croire riche des frontières d'un pays. Le militant "Andy Waloo" - oui, militant en faveur d'une musique ouverte, où toutes les cultures se mélangeraient dans une magnifique partouze - rappelle aux jeunes de tous bords qu'ils devraient écouter et pourraient peut-être aimer aussi bien Oum Kalsoum que le Velvet Underground. Le drôle et bouleversant "Stripteaser" dévoile surtout le coeur déchiré d'un homme dont nous n'avons pas assez reconnu qu'il se mettait à nu devant nous, un peu pour gagner son pain, mais beaucoup pour nous montrer combien il nous aimait, malgré nos défauts, nos haines et nos craintes.

Et il y a aussi toutes les autres chansons, aussi belles, de cet album qui mélange avec brio, parfois avec génie, langues et musiques, qui joue avec les mots comme avec les instruments. Un album qui continue à lutter contre la France rance de la Manif pour Tous ("quand Cocteau embrassait Jean Marais") aussi bien que contre l'intégrisme musulman... En prônant "la voile et la vapeur", la disparition des différences dans un monde où il ferait enfin bon aimer, chanter et danser ENSEMBLE, "Je suis africain" conclut pertinemment et généreusement la trajectoire d'un musicien inspiré. Et de l'un des plus "honnêtes hommes" de notre époque.

 

 

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13 octobre 2019

"La soif" de Jo Nesbø : For helsen din, Harry!

La Soif

Arrivés à la onzième station du chemin de croix de Harry Hole, génial enquêteur obsessionnel, alcoolique et instable, que nous reste-t-il donc à écrire sur la créature démente créée par Jo Nesbø, et sur ses labyrinthes magistralement agencés dans lesquels il se débat ?

Après plusieurs fausses fins, et donc résurrections assez invraisemblables, il faut l'admettre, de Harry, celui-ci a donc trouvé une sorte d'improbable bonheur, à peine voilé par le fait que, Nesbø vieillissant, il regrette le rock indie de sa jeunesse et ne trouve plus aussi facilement satisfaction dans la musique actuelle. Bien sûr, ni les serial killers, qui abondent visiblement en Norvège, ni les ex-collègues et ex-adversaires professionnels de Harry, ni même la redoutable bouteille de James Bean ne laisseront longtemps notre pré-retraité tranquille, et nous voilà repartis pour un nouveau tour de montagnes russes... qui se sera avéré, avouons-le sans honte, parfaitement satisfaisant.

Comme si l'inspiration de Nesbø, à la différence de la grande majorité de ses collègues auteurs de "polars de gare" (terme datant de l'époque où les gens lisaient encore dans les trains... ou les avions...), était littéralement intarissable. Oh, on connait désormais la technique de Nesbø, cette narration manipulatrice, faite de faux semblants, de leurres qui font dérailler notre compréhension à des moments critiques, et de portraits complexes de personnages qui ne sont jamais réduits à des stéréotypes comme chez la concurrence, et ces incroyables histoires à double fond, où rien ne semble jamais résolu, où il y a toujours une autre vérité derrière celle qui vient de nous être révélée...

Mais bon sang, ça fonctionne toujours aussi bien, mieux encore peut-être qu'avant car ici, l'histoire est tellement brillante et la construction tellement efficace que Nesbø n'a même pas besoin d'avoir recours à son vieux truc - manipulateur et artificiel - de nous "retirer" finalement des pensées de Harry pour créer un effet de surprise. Même si l'on peut juger qu'il abuse toujours un peu trop de ces fausses pistes créées par des double sens dans sa narration, il faut bien reconnaître que sa maîtrise est incomparable dans le domaine désormais un peu stéréotypé du polar scandinave. Et que "la Soif" vient se placer parmi les tous meilleurs livres de la saga Harry Hole.

A ta santé, Harry, à ta santé, Jo !

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12 octobre 2019

"Mindhunter - Saison 2" de Joe Penhall : tueurs en série et série de tueurs...

Mindhunter S2 poster

Puisque nous vivons dans une époque d'oubli immédiat, où chaque nouvelle série excite les réseaux sociaux et condamne à l'oubli celle qui l'a précédée, les deux ans qui se sont écoulés entre la première saison de "Mindhunter" (qui avait fait beaucoup parler d'elle, en particulier du fait de la collaboration brillante de David Fincher...), et la seconde semblent avoir été fatales. Il faut bien reconnaître que, malgré une réalisation fidèle au cahier des charges développé dans la première saison, et qui atteint même ça et là le sublime dans les premiers épisodes mis en scène par Fincher lui-même, les scénaristes ont fait cette fois des choix surprenants, voire difficiles.

Évacué ou presque le sujet principal de la première saison, cette contamination du Mal causée par la fréquentation "professionnelle" des esprits malades - un sujet il est vrai maintes fois déjà évoqué au cinéma -, l'histoire se concentre cette fois sur une enquête "100% réelle", et a priori fidèlement retracée, celle sur la multiplication d'assassinats de jeunes garçons noirs à Atlanta. La confrontation entre les "modèles" développés par l'Agent Ford et son équipe - qui conduisirent au profiling moderne des tueurs en série - et la réalité du terrain s'avère particulièrement problématique, dans un contexte hautement volatile où les tensions raciales et les jeux politiques empêchent finalement tout travail rationnel de la police et du FBI. C'est là un thème ambitieux, traité avec ce souci anti-spectaculaire qui est tout à l'honneur de "Mindhunter", mais la dure réalité d'une enquête à la conclusion ambigüe rend la saison peu "glamour", voire même peu divertissante, et a conduit pas mal de téléspectateurs à se sentir frustrés, voire à décrocher avant la fin... Ce qui est dommage, le final de l'enquête dans le dernier épisode, assez splendide, s'apparentant presque à celui de notre très cher "Memories of Murder" : il est intéressant de voir que ce que l'on admire dans les grands films peut décevoir en format Série TV, sans doute parce que l'on attend inconsciemment une surenchère spectaculaire de surprises et de twists...

Mais là où cette seconde saison pèche vraiment, c'est dans les récits parallèles, typiques du genre, sur la vie privée des trois membres de la cellule du FBI, qui s'avèrent très faibles : le calvaire enduré par l'agent Tench (Holt McCallany, excellent !), confronté au "Mal" et à ses conséquences dans sa propre chair, ne débouche que sur des tensions entre vie de famille et contraintes professionnelles logiques mais assez convenues, tandis que le personnage du Dr. Carr ne joue plus aucun rôle dans cette saison, et est réduit à de désormais banales problématiques de "sortie du placard" et de vie amoureuse, irritant donc les grands fans d'Anna Torv que nous sommes. Quant à la vie "intime" de Ford, clairement réduite au strict minimum, le jeu perpétuellement engourdi de Jonathan Groff peine à générer la moindre empathie en nous.

Finalement, malgré le fin plaisir "mental" que génère toujours cette série posée, intelligente et ambitieuse, il faut bien reconnaître que, en l'absence de nouveaux ressorts narratifs, "Mindhunter" tourne un peu en rond.

 

 

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11 octobre 2019

"The I-Land" de Anthony Salter et Neil LaBute : les grands fonds

The Iland affiche

Pourquoi perdre son temps à chroniquer ici un tel désastre ? Parce qu'on a perdu son temps - cinq précieuses heures - à le regarder ? Parce qu'on se sent le devoir d'avertir les téléspectateurs qui pourraient eux aussi se laisser tenter par cette revisite de "Lost" (des gens qui ne se connaissent pas se retrouvent prisonniers sur une mystérieuse île) ? Parce qu'on a trop l'habitude de défendre ici les "produits" Netflix pour ne pas également dénoncer les dérives d'un système aux effets pervers indéniables ? Certainement pour toutes ces raisons, et aussi parce qu'on aime trop les récits SF sur les réalités virtuelles pour ne pas maudire une trivialisation de leur usage qui ferait se retourner dans sa tombe ce pauvre Philip K. Dick...

Il faut aussi déplorer la tendance au remplissage - il faut bien nourrir la "bête" (la plateforme...) - qui transforme ce qui aurait dû être, et aurait été, à une autre époque, un film de série B sympathique en une mini-série interminable. Car si l'idée de base du scénario, malgré son invraisemblance "économique", justifiée à la toute fin (on appréciera) par la montée des eaux causée par le réchauffement climatique, en vaut bien une autre, il aurait fallu pour faire "vivre" ce Koh-Lanta futuriste, qui laboure obstinément l'éternel même champ puritain de la culpabilité et de la rédemption et fait de la famille la source inévitable de tous les malheurs et de tous les traumas, bien plus de talent que n'en a Neil laBute : remarqué à ses débuts pour son "In the Company of Men", Neil a eu en effet depuis une carrière tellement consacrée à la série Z involontaire et au DTV que lui confier un tel projet relevait de la part de Netflix soit de l'inconscience, soit plus certainement d'un jmenfoutisme absolu.

Affreusement mal écrit, et oscillant entre ridicule constant et gâchis systématique des quelques bonnes idées du scénario, "The I-Land" souffre en permanence d'une interprétation à la dérive, qui confirme la négligence générale et l'amateurisme du projet. Et le condamne à être un fiasco intégral, malheureusement représentatif de l'évolution récente de la Série TV, en passe de redevenir le sous-produit culturel abêtissant qu'elle fut durant des décennies avant l'explosion qualitative des années 90.

Tout cela n'est pas une bonne nouvelle.

 

 

Posté par Excessif à 07:09 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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