Le journal de Pok

25 avril 2019

"Ô Joséphine" de Jason : Je suis ton homme (I'm Your Man !)

O Joséphine

John Ame Sæterøy (dit Jason, ce qui est quand même plus facile à prononcer et à retenir !) est un drôle de lascar : d'abord, il est norvégien, alors que les auteurs scandinaves ne pullulent pas a priori dans la BD… Ensuite il a un sens de l'humour on va dire particulier, qui nécessite certainement une certaine accoutumance de la part des lecteurs français, pas forcément habitués à ce registre mi-absurde, mi-naïf. "Ô Joséphine!", sa dernière publication aux éditions Atrabile, sera probablement aussi clivante que les précédentes, mais confirme l'excellence de sa démarche, au point qu'on a vraiment envie que le public français se réveille et place cet auteur "indépendant" au niveau de reconnaissance qu'il mérite. Alors, comme l'un des quatre récits qui composent le recueil "Ô Joséphine" parle de notre Napoléon national, ce serait bien qu'on lui renvoie un peu l'ascenseur, cette fois, à Jason, non ?

Bon, le seul (petit) défaut qu'on peut trouver à ce bouquin par ailleurs décoiffant, c'est son premier récit, qui, en nous contant de manière détachée et vaguement pince-sans-rire les pérégrinations de notre auteur sur les routes irlandaises, évoque un peu trop les carnets de notre Trondheim national, avec moins d'humour évident et un trait plus épuré qui ne s'attarde pas sur les beautés du paysage : voilà un auto-portrait dont on ne sait pas trop quoi penser, et qui, de toute manière, pâlit devant l'excellence, voire le sublime des trois histoires suivantes.

Nous avons d'abord droit à une biographie à la fois fidèle (sur le fond, et sur pas mal de détails) et complètement fantaisiste de notre très cher Leonard Cohen : les fans du maître canadien ne doivent absolument pas passer à côté de ce véritable cadeau que Jason nous fait ici, cette mini-célébration juste un peu décalée d'une vie exceptionnelle. Et si Lenny drague BB au lieu de JJ (Janis Joplin) au Chelsea Hotel, qu'est-ce que ça change finalement, hein ?

L'histoire suivante, thriller anti-spectaculaire mais parfaitement bouleversant, pourrait être décrite comme "Raymond Carver rencontre Richard Brautigan sur une planche à dessin" : c'est dire le niveau littéraire où je place personnellement Jason. C'est tout simplement vertigineux, le regard blanc et vide des personnages accentuant le sentiment de gouffre existentiel qui se dégage de cette construction toute en faux semblant.

Et nous voilà donc arrivés à la fin du volume, avec un récit qui semble conjuguer les tours de force des deux récits précédents, puisque notre cher Bonaparte tombe amoureux de Joséphine… Baker, et est réduit à aller se planquer au sommet d'une montagne pour porter son beau tricorne sans passer pour un fou. La scène antépénultième de l'adieu à Joséphine, avec ses non-dits tourneboulants est d'ailleurs une merveille...

Bon, je ne sais pas si nous serons nombreux à aimer ce livre, je l'espère. Mais au moins, comme on le dit à propos de ceux qui écoutèrent et aimèrent le Velvet Underground en 1969, chacun d'entre nous, après avoir refermé "Ô Joséphine" aura envie de devenir auteur de BD, voire même écrivain. Oui, c'est à ce niveau-là que ça se situe !

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24 avril 2019

"The Highwaymen" de John Lee Hancock : contre-champ

The Highwaymen affiche

Inutile de tergiverser : "The Highwaymen" n'a rien d'un grand film, et tout d'un divertissement standard, parfait pour une soirée détente. Il bénéficie d'un budget confortable pour nous présenter une reconstitution crédible de l'Amérique profonde dévastée par la Grande Dépression, et de tout le professionnalisme US habituel. Les acteurs, rien moins que Kevin - danse avec les loups - Costner et Woody - True Detective - Harrelson, font ce qu'on attend d'eux sans trop se fatiguer : c'est-à-dire que Costner ne fait, comme toujours, pas grand-chose à part être là, tandis que Harrelson fait le malin, et le fait très bien. Le réalisateur, l'anonyme John Lee Hancock a cédé son siège au directeur photo (des paysages superbes...) et au décorateur, ce qui fait que la mise en scène pointe aux abonnés absents. On s'intéresse vaguement à l'histoire, visiblement assez proche des faits réels, comme le traditionnel défilé de photos d'époque nous le confirme pendant le générique final, sans non plus être vraiment passionnés…

… sauf que l'histoire de "The Highwaymen", ce n'est pas exactement n'importe quoi : c'est celle de la traque de Bonnie & Clyde par deux US Marshalls tirés de leur retraite forcée par des politiciens à court d'idées devant l'insurrection qui couve dans le sillage du couple de forcenés insaisissable. Soit l'autre face, le point de vue opposé de celui du génial "Bonnie & Clyde", qui suivait à la trace les amants magnifiques et leur bande de déclassés, et collait au mythe sans craindre de le désamorcer en pointant l'irresponsabilité et les tares de tout ce joli petit monde… Et là, en le regardant comme le contre-champ du chef d'œuvre d'Arthur Penn, cinquante ans plus tard, eh bien, le visionnage de "The Highwaymen" devient sacrément passionnant. D'abord parce qu'il est un parfait signe des temps, puisqu'il retire aux victimes de la crise la fierté de leur rébellion, et condamne leurs égéries à un statut pitoyable de terroristes dégénérés : en 2019, le cinéma est du côté de la police, pas des rebelles, et le rêve des sixties est bel et bien enterré.

Et du coup, le film part avec un sacré handicap d'antipathie, qu'il va paradoxalement réduire peu à peu, jusqu'à nous amener à une conclusion étonnante - qu'on n'aura pas forcément venue venir -, lors de la fameuse scène de mitraillage final, dont l'abjection et l'amertume rejoint celle du film du Penn. Si Bonnie Parker et Clyde Barrow, qu'on choisit - non sans intelligence - de ne jamais nous montrer jusqu'à la fin, sont clairement médiocres, incapables de rivaliser avec le couple iconique Faye Dunaway / Warren Beatty, au moins le film prend acte de ce que leurs exécuteurs ne sont guère mieux qu'eux, le même genre de tueurs - rescapés antédiluviens quant à eux de la brutalité de l'ère des pionniers -, seulement du bon côté de la Loi.

Au final, pour ne pas être un grand film - il souffre par exemple de vouloir être également un commentaire sur la "modernité", en critiquant la radio à bord de la voiture qui empêche le conducteur de penser, en pointant l'apparition du culte populaire de la célébrité, ou encore la vénalité de la presse à scandale, ce qui ajoute un recul critique mal venu par rapport à une histoire qui devrait au contraire être vue dans son seul (riche) contexte historique -, "The Highwaymen" est un film honorable, qui, contrairement à ce que l'on aurait pu craindre au départ, ne baisse pas les yeux devant une société qui ressemblait déjà diablement à la nôtre.

 

 

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23 avril 2019

"After Life" de Ricky Gervais : après l'amour...

after_life poster

On peut imaginer que Ricky Gervais est arrivé à un âge où il a moins envie de nous faire rire en représentant l'absurdité du monde, et - même avec tendresse - l'insondable profondeur de la bêtise - ou de la vanité - humaine... Un âge où il se pose des questions quand à ce qu'il peut, lui, faire pour son prochain... à part le faire mourir de rire ou de gêne, ou bien les deux.

Dans "After Life", Ricky Gervais s'imagine donc en veuf dévasté par la tristesse, libéré de toutes les craintes qui nous empêchent en général d'exprimer ce que nous pensons des autres (puisque le chagrin absolu qu'il ressent l'amène à s'imaginer qu'il peut toujours faire, à tout moment, sans difficulté, le choix du suicide...) : c'est ce qu'il appelle un super pouvoir. Et qui, bien entendu, est une super malédiction, la méchanceté, pour provoquer une jouissance immédiate, le renvoyant irrémédiablement vers le désespoir.

"After Life" commence donc sous la forme d'une vengeance jouissive contre tous les fâcheux et les imbéciles, fonctionnant selon le mécanisme bien connu du défoulement via une tierce personne. Comme Tony, le héros de "After Life", nous avions depuis toujours envie de dire ses quatre vérités à ce facteur fainéant, à cette collègue de travail frustrée et illuminée, à ce copain qui se complaît dans la bouffe, à ce junkie qui vole et triche pour pouvoir payer sa dose, à ce gamin roux et obèse qui martyrise les autres à l'école... Mais, bien sûr, Tony va vite découvrir que chacun a ses raisons d'être ce qu'il est, et que derrière chaque comportement abusif, révoltant, insupportable, il y a un drame que l'on ignore...

A partir de là, mais non sans en être passé d'abord par l'irrémédiable (une sorte de crime par procuration, qui soi dit en passant, prouve que Gervais n'a pas froid aux yeux...), il va bien falloir recommencer à regarder et écouter les autres, puis peu à peu à les comprendre, et peut être à les aimer... à nouveau. Un peu. Le travail de deuil, le retour à la vie, l'acceptation de tout ce qui est horrible dans l'existence, mais aussi cette évidence pas si trivial que l'on peut toujours sourire à quelqu'un : la conclusion de "After Life" est tellement "feel good" qu'elle ne peut que décevoir nos attentes "sadomasochistes", qu'avaient pu faire naître ses premiers épisodes nihilistes (… sans même parler de ces sublimes moments embarrassants au bureau, qui renvoient aux meilleures idées de "The Office"...). Il faut pourtant un certain courage pour reconnaître ainsi que la bienveillance est une valeur beaucoup plus dévaluée que le cynisme. Ou pire, pour admettre, en regardant le téléspectateur dans les yeux, que l'on fait avant tout ce métier d'amuseur public pour être aimé.

"After Life" se clôt après 6 épisodes tout-à-fait réjouissants par une singulière hymne à l'amour, qui ne nous embarrassera que si nous le voulons bien. Soyons honnêtes, même si nous nous sommes amusés un temps de ce jeu de massacre mené de main de maître par Ricky Gervais, n'avons-nous pas plus encore envie de vivre pour toujours dans cette petite ville anglaise idéale, toujours inondée de soleil, à deux pas de la mer, où l'on fait tous les jours la même chose, où le travail est un simple divertissement entre deux promenades avec son chien ? Certes une ville où vos voisins rivalisent de bizarrerie pour apparaître dans la gazette locale (déguiser son bébé en Adolf Hitler, reconnaître le visage de Kenneth Branagh dans une tache d'humidité, faire du riz au lait avec son propre lait maternel, ce genre de choses...). Mais aussi un monde dans lequel votre père dévasté par Alzheimer se souviendra toujours de vous comme ce petit enfant qui crayonnait sur le papier peint...

… Après la Vie, pour une sorte d'éternité suspendue...

PS : chacun des 6 épisodes se clôt par une chanson magnifique (Nick Cave, Elton John, xxx) qui illustre parfaitement le trajet émotionnel de Tony, et nous serre le cœur, nous met les larmes aux yeux. Comment ne pas remercier Ricky Gervais pour ce beau cadeau musical ?

 

 

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22 avril 2019

"L'Appel du Néant" de Maxime Chattam : l'appel de la nullité

L_Appel_du_neantMaxime Chattam est un honnête homme, même s'il est un piètre écrivain. En tant que tel (en tant qu'honnête homme…), il est clairement tourmenté par les mêmes doutes que la plupart d'entre nous, quant à l'avenir de la démocratie soumise à la pression du terrorisme islamiste d'un côté et à la montée du populisme de l'autre. Et il a donc fait de ses interrogations un livre - après tout c'est son métier… -, ce qui lui permet de mettre dans la bouche de ses personnages - une gendarme qui est également profiler, déjà vue dans au moins l'un de ses précédents ouvrages, et un agent de la DGSI - ses opinions et ses interrogations, toutes très respectables... même si les dialogues qui en résultent sont d'une totale artificialité.

Bon il lui a quand même fallu construire autour de ce thème une intrigue de thriller, et c'est bien là que le bât blesse : on a d'abord droit durant la première moitié du livre à une "banale" histoire de serial killer, réglée de manière opportune pour sauver notre gendarmette (Chattam nous explique en postface qu'il a n'a pas voulu ajouter à la noirceur de son sujet trop de drames pour ses personnages... fair enough !), puis à une seconde moitié - sur les tentatives d'attentat islamistes, donc - qui se raccorde mal à la première et semble emprunter son personnage principal, le "terroriste zéro" au fameux "Je suis Pilgrim" de Terry Hayes. Le final à tiroirs peine malheureusement à convaincre, tandis que les dernières pages reviennent sur la fatigante obsession de Chattam sur le "Mal"... Le tout est donc un gloubi boulga indigeste, inévitablement empiré par les scories stylistiques de l'auteur, qui sombre régulièrement - et comme d'habitude - dans le ridicule avec des envolées aussi maladroites qu'emphatiques.

Bref, sur un sujet passionnant, "l'Appel du Néant*" s'avère l'un des plus mauvais livres de Chattam, qui en compte quand même déjà pas mal dans sa bibliographie…

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21 avril 2019

Séance de rattrapage : "Mektoub, My Love - Canto Uno" de Abdellatif Kechiche

Mektoub my love afficheJ'ai longtemps reculé le moment de voir "le dernier Kechiche", j'y suis même rentré à reculons : la polémique sur la complaisance dans le filmage des corps féminins, et puis aussi mon scepticisme quant à la pertinence de filmer en 2018 une population arabe vingt ans plutôt, bien intégrée avant que le retour du religieux fasse les ravages que l'on sait dans la société française... tout cela me refroidissait. Bien entendu, j'avais tort, et "Mektoub, My Love Canto Uno" - avec son beau titre polyglotte et son projet radical - pourrait bien être le meilleur film de Kechiche. Et celui qui correspond le plus parfaitement à mes goûts à moi en termes de cinéma...

On est donc à Sète dans les années 90, c'est l'été et les corps se dénudent tandis que les esprits s'échauffent. Amin, alter ego de l'auteur, observe tout ça avec le recul bienveillant de celui qui est déjà "ailleurs", à Paris et dans un monde "artistique" qui l'empêche désormais de jouir de tout celà "au premier degré". Son regard si particulier, son élégante beauté et son écoute vis à vis de ceux qui sont sa famille et qui furent ses amis (car le sont-ils encore ?) crée peu à peu une puissante nostalgie d'une époque révolue. Une époque où nous étions jeunes (quel que soit notre âge) et où le monde était lumière et fête. Pas un monde idéal, non, puisque mensonges, hypocrisie et chagrins ne manquaient pas - comme le rappelle constamment à Amin et au spectateur la douleur sourde d'une ancienne passion pour Ophélie qu'il voit irrémédiablement attachée au trouble Tony... Mais un monde où tout est encore possible, où l'on vit ensemble, où l'on se frotte, l'on se mélange sans crainte ni tabous. Un monde qui n'a peut-être jamais existé, hors de ce seul été de rires, de larmes et de peaux nues et bronzées, que Kechiche n'oubliera sans doute jamais.

Kechiche construit merveilleusement son film en une suite de longs "blocs" que l'on qualifiera par paresse de "naturalistes", qu'il assemble sans ménagement pour nos nerfs et pour une quelque logique narrative ou psychologique, chaque bloc étant une sorte d'expérience immersive totale procurant à la fois des sensations et un point de vue différents sur ce microcosme traversé par Amin : ici on célèbre la beauté à la Renoir d'un visage et d'un corps féminin, là on filme la naissance d'agneaux, et puis on danse et on se baigne, on mange et on boit, tous ensemble et tous complètement solitaires. La baise est évacuée dès la première scène, superbe mais qui aurait dû être plus crue - Kechiche a de la réticence à filmer le corps masculin et cela crée un déséquilibre gênant -, et l'amour est relégué hors champ comme Anastasia, jeune russe - prostituée ? - introuvable dans son hôtel. Des soldats meurent en riant dans la seule - mais saisissante - référence cinéphilique de "Mektoub, My Love".

On se dit qu'on est ici dans le meilleur cinéma de Pialat sans que les conflits et les tourments y soient exprimés, et dans celui de Rohmer une fois admis que le langage a été définitivement perdu. C'est dire combien tout cela est beau, brillant même, juste toujours. On aimerait que le film, beaucoup trop court avec ses 3 heures, ne s'arrête jamais. On sait toutefois qu'il faut bien que l'été finisse, car les étés finissent toujours. On redoute l'arrivée de l'automne. Cela sera peut-être l'objet d'un second "chant"...

 

 

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20 avril 2019

"Le Meurtre du Commandeur - Une Idée Apparaît" de Haruki Murakami : une clochette dans la nuit

Le_Meurtre_du_Commandeur_Livre_1_Une_idee_apparait

"La responsabilité commence avec le pouvoir de l'imagination."

"Kafka sur le rivage" est sans doute le livre le plus fameux de Murakami, alors que tout habitué de l'oeuvre du maître conviendra que c'est l'un des moins réussis. Roman d'initiation des plus classiques, ressassant des banalités freudiennes usées et recyclant sans rien en faire le vieux complexe d'Oedipe, il échoue à nous transporter là où les grandes réussites du maître ("1q84" bien sûr, mais aussi par exemple "Chroniques de l'oiseau à ressort") le font, vers un fantastique enchanteur qui nous touche du manière incroyablement initime.

Oh, ce pavé de plus de 600 pages ne manque pas de passages formidables, comme la surnaturelle introduction de l'incident avec la classe au cours de la seconde guerre mondiale, ou, bien sûr, la sublime et sensuelle passion entre Kafka et Mlle Saeki, à 15 ans comme à 60. De même, tout ce qui tourne autour de Nakata, fascinante coquille vide qui parle aux chats, nous offre de savoureux moments drôlatiques. Il contient en outre nombre de réflexions passionnantes de Murakami "sur la vie", qui ont certainement contribué à sa réputation de "profondeur", et en font un excellent "livre de chevet", dont on aura envie de relire régulièrement des passages...

On regrettera donc d'autant plus le choix curieux de Murakami de nourrir ce long récit un peu plus superficiel et mécanique qu'à son habitude d'idées saugrenues, comme la matérialisation de Johnny Walker ou du Colonel Sanders, voire même d'une scène de violence particulièrement atroce pour qui aime les chats, scène excessive qui tranche avec la subtilité coutumière de son oeuvre...

"On se lasse très vite de ce qui n'est pas ennuyeux, alors que les choses dont on ne se lasse pas sont généralement ennuyeuses..."

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19 avril 2019

"La Sémantique c'est élastique" de James : méfiez-vous des mots !

La sémantique couverture

« Avec les mots, on ne se méfie jamais suffisamment. » disait Céline, qui en connaissait un rayon sur le sujet. On parle beaucoup de nos jours du pouvoir des images, c’est leur faire beaucoup de crédit en fait : qui maîtrise les mots reste toujours aujourd’hui détenteur ou détentrice du pouvoir. Qui les utilise mal, qui les comprend de travers, qui ne sait pas s’en servir se retrouvera toujours au XXIème siècle au ban de là où se passent vraiment les choses qui comptent, et c’est sans doute la plus grande escroquerie de notre temps que de faire croire aux plus jeunes ou plus défavorisés qu’ils peuvent faire l’impasse sur le langage…

Comprendre le sens originel des mots, identifier leur origine, et à travers cette découverte – souvent amusante – de l’Histoire de notre langue, retrouver aussi le goût du jeu… tel est le défi – ambitieux – que tentait de relever, à petite dose à chaque fois, James dans l’une des rubriques les plus emblématiques de la Revue Dessinée. Une rubrique fondamentalement éducative, même si c’est un peu ringard aujourd’hui de dire que la BD peut avoir un rôle éducatif (vieille antienne des années 60, non ?) : pourtant, décrypter les distorsions, les trahisons, les manipulations dont ont été victimes les mots permet de comprendre mieux les mécanismes sociaux, voire souvent politiques, qui en furent la cause, et qui trahissent souvent une volonté de transformer sinon la réalité, mais tout du moins la manière dont nous l’exprimons, donc finalement la percevons.

On peut donc dire que James fait dans "la Sémantique c’est élastique" un travail d’éducateur, un travail important sans doute. Qu’il ait choisi de le faire avec humour et légèreté est une riche idée, même si l’humour n’est finalement pas ce qu’il y a de meilleur dans le livre : un peu triviaux, pas très fins, ou pire, pas très drôles, les mini-gags que James introduit ici, en guise de respiration au milieu de démonstrations que d’aucun trouveraient peut-être trop savantes (mais pas nous !), tombent finalement souvent à plat, et détournent trop notre attention de manière futile. De même, le dessin, malin mais quand même tout juste utilitaire, ne sera pas l’une des raisons pour lesquelles on aimera ce livre…

En refermant "La Sémantique c’est élastique", on se sentira stimulé, un peu plus cultivé (par rapport à certaines choses importantes et à bien d’autres un peu dérisoires)… Reconnaissant aussi envers James pour ce travail - original - auquel il s’est livré. Mais il n’empêche qu’on rêverait que ce soit ce bon vieil Achille Talon notre professeur de sémantique, ou bien même que ce cher Gotlib ait pu mettre - à sa grande époque – son grain de folie unique au service d’un sujet aussi riche !

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18 avril 2019

"The Man in the High Castle - Saison 3" de Frank Sponitz : jeux politiques et SF hardcore

the-man-in-the-high-castle-season-3

Dans la droite ligne de la seconde saison, nous retrouvons donc les protagonistes de la série affrontant les conséquences dramatiques de leurs actions : Frank Frink est traqué dans la Zone Neutre par les services secrets nippons bien déterminés à lui faire payer l'attentat meurtrier de San Francisco, Joe Blake est entraîné à la suite de son père dans les geôles nazies d’où il sortira transformé, Juliana Crane assume enfin son destin tel qu'il est écrit dans les films que le Maître du Haut Château lui a révélés, l'Obergruppenführer John Smith continue son ascension politique, ce qui l'oblige à gérer et le chagrin familial suite à la disparition de son fils et les crimes commis pour le protéger, tandis que Tagomi est rongé par les doutes que sa faculté à "voyager" a fait naître en lui, alors même qu'il affronte politiquement les Nazis dans une situation économiquement et militairement difficile pour le Japon. Soit de quoi richement alimenter dix nouveaux épisodes qui explorent plus profondément de nouveaux aspects de l'uchronie imaginée par Dick : des chasseurs de juifs aux trafiquants de memorabilia américaine, des tueurs du Reich au cerveau préalablement lavé à ses propagandistes qui réécrivent en permanence le passé, il y a amplement de quoi se régaler, pour peu qu'on aime jongler avec les concepts historiques et les faire fonctionner dans un contexte imaginaire.

Mais c’est lorsque les Nazis entreprennent la destruction spectaculaire des symboles du passé des Etats-Unis (statue de Lincoln, cloche de la Philadelphie, figures du Mont Rushmore, et puis, couronnement de la saison, la statue de la Liberté elle-même), la série atteint un beau paroxysme qu'on ne l'aurait jamais cru capable de générer à ses piètres débuts. Et justifie enfin pleinement son existence… L'aspect purement S.F. monte lui aussi en puissance, les scénaristes se concentrant sur le thème des mondes parallèles et de la possibilité de passer de l'un à l'autre (ce qui est, rappelons-le quand même, complètement étranger à l’univers de Dick, qui construisit la plupart de ses fictions sur l'incertitude de la réalité et les vertiges existentiels conséquents…), ce qui nous donne une conclusion certes un peu plus puérilement spectaculaire (le tunnel dans la mine, le départ de Juliana…), mais fort excitante.

La conjugaison et l'alternance de ces deux axes principaux – la « réflexion » politique avec l’uchronie qui confronte ce que nous savons – ou croyons savoir – de l’essence des Etats-Unis à deux systèmes totalitaires différents, et le pur divertissement basé sur un sujet « SF hardcore » classique - contribuent clairement à la singularité de ce "Maître du Haut Château", qui se révèle donc à la longue plus ambitieuse, et plus réussie, que prévu.

 

 

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17 avril 2019

"Les Fleurs de Grand Frère" de Gaëlle Geniller : les bienfaits de la bienveillance...

les-fleurs-de-grand-frere

Nous n’avons pas forcément l’habitude de lire des livres « pour la jeunesse », mais la première bande dessinée de Gaëlle Geniller, autrice débutante, a suffisamment de singularité pour intriguer tout passionné de bande dessinée, surtout s’il est aussi parent de jeunes enfants questionnés par les trop habituels soucis de « différences » et d’individualité, en particulier à l’école.

"Les Fleurs de Grand Frère", récit lumineux qui part du postulat fantastique de l’apparition de fleurs sur la tête d’un enfant pour tenter de nous rassurer – tous, pas seulement les plus jeunes d’entre nous - quant à la nécessité de l’acceptation de soi, est avant tout un traité de bienveillance… soit l’une des choses qui manque clairement à notre société de plus en plus dure. Ce qui frappe immédiatement quant on ouvre le livre, c’est la profonde beauté du dessin et l’élégance des couleurs, conjuguant une parfaite fluidité de la narration et une véritable poésie : quelque chose qui vient en effet plus du meilleur des livres pour enfants, et que la BD délaisse la plupart du temps pour aller chercher des effets spectaculaires plus faciles dans un graphisme agressif… En allant chercher, on l’imagine, dans ses propres souvenirs d’une enfance au milieu de la Nature, Geniller retrouve une belle simplicité de situations profondément humaines.

Mais la plus grande intelligence des "Fleurs de Grand Frère", c’est d’avoir mis au cœur de son récit le paradoxe d’une inversion inhabituelle des rôles, un changement de perspective qui éclaire également le chemin du lecteur : Geniller imagine en effet que l’accompagnement de « l’enfant aux fleurs » est assuré avant tout par son plus petit frère, qui est ici le narrateur. Et c'est l’amour inconditionnel et la confiance de ce petit frère qui permettront à la famille tout entière de triompher de cette « épreuve », et d'en tirer au contraire une plus grande ouverture au monde...

Si l’on peut trouver une limite aux "Fleurs de Grand Frère", c’est l’évacuation totale du moindre conflit avec le monde extérieur : les inévitables moqueries et persécutions à l’école, par exemple, si elles sont anticipées par l’enfant, ne sont pas montrées. On peut supposer qu’elles existent, et qu’il faudra du temps pour que la différence de l’enfant soit acceptée – le récit s’écoule d’ailleurs au fil de plusieurs mois, avec le passage des saisons qui joue évidemment un rôle dans la « floraison » de la tête de grand frère -, mais nous n’y serons pas directement confrontés. Par ce choix inhabituel, puisque du coup on échappe aux épisodes marquant traditionnellement le « récit d’apprentissage », Geniller élève son livre vers une pure réflexion intérieure, personnelle, sur « ce que l’on est »… mais court le risque qu’il apparaisse trop gentil, voire lénifiant. Le juger ainsi serait néanmoins ignorer que le concept de « bienveillance » est fondamentalement au cœur du projet de Gaëlle Geniller, et lui confère sa totale originalité.

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16 avril 2019

"Mirage" d'Oriol Paulo : Rubik's Cube

Mirage afficheS’il est une chose appréciable dans la politique de Netflix, c’est que le géant du streaming recrute de plus en plus ses jeunes réalisateurs au-delà du cercle restreint des pays anglo-saxons qui trustent les salles de cinéma dans le monde entier. Même si le choix de Netflix est de financer systématiquement le cinéma de « genre », et si les résultats sont à date des plus irréguliers, c’est un vrai plaisir que de pouvoir voir très vite de nouveaux films venant d’un peu partout. Ainsi en va-t-il de "Durante la Tormenta" (soit Pendant la tempête, ce qui est un titre beaucoup plus représentatif du film que l’anodin "Mirage" choisi pour la France), dernière réalisation du jeune scénariste – et de plus en plus souvent réalisateur – catalan Oriol Paulo, déjà repéré pour ses thrillers complexes et bien construits ("les Yeux de Julia", "l’Accusé").

"Mirage", film de scénariste, donc, est avant tout entièrement dédié au plaisir d’entraîner son spectateur dans une intrigue multiple et retorse, qui superpose un thriller traditionnel – la disparition d’une femme dans la maison d’en face, aux échos hitchcockiens indéniables – et jeux de l’esprit sur la trame – classique mais toujours excitante – des boucles temporelles. Il est sans doute malheureux que Paulo ait préféré essayer de justifier lesdites boucles à travers un phénomène météorologique improbable, ce qui place d’emblée le spectateur devant la décision difficile de le suivre ou pas sur des bases aussi fragiles (évoquant un peu, pour ceux qui s’en souviennent, un "Fréquence Interdite" datant de 2000) : il faut ensuite un peu de temps pour se passionner à nouveau pour le film, qui devient heureusement beaucoup plus surprenant qu’on ne l’imaginait au début.

Car finalement, l’angoisse et la frustration éprouvées par l’héroïne du film propulsée dans une nouvelle réalité (un thème déjà épuisé par les écrivains de SF classique depuis les années 50, on se souvient par exemple de ce que le génial Richard Matheson savait faire de ce genre de vertige existentiel) se révèle l’aspect le plus faible de "Mirage", et ce d’autant qu’Adriana Ugarte paraît le plus souvent en roue libre, ou tout au moins mal dirigée par un Paulo qui a dû consacrer plus de temps à peaufiner son script qu’à ses acteurs… Heureusement, l’intelligence de la double énigme que déroule patiemment le film, alimentée par un flux régulier de surprises malignes – et évitant le truc du « twist » désormais trop rebattu – nous absorbe de plus en plus : il est en particulier assez délicieux d’arriver à comprendre comment et pourquoi les deux temporalités ont divergé, sans même parler de la très belle conclusion romantique, qui offre aux protagonistes une alternative leur permettant résoudre tous les dilemmes et toutes les frustrations de leurs vies. C’est un happy end arraché il est vrai au prix de quelques (petites) invraisemblances, mais c’est une fin maline et généreuse, qui referme positivement un film qui s’apparenterait sinon à une simple accumulation de jeux de l’esprit, pour ne pas dire à une partie de Rubik’s Cube.

On ne peut que déplorer la mise en scène très anonyme de Paulo, qui reprend sans imagination les stéréotypes du cinéma populaire US, même si les références à un univers pavillonnaire américain typique de la SF et du fantastique des eighties (le "Poltergeist" de Tobe Hooper vient aussi à l’esprit…) sont clairement volontaires. On se réjouira cependant de la présence magnétique de Chino Darín, fils du grand Ricardo, qui n’a peut-être pas le talent de son père, mais dégage une belle présence. Une raison de plus de passer deux heures à se perdre dans ce labyrinthe délectable.

 

 

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