Le journal de Pok

18 février 2019

"Police" de Jo Nesbø : la loi des séries...

PoliceDixième tome d'une saga que l'on aurait pu croire / espérer (brillamment) terminée avec le déchirant "Fantôme", sauf que, ne le savions-nous pas déjà ?, l'inspecteur Harry Hole est capable de survivre à une balle dans la tête, et son amour pour Rakel et Oleg à la trahison. Tout cela serait grotesque sans la diabolique habileté de Nesbø qui nous balade une fois encore pendant 500 pages sur les traces d'un (ou deux…) serial killers, en multipliant déraisonnablement les fausses pistes, les cliffhangers et les vrais coups de théâtre. Bref "Police" est presque une caricature de ce que Jo Nesbø est capable de faire, grâce à son style plutôt vigoureux et parfois même poignant, et grâce à l'extrême intelligence de la construction de ses récits.

S'il y a une réserve majeure que l'on peut avoir quant à "Police", ce n'est pas qu'il ne se clôt pas, - puisque la moitié de l'histoire n'est pas résolue et se poursuit même dans les toutes dernières pages (après tout, on est quasiment ici dans le mécanisme maintenant bien connu de la "série télé" avec un dernier épisode de saison qui est une conclusion - pour ne pas frustrer le client - mais aussi une promesse pour la suite - pour l'encourager à être là la prochaine fois…) -, mais c'est plutôt que Nesbø abuse littéralement de cet artifice qui consiste à faire croire au lecteur, en se montrant imprécis sur qui est qui, qu'une chose se passe alors que la réalité est bien différente. Il le fait très efficacement non pas une, mais deux fois - dans l'introduction, puis dans la conclusion -, et les deux fois, on se fait avoir comme des novices !

Bref, même si l'on est finalement content de voir une fois encore les fils d'une fiction ultra-complexe, puisqu'engagée il y a déjà plusieurs volumes, se dénouer et se renouer, même si l'on a apprécié que Nesbø sache sacrifier des personnages-clé de son monde (encore une caractéristique de série TV ?), il est permis de trouver que tout cela est définitivement trop manipulateur pour notre bien.

A ma connaissance, le onzième tome de la saga "Harry Hole" n'est pas encore paru, mais on se surprend à espérer que Nesbø décide de planter tout ce cirque pour passer à autre chose de plus… viscéral, de moins malin.

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17 février 2019

"Fever" de Balthazar : Cohen on the dance-floor ? Et encore ?

Fever

Depuis le temps qu'on vous dit que la Belgique abrite une bonne partie des groupes de rock les plus intéressants de ces 20 dernières années, et que vous nous ignorez, il y a quand même peu de chance que la parution de ce quatrième album de Balthazar, groupe de Courtrai, change quelque chose à votre entêtement à vouloir passer à côté d'une musique aussi profondément satisfaisante. Alors, abordons le problème par une autre face : depuis combien de temps n'avez-vous pas écouté un album qui plaise en même temps à votre tendre moitié, à votre maman et même à vos enfants, pourtant rebelles aux guitares qui ont tant signifié pour vous naguère ? Un disque tellement réussi et universel qu'il peut fédérer les fans des Black Keys, de Leonard Cohen, voire des Stranglers de l'époque de "Feline" ? Ah, vous dressez l'oreille ? Vous êtes surpris ? Sceptique ? Tenté ?

Allez, on se lance avec "Fever", long morceau à la fois ambitieux, planant, suave - comme on disait à une époque - mais supporté par une mélodie immédiatement accrocheuse, et une montée en puissance assez irrésistible, tout en évitant toute la pesanteur lyrique typique du genre... Pas encore convaincus ? Laissez "Changes" vous emmenez tout en douceur sur le dance-floor, où vous pourrez vous trémousser "intelligent" sans craindre le ridicule : le genre de titre qui fait dire à à peu près tout le monde "Ah, oui ! Là, je vois !". Et ça continue comme ça dans une ambiance à la fois retenue, un tantinet lugubre, et pourtant festive : oui, c'est possible ! Il suffit de pousser un cran plus loin l'intuition de Cohen sur ses derniers albums, demander à un groove vaguement ironique, légèrement distancié, de supporter des chansons à l'humeur passablement sérieuse, voire noire...

On connaît des gens qui se satisfaisent de cette première partie de "Fever", qu'ils jugent - à juste titre, irrésistible. Ils ont tort, car ce qui suit est encore meilleur, et touche à la grandeur : "Phone Number" pousse encore un cran plus loin les citations vocales du vieux Len, et joue même avec les mots avec une malice qui rappelle le vieux poète coquin : "Oh, I remember how I came to you / You said I could go fuck myself / And that's when I knew I wanted you to", le tout sur une mélodie belle à pleurer. Ou encore "Grapefruit", élégant sommet de cet album qui n'en manque pourtant pas, qui combine à la perfection cordes puissantes et refrain presque joyeux. Ou encore...

... Oh, et puis, on en a assez dit : si vous n'avez pas encore compris, vous ne comprendrez jamais. Cette belle complexité dans la construction des chansons et l'assemblage des sons, qui se semble se réduire finalement à la sobre combinaison d'une magnifique voix grave et d'une basse élastique, n'est-ce pas une forme de magie, finalement ? Une musique à la fois discrète et toute en retenue, qui offre néanmoins à de plusieurs reprises un sentiment d'épanchement sentimental irrépressible. Une musique parfaitement évidente, mais jamais superficielle. Des chansons profondes qui restent ludiques.

La fièvre de Balthazar nous a gagnés, et en cet hiver de grippe agressive, c'est bien la meilleure chose qui pouvait nous arriver. Vive la Belgique ! Vive le Rock universel !

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16 février 2019

"Minuscule 2" de Hélène Giraud et Thomas Szabo : 1001 pattes et presque autant d'ailes...

Minuscule_2_AfficheJe ne sais pas, j'aurais bien voulu que "Minuscule 2" soit un chef d'œuvre, pour pouvoir chanter moi aussi la gloire de l'animation "à la française" (… même si les Chinois sont apparemment pour beaucoup dans la confection du film…).

J'ai été bluffé par la réussite technique, ce mélange remarquable entre prises de vues réelles - le monde des hommes, avec des paysages sublimes, dans les Alpes comme en Guadeloupe, et des personnages délicieusement ridicules - et animation réellement pétillante… et rien que ça m'a permis de passer une heure et demi fort plaisante. J'ai aimé l'absence de dialogues, qui prouve une fois encore que l'importance de la parole au cinéma est largement surestimée (bon, je suis un fan absolu du muet, mais je me soigne), même si j'ai par contre trouvé l'usage de la musique un peu trop excessif.

Mais là où le bat blesse, c'est au niveau du scénario, qui se contente d'enfiler des situations convenues que l'on a vues mille fois déjà ailleurs, et de jouer d'une multitude de références qui finissent par devenir envahissantes : de la poursuite dans la forêt façon "le retour du Jedi", aux ballons de "Là haut", en passant par l'aéroport de "Toy Story 2" et une multitude d'autres citations que je vous laisserai vous amuser à reconnaître, Hélène Giraud et Thomas Szabo en font décidément un peu trop à mon goût. Sans doute trop pragmatique, j'ai tiqué devant le mélange maladroit de réalisme animalier et de fantaisie pas toujours bien dosée, et j'ai regretté le final en leçon de vie à l'américaine...

Tout cela m'a semblé quand même dommage quand on pense à une poignée de scènes vraiment belles ou spectaculaires, comme par exemple la découverte du monde des chenilles urticantes, beau moment de Science Fiction particulièrement marquant.

Des défauts qui seront, espérons-le, corrigés dans un inévitable "Minuscule 3"...

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15 février 2019

"Power Chords" de Mike Krol : un pacte avec le diable...

Mike-Krol-Power-ChordsBeaucoup d'entre nous ont coutume d'affirmer que le Rock'n'Roll leur a - au moins un jour - "sauvé la vie" - pour paraphraser l'ami Lou Reed qui capturait dans sa chanson "Rock'n'roll" la véritable sidération qui a pu nous saisir lorsque nous avons entendu pour la première fois - en général lors de notre plus jeune âge - cette musique "du diable". Mais il y a certainement pas mal de gens qui peuvent - sans d'ailleurs s'en plaindre aussi franchement - raconter que le Rock a foutu leur vie en l'air : obsession terminale les réduisant à la ruine, incapacité à la vie de couple pour cause d'envahissement de la collection de disques vinyles, abus d'alcools et de substances diverses ou, pire encore, célébrité éphémère et dévastatrice, il y a bien des manières de regretter que votre existence ait un jour croisé la route du Rock… et qui font que tout ça s'apparente largement à un pacte avec le diable !

Mike Krol, que la pochette de son nouvel album, "Power Chords", dévoile plus ou moins tabassé par la vie, s'agrippant encore à sa guitare, s'avère un exemple assez ahurissant : ce jeune américain, qu'on imagine facilement sage et propre sur lui, s'est donc engagé en 2011 dans une croisade solitaire de célébration du punk rock le plus puriste. Avec pour toutes munitions un talent indéniable pour les mélodies accrocheuses - louchant même parfois sur le power pop -, une voix diablement limitée et radicalement distordue, et une volonté impressionnante à jouer lui-même de tous les instruments sur ses albums résolument lo-fi. Une telle détermination à vivre une vie de micro-rock star en évitant tout compromis force l'admiration, même si l'on peut facilement nous répondre qu'il y a des milliers de Mike Krol de par le monde : des musiciens trop facilement qualifiés de "limités" qui croient dur comme fer au pouvoir de la passion et de l'intégrité. Certes, certes, mais il y a quelque chose chez Mike qui dépasse la pure force de conviction : des riffs rageurs, des mélodies qui tiennent la route, on l'a déjà dit, des textes personnels plutôt intrigants, et bien sûr une sorte d'audace belliqueuse heureusement non dénuée de conscience.

"Power Chords" est donc son troisième album, le mieux produit - dans les limites du genre, bien entendu - et peut-être celui où la voix de Mike Krol se fait la plus singulière : à force de prendre des coups et de vivre des déceptions, il en arriverait à regretter ce sacerdoce punk qui a répondu dans une certaine mesure à ses ambitions, mais ne lui a apporté que peu de plaisir. C'est donc l'album qui pourrait - dans un monde juste un peu meilleur - lui apporter un minimum de reconnaissance publique, mais qui risque d'être un nouveau coup d'épée dans l'eau... "An Ambulance" est un single qui a bien de la gueule, et qui décline impeccablement le programme : à condition de ne pas avoir peur de monter le son au delà des limites réglementaires, voici donc de l'énergie débordante, de l'introspection et du désespoir, et même un soupçon de cette classe légère des perdants magnifiques. Tout l'album - pourtant court - ne plafonne pas à ce niveau, et on regrettera quelques chansons plus faiblardes dans sa deuxième partie, avant un final impeccable. Rien néanmoins qui arrive à nous gâcher cette impression réjouissante de fraîcheur et d'intelligence, qui caractérise parfois la musique de gens qui, comme Mike, la jouent avec assez de déraison et de conviction.

Gageons que le calvaire rock'n'roll de Mike Krol - qu'il soit réel ou simple générateur de fiction - arrivera quand même, sinon à sauver quelques vies, au moins à les enchanter. Nous serons le 16 avril au Gibus Club pour lui témoigner notre reconnaissance.

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14 février 2019

Séance de rattrapage : "Miss Sloane" de John Madden

Miss_Sloane affiche"Miss Sloane" est une énigme, un thriller moderne anti-NRA avec twist final pas piqué des hannetons et avec Jessica Chastain - soit quand même du lourd en matière d'actrice américaine contemporaine - que personne n'est allé voir, et que la plupart des gens dignes de foi que je connais ont trouvé médiocre. Je me suis dit qu'il me fallait le regarder pour comprendre ce qui avait bien pu foirer à ce point.

En fait, la réponse était contenue dans la première image, avant même le début du film : "une production Europacorp" ! A partir de là, tout est joué, on aura droit à une femme forte qui tape dur (d'ailleurs elle est rousse), un scénario écrit par un Français en mode "je ramasse et je recopie tout ce que les Américains savent faire sur ce genre de sujet" (il a beaucoup regardé Sorkin, mais c'est quand même dur à copier, ça !), des personnages creux et caricaturaux, des clichés à la pelle, et un réalisateur-mercenaire pas cher et médiocre qui sait débiter les derniers trucs de mise en scène à la mode au km. J'ai donc sans surprise comme résultat la version "high brow" de "Taken", soit un divertissement artificiel mais parfois plaisant... jusqu'à ce que l'on réalise avec un peu de honte combien tout cela est grotesque.

Finalement, la seule leçon que l'on tire de "Miss Sloane", c'est que même un grand acteur / une grande actrice a besoin d'être dirigé(e) : il y a ici trois ou quatre moments extrêmement gênants pour le spectateur où Chastain - et pas son personnage, attention ! - part en vrille et dans des rires ou des larmes impayables, qui traduisent en fait sa propre incrédulité de s'être laissée convaincre par les sbires du gros Luc de tourner dans ce film bien pourri.

Pour une critique bien vue du lobbying ou du "second amendement", j'ai vite compris qu'il me faudrait attendre une autre fois, mais quand le film - assez interminable - s'est enfin terminé, j'avais très envie de filer chez WalMart acheter une arme semi-automatique et nettoyer la planète des politiciens corrompus et des cafards robotisés. Puis je me suis rappelé que j'habitais la banlieue parisienne.

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13 février 2019

"Close" de Vicky Jewson : le ridicule dans la peau

close poster

Le sentiment d'embellie procuré par le visionnage coup sur coup du dernier film des Frères Coen et du "Roma" de Cuaron aura été de courte durée, Netflix poursuivant sans répit sa mise en ligne de mauvais, voire de très mauvais films, et désespérant toujours ses abonnés encore crédules.

"Close" nous est vendu sur le seul nom de l'excellente Noomi Rapace, dont on sait que l'apparition sur un écran, même dans un film moyen, fait toujours sensation : c'est encore le cas ici, même si tout ce qui l'entoure est terriblement insipide, passée une scène d'introduction en forme de film de guerre qui laisse encore espérer un bon film d'action bien troussé. Le problème est que, entre un scénario bâclé qui peine à nous intéresser et qui nous laisse curieusement en plan avec son personnage principal à la fin, et une interprétation globalement ridicule (la palme revenant à la paire Sophie Nélisse / Indira Varma, guère aidées toutefois par des personnages absurdes…), il est difficile de trouver le moindre attrait à un film qui essaie en vain - et on peut trouver ça sympathique quand même - de nous montrer que les filles tapent aussi dur que les garçons.

On nous dit, en utilisant une excuse (pitoyable) à la mode, que "Close" est inspiré d'une personne réelle, bodyguard professionnelle, alors que toute crédibilité a été complètement bannie du film. Par contre, on ne nous épargne aucun de ces clichés racistes que l'on pensait révolus, entre les fourbes Asiatiques et les Marocains corrompus.

Tout cela n'est vraiment pas sympathique !

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12 février 2019

"La Mule" de Clint Eastwood : coupable et sans filtre

La_Mule afficheIl nous est évidemment impossible de juger objectivement des qualités et des défauts de "La Mule", film testament - ou tout au moins qui y ressemble fichtrement - d'un réalisateur, d'un acteur, d'un homme même que nous avons tant aimé. Clint est vraiment vieux, cette fois, plus besoin de faire semblant en rigolant en coin : l'homme s'effondre et sa voix s'éteint (imitation "involontaire" de Jimmy Stewart), le super héros a posé ses costumes de cowboy et d'inspecteur, le réalisateur se repose sur un savoir-faire quasi perdu, mais qu'il espère transmettre à Bradley Cooper, ce fils spirituel qu'il s'est choisi au dernier moment - pas un mauvais choix, d'ailleurs, tant Cooper se bonifie rapidement avec l'âge...

Que l'on pense que "la Mule" a des défauts - scénario paresseux, personnages juste ébauchés, rythme poussif, complaisance dans certains clichés, etc. - ou que l'on se moque complètement de tout cela, tant il est clair que l'essentiel est AILLEURS, regarder et écouter Clint regretter ses choix - d'homme, de professionnel - et essayer cette fois de "transmettre" sa p... d'expérience à un monde qui n'écoute plus (la faute à Internet, au téléphone portable ou simplement à l'invisibilité grandissante des "vieux" - admirable ressort ici à la fois comique et dramatique de la fiction...) génère une formidable émotion... Sans doute l'une des plus grandes, les plus rares de cette année 2019.

Bien sûr, Clint reste Clint, donc "sans filtre" dans sa parole faussement "réac" (qui se rit du politiquement correct, de l'aliénation contemporaine, ce qui est évidemment facile...), mais également préoccupé des "autres", auxquels il dévoue une tendresse qui semble parfois ici sans borne : même le plus brutal des hommes de main du cartel mexicain a finalement droit à son attention, à ses conseils, à... une autre chance.

On sort de "la Mule" avec des larmes plein les yeux, mais aussi le coeur en joie : on a bien ri, on a pris un plaisir étonnant à suivre encore une fois le vieil homme sur les routes d'une Amérique toujours aussi consternante mais aussi toujours aussi enthousiasmante. Et si "la Mule" est loin des chefs d'oeuvre comme "Impitoyable" ou "Gran Torino" qui définirent pour la postérité l'héritage gigantesque d'Eastwood, son honnêteté à admettre l'indéniable "culpabilité" qui est celle de Clint, notre héros ultime, et à ne pas en faire tout un plat, le transforme en une expérience cinématographique bouleversante.

So long, Clint !

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11 février 2019

Séance (tardive) de rattrapage : "Ernest et Célestine" de Benjamin Renner, Vincent Patar et Stéphane Aubier

ernest_et_celestine affiche

Une surprise, et pas une bonne, que la découverte de cet "Ernest et Célestine" à la si bonne réputation parmi les cinéphiles : pas une déception totale, certes, mais quand même… Je m'étais préparé à une belle après-midi de tendresse devant le film avec ma fille de 7 ans et demi, et nous avons eu droit à ce que l'on ne peut, très généreusement, que qualifier de demi-échec : principalement à cause d'un scénario terriblement maladroit de Daniel Pennac, sans doute trop obnubilé par sa volonté de passer un message "adulte" de tolérance entre les classes sociales (ceux qui vivent à la surface - les ours - et ceux qui doivent se terrer "underground" - les souris) pour essayer de raconter une véritable histoire qui fonctionne, le film tombe trop rapidement en panne...

Le fil conducteur se perd en effet en plein milieu du film, il n'y a plus rien à raconter, le passage du temps lui même est saboté avec un saut temporel ridicule entre rigueurs de l'hiver et été torride et orageux. Pennac nous inflige alors une dernière partie réellement catastrophique, avec le double procès et le double incendie, simple prétexte à caricaturer les systèmes policiers et judiciaires humains, et à permettre de dérouler un discours bien pensant qui manque vraiment de subtilité : en voulant sans doute offrir à nos enfants un vrai sujet "politique" et éducatif, on essaie une fois de plus - comme chez Disney finalement - de leur faire rentrer de force dans le crâne des idées toutes faites (… et le fait que, au moins, on ne soit pas dans les habituels sujets réactionnaires de Disney ne rattrape rien, à mon sens).

Reste, heureusement, un très beau graphisme "traditionnel", et quelques scènes - trop rares - tendres et intimes entre les deux protagonistes, malheureusement déséquilibrées par le doublage assez inadéquat de Lambert Wilson, clairement le mauvais choix pour interpréter l'ours Ernest. Bref, relisons avec nos enfants les beaux livres de Gabrielle Vincent, qui ne méritaient pas cette semi-trahison militante et bancale.

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10 février 2019

"I Have to Feed Larry's Hawk" de Tim Presley's White Fence : un funambule dans le brouillard

I_Have_to_Feed_Larry_s_HawkFinalement, peut-être que sa collaboration avec le jovial Ty Segall a bel et bien desservi Tim Presley, dont on aurait tendance à attendre aujourd’hui de roboratifs éclats de guitare, et ce d’autant plus que sa sortie, voilà déjà quelques années, du registre ultra confidentiel de la musique "faite à la maison" nous autorisait à espérer une normalisation a minima de ce qu’il publie sous le nom de White Fence

Cette prudente introduction pour dire que "I Have to Feed Larry’s Hawk" (quel titre !) s’avère surprenant tant il se tient éloigné de ce que l’on pourrait appeler de la musique "raisonnable". Une fois encore, devant ces chansons de funambule hésitant, on se surprendra à évoquer les mânes de Syd Barrett, qui est, on le sait bien, l’une des grandes influences de Tim Presley : le fait que les titres de cet album aient été composés en Angleterre – dans le cadre champêtre et grandiose du Lake District – explique sans doute partiellement son psychédélisme déviant et sa pop minimaliste et déjantée. Mais Tim a aussi déclaré, de sa parole aussi belle que souvent confuse (« Je vis désormais dans une rue remplie de personnages flous et de human clouds errants. (…) C’est drôle la manière dont l’humain bouge, c’est désespérant comme le brouillard s’infiltre au travers… »), que c’est la brume – mentale - de la ville de San Francisco, où il vit désormais, qui a façonné l’apparence finale du disque : voici un recueil aussi exigeant que lumineux de chansons dévastées, interprétées par un enfant un peu perdu devant un piano trop grand pour lui.

Car, et c’est la une différence essentielle bien sûr, Tim Presley ne souffre pas d’une schizophrénie dévastatrice comme Syd, mais bien d’une hyper-sensibilité aussi handicapante que furieusement créatrice : l’immense Beauté qui naît de ses compositions défaites – ou plutôt pas complètement « faites » - agit comme un baume apaisant sur l’auditeur, qui devra avoir accepté toutefois d’abandonner toute logique en entrant dans ce disque. Album de mal-être et de désorientation, "I Have to Feed Larry’s Hawk" s’avère, comme toute vraie œuvre artistique, un remède inconfortable mais bouleversant à nos propres troubles.

Curieusement (mais combien de fois peut-on utiliser ce mot en écoutant cette musique née sous le signe de l’Ange du Bizarre ?), l’album se termine sur deux pièces (un bonus ?) électroniques et instrumentales qui rompent avec l’atmosphère de tout ce qui a précédé, mais qui indiquent de par leur relative sérénité qu’une sortie est peut-être possible. C’est tout le bien qu’on souhaite au bouleversé et bouleversant Tim Presley, mais on n’est pas trop optimiste pour autant…

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09 février 2019

Ghost au Zénith de Paris le jeudi 7 février

2019 02 07 Ghost Zénith (13)20h45 : Annoncé par des chants lugubres – le folklore religieux / satanique de Ghost, qui serait ridicule s’il n’était à la fois spectaculaire et ironique -, le groupe apparaît : tous les musiciens - sauf Tobias - sont vêtus de la même façon, en noir et portant une redingote noire à queue de pie, leur visage - leur tête entière en fait - dissimulée par un masque de démon argenté. N’oublions pas que le principe de Ghost est l’effacement des musiciens derrière leurs personnages, un anonymat total qui, ma foi, doit être bien pratique en cas de départ d’un membre du groupe… Tobias lui-même me surprend par sa petite taille et sa minceur, et j’ai même le sentiment d'une tête trop grosse pour son corps… avant de réaliser que c'est aussi l'effet du saisissant masque de latex qu'il porte : ce visage figé, dont les lèves bougent à peine quand Tobias chante ou nous parle – ce qu’il fera de plus en plus abondamment au fur et à mesure que le show avance – évoque un aristocrate du XIXème siècle, sensiblement plus âgé que Tobias, sensation accentuée par les diverses redingotes arborées ce soir. Du véritable Tobias, on ne devine que les yeux, abondamment maquillés de noir et eux aussi dissimulés derrière des lentilles colorées. L’effet est garanti, le spectacle consiste surtout en une succession de poses que prennent tour à tour les huit musiciens – oui, huit, puisque nous avons Tobias, cinq “goules” anonymes et deux “lionnes” elles aussi anonymes derrière les claviers… Il y aura peu d’effets spéciaux – deux canons à confetti à la fin, et un ultime mini-feu d’artifices – et le décor est assez simple – un fronton de cathédrale au fond de la scène : pas de guillotine ni de poulets décapités comme chez Alice Cooper de la belle époque, pas de monstres en latex ou en carton-pâte comme chez Gwar, nos Suédois se consacrent finalement plus à la musique que je l’espérais même !

Le set a été lancé à fond la caisse par l’excellent Rats, qui ouvre aussi le dernier album, mais notre excitation est malheureusement bridée par un son insuffisamment fort, et surtout sans relief et sans nuances. Cela s’améliorera assez vite, mais on restera quand même en-deçà du son que l’on espère pour un concert de rock dur. On a néanmoins droit à trois guitares en permanence, ce qui ne peut que ravir les fans comme moi d’un déluge d’électricité, et les guitaristes, plus démonstratifs que Tobias, qui adopte des poses théâtrales assez figées, viennent constamment faire le show le plus près possible de nous au premier rang : c’est finalement un régal, car Ghost combine intelligemment un look spectaculaire avec de l’humour et, oui, de la gentillesse, de la part des musiciens qui, malgré leurs masques sataniques, cherchent plutôt la communication et le plaisir des spectateurs. Je dois dire que pour moi, qui ai toujours été assez hostile aux fariboles apocalyptiques ou horrifiques des groupes de metal, ce second degré est un soulagement, et me permet de me laisser aller totalement au plaisir du spectacle.

2019 02 07 Ghost Zénith (9)Tobias change régulièrement de costume, et quand il quitte la scène, c’est le rôle des musiciens de nous occuper : nous aurons droit ainsi à un duel de guitares, certes un peu longuet mais quand même très amusant, entre deux goules sur Devil Church. De même l’apparition du personnage de Papa Nihil avec son accoutrement papal et son saxophone en folie sur Miasma déclenche clairement l‘enthousiasme général… C’est néanmoins quand on entre dans la phase des chansons mid-tempo, voire des ballades, que Ghost décolle vraiment : loin d'avoir envie de se moquer de ce rituel feelgood, il faut bien admettre que c'est là que la musique acquiert une certaine grandeur, c’est sur ces chansons-là (Pro Memoria, Life Eternal), que tout le monde reprend en chœur, que la qualité pop des compositions triomphe et justifie finalement le succès désormais important du groupe. Bon, on chante tous d’un air convaincu des choses comme : « Can you hear me say your name forever? / Can you see me longing for you forever, forever? »… qui ne volent pas très haut, mais ne vous moquez pas de nous, on est aussi là pour ça, ce sentiment éphémère mais temporairement réconfortant de partager des émotions simples. J’imagine qu’on peut qualifier ça de “secret du Classic Rock”, non ?

21h50 : Surprise : entracte ! Un entracte de 15 minutes est annoncé ! Si les mauvaises langues diraient que c’est bien là la preuve que nous sommes au music-hall et non à un véritable concert de rock, cela signifie aussi que nous aurons droit ce soir à plus de deux bonnes heures de musique, soit quand même une générosité bien rare de nos jours où la majorité des sets n’atteignent même plus la marque de l’heure et demi !

22h05 : Le groupe revient, Tobias est maintenant vêtu de la tenue rouge et de la mitre d’un cardinal (le Cardinal Copia, donc ?), et la seconde partie du set va s’avérer plus musclée, plus agressive que la première. From the Pinnacle to the Pit et, plus tard, l’excellent Faith, constituent des exemples vraiment roboratifs de heavy metal que j’oserai qualifier de classique, qui fait dodeliner de la tête, et pour les plus puristes, tendre les doigts pour faire le signe du diable. Rien de mal à ça, tout le monde dans la salle s’amuse comme des fous : good clean rock’n’roll fun !

2019 02 07 Ghost Zénith (29)L’ami Tobias commence à se montrer de plus en plus expansif, ce qui est certes bien sympathique, mais ralentit le rythme du set… et ce d’autant que ses plaisanteries ne sont pas toujours du meilleur goût ! Avant de lancer l’excellent Mummy Dust, il nous épuise littéralement avec ses commentaires sur les fesses qui vont tressauter et les parties génitales qui vont être émoustillées. OK, Tobias, OK ! De la même manière, la présentation des musiciens pendant le If You Have Ghosts de Roky Erickson semble durer une éternité : et Tobias de nous expliquer que les deux lionnes derrière les claviers sont retenues par des chaînes pour ne pas sauter dans la foule nous dévorer dès le premier morceau, ce qui ferait quand même un « shit show », non ?

Je décide alors de terminer la soirée en plongeant au milieu du pit, de quitter la sécurité de ma barrière au premier rang pour mieux goûter de l’excitation générale du public. Dance Macabre et Square Hammer mettent le Zénith tout entier en joie, et terminent en apothéose souriante ce set que l’on ne peut que qualifier de généreux.

Mais les fans en demandent plus et Tobias revient, pour nous faire une autre de ses lourdes plaisanteries : nous avons le choix entre une dernière chanson jouée par Ghost ou bien sortir l’attendre bien sagement en faisant la queue dehors pour qu’il vienne nous baiser tous l’un après l’autre ! D’accord, Tobias, je ne sais pas à quoi tu carbure, mais il va falloir changer de came… Comme le public français le prend au mot et réclame la seconde alternative, le voilà forcé à rétropédaler. Il nous recommande donc d’écouter la dernière chanson (un Monstrance Clock efficace) et de rentrer chez nous to « fuck each other ».

Il est 23h35 quand la soirée s’achève, et clairement, Ghost nous en a offert pour notre argent. Si nous n’avons pas vu ce soir le futur du Rock, nous avons clairement pu pleinement profiter de son présent, sous forme d’un spectacle finalement assez joyeux et plaisant. Nous y reviendrons !

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