Le journal de Pok

25 juin 2019

"Zombi Child" de Bertrand Bonello : Zombi Brain

Zombi Child affiche

Je sais que l'obscénité de son inacceptable romantisation du terrorisme dans le répugnant "Nocturama" a banni pour moi le clown Bonello du registre des cinéastes dignes de considération, mais souhaitant rester objectif, j'ai voulu tenter une nouvelle approche de son cinéma à l'occasion de la sortie de son "Zombi Child". Mal m'en a pris, car si j'ai retrouvé sans surprise le marais putride de l'idéologie douteuse du super bo-Bonello, je n'ai même pas eu droit cette fois au moindre intérêt "purement cinématographique".

Mêlant une critique facile des élites françaises post-colonialistes et une vision folklorique de Haïti, fondamentalement raciste dans sa limitation de la peinture d'un pays en souffrance à des oripeaux surnaturels, Bonello a encore une fois tout faux. Son "message", pour peu qu'il en existe un dans le marigot de son cerveau, se perd dans l'ennui et la confusion créés par un scénario aux abonnés absents, reposant sur un va-et-vient sans queue ni tête entre deux temporalités et deux récits que rien ne viendra vraiment relier, au de là d'une soi-disant filiation qui a bon dos. Par là-dessus, notre pitre d'auteur s'amuse à souiller la pureté de ses "lycéennes bon chic bon genre mais perverses" en leur mettant dans la bouche les gros mots d'un quelconque rimeur à la mode : à ce niveau de cliché - et sans même parler de l'apparition dans les sous-bois d'un amoureux "sexy" - il vaut certainement mieux en rire…

Là où l'on ne rit plus, c'est quand, après nous avoir torturés avec des plans interminables de papi-zombi déambulant dans la campagne, filmé dans une nuit américaine grisâtre et abjecte, puis tenté de nous stimuler avec des inserts gore et une scène de cauchemar cannibale ne rimant à rien, Bonello décide de jouer son va-tout et de récompenser son audience (qui a désormais sombré dans un état comateux) avec 10 minutes de "genre fantastique" : cela nous vaudra un final grand guignolesque digne des grandes séries Z italiennes des années 60. Arrive enfin le générique de fin qui nous informe sur la pérennité de la zombification en Haïti, achevant ainsi de prouver que 1) Bonello n'avait vraiment aucune idée de ce qu'il voulait nous dire 2) il n'y a vraiment aucune limite à l'impudeur de ce genre de cinéma "foutage-de-g..."

Déplaisant, ennuyeux, pauvre techniquement, mal écrit, et surtout infiniment arrogant, le cinéma de Bonello atteint avec ce "Zombi Child* une sorte de nadir du cinéma d'auteur. Dans 10 ans, soit ce film sera totalement oublié, soit on le montrera aux apprentis cinéastes comme exemple de ce qu'il ne faut pas faire.

 

 

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24 juin 2019

"Black Mirror - Saison 5" de Charlie Brooker : R.I.P. Black Mirror

Black Mirror S5 affiche

Et la chute continue... Même si l'on craignait le pire après l'amère déception de la quatrième saison, nous croisions les doigts, le pire n'étant jamais certain. Malheureusement, la catastrophe de ces 3 épisodes dépasse littéralement l'entendement, et contamine définitivement les bons souvenirs qu'on pouvait garder des toutes premières saisons de ce qui fut, au début, une oeuvre intelligente, stimulant notre réflexion sur l'impact des nouvelles technologies sur la société et sur nous... soit quand même, après la situation environnementale, le sujet le plus important de ce siècle.

La saison commence par un épisode ("Striking Vipers") qui pourrait être le plus intéressant s'il allait jusqu'au bout de son sujet, qui questionne l'évolution de la sexualité sous influence du "sexe virtuel". Mais, rapidement, le scénario se bloque sur une vague plaisanterie gênante, indigne de notre époque que l'on espère plus évoluée que ça : est-on gay parce qu'on fait l'amour dans un jeu vidéo avec l'avatar féminin de son meilleur ami ? Une fois qu'il a répondu "non" et ainsi soulagé la conscience de nombreux gamers qui ne font pas partie de la frange la plus progressiste de la société, l'épisode ne sait plus quoi raconter et se termine piteusement... On se demandera en outre pourquoi avoir tourné ce film à São Paulo si ce n'est pas pour en faire quoi que ce soit ?

"Smithereens", le second épisode est un thriller plutôt réussi autour d'une prise d'otage pas comme les autres, portée d'ailleurs par le toujours excellent Andrew Scott. Le problème est que tout cela est totalement hors sujet par rapport au thème de "Black Mirror", si ce n'est - je plaisante - dans sa leçon de morale sponsorisée par la Prévention Routière, et dans son très lâche dédouanage final de Zuckerberg qu'on voit pleurnicher en jurant qu'il n'a jamais voulu que Facebook devienne un tel monstre.

Mais c'est le troisième épisode, "Rachel, Jack and Ashley Too", le plus pitoyable de toute l'histoire de la série qui enfonce le dernier clou dans le cercueil de "Black Mirror" : il s'agit ni plus ni moins d'une comédie teen américaine (disneyienne, même...) ridiculement convenue, et clairement offerte à Miley Cyrus pour qu'elle puisse défendre sa "crédibilité rock" face aux vilains producteurs qui lui font enregistrer, la pauvrette, de la mauvaise musique commerciale. Tout ici est niais, laid et fondamentalement inepte, sans parler même du "happy end" final grotesque (un happy end dans "Black Mirror" !).

Conclusion : R.I.P. Black Mirror.

 

 

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23 juin 2019

"Territoires" d'Olivier Norek : France en souffrance...

TerritoiresDans la droite ligne de son premier ouvrage, "Code 93", Olivier Norek met à profit son expérience de flic du neuf-trois pour nous peindre un portrait saisissant de ce département livré aux "fauves", entre caïds de la drogue prêts à tout pour contrôler leurs "Territoires" mais aussi s'assurer un avenir "honorable", et politiciens enlisés dans des compromis inavouables et immoraux (sans parler même de légalité...) afin d'assurer le calme dans leur commune et donc leur réélection. C'est sans doute ce second aspect - politique, et résonnant profondément avec nos préoccupations actuelles - des fictions de Norek qui font le principal intérêt de ses livres, et les distingue du tout-venant : on hésite un peu à croire qu'il puisse exister une exploitation politicienne aussi honteuse de la violence dans les cités que celle décrite ici... mais on a bien peur que tout cela soit affreusement plausible ! Même si l'intrigue "policière" est un peu mieux troussée que dans "Code 93", elle reste relativement secondaire par rapport à l'aspect furieusement réaliste de la description du microcosme des "cités" : c'est bien cette chronique, assez intègre en fait, et bien équilibrée, de la (sur) vie dans les quartiers difficiles qui constitue la meilleure raison de lire les livres d'Olivier Norek, un auteur qu'on verrait bien abandonner complètement le genre du "polar de gare" pour se consacrer à un véritable portrait de cette France en souffrance, qui a si peu de visibilité dans la littérature...

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22 juin 2019

Kevin Morby au Cabaret Sauvage (Paris) le jeudi 20 juin

2019 06 20 Kevin Morby Cabaret Sauvage (9)20h40 : le chapiteau atypique et charmant du Cabaret Sauvage, avec sa scène un peu basse, est bien plein pour ce démarrage inhabituellement tôt du set de Kevin Morby. Le public est, sans surprise vu le genre musical, plutôt pas très jeune, et plutôt poli et bien éduqué, mais la salle bruit d’une douce excitation qui est généralement la marque des concerts importants. Le grand Kevin monte sur scène sur les dernières notes d'un blues traditionnel que notre manque de culture en la matière nous empêche de reconnaître : il est vêtu d'un costume de scène noir, brodé un peu partout de motifs de couleurs et portant dans le dos le cri de l'album "Oh My God" ! Le OMG band, c'est sept autres musiciens, dont Sam à la guitare, deux choristes à la voix stupéfiante et un saxophoniste black époustouflant (tous les trois malheureusement relégués au fond de la scène vu sa relative étroitesse pour accueillir tout ce beau monde…). A ce groupe viendront se joindre à la fin du set le bassiste de Sam aux percussions et un trompettiste. Bref, Kevin fait dans le Big Band cette fois, ou plutôt la Rolling Thunder Review pour rester dans les images dylaniennes. Et, alors que Kevin attaque un Congratulations enflammé, on réalise que le son produit par tout ce joli monde est fantastique : ample, subtil, puissant.

Kevin, grand échalas au visage juvénile, est visiblement aussi un grand nerveux, arpentant sans cesse la scène curieusement décorée de fausse neige en coton dans laquelle sont dissimulées de petites bougies électriques du plus bel effet (on est un peu ironiques là, pour le coup). Les pieds de micro sont quant à eux joliment ornementés de roses fraiches, rouges et blanches, que Kevin distribuera lui lui-même aux dames du public à la fin, une heure quarante minutes plus tard.

Ce qui est fort avec les chansons de Kevin Morby, et qui est la marque des vrais compositeurs, c'est qu'il suffit de les avoir écoutées une fois pour les mémoriser : chaque morceau de ce début de concert soulève l'enthousiasme, et on se laisse docilement entraîner dans cette atmosphère d'offrande spirituelle qui, soutenue par des chœurs féminins puissants, rappelle en effet notre cher vieux Len. OMG rock n roll vient enflammer tout cela, et prouve que Kevin sait faire parler la poudre quand il le faut : les constructions électriques des deux guitares de Sam et Kevin vont ainsi régulièrement porter le set vers une douce frénésie, qui me fait regretter que, justement, Cohen, et même le Dylan de ces dernières décennies, n'aient pas fait porter leurs chansons par un groupe aussi jeune et intense que ce OMG Band, qui peut transformer le moindre refrain intimiste en tuerie.

2019 06 20 Kevin Morby Cabaret Sauvage (8)C'est avec No Halo que le set s'élève vers ce que nous qualifierons de "sublime" : chaque phrase, chaque note se transforme en or pur, nous sommes tous suspendus à la Musique, dans cet état de grâce qui est la marque des grands, non des très grands concerts. O Behold, magistral moment d’intense beauté, enfonce le clou, et nous ne redescendons plus vraiment de notre petit nuage (…de coton) : « O behold the hole in my soul / Cannot be filled and it cannot be sewn up / And o behold the hole in my heart / Devil will come for us, try to tear us apart… ». Kevin déblatère un moment, nous racontant son passage au Point Éphémère devant 150 personnes (a priori beaucoup plus que sur les autres dates de sa tournée !), et son affection pour Paris consécutive à ce premier succès. Nothing Sacred / All things Wild, que nous chantons tous avec Kevin, soit en chœur, soit silencieusement dans notre cœur (« When you were young / You used to plea to make me believe / Nothing sacred (ooh, ah), all things wild… », des larmes plein les yeux…), clôt la première partie du set, consacrée au dernier album.

Une fois bouclé ce chapitre d’émotion intense, on retourne maintenant aux albums précédents, avec une sélection goûteuse de titres qui passent bien sur scène, qui rockent ou qui swinguent : City Music met de la joie dans les cœurs et des fourmis dans les jambes, le blues - classique mais sur lequel le saxophone part dans un délire magnifique – de Dry Your Eyes, ou encore, lors d’un rappel particulièrement bien enlevé, les pics lyriques et frénétiques de Parade et la sensualité nostalgique de Harlem River font merveille. Kevin n’arrête pas de répéter qu’il est particulièrement heureux de sa soirée (« je n’ai jamais eu autant de gens à un concert à Paris ! »), mais nous aussi, Kevin, nous aussi : tu nous as offert l’un des concerts les plus profondément beaux, les plus intensément musicaux que nous ayons eus cette année à Paris.

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21 juin 2019

"Le Daim" de Quentin Dupieux : folie contagieuse

Le Daim afficheN'étant pas un spécialiste du cinéma de Quentin Dupieux, que je n'ai découvert que tardivement, il me semble néanmoins que ce passionnant "Daim", malgré les apparences (et le pedigree du bonhomme), n'est ni absurde - les actions des personnages ne cessant jamais d'être parfaitement logiques si l'on suit leur raisonnement -, ni fantastique - le "pouvoir" de la veste sur son porteur étant toujours clairement désigné comme une affabulation de ce dernier. Non, "le Daim" est d'abord la description précise de la chute d'un homme dépressif, à qui la vie échappe (une rupture familiale et la disparition de l'accès à l'argent agiront comme déclencheurs) et qui va, plus ou moins volontairement, plus ou moins sciemment, faire le choix de l'aliénation. Sous cet angle, et même si nombre de scènes restent assez drôles, c'est une impression persistante de douleur, de tragédie intime qui prévaut, en particulier grâce au jeu retenu et superbement sensible de Dujardin, bien meilleur ici que d'habitude.

Mais le plus intéressant ici, c'est - puisque tout film est avant tout le récit de son tournage, comme on le disait naguère - la superbe, et remarquablement honnête - représentation par Dupieux de son propre travail artistique, de sa philosophie du cinéma. Il y a d'une part ces réflexions non dénuées d'ironie sur la "machine du Cinéma" : l'argent quémandé aux producteurs injoignables, qui renvoie au Wenders des années 80, le montage comme outil suprême de révélation de ce que veut vraiment dire le film, et donc le réalisateur, la capture du réel, l'influence du hasard sur la mise en scène de ce qui est un projet quasi promothéen de transformation du monde, etc. Mais il y a surtout ce phénomène magnifique, et clairement auto-destructeur, qui commence par notre fascination pour les images enregistrées et devient une sorte de devoir de transmission, phénomène représenté par le personnage passionnant d'Adèle Haenel : le Cinéma est bien une folie terriblement contagieuse... Alors n'ayons pas peur d'avouer que c'est bien là ce que nous aimons en lui !

"Le Daim" est un très grand film, parce Dupieux a l'honnêteté suprême de se montrer tel qu'il travaille, construisant tout seul ou presque ses films en artisan peu à peu emporté par la déraison de son projet, mais aussi parce qu'il sait aller au-delà de l'autoportrait dépressif, pour nous parler de nous et de notre goût immodéré pour la fiction et sa mise en scène.

 

 

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20 juin 2019

"Géographie Zombie" de Manouk Borzakian : Century of the Dead

Geographie_Zombie_les_ruines_du_capitalisme

Vous êtes-vous demandé pourquoi nous assistons depuis deux décennies à une prolifération de zombies (ou de morts-vivants, comme on disait autrefois), pas encore dans nos rues (même si…), mais au moins sur nos écrans ? Et surtout qu'est-ce que cette fascination quasi universelle pour la réapparition des morts pouvait signifier quant à notre société, aussi bien que quant à nous-mêmes ? Que les réponses à ces deux questions soient "oui" ou "non", la bonne nouvelle est que Manouk Borzakian, géographe et passionné de cinéma, s'est penché sur le sujet, et en a tiré un ouvrage aussi bref - guère plus de 100 pages qui se dévorent avec le même appétit que celui d'un "Walking Dead" plantant ses dents pourries dans la tripaille sanguinolente d'une ménagère de plus 40 ans - que stimulant.

Car, si le moindre cinéphile un peu averti sait depuis le "Zombie" de Romero que cette horde littéralement décérébrée envahissant la ville abandonnée et ses centres commerciaux était une métaphore transparente des méfaits du capitalisme - métaphore reprise plus ou moins telle quelle par Jarmusch dans son "The Dead Don't Die" -, le propos, conscient ou (à demi-) inconscient des scénaristes et réalisateurs de "films ou de séries TV de zombies", s'est notablement complexifié depuis les intuitions géniales de Romero. Le fait par exemple que le centre d'intérêt de "The Walking Dead" ne soit pas le zombie, mais bien plus l'individu ordinaire essayant de survivre face à l'apocalypse grise, prouve que se jouent / rejouent bien devant nous des enjeux sociétaux et politiques majeurs, dont nous devons être conscients pour mieux comprendre, voire mieux apprécier, les messages qui nous sont ainsi distillés.

L'originalité de "Géographie Zombie", c'est d'approcher son sujet justement sous l'angle de notre rapport en pleine mutation avec le territoire, et de considérer notre relation avec "l'autre" - et avec nous-même - comme la résultante de cette perception changeante de notre contrôle de ce territoire où nous devons vivre. Du mur de Trump visant à empêcher l'invasion des migrants latinos à notre nostalgie d'une ville qui était encore un lieu de convivialité, en passant par nos réflexes racistes et de notre peur vis à vis "d'étrangers" vus comme une masse informe incapable de s'adapter à notre propre culture et mode de vie, ainsi que par les logiques d'enfermement qui se multiplient dans les sociétés "riches" souhaitant de plus vivre "protégés" de la pauvreté, bon nombre de phénomènes actuels, qui se traduisent déjà dans des choix politiques extrêmes ou dans une violence croissante dans nos rapports quotidiens, peuvent être décryptés dans ces histoires de survie incertaine et de conflits sans merci qui caractérisent les fictions zombies.

On a envie de dire qu'il est presque du devoir de chaque cinéphile / sériephile de lire "Géographie Zombie" pour ne pas être trop naïvement victime de l'endoctrinement idéologique derrière le blockbuster hollywoodien qui caresse dans le sens du poil les plus bas instincts de la société américaine sur-armée, mais il est encore plus captivant de mieux comprendre par exemple comment notre angoisse croissante devant un effondrement possible de l'état de droit, structuré et protecteur, peut se traduire dans des fictions post-apocalyptiques agissant à la foi comme soupape et comme expression de déni.

Oui, lisez ce court essai, et vous ne regarderez plus vos chers films de zombies de la même façon. Qui sait, vous pourriez même devenir un "zombie lover", l'un de ces fous qui croient en les mécanismes positifs du changement, et préfèrent accueillir demain les bras ouverts plutôt qu'un fusil à pompe à la main.

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19 juin 2019

"Office Politics" de The Divine Comedy : Premiers de Cordée

Office Politics

Depuis ses remarquables débuts en 1993 avec "Liberation", The Divine Comedy de Neil Hannon n’a finalement que peu évolué : un peu plus ambitieusement symphonique sur un album, un peu plus traditionnellement rock sur un autre, un plus finement pop sur un troisième, voilà une affaire qui roulait, pour le plus grand plaisir d’un public de fans - au nombre certes limité - enamourés et pleinement satisfaits à chaque fois de l’incroyable talent mélodique de notre orfèvre pop, ainsi que de ses impayables fantaisies : son dernier album, "Foreverland", en 2016, constituait une véritable apogée, baroque mais revigorante, de son style, quasiment un couronnement de sa carrière, sans même parler du costume d’Empereur Napoléon que Neil revêtait lors d’une mémorable tournée conjuguant parfaitement drôlerie et émotion…

Et voilà que tout cela est – pour la première fois en plus de 25 ans – remis assez radicalement en question par "Office Politics", le nouveau, et double, et « concept »… album de The Divine Comedy. Déjà préoccupé par l’état de l’Angleterre et de la Grande Bretagne, comme il l’avait exprimé dans plusieurs chansons récentes sur le système bancaire ou le manque croissant de cœur dans la société, Neil a visiblement voulu aujourd’hui de nous offrir un album plus franchement « engagé », partageant un point de vue parfois très noir ("Dark Days are Here Again" au titre explicite) – même si heureusement toujours teinté de son inimitable humour – sur l’état de notre Planète, sur la situation politique et sur la régression sauvage des rapports humains dans l’atmosphère délétère et de confusion générale qui règne : si l’une des toutes premières phrases de la première chanson ("Queuejumper") pointe l’incivilité et l’arrogance croissante des « premiers de cordée » Outre-Manche (« "I jump the queue / because I am smarter than you !" », tout est dit !), on dirait que tout va de mal en pis dans une réalité de plus en plus brutale, que le romantisme nostalgique que Neil célébrait jusque-là, non sans légèreté, n’arrive plus à illuminer.

Mais c’est formellement que l’album surprend le plus, tant Neil s’engage franchement dans de nouveaux territoires (pour lui) : dès le premier morceau, les synthétiseurs s’invitent dans la danse, la voix au phrasé quasi hip hop (enfin, entendons-nous bien, pour Neil Hannon !) est soumise aux traitements électroniques à la mode, les rythmes sont systématiquement dansants : on n’a tout simplement jamais entendu The Divine Comedy comme ça, en groupe « séculier » assumant pleinement le risque de la trivialité. Neil cherche-t-il ce succès commercial qui lui a toujours été refusé malgré son immense talent, ou bien – hypothèse quand même plus probable et certainement plus réconfortante, a-t-il décidé que son « message », pour être entendu du plus grand nombre, devait revêtir la forme de la musique contemporaine la plus commerciale ? Le monde brûle, l’élégance et la subtilité ne sont plus de mise ! On y va donc franchement avec des riffs électroniques parfois lourdingues ("Infernal Machines"), avec des choristes soul pour souligner l’émotion à gros traits ("The Life and Soul of the Party"), avec du swing bas de gamme même ("You’ll never work in this town again") ! Certains titres comme "The Synthesiser Service Centre Super Summer Sale" frôlent l’expérimental bizarroïde et contribuent au sentiment d’aliénation que peut ressentir le fan devant un tel OVNI. Un peu de fantaisie absurde se glisse néanmoins dans ce panorama surprenant, lorsque Neil nous offre une délicieuse publicité – « à la Sparks », oserons-nous prétendre – pour "Philip and Steve’s Furniture Removal Company" !

Il faudra attendre la toute dernière partie de l’album, par exemple avec "I’m a Stranger Here", voire sa – superbe – conclusion "When the Working Day is Done", pour retrouver – enfin… ! et avec un peu de soulagement, il faut bien l’admettre ! – ce style inimitable, entre emphase ironique et débordements de passion, qui nous ont fait tant aimer Neil Hannon.

Bref ce nouvel album risque de désarçonner, voire de fâcher certains aficionados, mais, grâce à l’excellence coutumière de ses mélodies comme de ses textes, même si tout cela est un peu dissimulé derrière une forme inhabituelle, "Office Politics" ira s’inscrire sans trop de problèmes dans la continuation d’une histoire magnifique – et singulière – que l’on ne demande qu’à suivre plus loin encore. Le monde va mal, mais The Divine Comedy va toujours bien, merci.

 

 

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18 juin 2019

"Tienanmen 1989" : tu n'as rien vu à Tienanmen

Tiananmen 1989

Nous venons de célébrer - même si le mot ne s'applique vraiment pas à notre nécessaire devoir de mémoire vis à vis de milliers d'étudiants massacrés par la clique criminelle de Deng Xiao Ping - les 30 ans d'anniversaire de la fin de l'occupation démocratique de la Place Tiananmen. Pourtant, nous, en Occident, nous ne savons rien, nous ne comprenons rien de ce qui s'est passé d'avril à juin 1989 sur cette place de Pékin, qui est devenue une sorte de symbole vaguement abstrait de cette démocratie idéale qui n'a toujours pas pu voir le jour en Chine. Lire le livre - en format BD - écrit par Lun Zhang, l'un des leaders du mouvement étudiant de l'époque, réfugié en France après avoir réussi à échapper à la traque de toutes les têtes pensantes par le régime communiste, est donc sans doute plus que nécessaire : indispensable, afin d'honorer correctement la mémoire de ces victimes innombrables - et de fait "innombrées" puisque la Chine a, dans la sinistre tradition des dictatures communistes, fait disparaître non seulement les corps, mais également les identités de ceux que l'armée a mitraillés et écrasés avec ses chars.

Ce que l'on découvre en dévorant la centaine de pages de "Tiananmen 1989 - Nos espoirs brisés", un récit posé et objectif que l'on a tendance à "croire sur parole" tant il semble construit sur une volonté de rester fidèle aux événements sans extrapoler d'aucune manière par rapport à ce que Lun Zhang a vu, entendu et vécu de première main, c'est que ce mouvement de "révolte" pacifique ne ressemble que très peu aux révolutions telles que nous les comprenons en Occident. Soucieux avant tout d'encourager les réformes politiques initiées par le Parti, ces étudiants n'ont jamais voulu challenger d'aucune manière l'ordre établi, mais seulement envoyer un message de soutien aux réformateurs au sein du gouvernement ! Conscients de l'impossibilité, face à l'irréductible brutalité du Parti, de faire vaciller les dogmes établis depuis l'époque de Mao, les étudiants ont choisi le dialogue, l'intelligence, l'ouverture : ce choix, peu compris hors de la Chine, leur a rallié un immense soutien populaire, et c'est paradoxalement cet "amour" pour leur jeunesse exprimé par la peuple chinois qui a terrifié le vieux leader qui comprenait la nécessité de libéraliser l'économie chinoise, mais n'a jamais conçu qu'il faudrait un jour aussi "libérer" les chinois du joug de la dictature communiste. A partir de là, l'issue était inévitable, non seulement la démocratie n'adviendrait pas, mais la terreur devait régner à nouveau.

"Tiananmen 1989" est donc un livre important pour comprendre ce qui s'est joué, car, bien entendu, trente ans plus tard, rien n'a changé, la Chine en est exactement au même point, en pire : l'économie a explosé, avec les effets globaux cataclysmiques que l'on sait - sur l'équilibre planétaire, écologique, économique et politique -, et la démocratie semble avoir encore reculé. Un nouveau Tiananmen n'est pas seulement possible, il est à peu près certain à plus ou moins brève échéance. Il est également bien possible que la prochaine révolte soit beaucoup moins pacifique, et que le reste du monde ne soit pas dans ce cas cantonné dans un rôle de simple observateur critique.

La lecture de "Tiananmen 1989" est passionnante, avec une mise en image par Ameziane sobre, efficace, soutenant parfaitement le récit, et une très belle utilisation des couleurs, sombres, crépusculaires, en accord avec l'esprit de ce superbe travail de mémoire, de retour en arrière vers l'un des événements cruciaux de cette fin de XXème siècle qui en connut pourtant beaucoup avec l'effondrement du bloc soviétique (Oui, il nous fut facile d'oublier les étudiants martyrs de Pékin alors que nous nous réjouissions de la joie de nos voisins allemands à la chute du mur de Berlin !). Si l'on ressent néanmoins une petite frustration, c'est que l'humain a finalement trop peu de place ici, et que l'identification à quelques uns des multiples personnages de cette fresque historique est rendue impossible par le choix - intellectuellement irréprochable, mais narrativement discutable - de coller complètement au flux des événements. On est certes régulièrement bouleversés par la cruauté de l'Histoire, on aurait peut-être été plus profondément touchés si les auteurs nous avaient permis de vivre ce drame absolu "avec" ceux qui en furent les héros et les victimes.

La rigueur intellectuelle et historique du travail de Lun Zhang, aidé par Adrien Gombeaud au scénario est la grande force de ce livre, mais en constitue aussi la seule petite faiblesse.

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17 juin 2019

"Greta" de Neil Jordan : le silence du piano

Greta afficheNeil Jordan connut son heure de gloire tôt dans sa carrière, dès son second et son troisième long métrages ("La Compagnie des Loups", puis "Mona Lisa"), avant un vrai triomphe public dans les années 90 (la fameuse révélation qui choqua une époque qui n’est clairement plus la nôtre, de "The Crying Game", suivie du film vampire-chic "Entretien avec un Vampire"). Depuis, il faut admettre que l’étoile de l’Irlandais a bien pâlie, et ce n’est pas avec "Greta" que les choses vont changer, même si la présence au casting de l’immense Isabelle Huppert aura sans doute un effet légèrement positif sur les entrées en salle dans l’Hexagone.

Le scénario de "Greta", écrit par Neil lui-même et clairement sur les traces des classiques de Polanski, fait pourtant saliver, tandis qu’on peut être curieux de voir ce que donne Huppert dans un rôle de « full psychopath », disons une fois franchie la frontière de la suggestion subtile sur laquelle se tiennent nombre des rôles de l’actrice. Ajoutons Chloë Grace Moretz, pas maladroite non plus, en général, et on est prêt pour un voyage sympathique dans une série B bien paranoïaque comme il se doit.

"Greta" démarre plutôt bien, avec la construction d’une relation relativement subtile entre une jeune femme déboussolée par le décès de sa mère et une émigrée européenne dont la vie solitaire se réduit à jouer du piano dans une maisonnette sinistre. On s’installe bien confortablement, dans l’attente de la belle relation perverse qui se dessine, sachant que Huppert peut faire de véritables étincelles dans ce registre. Et là, patatras ! Le scénario accélère furieusement, avec la découverte fortuite du « pot aux roses », après moins d’une demi-heure de film : que restera-t-il alors à raconter, se demande-t-on ? Eh bien, Neil a choisi son camp : foin de la suggestion subtile, à notre époque de superhéros qui se font tomber des immeubles sur la tronche, le public veut de l’action, et du sang, "Greta" va leur en donner. Huppert se transforme alors en psychopathe de dessin animé à l’hilarante ubiquité, pour plusieurs scènes de suspense tantôt complètement ratées, tantôt plutôt réussies (comme la traque de la copine Erika, d’ailleurs curieusement interprétée par la championne de kite surf Maika Monroe qui semble bien perdue loin des plages de Santa Barbara…).

Le film avance alors clopin-clopant, alternant systématiquement grosses bêtises (ce gros plan sur une main amputée !) et petits retours en grâce (comme le joli rêve / cauchemar de Frances qui relance le suspense et joue avec nos nerfs). Arrive malheureusement une faille béante dans le scénario, qui choisit contre toute logique d’exclure la police de la dernière partie du film, nous offrant à la place une longue conclusion complètement illogique, décrédibilisant complètement "Greta". Un dernier plan qui ressemble à un recyclage des conclusions habituelles (et usées) du cinéma d’horreur le plus standard, et il ne nous reste plus qu’à quitter la salle, dépités.

Si Jordan fait preuve dans Greta d’une relative efficacité dans sa mise en scène, qui sait faire monter ici et là la pression, la faiblesse de son scénario et une direction d’acteurs très approximative tirent indiscutablement son film vers le bas. Quant à Isabelle Huppert, eh bien disons qu’on la préfère dans la subtilité et le non-dit, et qu’elle en arrive à être presque drôle ici en serial killeuse machiavélique. Ce qui était peut-être son objectif personnel, mais ne sert pas le film !

 

 

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16 juin 2019

J.C. Satàn au Trabendo (Festival New Noise) le vendredi 14 juin

2019 06 14 JC Satan Trabendo (12)

22h : la première chose qui me vient à l'esprit quand Arthur tire ses premiers riffs de la soirée de sa guitare et de l’ampli Orange juste en face de moi, c'est : "P... ! Je n'ai pas entendu quelqu'un jouer aussi fort depuis Gedge de Wedding Present en 1989 !" Ayant admis que ce soir, on perdrait un peu d'acuité auditive, il ne reste plus qu'à profiter d'un concert où tous les voyants sont dans le rouge. Arthur, c'est un peu notre Ty Segall à nous : virtuose de la gratte, passant du rock stoner au punk sans oubler le rock garage, Arthur fait un show intense, qui réjouit autant la vue que les oreilles (enfin, ce qu'il nous en reste...), du pur rock’n’roll vraiment furieux et tout joyeux à la fois. Le seul problème ce soir, mais il est de taille, c'est que les voix sont complètement inaudibles de là où nous sommes placés, devant la scène, ce qui empêche de rentrer totalement dans le set. Mais il est clair que ça n'empêchera pas les fans, les vrais, de transformer le Trabendo en un ballroom en folie : le mosh pit est bien allumé, mais on restera dans la joie et la bonne humeur, heureusement. Arthur s'humecte le gosier au Single malt 12 ans d'âge, Paula – la chanteuse - est à genoux quand elle n’est pas au micro, Romain cogne ses fûts comme un damné…, et d'un coup le set décolle complètement : metallic KO, my man, metallic KO ! J.C. Satàn ("garage-stoner-pop jésuférienne") va jouer une heure complète, soit 10 minutes de plus que prévu, et nul ne s'en plaindra. Une belle démonstration de puissance de la part d'un groupe qu'on n’est pas loin de qualifier d'exceptionnel. Mais un set de forcenés qu'on aurait certainement plus apprécié si on avait pu profiter du chant...

 

 

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