Le journal de Pok

19 juin 2018

Starcrawler au Download Festival (Brétigny-sur-Orge) le dimanche 17 juin

2018 06 17 Starcrawler Download Festival (27)14h10 : Starcrawler ouvre donc les hostilités en ce dimanche, et la lumière du jour n'est pas forcément idéale pour nos Angelenos que l’on imagine plus à l'aise dans les caves les plus obscures. Henri Cash ouvre le bal avec le désormais classique Ants, avec sa guitare énervée, ses petits sauts à la Pete Townshend, ses mimiques marrantes et sa tenue rockabily très classe : le mec est toujours aussi sympathique. A droite, Tim Franco à la basse est toujours aussi impassible, frôlant la caricature, tandis que Austin, le batteur-fondateur du groupe, est l’image parfaite du musicien qui assurera en toutes circonstances une rythmique impeccable point-barre, avec nonchalance et professionnalisme. Arrow de Wilde apparaît pour nous offrir, sans surprise pour nous qui avons déjà vu le groupe sur scène, 40 minutes de son habituel spectacle maladif et dérangeant… même si elle semble à la lumière du jour bien plus saine que la dernière fois au Point Ephémère (on avait appris par la suite que le groupe avait abusé de substances toxiques la veille à Amsterdam, ce qui expliquait l'ambiance délétère et la brièveté du set...) ! Elle ira néanmoins confronter les photographes de manière particulièrement désagréable (Robert me confiera plus tard qu’elle a attrapé ses lunettes et les a balancées au loin…).

Dans ces circonstances plus ordinaires, je dirais que Starcrawler sonne surtout comme du "good clean fun", dans l'esprit éternel du rock'n'roll, que comme un groupe particulièrement pervers, malgré les contorsions et les regards venimeux d’Arrow. Et c'est très bien comme ça ! On passe donc une belle demi-heure à headbanguer, à chanter "I love LA", à apprécier les prouesses de Henri, jusqu'à ce qu'on arrive au fantastique enchainement de Pussy Tower et de Train (ma préférée, très courte, trop courte !) qui annonce la fin trop proche d'un petit set particulièrement efficace.

2018 06 17 Starcrawler Download Festival (51)Arrow va se remplir la bouche de son faux sang, il va falloir faire attention d'autant que, alors que Chicken Woman entre dans sa phase finale d'accélération, elle descend de scène pour venir chercher des noises aux spectateurs du premier rang. Impossible de lui échapper, même en me reculant, quand elle se jette sur moi toutes griffes dehors. Assez désagréable quand même de se sentir griffé sur le visage, et j’avoue que je ne sais pas trop comment réagir… Elle se tourne alors vers mon ami Xavier à ma gauche, tente de lui arracher ses protections auditives et finit par lui déchirer son cher t-shirt des Replacements. Pas vraiment fun, ce genre de conneries… Puis, sans doute contente de son coup, la voilà qui disparaît, laissant le groupe terminer seul la chanson. Ce qui se passe sur scène est quand même dans un tout autre ton, au point qu’on peut parler de réelle schizophrénie au sein de Starcrawler : Henri descend dans le public pour aller chercher un enfant qu’il fait monter avec lui sur scène, et auquel il montre comment faire un accord sur sa guitare. D’abord impressionné, le minot finit par se prendre au jeu, et ce sera lui qui terminera la chanson devant les acclamations du public… et à la joie des musiciens visiblement ravis ! Une conclusion vraiment sympathique à ce joli set après la ridicule agression d’Arrow…

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18 juin 2018

San Antonio, madeleine de Proust ? : "Laissez Tomber la Fille" (1949)

Laissez_tomber_la_filleAprès "Réglez-lui son compte" situé hors du contexte de la seconde guerre mondiale, Frédéric Dard décide pour la seconde aventure de son héros, le commissaire San Antonio, de le faire revenir dans le temps, en pleine occupation allemande. C'est une décision logique, on n'est que cinq ans après la fin de la guerre dont les séquelles sont omniprésentes, et cela permet de construire une aventure typique des romans d'espionnage, qui étaient à la mode en cette époque de suspicion et de méfiance. Malheureusement, entre l'intention et le résultat, l'écart est sévère : l'intrigue de "Laissez Tomber la Fille", passablement ambitieuse, voire même sérieuse pour le coup (embrouillaminis et trahisons autour d'une mystérieuse découverte scientifique que tout le monde convoite) est complètement desservie par la construction très aléatoire des péripéties, par des personnages manquant de consistance, sans même parler de la narration toujours plus soucieuse de bons mots que d'efficacité. Bref, le lecteur décroche rapidement et ne comprend plus rien, sans pour autant trouver son compte - comme ce sera heureusement le cas dans la conséquente œuvre qui suivra - dans l'humour et la décontraction. Il est même surprenant combien Dard s'avère désinvolte dans la description d'une époque qui était pourtant bien présente dans l'esprit de ses lecteurs, entre bons petits gueuletons faisant fi de toute pénurie et incompétence pitoyable des forces d'occupation - et de la Gestapo - auxquelles il semble toujours enfantin d'échapper ! Du coup, terminer ce livre plutôt court relève de la gageure, tant l'ennui le dispute chez le lecteur à l'indifférence... même si on remarquera déjà une progression sensible dans la verve de Dard qui laisse heureusement augurer de jours meilleurs.

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17 juin 2018

Revoyons les classiques du cinéma d'animation : "Les Indestructibles" de Brad Bird (2004)

incrediblesBrad Bird, qui n'était en 2004 "que" le réalisateur célébré du "Géant de Fer", fut le premier "étranger" à Pixar à travailler avec les Studios qui s'étaient imposés au cours des années précédentes comme l'indiscutable leader de l'animation 3-D (et qui s'étaient rapprochés de Disney qui assurait la distribution de leurs films), et ces "Indestructibles" constituèrent une première rupture de style : première utilisation d'êtres humains comme héros (la technologie le permettant désormais, à condition de ne pas sortir des codes de la BD), scénario plus adulte qu'enfantin (la première moitié du film, psychologique en diable, laissa nos bambins vaguement endormis), abandon de l'humour typique de la maison, et surtout représentation d'une violence très Post-9/11 (on y utilise des armes à feu, et on y meurt...). Le résultat s'avéra à la fois excitant et même parfois saisissant d'intelligence...

En le revoyant en 2018, alors que le "film de super-héros" est devenu un genre dominant - et, admettons-le, particulièrement repoussant - on est toujours admiratif devant la partie des "Indestructibles" consacrée à la description minutieuse du quotidien des super-héros, qui témoigne d'un basculement de Pixar vers une "postmodernité" du genre, d'une ouverture vers de nouvelles perspectives au-delà des univers clos typiques du dessin animé américain : le portrait malin de cette famille dysfonctionnelle, incapable de prendre en charge leurs émotions en dehors de leur rôle de superhéros, s'avère une jolie réflexion sur l'identité et sur son rapport à l'intimité.

C'est lorsque l'appel de l'aventure arrive, plongeant un à un chacun des personnages dans une fantaisie tonitruante, qui doit beaucoup à l'univers exotique des James Bond première période, que l'on peut regretter que le rythme effréné - tare classique du cinéma d'action US - épuise un peu notre bonne volonté. Néanmoins, l'intelligence formelle d'un graphisme à mi-chemin entre rétro-futurisme et classicisme, ajouté à un scénario riche et complexe, fait des "Indestructibles" un autre classique indémodable du cinéma d'animation. Et un "film de super-héros" largement supérieur aux productions standards de la Maison Marvel !

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16 juin 2018

Ty Segall au Bataclan (Paris) le jeudi 14 juin

2018 06 14 Ty Segall Bataclan (32)20h45 : le Freedom Band se présente placé en arc de cercle, et Ty Segall étant habituellement à l’extrême droite, j'ai fait le pari ce soir de me positionner sur la gauche pour le voir de face. Ce à quoi je n’ai pas pensé, c’est que, vue la puissance du Marshall d’Emmett, le second guitariste, juste en face de moi, je n’entendrai quasiment pas de tout le set ni la guitare ni la voix de Ty ! C’est ballot quand même ! Mais bon, le plus curieux c’est qque cette limitation ne gâchera en rien une soirée qui va gagner peu à peu en puissance et en folie pour atteindre le statut de "concert mythique"… si, si !

Ça commence très fort, avec Wave Goodbye, puis Fanny Dog, histoire de bien poser les jalons : ce soir, Ty Segall n’est pas là pour amuser la foule, mais pour envoyer des boulons. Derrière moi, je vois de jeunes âmes fragiles reculer en se bouchant les oreilles, tant les amplis crachent du plomb fondu qui brûle les tympans quand on est devant. Je sais déjà que demain matin, je serai sourd, et, croyez-moi c’est bon de revenir aux fondamentaux ! En fait toute la première demi-heure du set va être un enchaînement lourd et speedé de titres qui tuent, d’une efficacité redoutable, qui va tout de suite transformer la fosse du Bataclan en fournaise. Comme d’habitude ici, la clim qui nous a rafraîchis durant la première partie n’est plus qu’un lointain souvenir, on est de retour dans le fameux sauna du Bataclan !

Je suis impressionné par l’énergie que dégagent la section rythmique de Mikal et Charles, et surtout la guitare d’Emmett Kelly en face de moi, et il est intéressant de noter que Ty n’adopte pas de position privilégiée au sein de son groupe : sa guitare et sa voix s’intègrent dans le maelstrom ambiant, et depuis la droite de la scène, il fait constamment preuve de simplicité et d’humilité. On a envie de répéter que Ty, c’est le modèle du chic type, du musicien sincère et dévoué à la création d’une musique originale, généreuse… plutôt qu’à la mise en avant de son propre ego. Et ça fait quand même une énorme différence par rapport à l’attitude de nombre de rockers furieusement égocentriques.

On entre maintenant dans le cœur du set, avec de longs, longs morceaux en forme de jam psychédélique – je crois reconnaître Warm Hands (Freedom returned), mais honnêtement je ne suis pas sûr, et d’ailleurs cela n’a pas vraiment d’importance : pour en jouir, il faut accepter de retourner à la fin des années 60 et au début des années 70, quand le Rock explorait – et se perdait parfois dans – des formes plus lâches, plus aventureuses, un peu à la manière du jazz. Pendant ces moments-là, Ty ne joue clairement plus pour le public mais pour son propre plaisir, et le groupe est totalement concentré sur ses improvisations, faisant d’ailleurs preuve d’une maîtrise technique époustouflante. Mais ce soir, quelque chose se passe de "plus", qui va élever le concert au-delà du niveau de qualité habituel : le public du Bataclan, tout simplement, est fantastique, et toute cette masse transpirante et frénétique fait littéralement corps avec la musique, soulevant régulièrement le groupe bien au-dessus d’une virtuosité qui risque toujours de sombrer dans la gratuité. Les slammers se multiplient, attirant forcément l’attention de Ty, et tout le monde semble être entré dans la transe.

2018 06 14 Ty Segall Bataclan (124)Un petit break plus "commercial", plus facile, avec Despoiler of Cadaver et Every 1's a winner, avant de repartir dans de superbes duels de guitare entre Ty et Emmett, passionnants à suivre quand on est juste devant les musiciens. La complicité dans le groupe est extraordinaire, et le plaisir pris par Ty et son Freedom Band est communicatif. Le concert monte encore et encore, et nos oreilles sont hachées menu par les déchirures et les stridences vomies par les amplis : âmes sensibles, d’abstenir ! My Lady’s On Fire voit une courte intervention de Mikal au saxo tandis qu’Emmett prouve qu’il n’est pas un manche non plus à la basse, mais tout cela reste quand même anecdotique, car ce que nous réclamons, c’est du lourd, du plomb et des boulons ! Et nous allons être servis…

Il n’y a plus moyen de se protéger contre les assauts incessants des slammers, ni contre la pression du mosh pit en folie, et nous sommes écrasés contre la scène, luttant pour notre chère vie alors que la folie finit par s’emparer de la totalité de la salle. Derrière moi, un pauvre spectateur cherche par terre, avec l’aide de ses voisins, les verres de ses lunettes explosées… Les morceaux heavy se succèdent, transpercés par des soli en fusion, et on a perdu la notion du temps. Mais c’est déjà fini ! Et non, car ce soir, Ty nous gratifie d’un rappel, pour nous achever. Mais lui-même ne va pas résister à la folie générale, il confie sa guitare à un slammer – qui apparemment sait à peu près quoi en faire pendant l’absence du maître – et plonge dans la foule : fun ! fun ! fun ! Sauf que quand Ty ressort, il a l’air complètement bouleversé, il arrête le groupe, et nous annonce qu’il a perdu son alliance ! « Est-ce que tout le monde peut regarder par terre ? ». Instant d’angoisse, merde, la soirée ne peut pas être gâchée en finissant comme ça ! Mais non, mais non, les miracles existent dans cette salle merveilleuse qui a connu le pire absolu, et un spectateur lui tend sa précieuse alliance : moment totalement improbable, et joie générale. On finit le rappel dans l’exaltation, on sait tous qu’on vient de vivre l’un de ces rares concerts qui comptent vraiment.

1h40 de très haut niveau, d’une folle générosité – je me répète, mais quel autre mot utiliser ? 1h40 qui ont prouvé que Ty Segall est aujourd’hui tout au sommet du Rock contemporain. Et peut-être plus important encore, que le Bataclan a survécu au 13 novembre 2015 et demeure ce lieu magique où la Musique VIT.

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15 juin 2018

"The Chase" de Kim Hong-Seon : vieillards et éclopés

The_Chase afficheSi "The Chase" prouve quelque chose, c'est bien que la brillante formule du nouveau polar coréen inventée par Bong Joon-Ho ou Na Hong-Jin il y a une quinzaine d'années s'essouffle sérieusement (à moins que cela ne soit qu'une novelle génération de cinéastes peine à arriver...) : il y a en effet dans le film de Kim Hong-Seon tous les ingrédients que l'on a appris à aimer, du mélange de genres (ici du cinéma social, de la comédie et du thriller, bien entendu...), de la noirceur, des acteurs polyvalents et crédibles, une mise en scène efficace et stylée, et un scénario qui part régulièrement dans des directions inattendues, mais rien ne fonctionne, et le résultat est désespérément plat, voire même par instants inepte. Car entre le ressassement de ces histoires de serial killers qui n'amusent plus personne (... ou au moins ne devraient plus amuser personne !) et la fausse profondeur "humaine" des relations entre les personnages, dégonflant terriblement une fin qui se voudrait cathartique et intense, il y a finalement très peu de cinéma dans "The Chase". On adhère tout d'abord à cette peinture finalement assez inhabituelle d'un troisième âge vaguement hargneux qui terrorise les plus jeunes dans une société où la précarité règne, et on est même prêts à se laisser embarquer dans une improbable histoire de détective victime d'Alzheimer (même si la vision de cette terrible maladie est ici pour le moins fantaisiste), mais il est impossible de ne pas décrocher quand l'intrigue se complexifie maladroitement en superposant divers faits divers à diverses époques. Au final, on ne retiendra de ce petit film, certes pas désagréable, que les trois scènes de poursuite à pied cahin-caha entre vieillards et éclopés, qui amusent, il est vrai, en nous proposant une version ralentie de cette fameuse "chase" emblématique du polar de toutes les nationalités. C'est peu.

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14 juin 2018

Daniel Blumberg à l'Olympic Café le mardi 12 juin

2018 06 12 Daniel Blumberg Olympic Café (5)C’est vers 21h40 que trois jeunes musiciens entrent discrètement sur scène, alors que le public s’installe tranquillement. On nous a annoncé une première partie assurée par le groupe accompagnant Daniel, et il me faudra un petit moment pour reconnaître Blumberg lui-même, sur la gauche, en ce grand échalas au crâne rasé qui tourne en rond en fixant d’un air énervé les murs de la salle – bien loin du jeune et fringant clone de Robert Zimmerman que j’avais jadis apprécié en frontman de Cajun Dance Party… Cela fait une dizaine de minutes que le violoniste et le contrebassiste tirent de leurs instruments des bruits dissonants, paraissant quasi aléatoires, quand on se rend compte que le set a effectivement commencé, et que les musiciens n’étaient pas en train de s’accorder ou je ne sais quoi ! Daniel Blumberg, armé de sa guitare électrique dont il ne se servira que très parcimonieusement, et surtout pour en tirer lui aussi des grincements et des grondements, agrippe le micro et se lance dans The Fuse.

La bonne nouvelle, c’est que la voix sidérante de Daniel est bien là, et que cette voix va tenir toutes les promesses de l’album, et ouvrir sous nos pieds des gouffres vertigineux, nous sidérer littéralement de beauté. La mauvaise nouvelle, c’est le parti pris totalement radical d’interprétation, en particulier au niveau de l’accompagnement de la voix, réduit au strict minimum : des sons, des grondements, des bruits, comme lorsque l’organiste décrit des cercles en frottant son son archet sur le plafond bas de la salle, et c’est tout. Heureusement, le public restera (presque) parfaitement silencieux durant tout le set, établissant une ambiance propice à la concentration. Car de la concentration, il en faut, pour pouvoir apprécier la pilule, assez amère, que nous fait ingurgiter Daniel : les chansons sont enchaînées sans pause pour permettre la moindre réaction du public, et surtout la moindre interaction avec les musiciens, tous trois perdus dans leur monde austère. « It’s my morning answer… » : Madder, l’un des morceaux les plus extrêmes de l’album, déjà étiré et évidé au-delà du raisonnable sur “Minus”, pousse à sa limite la résistance du public : combien de fois peut-on répéter la même phrase, posée en équilibre sur un paysage musical désolé, sans que le public ne sombre dans l’ennui ? Et Permanent (« My eyes’re permanent red… ») enfonce encore le clou : on a l’impression de littéralement manquer d’air – et ce n’est pas seulement l’effet de la chaleur étouffante qui règne dans la salle – devant ces mots rares et répétés de manière hypnotique devant un paysage musical désolé.

Au début de la soirée, nous nous lamentions avec mes amis du fait que le Rock soit largement devenu une musique commerciale comme une autre, que le danger en soit désormais exclu… Eh bien, Daniel injecte dans notre soirée sinon du danger, du moins une forte dose d’inconfort, pour le meilleur et pour le pire. Le pire, c’est indiscutablement l’attitude de Daniel : roulant des yeux de fous, arborant un rictus possédé, fixant les spectateurs du premier rang d’un regard vide et effrayant, le voilà en patient hébété d’une institution psychiatrique. Honnêtement, soit Daniel ne simule pas et on doit vraiment s’inquiéter pour lui, soit il s’agit d’une mise en scène et elle n’est pas vraiment de bon goût : la beauté et la force étrange des chansons se suffit à elle-même, et la communion avec le public fonctionnerait sans aucun doute mieux si Daniel manifestait un minimum d’empathie… Mais bon, admettons, et laissons-nous plutôt emporter par la musique.

2018 06 12 Daniel Blumberg Olympic Café (21)Et justement, c’est Minus, une petite merveille, jouée et chantée de manière un peu moins âpre, qui nous permet de reprendre un peu notre souffle. C’est évidemment très beau, et on sent que le public qui se noyait reprend pied. Ce n’est bien sûr qu’un bref répit car Used to be Older, avec sa boucle interminable de chœurs soul, va prouver que Daniel veut pousser la plaisanterie du malaise une étape plus loin : le voilà qui se met au milieu de la chanson à brailler de manière complètement dissonante, et massacre allègrement un morceau qui est pourtant bien plus aimable sur l’album. Ses cris de goret, n’exprimant aucune rage, révolte, colère, frustration, dégoût comme c’est habituellement le cas dans le Rock, n’ont visiblement pour but que de nous choquer, de gâcher le plaisir éventuel que nous prendrions. Je surprends le violoniste et le contrebassiste qui se retiennent pour ne pas rigoler, il est clair qu’on est dans la provocation gratuite. Passons…

Le responsable de la salle vient sur la scène démarrer la clim, ce qui fait un bien fou, et va nous permettre d’aborder avec un peu de sérénité la fin du set. The Bomb (« I long to live without it ») amorce aussi un retour vers la normale, si l’on peut dire. Puis Daniel éteint son ampli, pose sa guitare, avant de changer visiblement d’avis, et de tout rallumer et de partir dans une chanson un peu plus électrique, inconnue au bataillon. Le concert se terminera sur une belle version de Stacked, qui finit de nous rasséréner, et nous permettra de sortir de cette petite épreuve avec le sentiment que les plus et les moins s’équilibrent.

On remonte l’escalier au milieu d’une petite foule qui, logiquement, discute du spectacle étrange qui vient de nous être offert, on essaie tous plus ou moins d’analyser ce que nous avons vu et entendu. Avant de rentrer chez nous, nous croisons les trois musiciens qui discutent sur le trottoir devant l’Olympic Café : j’ai envie d’aller parler à Daniel afin d’essayer de percer l’énigme, mais au dernier moment, je renonce, craignant une autre provocation qui gâcherait le souvenir de la soirée.

Ce soir, nous avons eu droit à une petite dose de vrai Rock’n’Roll, sans aucun doute. Le fait que l’expérience ait été tout sauf agréable en est la preuve. Une preuve paradoxale mais une preuve irréfutable.

« Minus the intent to feel, I'm here / Minus the intent to feel, I'm here / I've been away for a year / And doing all my drinking / And doing all my drugs / I have been thinking that I think too much / It's been on my mind… »

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13 juin 2018

"Sense8 - Saison 1" des Wachowski et de J. Michael Straczynski : l'empire du sens

Sense8 poster"Sense8" est objectivement une très mauvaise série, à la limite du regardable : un sujet SciFi sans aucune originalité (encore des mutants pourchassés et découvrant leurs pouvoirs et comment les utiliser, façon "X-Men" et "Heroes"), un gloubi-boulga scénaristique n'ayant pas la moindre cohérence (inutile de parler ici de vraisemblance, on s'en doute...) et une mise en scène prétentieuse, régulièrement pompeuse, qui n'hésite jamais devant l'inclusion d'images décoratives de la planète façon Yann Althus-Bertrand. Ceci posé, les Wachowski nous proposent ici quand même quelque chose de diablement cohérent avec leur travail au cinéma (repensons à "Cloud Atlas") ainsi qu'avec leurs préoccupations intimes sur l'identité (sexuelle mais pas que...), un travail qui mérite qu'on leur accorde notre attention. Tentant une vaste fresque sur l'état de notre monde, de Séoul à Nairobi en passant par Berlin ou Mexico, "Sense8" travaille la représentation de l'individu - femme, homme ou troisième sexe - dans les différentes sociétés, en portant un regard parfois superbement empathique sur les difficultés universelles à exister - sexuellement en particulier, donc - au milieu et contre les schémas imposés : mariages imposés et poids de la religion en Inde, soumission de la femme au leadership masculin en Corée, machisme brutal au Mexique, intolérance bigote aux États-Unis, etc. Voici un portrait passionnant et assez subtilement militant de nos luttes quotidiennes, une sorte de cartographie de nos différences mais aussi de ce qui nous rassemble et fait de nous tous des êtres humains (dommage quand même que l'usage systématique de la langue anglaise affaiblisse le propos, mais on peut comprendre les contraintes commerciales auxquelles est soumise une série aussi ambitieuse).

Si tout ce qui se rapporte à l'intrigue principale - comme la toute première scène, laide à vous donner envie d'arrêter tout de suite, ou bien le pathétique dernier épisode de la saison - s'apparente à un ratage sans appel, il y a suffisamment d'instants de pure grâce, quand "Sense8" se contente de suivre les destins de ses personnages, pour nous réjouir et nous redonner espoir dans le travail des Wachowski, artistes plus que significatifs de notre époque à la recherche de... sens.

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12 juin 2018

"Wide Awake!" de Parquet Courts : our goals of liberation

Parquet_Courts_Wide_AwakeLe génie de Parquet Courts - et de sa paire d'auteurs-compositeurs leaders texans Andrew Savage et Austin Brown - est d'avoir ressuscité et réactualisé un Rock New-Yorkais qui n'avait guère relevé la tête depuis le hold-up express effectué par les Strokes : l'héritage du Velvet, des Ramones, des Talking Heads, de Richard Hell, de Sonic Youth et de tant d'autres est l'une des plus belles choses que l'Amérique ait jamais offertes au monde, et il serait tout simplement absurde de laisser la bêtise criminelle du gouvernement Trump nous faire oublier ce que nous devons à cette troupe d'artistes ayant vaillamment combattu pour l'intelligence et la poésie. Chaque album de Parquet Courts ravive ainsi la flamme à coup de riffs bringuebalants, de mélodies troubles à l'irrésistible morgue nonchalante, mais aussi de lyrics régulièrement bluffants de profondeur et d'élégance.

Il reste que, même en étant absolument fan du travail du groupe, on pouvait trouver que tout cela commençait à tourner un peu en rond, même à un impressionnant niveau d'excellence. Est-ce le coup de pouce de Danger Mouse à la production, qui introduit aussi du coup un peu de groove, de funk, voire même un soupçon de phrasé hip hop dans Wide Awake!, ou bien est-ce seulement que Andrew Savage, clairement aux commandes cette fois, a décidé qu'il fallait à son groupe un peu plus de reconnaissance "commerciale" ? En tous cas, sans jamais trahir ni ses origines punks, célébrées ici par quelques courts brûlots speedés, ni se départir de ses principes "éthiques", Wide Awake! offre une nouvelle version décomplexée de Parquet Courts", plus franchement tournée vers les plaisirs immédiats de la mélodie accrocheuse et du gimmick irrésistible, voire même un peu idiot.

Car finalement, quoi de mieux que d'emballer des chansons "contestataires" (Total Football, Violence, Before the Water Gets Too High et plusieurs autres) dans une sorte d'urgence absurde (par moment, on peut penser aux provocations surréalistes du Devo de la grande époque...) ? Et quoi de plus efficace que de transporter son mal de vivre et ses doutes existentiels (Freebird II, Tenderness, etc.) sur le dance-floor, pour que tout le monde puisse se trémousser bêtement dessus ?

Wide Awake ! sera donc le premier album de Parquet Courts totalement accessible à quiconque est trop jeune pour avoir connu les riches heures de la scène punk new-yorkaise, ou quiconque ne se sent pas concerné par le destin de l'Amérique. Cela pourrait même être un fantastique album d'initiation pour tous ces gens-là, qui se trouveraient pour la première fois face à des lyrics du genre :

« Swapping parts and roles is not acting but rather emancipation from expectation / Collectivism and autonomy are not mutually exclusive / Those who find discomfort in your goals of liberation will be issued no apology / And fuck Tom Brady! »

Rêvons un peu...

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11 juin 2018

"Black Mirror - Saison 4" de Charlie Brooker : on s'égare...

Black Mirror S4 PosterGrosse déception que cette saison 4 de la très aimée ex-série de la BBC récupérée par Netflix, "Black Mirror" : cette fois, la quasi-totalité des six épisodes s'égare franchement loin du thème original de la série (disons la réflexion de l'impact du développement de la technologie sur l'être humain et le fonctionnement de la société) pour nous proposer une SF beaucoup plus standardisée... à l'exception de "Archangel", dirigé par Jodie Foster, qui s'intéresse à l'impact sur une relation mère-fille qu'aurait une technologie permettant aux parents une surveillance constance et même un contrôle des expériences vécues par leurs enfants... pour ne pas en faire grand-chose finalement !

Aucun épisode ne sort vraiment du lot cette fois, même si l'on pourra toujours se sentir à un niveau personnel plus intéressé par l'un ou l'autre : l'imaginatif mais puéril "USS Callister" réjouira les geeks, le très beau formellement "Metalhead" les fans de SF classique hardcore, "Crocodile" avec sa construction de thriller les adeptes du polar classique, tandis que "Hang the DJ" (à noter pour sourire la traduction crétine en français du fameux refrain des Smiths !) répète les schémas déjà trop souvent explorés par la série des relations virtuelles.

Reste l'échec final de "Black Museum", qui va pourtant explorer un registre grotesque intéressant, mais qui empile maladroitement ce qui n'est finalement que trois histoires séparées réunies par la seule "excuse" de la présence d'artefacts dans un musée sensationnaliste. Une triste conclusion dont on n'aurait pas aimé qu'elle soit la conclusion définitive de la série. Même si l'on n'est pas optimistes quant à la Saison 5...

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10 juin 2018

"Opération Beyrouth" de Brad Anderson : The Negotiator

Opération Beyrouth affiche"Opération Beyrouth" s'est pris une sacrée volée de bois vert de toutes parts : les Libanais ont hurlé de voir leur ville filmée à Tanger, les anti-Américains ont détesté le plan sur la Star Spangled Banner, les anti-Hollywood ont conspué les clichés quant à la représentation du peuple arabe et le mauvais français de (la fascinante) Rosamund Pike, les gens sérieux ont pointé du doigt les raccourcis géo-politiques empruntés par le scénario, et beaucoup de jeunes spectateurs se sont ennuyés fermes devant une intrigue lente et compliquée. Certains ont même déploré une mise en scène pas assez pyrotechnique, regrettant de ne pas avoir pu mettre l'un des frères Scott aux manettes... Diable ! Je dois donc être l'un des seuls à avoir aimé m'immerger dans un thriller pas trop stupide, porté par des acteurs crédibles (tout le cast), voire talentueux (Jon Hamm impressionne à chaque fois qu'on le voit dans un nouveau rôle !), et partant d'une réalité historique complexe pour en tirer une histoire retorse et diablement pessimiste (sur l'état du monde, sur la moralité de ceux qui prétendent "protéger la démocratie"...) comme un bon livre de John Le Carré. Une histoire qui aurait certes mérité un peu plus de temps pour qu'on puisse mieux en saisir la complexité et la richesse, mais qui suis-je pour venir me plaindre que, ces jours-ci, un film réussisse à rester en dessous de la barre des 2 heures ?

Préférons voir ici le verre à moitié plein : le casting original d'acteurs ayant brillé dans plusieurs grandes séries TV, l'intelligence de la représentation de différentes situations de négociation (sociale, politique), la lucidité du sujet qui montre combien derrière les enjeux politiques tonitruants, voire apocalyptiques (on parle quand même ici de la destruction d'une ville, d'un pays...) se dissimulent souvent de banales affaires d'argent et de sentiments... et surtout le plaisir procuré par un film "adulte" et plutôt "mesuré" à notre époque d'excès en tous genres. A votre santé !

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