Le journal de Pok

03 mars 2021

"When the Day Leaves" de Valley Maker : la maturité intranquille...

When the Day Leaves

Valley Maker, c’est qui, c’est quoi ? Eh bien, en deux mots, c’est Austin Crane, musicien apparu voilà 5 ans à Seattle, qui joue non pas une version actualisée du grunge qui a rendu la ville célèbre, mais plutôt ce qu’on peut qualifier paresseusement d’Americana… Grosso modo du côté d’un Kurt Vile, en plus rustique quand même. Et "When the Day Leaves" est déjà son quatrième album, qui marque son déménagement – son retour au pays, en fait – en en Caroline du Sud.

Beaucoup de guitare acoustique, quelques accords électriques occasionnels, un violon qui s’invite régulièrement, voire des cuivres légers (… sur "Line Erasing"). On aimera ou pas la voix plaintive d’Austin, une voix qui oriente même occasionnellement le folk de Valley Maker vers la country la plus traditionnelle, comme sur le titre éponyme, "When the Day Leaves", qui conclut l’album… L’un des charmes de l’album réside, ne le nions pas, dans l’équilibre entre le chant d’Austin, et son accompagnement par une voix féminine (Amy Godwin, qui revient après une pause dans leur collaboration). L’ambiance générale est largement nostalgique, très calme et sans doute un peu trop uniforme pour ceux qui préfèrent le musique un peu secouée…

Dès l’ouverture, "Branch I Bend", avec ses arpèges tranquilles et la construction ravissante des deux voix, tout est là : l’introspection, les doutes, le besoin de réfléchir sur un certain sens de l’existence, sans aucune prétention (heureusement !), tout ce qui fait de ce "When the Day Leaves" un compagnon bienvenu lorsque le soir tombe et que la vie semble trop compliquée, confuse plutôt pour être simplement vécue sans y penser : « Hold on, day, don’t drown away / The sound I love, the life I’ve made /The branch I bend, but do not break / It’s all in a day’s work » (Tiens bon, journée, ne te noie pas / Le son que j’aime, la vie que j’ai faite / La branche que je plie, mais ne casse pas / Tout est dans le travail d’une journée).

"Mockingbird" a lui quand même un côté quasiment romantique, avec une fois encore la richesse de la conjugaison des deux voix et avec un texte « amoureux » beaucoup plus positif que le reste de l’album : "We watch the day grow dim / How it tries to start again / We walk the dog in tune / Part of me is alive in you" (Nous regardons la journée s’assombrir / Comment elle essaie de repartie / Nous promenons le chien en harmonie / Une partie de moi est vivante en toi).

Même si "When the Day Leaves est un tantinet trop long" – dix minutes en moins l’aurait rendu plus agréable -, et excessivement verbeux, comme si Austin Crane ne faisait qu’une confiance limitée à sa propre capacité, pourtant évidente, à composer de belles mélodies, il dégage une force simple indéniable : cette réflexion parfois complexe sur l’Art, sur la nature et sur les rapports humains… mais surtout finalement sur la maturité sans doute engendrée par le retour d’Austin à sa terre natale, et par, inévitablement, les années qui passent…

Cette musique évoque parfois même une sorte de primitivisme artistique, qui fait écho au travail des grands auteurs compositeurs du folk américain. Mais elle ne se départit pourtant jamais d’une vraie lumière, qui permet à cet album tout en nuances de ne jamais sembler pesant, malgré son goût pour l’introspection.

 

 

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02 mars 2021

"Palm Springs" de Max Barbakow : un mariage sans fin, ou le jour de la chèvre ?

Palm Springs affiche

Soyons objectifs : un film qui ose inclure le "Barracuda" de John Cale dans sa BO est forcément film incontournable. Alors quand on y ajoute quelques mesures, trop brèves, du "Partisan" de Leonard Cohen, il va nous être très difficile de ne pas être positifs, voire raisonnablement enthousiastes à propos de "Palm Springs". Déjà, au départ, le fait de reprendre, quasiment à l’identique, le principe la boucle temporelle de la meilleure comédie des trente dernières années, "Un jour sans fin", ressemble à la pire des idées possibles, et à une garantie de réaliser un film qui ne pourra qu’être cloué au pilori : il a donc fallu une bonne dose d’inconscience, à Max Barbakow, dont c’est le premier long-métrage, pour sortir le script de "Palm Springs" de son chapeau, et trouver le moyen de renouveler et le sujet et les péripéties du chef d’œuvre d’Harold Ramis

Alors, comment s’y prend-il ? D’abord en incluant deux autres personnages dans la boucle temporelle infinie où Nyles est enfermé, ce qui permet de changer profondément le sujet du film, qui n’est plus la nécessité de retrouver une certaine vérité humaine en soi, mais au contraire, de trouver le moyen de vivre avec les autres : ce n’est pas d’une profondeur incroyable, mais ça reste un message de tolérance plus que pertinent en notre époque où tout ce que disent et ce que font les autres semble devenir une source d’irritation permanente. L’autre chose qui démarque "Palm Springs" de "Un Jour sans Fin", et c’est sans doute là la vraie faiblesse de son scénario, c’est d’avoir choisi de sortir du conte de fées / du récit fantastique qui ne nécessite aucune explication, pour aller chercher du côté de la physique quantique une sorte de rationalisme scientifique, qui non seulement n’apporte rien au film, mais en retranche au contraire de la fantaisie, et débouche qui plus est sur une conclusion bâclée et frustrante (partiellement compensée, heureusement, par une jolie scène durant le générique de fin…)… Sans même mentionner l’erreur logique de l’absence de la chèvre dans les boucles suivant son départ, mais admettons qu’il est rare qu’un film sur les paradoxes temporels n’ait jamais aucune faille !

Même si, curieusement, les personnages de "Palm Springs" ne font jamais référence à "Un Jour sans Fin", qu’ils connaissent forcément, Barbakow est quant à lui assez malin pour partir du principe que nous, spectateurs, connaissons nos classiques : "Palm Springs" gagne en légèreté en nous épargnant le ressassement et en allant directement à la partie ludique des répétitions sans conséquences : blagues potaches, crises radicales, attitudes provocatrices et extrêmes, suicides spectaculaires, tout est là à nouveau, pour notre plus grand plaisir. Avec bien sûr, le must de la construction d’une histoire d’amour entre lui – « voyageur temporel » nihiliste à force d’avoir perdu tout espoir d’un lendemain différent – et elle – jeune fille déjà usée par une vie en dessous de ses attentes : tout cela est certes prévisible, comme toute comédie romantique se doit de l’être, mais le scénario nous réservera quand même à mi-parcours une petite surprise qui fait sortir le film de ses rails.

Mais finalement, ce qui fait que "Palm Springs" est réellement, malgré ses limites – trop superficiel ? trop convenu ? -, un film plaisant, c’est son excellente direction d’acteurs (le beau casting réuni ici se montre constamment brillant, avec, sans surprise, la palme revenant à un J.K. Simmons impérial comme toujours), mais aussi la belle alchimie qui existe visiblement entre les deux personnages principaux (Christin Milioti et Andy Samberg) qui confère une vraie crédibilité à cette relation paradoxale qui s’étoffe sous nos yeux. Joliment rythmé, avec un sens du timing digne de la comédie US la plus « classique », "Palm Springs" pourrait bien augurer de l’apparition d’un véritable disciple de Harold Ramis, en ces temps où la comédie est un genre sinistré.

En tous cas, merci pour "Barracuda" !

 

 

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01 mars 2021

"Hoorsees" de Hoorsees : l'éternelle beauté de la mélancolie (avec des guitares !)

Hoorsees album

On se souvient encore de notre découverte en live de Hoorsees, quatuor parisien électrique et inspiré : c’était sur la scène de notre très chère Maroquinerie, avant Bryan’s Magic Tears et le Villejuif Underground, et surtout quelques semaines avant que tout s’arrête du fait d’un virus dont on ne parlait pas encore en cette soirée du 11 janvier 2020. On avait été enchantés par l’énergie, le son, les chansons, l’humour aussi de ce quatuor parisien, qui n’avait encore à son actif qu’un premier EP, Major League of Pain.

Alors que notre monde a bien changé, Hoorsees sort enfin son premier « vrai » album, qui confirme tout le bien qu’on avait pensé d’eux. Mais d’abord, un petit rappel pour ceux qui n’ont pas tout suivi : le nom « Hoorsees » ne serait pas un hommage aux chevaux – qu’Alexin, chanteur du groupe, affirme détester (et d’ailleurs c’est un chien qui figure sur la pochette « rose ironique » de ce premier LP) – mais un anagramme foutraque de Horror Sees, une chanson du groupe !

Dès l’ouverture très volontaire de Hoorsees, on repère des accents de The Cure – dans le son de la guitare avec réverb (une guitare toujours bien en avant sur tous les morceaux), mais aussi dans la tonalité de la voix d’Alexin : une référence qui correspond bien à l’ambiance plutôt mélancolique des chansons, qui engendre une sorte de brouillard nostalgique, sans jamais tomber franchement dans le dépressif, heureusement. D’ailleurs le refrain « Sadness ! Sadness ! Sadness ! » de Pitfall est chanté avec une sorte d’enthousiasme naïf qui déleste largement la chanson de son spleen.

On remarque d’emblée les vocaux remarquables, qui distinguent le groupe de nombre de ses excellents concurrents / collègues français, chez qui la voix est régulièrement le point faible… même s’il y a un peu de morgue dans le phrasé d’Alexin, qui renvoie un peu aux inévitables Strokes, ou tout au moins au rock new-yorkais. D’ailleurs, F***k Head dérape justement vers la caricature avec son accent forcé. On notera aussi la chanson Major League en hommage à Pavement, semble-t-il une grosse référence pour le groupe, même si ce n’est pas forcément évident à la première écoute… mais finalement, c’est ça qui est plutôt intéressant, faire une musique qui, certes, peut évoquer plein de choses dans l’histoire du Rock, mais pas ses vraies références.

Hoorsees est principalement composé de tempos moyens, ce qui lui confère un air de famille avec le shoegaze d’un Slowdive par exemple, mais ce sont surtout les superbes mélodies qui font que, dès la première écoute on a envie de chanter avec eux, comme sur l’enchanteur Get Tired, qui transcende facilement toute mélancolie pour s’élever finalement à un niveau pas si courant chez un tout jeune groupe français, ou encore le plus enlevé Give It Up qui ensoleille littéralement la fin de l’album. Entre temps, Hoorsees aura même touché à une indiscutable splendeur, comme dans le mesuré, mais finalement plus ample, Videogames.

Il est bien sûr facile de reprocher à Hoorsees leur goût certain pour une forme de musique aujourd’hui datée, ou tout au moins, devenue « classique ». Pourtant, les sentiments exprimés par Hoorsees sont à la fois intemporels et universels, et leur efficacité mélodique jamais prise en défaut devrait pouvoir séduire une nouvelle génération d’adolescents (… et post-adolescents éternels) dont la musique actuelle ne satisfait pas les aspirations romantiques. C’est tout le mal qu’on leur souhaite !

 

 

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28 février 2021

"I Care a Lot" de J Blakeson : l'immoralité du rêve américain...

I care a lot affiche

Dans le rêve américain et le cauchemar sociétal qui en découle, tout peut – et doit – être une occasion de « réussir », de devenir riche. Et en premier lieu la misère des autres, puisque les êtres en position de faiblesse sont les moins susceptibles de vous faire obstacle, dans un pays où toute « révolution », au sens européen, donc socialiste (!) du terme, est impensable. "I Care a Lot", le nouveau film de J Blakeson, jeune scénariste et réalisateur peu remarqué jusqu’à présent, a le mérite de mettre en lumière le profitable business du « care » du quatrième âge, qui semble – tout au moins tel que décrit ici – être en plein boom, entre maisons de retraite, soins et médicaments, etc.

Blakeson imagine (?) le parcours d’une femme sans scrupule et dévorée par la soif de réussite, qui, avec la complicité d’un juge pas trop regardant, se fait désigner comme responsable de la tutelle de personnes âgées pour, ni plus ni moins, les plumer ! Jusqu’au jour où sa route va croiser celle d’un adversaire inattendu, qui va mettre en danger non seulement tout son « système », mais sa vie elle-même. Avec au casting la fascinante Rosamund Pike – qui reprend quand même sans trop se fatiguer son rôle vénéneux de Gone Girl, avant de se métamorphoser de manière pas trop crédible en action woman – et le non moins fascinant Pete Dinklage – qui réussit à conjuguer froideur cérébrale et dérapages quasi burlesques, en dépit d’un personnage assez caricatural -, comment ne pas se laisser tenter par "I Care a Lot" ?

Et de fait, en deux heures qui passent plutôt bien, ce qui témoigne au moins d’une certaine efficacité de la mise en scène de Blakeson, on a affaire à nombre de situations « délicieusement déplaisantes » – comme s’en délecte la publicité du film (« deliciously nasty ») – et d’affrontements de plus en plus extrêmes entre deux de nos « méchants » préférés. Malheureusement, "I Care a Lot" souffre d’un défaut rédhibitoire, qui vient du principe même de départ du scénario ; un principe que Hitchcock, toujours lui, avait bien identifié en expliquant qu’on ne doit jamais montrer un personnage tuer d’emblée un enfant, parce que cela annulerait toute identification empathique avec lui, et empêcherait le film de fonctionner. De fait, à partir du moment où, dès l’introduction, "I Care a Lot" nous dévoile l’abjection totale des agissements de Marla, il nous sera difficile de ressentir quoi que ce soit pour elle lorsqu’elle est en danger…

Le salut du film aurait pu venir de la transcription de l’affrontement des deux protagonistes en « bataille d’intellects », ou au moins en combat juridique : le fait de faire basculer l’histoire vers un affrontement physique plus convenu, la violence prenant le relai de manière très américaine, montre clairement les limites d’un scénario qui promet beaucoup mais ne nous livre finalement pas grand-chose.

Le dernier clou dans le cercueil de "I Care a Lot" – qu’on n’arrivera néanmoins pas à détester vraiment, tant il a au moins le mérite de peindre le portrait d’une femme forte, non soumise aux diktats masculins – est planté par la scène finale, maladroite – et désagréable – tentative d’injecter un soupçon de « morale » à une histoire qui s’en passait bien jusque-là. Chassez le naturel, et il revient au galop !

 

 

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27 février 2021

"Bonding - Saison 1" de Rightor Doyle : maîtresse...

Bonding S1 affiche

On se souviendra peut-être que Barbet Schroeder avait réalisé dans les années 70 "Maîtresse*", film sulfureux sur les pratiques sado-masochistes ritualisées, qui voyait un jeune homme extérieur à ce monde (Depardieu) devenir l'assistant d'une "maîtresse" (Bulle Ogier) et entrer peu à peu dans son intimité. Schroeder avait inséré dans son film des images réalistes de pratiques extrêmes, qui avaient choqué à l'époque le public "non averti"... Il est amusant de constater combien "Bonding", la série US de Rightor Doyle part du même principe (l'initiation d'un jeune homme à un monde caché, à la fois attirant, effrayant et vaguement révoltant) et s'essaie à un parcours similaire, qui est de montrer que, derrière l'étrangeté, ce sont toujours les mêmes tares et les mêmes souffrances que l'on retrouve. Avec deux différences de taille, qui sont que le registre de la série est foncièrement comique, voire petit à petit celui de la rom com la plus convenue, et surtout que le sado masochisme est principalement réduit ici à des humiliations morales, voire même à des pantalonnades vaguement grotesques, et que la souffrance physique est largement évacuée, voire ignorée.

Alors oui, la première saison de "Bonding" est drôle, voire même réjouissante. Oui, elle va titiller les frontières de la (large) tolérance actuelle vis à vis de l'homosexualité masculine en particulier - qui reste légèrement caricaturale, mais est au moins décrite avec empathie, voire avec chaleur. Oui, elle pointe du doigt l'incompréhension dont sont encore victimes les adeptes du bondage / SM. Oui, elle assume une certaine déviance que nous avons probablement tous, plus ou moins cachée, en nous-mêmes. Et pour cela, elle est un spectacle très réjouissant, d'autant qu'elle est portée par d'excellents acteurs, qui dégagent vraiment quelque chose et qu'on se prend très vite à aimer : Zoe Levin est très jolie en clone de Winona Ryder, mais ce sont surtout tous les mâles du casting qui font le show, s'appuyant sur des personnages complexes et paradoxaux comme on les aime, avec un premier lieu le formidable Brendan Scannell, véritable révélation de la série.

Mais on ne peut par contre que déplorer que Doyle n'ait pas le courage d'aller se frotter plus franchement aux zones plus obscures de l'âme humaine, et passe finalement un peu à côté de son sujet.

 

 

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26 février 2021

"Glowing in the Dark" de Django Django : "the time of our lives"

Glowing in the Dark

Lorsqu’en 2012, « le monde » découvrit, enchanté, le premier album de Django Django, il était tentant de parler d’un « joli coup de bluff » de la part de l’un de ces trop nombreux groupes anglais qui disparaîtrait une fois passé le coup de hype qui les avait portés au pinacle : car enfin, quelle pouvait bien être la date de péremption de cette « salade russe » qui mélangeait au dépit du bon goût délires électro enfantins, mélodies pop classiques et clins d’œil à une multitude de genres musicaux mixés dans une sorte de post-moderniste cinématographique « tarantinesque » ? Le second album, "Born Under Saturn" (2015), plis cohérent et moins dispersé, témoignait plutôt, pourtant, d’un effort du groupe pour proposer une musique plus sérieusement tournée vers l’avenir, basé sur des rythmes infernaux et de l’électronique à foison, sans vraiment convaincre, du fait d’une inspiration en berne.

C’est avec "Marble Skies" (2018), que les choses se compliquèrent, car on y trouvait à la fois un talent pop digne d’évoquer les plus grands (Beach BoysXTC, disons, pour dessiner le territoire de Django Django) et une véritable passion pour le dance-floor, qui montraient que la bande à Vincent Neff ne mettait pas trois ans à chaque fois pour composer un album pour rien, et avaient une vision claire de leur musique et de leur avenir. Ne manquait plus qu’un peu plus de matière en termes de compositions pour atteindre la perfection : allez, les amis, prenez 5 ans s’il le faut pour composer des titres encore meilleurs, et vous y serez !

Eh bien, non, en 3 ans encore une fois – et moins même, puisqu’il paraît que ces chansons ont été composées avant le Covid19 (d’où sans doute ce sentiment enivrant de party qui ne finira jamais, tranchant avec la morosité de nos temps actuels…) – Django Django y sont arrivés, et Glowing in the Dark représente sans doute ce que l’essence de ce que le groupe sait faire : bourré jusqu’à la gueule de mélodies accrocheuses, d’une inventivité constante, d’une énergie ludique imparable, voilà le disque de l’excellence pour Django Django, sans que la maturité se soit traduite le moins du monde par plus de sagesse… au contraire !

Le démarrage du disque est très impressionnant avec un "Spirals" qui nous entraîne sur une sorte de dance-floor existentiel digne de New Order (un électro-rock répétitif et obsédant) ou The Cure (la basse en avant, menaçante), mais au goût de notre époque, et assorti de ces mélodies à la fois entraînantes et vaporeuses qui caractérise clairement Django Django : c’est, avec le superbement romantique "Hold Fast", l’un des deux morceaux « sérieux » de "Glowing in the Dark", où l’on se dit alors que Django Django approche ici la grandeur d’un Foals. Mais c’est aussi un trompe-l’œil, car dès l’accélération punky et extatique de l’irrésistible "Right the Wrongs", on comprend que Django Django ont choisi de revenir – enfin, dirons ceux qui n’ont pas apprécié les deux albums précédents du groupe – vers la légèreté et le jeu scintillant de leurs début : "Get Me Worried" est une merveille pop qui se transforme en samba carioca en passant de l’anglais au portugais, une chanson sparadrap dont on se débarrasse pas facilement.

On passera, par fierté nationale, sur la fadeur un peu niaise et franchement inutile rajoutée par la voix de notre Charlotte Gainsbourg à nous, sur le par ailleurs très beau "Waking Up". "Free from Gravity", chaloupé et rebondi, n’aurait pas déparé sur le dernier et excellent album de Vampire Week-end, mais s’élève vers le firmament sur un refrain illuminé par l’électronique. "Headrush" se dévoile alors que, bien échauffés par ce qui a précédé, nous avons déjà offert notre cœur à cet album, ou alors que, suivant nos goûts, nos dansons extatiquement dans le night-club virtuel de notre imagination confinée : quatre minutes parfaites, LE tube de "Glowing in the Dark", s’il ne fallait en choisir qu’un seul, la matérialisation des promesses de "Marble Skies", ce dont nous ne pouvions que rêver jusqu’à présent.

La seconde partie de l’album, après ce sommet, se permet, dans l’esprit du premier album, de revisiter avec fantaisie un spectre musical parfois inattendu : le krautrock cosmique dans "The Ark", le western psychédélique – voire orientalisant – dans "Night of the Buffalo", le folk sensible dans "The World Will Turn"… On se fera tous surprendre par la sonnerie à la porte au début de "Kick the Devil Out", même si c’est là l’un des titres les moins surprenants, justement, de l’album : une légère déception immédiatement rattrapée par l’enthousiasmant délire technoïde du morceau "Glowing in the Dark".

Et après l’émotion superlative de "Hold Fast", on se quitte sur l’aurevoir enchanté de "Wanting for More" : « We had the time of our lives / And we’re still asking for more / But now we know / We gotta go » (Nous venons de passer les meilleurs moments de notre vie / Et nous en demandons toujours plus / Mais maintenant nous le savons / Nous devons partir…). Eh oui, on en veut plus, beaucoup plus même, d’une musique de cette qualité !

Impeccable résumé de la riche carrière d’un groupe qui compte désormais beaucoup plus que ce que l’on imaginait en 2012, "Glowing in the Dark" est incontestablement le sommet musical de Django Django. Espérons une fois de plus que la situation pandémique évolue, il serait rageant qu’ils ne puissent pas venir le défendre et le magnifier encore, comme son prédécesseur, sur les scènes françaises.

 

 

 

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25 février 2021

"Dragon Head - Tome 1" de Minetaro Mochizuki : Tunnel

Dragon Head couverture

Minetarô Mochizuki n’est pas forcément l’un des noms les plus fréquemment cités quand on parle en France des mangakas dont il est essentiel d’avoir lu l’œuvre, et la maison Pika s’est sans doute donné pour mission de faire mieux connaître l’un de ses mangas les plus célèbres au Japon, qui avait fait forte impression lors de sa sortie originale en 1995, dans le genre de format « anthologique », plus grand, plus volumineux (cinq tomes pour reprendre les dix volumes originaux), plus luxueux aussi qui permet de séduire un public plus exigeant peut-être que les passionnés purs et durs du genre.

"Dragon Head" est un récit post-apocalyptique, un genre forcément très en vogue dans notre monde désormais profondément angoissé quant à l’avenir de la planète, mais ce premier volume ne nous parle – pour le moment – que de trois adolescents, Teru, Nobuo et Ako, uniques survivants d’une catastrophe ferroviaire provoquée par l’effondrement d’un tunnel. Soyez immédiatement avertis : "Dragon Head" n’est pas fait pour les âmes sensibles, et encore moins pour les claustrophobes : Mochizuki imagine le récit d’une survie particulièrement difficile pour nos trois « héros », avec peu de nourriture et d’eau, avec une chaleur qui monte peu à peu, au sein des décombres dangereux du tunnel et du train, entourés des cadavres se putréfiant peu à peu des autres voyageurs. Pire, le pétage de plomb n’est pas loin, et la solidarité entre les deux garçons et la fille quasi inexistante.

Entre l’obscurité profonde qui domine une grosse partie des images désespérantes de Mochizuki, la description minutieuse d’un environnement impitoyablement hostile, et des péripéties qui semblent faire du sur-place ou au mieux tourner en rond, le sentiment d’asphyxie et d’angoisse que génère "Dragon Head" est tout bonnement étonnant. Et l’on ne parlera pas de plaisir lorsque l’on se laisse prendre au piège de ces presque 500 pages totalement anxiogènes, mais plutôt de fascination incontrôlable !

Ultraréaliste, quasiment dénué de rationalisation « psychologie » qui pourrait nous rassurer, ou même seulement nous aider à comprendre les comportements des protagonistes – en dehors de quelques rares flashbacks expliquant de manière minimale les origines des personnages -, "Dragon Head" nous montre, à la manière d’un "The Walking Dead", mais en beaucoup plus radical, à quelle vitesse l’être humain faisant face à une situation paroxystique va régresser vers des comportements primitifs. Ce constat n’a certes rien de nouveau ; pourtant, l’efficacité avec laquelle Mochizuki nous embarque dans son récit, en nous appâtant avec une énigme (mais qu’a donc entrevu Teru juste avant que le train ne s’engouffre dans le tunnel ? Pourquoi à la radio, a-t-on entendu les mots « d’état d’urgence » ?), mais surtout en nous « collant » littéralement à ses personnages à l’aide de gros plans fréquents, ne cachant rien des blessures et surtout du désarroi et de la folie envahissant les survivants, est totalement originale.

On attend donc avec impatience le second tome, en espérant – sans trop y croire – qu’une éventuelle sortie du tunnel nous offrira un peu d’oxygène. Mais on a déjà très, très peur de la suite…

Dragon Head Extrait

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24 février 2021

"C.B. Strike - Blanc Mortel" de J.K. Rowling : le cheval blanc d'Uffington

Lethal White affiche

"Lethal White", le quatrième volet des aventures de notre couple follement romantique Cormoran Strike et Robin Ellacott est sans aucun doute le plus ambitieux de tous, le plus complexe : il a d'ailleurs été développé sur quatre épisodes d'une heure, sans que pour autant on évite, surtout dans la dernière partie, que l'enquête est menée au pas de charge, et que les informations et explications nous sont dispensées à un tel rythme qu'on a quand même bien du mal à s'y retrouver. C'est là une limite indiscutable, et cela génère même une frustration qui nous gâchera un peu le plaisir des "retrouvailles".

Si le troisième volet, "Career of Evil" se fermait sur le mariage de Robin, avec cœur brisé de rigueur pour Cormoran, secrètement amoureux de sa belle collègue, et assumait pour la première fois clairement ses gènes de comédie romantique, "Lethal White" va mettre pleinement l'imbroglio sentimental au centre de l'intrigue : entre les difficultés rencontrées par Robin au sein de son couple, et l'impossibilité pour Strike de construire quelque relation que ce soit - sans même parler du retour maléfique de son ex-compagne toxique -, l'Amour (oui, avec majuscule) est bien au centre du jeu... Et déséquilibre un peu la série, parce que, admettons-le, notre petit cœur de midinette bat pour ce joli couple d'handicapés (lui, avec une jambe en moins, elle avec un trauma indélébile, qui prend ici de l'importance alors que son nouveau métier de détective pousse Robin dans des situations dangereuses) et se préoccupe un peu moins de la filandreuse enquête policière de circonstance.

Alors que l'épisode précédent se construisait autour de deux chansons du Blue Öyster Cult, "Lethal White" part de la magnifique et célèbre silhouette du "Cheval Blanc d'Uffington" (que nul fan de XTC n'ignore, puisqu'il illustrait la pochette de l'album "English Settlement"), transformé ici en lieu possible d'un crime ancien, plus ou moins déformé dans les souvenirs d'un enfant traumatisé devenu un adulte névrotique. Robin et Cormoran vont devoir, en remontant dans le temps, affronter l'impressionnante arrogance des politiciens d'aujourd'hui, mais aussi les conflits familiaux exacerbés par la cupidité : le tableau que peint J.K. Rowling de la upper class est particulièrement virulent, et on y retrouve cette problématique de classes sociales, tellement anglaise, et qui était déjà un grand sujet dans "Harry Potter". A partir de telles prémisses, il est donc un peu dommage que la partie purement policière de "Lethal White" se révèle aussi confuse, et, admettons-le, aussi peu intéressante.

Reste qu'on ne saurait déconseiller à quiconque de poursuivre la découverte de "C.B. Strike", puisque son moteur principal, cette fameuse alchimie entre ses deux acteurs, Holliday Grainger et Tom Burke, reste un puissant moteur de la fiction. Et le garant de notre plaisir.

 

 

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23 février 2021

Revoyons les classiques du cinéma : "Edward aux Mains d'Argent" de Tim Burton (1990)

Edward aux Mains d'Argent Affiche

En 2021, il est impossible de regarder "Edward aux Mains d'Argent" sans y voir la matrice - d'ailleurs admise par ses auteurs - de la série "Desperate Housewives", et ce, d'autant que la musique de Danny Elfman achève de créer le lien : du coup, on revoit le "petit" chef d'œuvre de Tim Burton en se délectant d'abord de cette description acide de la société banlieusarde américaine, obsédée par l'apparence d'une perfection lisse et d'une réussite sociale et émotionnelle de tous les instants, et dissimulant les pires secrets - et surtout un goût délirant pour les perversions.

"Edward aux Mains d'Argent" est un "joli conte de fées" en quatre couleurs pastel (vert, bleu, jaune et rose) menacées par le Noir & Blanc des vieux films d'horreur et par les déchirures "punks". Il se déroule dans un monde hostile, celui des classes moyennes et des "moyennes personnes" - comme dirait Boris Vian - où l'on tue avec le sourire, et où toute déviance est bannie... Edward le handicappé, se confrontant à cette société-là, lui apporte sa naïveté en cadeau, la réenchante un temps et, en retour, s'assimile au groupe. Mais lorsque les obsessions "adultes" (commérage, nymphomanie, religion) des habitants du "monde réel" ne sont pas satisfaites, la tolérance superficielle explose littéralement. Il s'agit là d'une vision très noire de l'assimilation sociale, parfaitement emblématique du complexe de "vilain petit canard" qu'avait à l'époque Tim Burton, et qui atteint avec ce film une sorte d'aboutissement tant formel qu'émotionnel.

L'humour caustique qui se dégage de bien de ces scènes outrageusement colorées ne fait que souligner la tendresse profonde que Burton a pour "ses créatures" maudites, celles qui sortent des pires cauchemars mais gardent en elles le secret d'une innocence sublime, si dangereuse d'ailleurs pour l'intégrité de la société. Oui, derrière le conte de fées détourné, c'est bien une véritable tragédie qui rôde, et elle finit par déchirer l'écran dans un mélange de sang trop rouge et de neige trop belle.

En 2021, il est impossible de regarder "Edward aux Mains d'Argent" sans regretter le grand metteur en scène qu'était alors Tim Burton, disparu corps et biens depuis plus d'une décennie...

 

 

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22 février 2021

"The Little Drummer Girl", mini-série de Park Chan-Wook : l'espionne qui venait du théâtre...

The Little Drummer Girl affiche

En 2018 sortait, sans faire beaucoup de bruit, The Little Drummer Girl, la première série télévisée entièrement réalisée par l’immense Park Chan-Wook (Old Boy, Mademoiselle, entre autres merveilles…), adaptée qui plus est d’un roman du non moins colossal John Le Carré – déjà porté à l’écran, et assez médiocrement pour le coup, par George Roy Hill dans les années 80. On ne peut que se demander pourquoi une telle réussite a aussi peu fait parler d’elle, tant on peut objectivement considérer qu’il s’agit là, non seulement de la meilleure adaptation jamais faite d’un livre de Le Carré, mais même de la seule qui rende réellement honneur à la complexité intellectuelle et émotionnelle de ce maître de l’espionnage ultra-cérébral !

Le thème est du pur Le Carré classique : le Mossad séduit, recrute et entraîne une jeune actrice anglaise pour infiltrer les rangs d’une organisation terroriste palestinienne responsable d’attentats en Europe. Bien entendu, les choses ne se passeront pas exactement comme prévu, même si… mais il ne faut pas en savoir plus pour apprécier The Little Drummer Girl à sa juste valeur. Et bien entendu, voilà une série qui ne joue pas la carte de la facilité, mais qui se révèle d’une précision presque chirurgicale dans son scénario et son interprétation (sans même encore parler de la mise en scène au cordeau de Park Chan-Wook…). Une série qui s’avère sans doute trop exigeante en termes d’attention de la part du téléspectateur pour captiver les foules qui préféreront toujours, assez logiquement d’ailleurs, les aventures épiques et tonitruantes d’un espion d’opérette comme James Bond…

Le choix de Park Chan-Wook pour cette adaptation est une évidence absolue : son attention maniaque aux détails et son perfectionnisme bien connus collent idéalement à la démarche littéraire de Le Carré. Certes, ce souci d’une stylisation formelle et d’un esthétisme minutieux (ah, ces couleurs !) peuvent éventuellement aller à l’encontre de la véracité de la description faite par Le Carré des manipulations échafaudées par les services secrets, mais retranscrit finalement de manière symbolique la fausseté absolue de leur univers. Car le vrai sujet de The Little Drummer Girl, comme d’ailleurs de nombreux livres de le Carré, c’est comment une fiction inventée par les brillants cerveaux des « espions » peut finalement devenir la réalité de tous, permettant ainsi aux manipulateurs d’atteindre – ou non, car il y a bien entendu des imprévus – leurs objectifs. Et cela confère à la série un double aspect : « méta » d’un côté - les agents du Mossad étant les scénaristes et metteurs en scène de l’histoire, alors que l’infiltrée est l’actrice qui doit apprendre son rôle à la perfection, mais être également capable d’improviser de manière crédible –, The Little Drummer Girl est également d’une très haute complexité psychologique… Qui permet à Park Chan-Wook de se régaler en nous démontrant comment faire pour reconfigurer totalement le mode de pensée d’une personne, et ce en dépit même de ses convictions profondes…

… Ce qui nous amène à parler de la qualité générale de l’interprétation de la série, mais surtout de la jeune Florence Pugh, qui conjugue ici charisme naturel et précision des émotions : sans elle, il serait impossible de croire complètement à cette mutation de jeune actrice à agent du Mossad, doublée d’ailleurs d’une déliquescence progressive de ses convictions, brouillées par la confusion de ses sentiments. Il s’agit là, on le répète, de l’un des sujets centraux de l’œuvre de John Le Carré, la corruption progressive de l’âme du manipulateur, qui l’amènera à franchir des barrières éthiques et mentales qu’il ne pensait pas négociables. C’est ainsi que, porté par Florence Pugh autant que par la mise en scène de Park Chan-Wook, The Little Drummer Girl se clôt sur l’un de ces victoires partielles qui a plutôt un goût de défaite, et sur des personnages qui ont presque tout perdu – pour les « victimes », leur vie, mais pour les « bourreaux » leurs illusions, voire leur âme.

Il est difficile de ne pas être bouleversés - et atterrés - par cette trajectoire de perdition de personnages qu’on a appris à aimer, qu’ils soient agents du Mossad ou combattants palestiniens (envers lesquels le scénario de la série pourrait néanmoins être accusée d’être un peu trop bienveillant…). Il est impossible par contre de ne pas se sentir heureux à l’idée que John Le Carré ait pu voir, avant de disparaître, l’une de ses œuvres les plus importantes adaptée de si brillante manière à l’écran.

 

 

Posté par Excessif à 07:43 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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