Le journal de Pok

19 août 2019

"Mujirushi, le Signe des Rêves" de Naoki Urasawa : la parenthèse enchantée

Le Signe des RêvesLa publication en juin dernier de la version "intégrale" du "Signe des Rêves", réponse - différée et quelque peu réticente - d'Urasawa à une commande du Musée du Louvre (déjà honorée depuis pas mal de temps par ses confrères !), devrait permettre de réhabiliter un livre mal reçu par les fans du maître, au moins en France.

Car le plaisir que l'on prend à dévorer d'une traite ce délicieux pavé ne trompe pas : malgré les travers inévitables (?) d'un ouvrage dont on sent qu'il ne passionnait pas vraiment un Urasawa qui était juste en train de sortir de "Billy Bat", on retrouve largement ici le talent singulier de notre mangaka contemporain préféré. Complexité d'un récit plein de chausse-trappes et de faux-semblants, personnages d'une humanité débordante dépeints avec une absence totale de manichéisme, et mise en scène cinématographique manipulant avec une efficacité redoutable le lecteur, tout Urasawa est bien là, avec en plus le "bonus", pas si habituel chez lui, de la cohérence totale d'une intrigue qui se boucle parfaitement à la fin et sur tous les niveaux, tout en gardant ce soupçon de fantastique charmant qui permet de continuer à rêver une fois le livre refermé. Honnêtement, qu'est-ce qu'on peut reprocher de si grave à ce "Signe des Rêves" ?

Oui, le manque d'intérêt d'Urasawa pour la peinture est flagrant, mais il l'a malicieusement compensé par un hommage - certes très japonais - à un personnage "classique" du manga, qui lui permet de décaler subtilement son récit policier vers la fantaisie burlesque (... et non sans retrouver son romantisme flamboyant dans la conclusion, autour de la magnifique énigme de Kyoko, dont on ne verra jamais le visage, mais dont l'énigme plane sur tout le récit...).

Oui, l'idée du vol du tableau ici activée ressemble beaucoup à celle vue dans la version de McTiernan de "l'Affaire Thomas Crown", mais comment ne pas reconnaître le brio avec lequel Urasawa fait bifurquer tout cela, de manière inattendue, vers un règlement de comptes rejouissant - et cathartique - avec Trump ?

Oui, Urasawa ne connaît bien ni la France et les Français, ni Paris, et il ne lui "fait pas honneur" comme c'était le cas avec l'Allemagne dans "Monster"... Il accumule des clichés (la Tour Eiffel, Mitterand, Sylvie Vartan, Piaf, l'inspecteur Juve...) qui doivent clairement lui permettre d'embarquer le lecteur japonais, mais il retraduit bien ce qui l'a fait rêver lors de son voyage exploratoire à Paris et au Louvre : le labyrinthe de couloirs obscurs derrière les murs du plus célèbre musée du monde, et... la vaillance et le charme de nos pompiers !

Oui, le récit, très complexe pour la longueur (relativement) réduite de l'oeuvre, peut sembler lent à se mettre en place (un défaut moins sensible quand même dans cette "intégrale"...), mais quel plaisir à la fin de voir tous les éléments s'imbriquer aussi magnifiquement, et la confusion donner naissance à une véritable fable sur le destin et le hasard (... qui n'en était bien sûr pas...) !

Bref, il est temps de réhabiliter - ou au moins de relire - ce livre enlevé, réjouissant, parenthèse enchantée dans l'oeuvre parfois trop imposante d'un artiste dont nous avons tendance à attendre qu'il renouvelle à chaque fous le miracle de "Monster" ou de "20th Century Boys"...

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18 août 2019

"Mon Traître" de Sorj Chalandon : misère...

Mon-traitreIl y a un an exactement, j'avais découvert - et j'avais été emporté par - la BD "Mon Traître", l'adaptation magnifique d'un roman de Sorj Chalandon. Il me fallait donc me confronter un jour au 'matériau de base", ce fameux roman presque autobiographique, où Chalandon tentait de mettre des mots sur son amour trahi pour un pays - l'Irlande du Nord déchirée par la guerre civile - et pour un homme - activiste de l'IRA qui deviendra pour lui un père de substitution.

Écrire a clairement ici valeur, sinon d'exorcisme ou de réconciliation avec la part dévastée de soi-même, mais au moins de tentative d'explication de l'inexplicable, et il s'agit là très certainement d'une exigence quasiment vitale pour l'auteur qui fait de "Mon Traître" une lecture indispensable. Mais l'intelligence de Chalandon est, tout en nous faisant totalement partager la passion dévorante, quasi amoureuse, de son héros pour un pays et une cause qui lui sont étrangers et deviennent son unique raison d'exister, de ne jamais nier combien cette passion est destructrice, et même absurde, ridicule. Comme sont destructrices, absurdes et parfois ridicules cette absolue noblesse et cette terrible médiocrité de la vie quotidienne des combattants de l'IRA, prisonniers d'une image fantasmée de leur pays et de leur cause... Un fantasme qui se délitera rapidement après la signature des accords de paix, et auquel répond le fantasme tout aussi cruel de l'amour entre un père adoptif et son fils de passage, que la fameuse "trahison" révélera dans toute sa hideuse immatérialité. Oui, le talent de "Mon Traître", c'est aussi de nous faire aimer une cause et des personnages peu aimables, et donc comprendre un peu mieux encore notre prochain, même et surtout lorsque nous avons toutes les raisons du monde de les détester ou de les mépriser : "Mon Traître", livre sur un effondrement injustifiable, inexplicable, est terrible, et nous laisse finalement aussi dévastés que son auteur l'a été, l'est peut-être encore.

Pourtant, je dois avouer que j'ai trouvé la BD de Pierre Alary un peu supérieure, car moins facile, moins manipulatrice, plus subtile sans doute : c'est que le style de Chalandon, écrivain alors débutant, avec ces phrases très courtes et ces combinaisons de mots parfois précieuses, cherche souvent trop clairement à provoquer l'émotion chez le lecteur pour qu'on ne se sente pas un tantinet victime d'un "procédé" tire-larmes, certes efficace, mais aussi inutile tant la force du sujet se suffisait à elle seule.

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17 août 2019

"Titanic Rising" de Weyes Blood : un mystère...

Titanic Rising"Titanic Rising" est un mystère pour moi, qu'une bonne quinzaine d'écoutes en quatre mois n'ont pas réussi à lever. C'est un album que la grande majorité de mes contemporains semble adorer, et qui ne m'évoque guère que flou et confusion, qui plus est un flou et une confusion inféconds, comme si Weyes Blood avait systématiquement échoué à matérialiser, chanson après chanson, les musiques et les concepts qu'elle avait en tête.

Oui, "Titanic Rising", au titre aspirationnel et mensonger, est bien un naufrage répété, et pas du tout un retour à la surface ou à la lumière. Il fascine, parce qu'il est en quelque sorte l'antithèse absolue de la clarté, de la lisibilité, de l'ultra-simplicité digitales qui prévalent dans notre réalité contrôlée, où tout est 'message', où tout doit faire sens. Il célèbre le laisser-aller, l'acceptation de l'échec - sentimental, émotionnel, mais esthétique aussi - dans un monde qui nous vend la séduction et le succès.

Ses mélodies informes, qui m'échappent toujours après tant de mois, que ma mémoire ne peut conserver tant elles manquent de vigueur et de lumière, me surprennent toujours à chaque nouvelle écoute. Son ambition "symphonique" se ridiculise dans des gargouillis électroniques faciles, régulièrement très laids, qui trivialisent brillamment un album qui pourrait facilement être taxé d'arrogance.

La voix de Natalie Mering, sublime, sombre souvent dans la répétition de clichés sans âme, irritants même : pourtant, elle sait régulièrement, au détour d'une phrase, se faire transcendance.

Bref, je n'en sors pas, ce disque qui vient toujours à bout de ma patience, qui me semble aussi lugubre et boueux qu'un naufrage glacial se répétant sans fin, continue à exercer une singulière attraction sur moi.

J'ai vu la belle Natalie, avec son costume blanc impeccable et ses oreilles décollées soigneusement dissimulées derrière sa chevelure, sur scène, et je n'ai pas mieux saisi le sens de sa musique. Voila donc un mystère que je ne percerai pas. Tant pis ! Tant mieux...

 

 

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16 août 2019

Séance de rattrapage : "Gloria Bell" de Sebastián Lelio : G. L. O. R. I. A. Gloria !

Gloria_Bell AfficheOn peut regarder un film, et l'apprécier, pour une simple et unique raison : son acteur / actrice principal(e). "Gloria Bell" est l'exemple parfait d'une oeuvre qui ne présente absolument aucun intérêt si ce n'est de contempler la magnifique Julianne Moore, l'une des plus grandes actrices de sa génération, et ce d'autant qu'elle est de tous les plans.

Julianne nous charme, nous émeut, nous fait rire, nous bouleverse. Elle est vraie, elle est en fait trop, elle en fait trop peu. Elle est nue, elle est vêtue. Elle baise, elle danse, elle rit, elle pleure, elle marche, elle court, elle dort. Elle tire à la carabine de paintball, elle boit, elle drague, elle rêve, elle regrette, elle espère, elle se désespère. Elle met ses lunettes, elle enlève ses lunettes. Elle conduit, elle mange, elle chante. Et tout cela fait un film, ou mieux encore : du Cinéma (qui, rappelons-le, pour paraphraser Godard, est avant tout une excuse pour filmer de belles femmes...).

Il paraît que c'est Julianne qui a voulu à tout prix produire "Gloria Bell" et plus ou moins "forcé" Lelio à réaliser un remake de son propre premier film, que tous déclarent bien supérieur. C'est possible, mais vu l'inanité d'un scénario qui ne fait que décliner gentiment des poncifs, vu la mise en scène d'une discrétion certes élégante mais tendant vers l'insipide, et vu qu'il n'y a pas Julianne Moore dans l'original, je me contenterai de cette version-ci de "Gloria Bell,

Ah, au fait : je hais la musique populaire des années 80, et j'ai beaucoup souffert de l'accumulation de ces chansons ridicules supposer être sur-signifiantes quant aux états d'âme de Gloria. En fait, peut-être bien que si Lelio avait utilisé la chanson des Them pour clore son film, celui-ci m'aurait autrement plu, qui sait ?

 

 

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15 août 2019

"Boi" de Jorge M. Fontana : le charme de la pleine obscurité

Boi afficheIl faut reconnaître une chose, c’est qu’au milieu des tombereaux de « Net-flicks » destinés à une consommation automatique peu exigeante, il n’est pas si difficile de dénicher sur la plateforme des films plus singuliers, souvent œuvres de jeunes auteurs à qui l’on donne finalement une chance (relative, bien sûr) d’être vus par le plus grand nombre. C’est ainsi qu’on peut tomber sur ce Boi, première œuvre d‘un réalisateur espagnol débutant, Jorge M. Fontana, qui ambitionne clairement de traduire en film des visions poétiques, singulières, mais ancrées dans la banalité quotidienne… un peu à la manière des tous premiers Godard ou des meilleurs Wong Kar-Wai : deux références immenses, certainement étouffantes, surtout quand on se doit de préciser que le cinéma de Fontana n’a ni la foudroyante radicalité du premier, ni la merveilleuse élégance du second…

Pourtant, pourtant, une petite musique singulière se dégage de ce Boi, qui en fait un film plus intriguant que la moyenne : derrière la fausse barbe du thriller, qui trompera sans doute bien des adhérents à la plateforme cherchant la satisfaction immédiate dans cette pseudo-histoire de deux mystérieux Chinois entraînant un chauffeur de taxi bien naïf dans leur périple criminel au fil des rues d’une Barcelone nocturne, Fontana nous offre une ballade énigmatique, peut-être même, si l’on se sent  généreux, existentielle.

L’expérience du téléspectateur devant Boi s’apparente à un tour de montagnes russes programmées en vitesse réduite, le tout en pleine obscurité : on commence par une lente montée qui permet de se familiariser avec le personnage principal, jeune homme séduisant (Bernat Quintana, acteur débutant, est parfaitement classe, bravo !) dont la vie est devenue une galère infernale, entre la disparition de sa petite amie enceinte, l’autoritarisme pour le moins désagréable de son nouveau patron et les exigences de ses deux clients chinois ; et au moment  où l’on s’attend à une soudaine accélération alors que les pièces d’un puzzle mystérieux nous ont toutes été présentées dans le désordre, naît la déception de voir le film nous offrir une promenade languide, où rien ne fait plus vraiment sens, dans des ambiances quasi-lynchiennes (la scène assez réussie du restaurant / boîte de nuit…) ; un petit coup de stress quand les codes du film noir reprennent le dessus, mais pour pas grand-chose, et nous voilà de retour « à la réalité » sans que nous ayons bien compris comment diable nous en sommes revenus au point de départ. On pourra s’en irriter, on pourra aussi admettre qu’on a pris pas mal de plaisir au cours du trajet. Et qu’on ferait bien un second tour de manège avec cette étrange cliente française qui vient de monter dans le taxi de Boi…

Absurde, amusant, mystérieux, naïvement romantique (son happy end sentimental) et paradoxalement optimiste (le départ des Chinois), Boi a souvent des allures de film d’auteur français. Et ce n’est pas un défaut, loin de là, pour un petit premier film perdu sur la grande plateforme globale.

 

 

 

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14 août 2019

"Hobbs & Shaw" de David Leich : à la santé de Jon Snow !

Hobbs and Shaw afficheIl n'y a pas de bon été sans un bon vieux blockbuster bien stupide et bien... jouissif, avouons-le. Car il y a toujours une de ces journées un peu trop chaudes et un peu trop vides où l'envie nous prend de nous réfugier dans une salle proprement climatisée avec le cerveau en mode "off", juste pour voir l'un de ces films qui sont du pur divertissement, sans pour autant trop nous sentir humiliés de devoir renoncer à certains principes de base qui gouvernent notre existence le reste de l'année...

Pour le coup, forcé d'exclure les films de super-héros, qui me rendent physiquement malade de rage et offensent précisément tout ce qui me reste de croyance à mon âge, je me suis rabattu sur ce "Hobbs & Shaw" en faisant très fort l'impasse sur la partie du titre qui disait "Fast & Furious", puisque je suis complètement insensible aux soi-disant charmes de cette franchise, une fois passé le premier volet. Après tout, Jason Statham m'a toujours été furieusement sympathique, anglophilie oblige, et il y a au générique l'éblouissante Vanessa Kirby, ma petite / grande faiblesse, l'actrice qui m'a fait le plus d'effet ces dernières années lorsque je l'ai découverte dans la série "The Crown". Oui, "Hobbs & Shaw" serait donc mon petit péché de cet été...

Et savez-vous ?... eh bien, deux heures et demi plus tard, je ressortais complètement ravi du multiplexe où j'avais enterré ma matinée, et riant encore de ces excellentes plaisanteries sur la dernière saison de "Game of Thrones" (ne pas manquer, surtout, la scène post-générique avec un Ryan Reynolds hilare dissertant sur Jon Snow !). Oui, car "Hobbs & Shaw" fonctionne impeccablement sur la base d'un duo de machos en rivalité permanente, devenant un trio grâce au rôle pivotal de la sublime Vanessa : ça bastonne et surtout ça vanne méchant, tout baigne. Sur un scénario incohérent plus proche de celui d'un mauvais James Bond de l'époque Roger Moore, David Leich nous sert à la louche une invraisemblable accumulation de scènes spectaculaires totalement WTF, qui nous font régulièrement pousser de grands cris d'admiration et de joie enfantine. Signalons aussi que Idris Elba est un impeccable Terminator / Black Superman, parfait bad guy lui aussi en complète alchimie (négative) avec le trio de héros.

S'il y a un bémol dans notre plaisir devant cette remarquable construction de bêtises absurdes (et régulièrement hilarantes, je le répète...), c'est l'insistance des scénaristes à ramener sur le tapis, dans la dernière demi-heure du film, les niaiseries larmoyantes qui plombaient déjà "Fast & Furious" sur l'importance de la famille, etc. C'est néanmoins peu de choses, et ça ne gâche finalement pas grand chose.

Maintenant, il nous reste à faire le voeux - qui bien entendu ne se réalisera pas - que cette improbable réussite ne donne lieu à aucune suite qui viendrait obligatoirement souiller le bon souvenir qu'on gardera de "Hobbs & Shaw*", NOTRE blockbuster de l'été 2019.

Allez, maintenant, j'ai besoin d'un bon panaché bien frais, et la journée sera parfaite...

 

 

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13 août 2019

"Comme des Bêtes 2" de Chris Renaud, etc. : Miaou !

Comme des Bêtes 2 afficheNotablement moins détestable que son affreux prédécesseur, "Comme des Bêtes 2" souffre néanmoins clairement du syndrome "on fait n'importe quoi, pas de souci puisque ça marchera comme le premier !".

Cette fois, pas vraiment de scénario, mais plusieurs mini-histoires en parallèle que Chris Renaud et sa bande s'efforcent de réunir dans un film à peu près cohérent : du coup il y a du correct - en gros, tout ce qui se passe à la ferme où les animaux arrêtent de se comporter comme des humains et affrontent des problématiques plus "naturelles" - et du franchement ridicule - la dernière partie en forme de course-poursuite avec des loups et un méchant directeur de cirque pour sauver un tigre blanc dans un train. On peut toujours s'irriter néanmoins devant le côté "gnangnan" / "les animaux sont si mignons", qui a permis à la franchise de séduire son plus jeune public, et sur le fait que les Studios Illumination n'hésitent jamais à pomper sur Pixar (voir cette fois la "responsabilité" du chien par rapport à l'enfant de la famille, très "Toy Story" !). On peut aussi remarquer qu'on a affaire ici à une co-prod franco-nippo-américaine, dont on aurait espéré un peu plus d'originalité graphique et thématique.

Au final, il s'agit une fois de plus du genre de film qu'on ne verra que si l'on doit accompagner sa progéniture au cinéma, en cette période difficile de vacances scolaires...

 

 

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12 août 2019

"Midsommar" de Ari Aster : Välkommen till Sverige (Naissance d'un grand cinéaste)

Midsommar AfficheOn se souvient combien "Hérédité", malgré le concert de louanges qui l'avait accueilli, s'était révélé décevant, l'intelligence de sa mise en scène sombrant à mi-parcours dans la facilité du cinéma d'horreur de bas étage, et Ari Aster reculant au dernier moment devant ce qu'on pourrait qualifier - certains l'ont fait - la "transcendance" vers laquelle son inspiration "kubrickienne" le menait. Aster est clairement un homme intelligent, en plus d'un véritable auteur - au sens de la "politique des...", c'est à dire un artiste qui "refait le même film" - puisque tous les défauts de sa première oeuvre ont été corrigés dans ce "Midsommar", qui se positionne d'entrée comme un film majeur de 2019.

Au début, il y a déjà cette introduction cauchemardesque qui va "justifier" le trauma d'une jeune femme ordinaire : en apparence scindée du film lui-même, et ce d'autant que son atmosphère nocturne tranche avec l'éblouissante lumière qui noie la quasi-totalité de "Midsommar", cette introduction sur laquelle Aster aura la très grande intelligence de ne (quasiment) jamais revenir, violant toute les règles du thriller psychologique à l'Américaine, sera le fondement sur lequel l'histoire va se construire, jusqu'au magnifique (et logique) plan final...

Ensuite, il y a plus de deux heures de film qu'on pressent - à tort, pour une fois - comme bien longues, et qui s'avèrent indispensables pour que l'effet d'immersion joue pleinement, et que le spectateur, régulièrement incité à le faire par des regards-caméra, se laisse docilement entraîner dans le trip qui lui est proposé, à base de drogues hallucinogènes et de cérémonies enivrantes. La limite de "Midsommar", c'est évidemment que le spectateur accepte de se dissoudre dans cette expérience sensorielle splendide - et horrifique, ne le nions pas puisque, quelque part (mais vraiment quelque part de pas si évident que ça...), il s'agit d'un film de genre. Assez nombreux sont les spectateurs quittant la salle, et quelques ricanements stupides çà et là confirment que l'on peut décider de ne pas "croire" à ce voyage ancestral / new age, qui va pourtant permettre à l'héroïne du film de surmonter ses traumas. Et de se venger, accessoirement, de la stupidité et du manque de coeur des hommes.

Car, au-delà de leur évidente fascination pour les "cultes", les deux films d'Aster peignent de la même manière une masculinité révoltante - en particulier chez les jeunes - que le scénario punira cruellement : peut-être d'ailleurs que le mépris du réalisateur pour ses personnages masculins (le père et le frère dans "Hérédité", le groupe de touristes américains ici) est trop fort pour ne pas un peu déséquilibrer ses films... On verra comment tout cela évolue par la suite...

Hymnes à la puissance éternelle, tellurique même de la Femme, "Hérédité" et "Midsommar" célèbrent la transmission de la Vie et de l'Âme, à n'importe quel prix. En cela, ce sont des films à la fois "hors du temps" et profondément politiques, qui annoncent l'arrivée inattendue dans le cercle des grands cinéastes mondiaux d'un nouvel auteur...

... sur lequel il faut d'ores et déjà compter.

PS : On ne l'a pas dit, mais "Midsommar" fait évidemment très peur, sans jamais jouer sur les codes du genre. Et ne saurait être conseillé aux âmes sensibles, seulement aux cinéphiles qui se désespéraient de ne trouver personne pour reprendre le travail de Kubrick là où la mort l'avait interrompu.

 

 

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11 août 2019

"Purple Mountains" de Purple Mountains : adieu à David Berman (la fin de tout désir...)

Nous apprenions il y a trois jours la mort de David Berman, un artiste singulier, passionnant, dont le bouleversant dernier projet, Purple Mountains, avait été la lumière de ces dernières semaines. La confirmation de son suicide vient jeter une lumière encore plus blessante sur son dernier album, un chef d’œuvre.

Purple Mountains« The end of all wanting is all I’ve been wanting / And that’s just the way that I feel » voilà ce que chante David Berman en ouverture de son dernier album : tragiquement, on doit admettre qu’il a été servi, puisque Purple Mountains aura été sa dernière création. Peut-être la plus belle, la plus touchante, la plus humaine : le disque d’une vie, peut-être… ou peut-être pas, mais de toute manière, il va bien falloir nous en contenter….

… Car le 7 août, nous avons appris que David Berman, « musicien, chanteur, poète et dessinateur américain particulièrement connu pour son travail avec le groupe de rock indépendant The Silver Jews », comme le résume si efficacement et si commodément Wikipedia, était mort. Suicidé. Pendu. Nous laissant désormais seuls face à ce Purple Mountains qu’on a immédiatement aimé, mais peut être légèrement sous-estimé.

Cela faisait près de dix ans que nous n’avions pas eu de nouvelles de David Berman. Dix ans que David avait passé, d’après ses dires, chez lui à Nashville, à LIRE. Bien sûr, il était inévitable que ce grand lecteur et passionné par les mots nous revienne un jour, avec de beaux textes qui lui permettent de dépasser des origines musicales « lo-fi indie rock / slacker » bien réductrices. Mais si, à 52 ans, certains atteignent la sagesse, une fois abandonnée derrière eux une existence de drogues et d’errance, d’autres, comme David Berman, semblent perpétuellement condamnés à la tristesse, dont ne les protègent ni la foi ni l’amour. Purple Mountains est tout sauf un disque « de la maturité », l’un de ces disques apaisés et positifs que nos héros musicaux ont réussi à nous pondre une fois atteint l’âge de la tranquillité. Non, il est a posteriori facile de le voir comme une prémonition, un avertissement : « Life is shit, and then you die », comme on dit en riant à moitié…

Marqué par le décès de sa mère, à laquelle il dédiait une chanson bouleversante (I Loved Being My Mother’s Son, peut-être la plus belle jamais écrite dans le « genre »), et par sa séparation d’avec sa femme après 20 ans de mariage, David Berman nous avait donc envoyé ce Purple Mountains comme message : un disque profondément triste, mais un disque qui travaille la tristesse comme le meilleur matériau brut (le seul ?) disponible pour créer l’Art le plus noble possible. Si l’accompagnement musical est – au moins en apparence - le plus simple, un peu comme chez Neil Young, les mélodies sont irrésistibles, immédiatement mémorisables, et le chant est superbe. Il y a cette voix qui, comme chez Leonard Cohen (…auquel on pense obligatoirement du fait des références à Dieu et au judaïsme, mais aussi la précision de la description – souvent humoristique - du désespoir ordinaire), est à la fois profonde et forte, mais traduit une insondable fragilité, nous touchant en plein cœur.

Margaritas at the Mall est peut-être l’une des réussites les plus éclatantes d’un album rempli de chansons impeccables : sur une mélodie lumineuse, avec le renfort de trompettes mariachi, Berman nous assène une réflexion métaphysique de poids, avec toute la légèreté et la dérision qu’on a gagné quand on a dépassé la cinquantaine : « How long can a world go on under such a subtle god? / How long can a world go on with no new word from God? / See the plod of the flawed individual looking for a nod from God ».

Peu de gens le savent, mais David était le fils l’un des hommes les plus haïs – et dangereux – des Etats Unis, Rick Berman, un puissant lobbyiste aux méthodes extrêmes et au service des grandes corporations, surnommé « Dr. Evil ». On peut imaginer combien la haine de son père a pu se combiner avec une profonde culpabilité par rapport à ses origines, pour générer ce malaise existentiel et ce désir de transcendance qui ont illuminé toute la trajectoire de David Berman. On peut aussi imaginer pourquoi et comment il a pu vivre cette existence « en dehors du monde », à la recherche d’une vérité et d’une honnêteté qui la justifient enfin.

« If no one’s fond of fuckin’ me, maybe no one’s fuckin’ fond of me », concluait Berman dans la dernière chanson, Maybe I’m the Only One for Me. Faux, David, on est tous foutrement amoureux de toi. C’est notre faute si on ne te l’a pas dit à temps.

« When the dying's finally done and the suffering subsides / All the suffering gets done by the ones we leave behind » (Nights that won’t Happen) : oui, c’est bien nous, que David a abandonnés, qui allons souffrir.

 

 

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10 août 2019

"The Red Sea Diving Resort" de Gideon Raff : Out of Africa

The Red Sea afficheL’un des sujets les plus importants de notre époque est sans nul doute le sort des millions de réfugiés de par le monde, fuyant des conflits sanglants ou plus trivialement la guerre économique globale, en attendant les changements climatiques… "The Red Sea Diving Resort" (absurdement intitulé en France : "Opération Brothers" !) arrive donc à point pour nous rappeler le devoir d’humanité que nous avons vis-à-vis de ces victimes – dont nous pourrions faire à notre tour partie, ne l’oublions pas : en se basant sur des faits réels datant du début des années 80, l’exfiltration, via le Soudan, par le Mossad – aidé épisodiquement par les Américains – de milliers de Juifs éthiopiens promis à l’extermination, le film de Gideon Raff doit donc dépasser le simple statut de film d’action de l’été. Ce n’est malheureusement pas certain qu’il y parvienne…

… En effet, même s’il est difficile de mettre le doigt a priori sur ce qui manque fondamentalement à un film correctement réalisé, raisonnablement bien interprété – même si Chris Evans, tout frais sorti du MCU, n’est clairement pas un grand acteur ! -, offrant son lot de paysages spectaculaires et de scènes d’action tendues et nerveuses, c’est quand défile le générique de fin, qui nous propose de manière désormais bien conventionnelle le défilé de photos « réelles », qui doivent permettre de montrer le soin apporté par le film à la reconstitution de l’Histoire, que l’évidence nous frappe : cette dizaine de photos un peu ringardes nous touche plus que les deux heures qui viennent de s’écouler. On y voit des gens, des vrais, souffrir, lutter, mais aussi s’amuser, danser, être ensemble. D’un coup, ces fameux « réfugiés » ne sont plus des victimes ou des rescapés qu’on dénombre, comme dans des statistiques officielles, mais bien des êtres de chair et de sang, dont on aurait envie de connaître la vie, dont le sort peut nous importer. Soit LA chose fondamentale que "The Red Sea Diving Resort" n’a aucune réussi à nous faire partager… pour peu que ses auteurs aient eu véritablement envie de le faire.

Car, entre le succès du "Argo" de Ben Affleck, qu’on tente visiblement d’émuler ici à partir d’une trame semblable (le montage d’une activité bidon, ici la gestion d’un hôtel, pour dissimuler une activité clandestine), le souci de montrer l’horreur de la violence religieuse ou clanique sur le continent africain dans deux ou trois scènes brutales, la complexité et l’ambiguïté des « jeux politiques » (convaincre d’abord le Mossad, puis la bureaucratie américaine du bienfondé de l’opération), mais également la difficulté de maintenir la façade d’un hôtel ouvert aux touristes, "The Red Sea Diving Resort" ne choisit pas : en accumulant tous ses sujets potentiels, en n’en traitant convenablement aucun, le film paraît surtout peu cohérent, et jamais vraiment convaincant.

Ne nions pas que notre sympathie reste intacte vis-à-vis d’un sujet vraiment pertinent et plus que jamais d’actualité, reconnaissons que nous ne nous sommes pas ennuyés un instant, il reste que tout cela ronronne tranquillement dans une sorte de médiocre zone de confort dont nous ne sortirons jamais vraiment. Une belle occasion manquée.

 

 

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