Le journal de Pok

23 septembre 2019

Réécoutons les classiques du Rock : "Speaking in Tongues" de Talking Heads (1983)

Speaking_in_Tongues

Si la critique et les gens de bon goût célèbrent généralement "Remain in Light", l’album précédent des Talking Heads qui les voyait exploser les frontières de leur musique et lui conférer à la fois une dimension métaphysique et une pulsion primitive, ce sera cet humble "Sp eak in ginTo ngues", un album à la fois bien plus léger qu'à l'habitude et furieusement funky, qui restera pour moi, et pendant des années, une sorte de disque de chevet : sans rien renier – au contraire, même – de cet "esprit de recherche" nouvellement acquis avec Brian Eno , David Byrne et sa bande l’appliquent à des chansons à la fois simples et superbes, tour à tour lumineuses et extatiques, voire occasionnellement hantées (comme "Swamp")

Il faut noter que cet album fut supporté par une remarquable tournée qui voyait chaque membre original du groupe "doublé" par un musicien black, concept clair quant aux ambitions de Byrne de faire se rejoindre la cérébralité farfelue de ses chansons et la beauté frénétique du funk, de la soul et du gospel. Cette tournée marqua l'apogée artistique du groupe et fut heureusement immortalisée par Jonathan Demme dans son remarquable film "Stop Making Sense".

De la colossale intro de "Burning down the House" jusqu'à la touchante conclusion de "This must be the Place (Naive Melody)", aucune faiblesse, et chacun peut choisir quelle sera sa chanson préférée parmi l'irrésistible "Girlfriend is Better", la frénétique "I get wild / wild gravity" ou l'accrocheuse "Slippery People"... et toutes les autres...

Ce cinquième album des Talking Heads restera leur plus gros succès commercial, sans doute parce qu'il peut se danser aussi sans arrière-pensées, et qu'il s’écoute intégralement en remuant du postérieur un sourire béat aux lèvres.

"Turn like a wheel inside a wheel", sans aucun doute !

 

 

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22 septembre 2019

"The Handmaid's Tale - Saison 3" de Bruce Miller : la naissance d'une révolution...

The Handmaids Tale S3 posterL'annonce d'une quatrième saison en plein milieu de la diffusion de cette troisième a eu l'effet d'une douche froide sur la plupart des fans - dont nous sommes - de "The Handmaid's Tale", une série de haut niveau dont on redoute forcément ce déclin qualitatif qui survient dans la grande majorité des cas lorsque production et showrunners persistent à étendre une histoire au-delà de sa "durée naturelle". C'est que la première partie de cette saison, qui voit June se réinsérer dans l'enfer de Gilead après sa tentative d'évasion, donne trop l'impression de reproduire ce que nous avons tant aimé dans les débuts de "The Handmaid's Tale" pour ne pas nous décevoir un peu, malgré la toujours éprouvante peinture du totalitarisme qu'elle propose.

Ce surplace préoccupant d'une oeuvre que nous avons tant aimée (... et redoutée, aussi...) n'est que temporaire, et permet, à mi-saison, aux scénaristes d'introduire leur double sujet : d'une part, l'existence - inévitable au sein de tout système politique et social extrémiste - d'une résistance souterraine qui réunit des femmes de toutes les couches de la société, d'autre part la mutation de June, toujours magnifiquement incarnée par une Elisabeth Moss souvent littéralement monstrueuse, de victime hébétée à conspiratrice implacable. Alors que Gilead poursuit sa course insensée vers l'inhumanité - le passage des personnages à Washington proposant une vision encore plus terrifiante d'une société religieuse totalitaire aussi insensée que parfaitement "logique" -, les femmes n'ont en effet que le choix, littéralement intenable, entre folie ou cruauté ("ce sont les plus cruels qui gagnent" sera la justification finale de June pour ses actions de plus en plus radicales...).

Nombreux seront ceux qui, comme nous, renâcleront un peu devant l'invraisemblance croissante de certaines situations, dans une série dont la rigueur logique - et psychologique - avait toujours répondu à la rigueur formelle de ses images régulièrement magnifiques dans leur organisation géométrique et chromatique. Heureusement, ces incohérences, ces facilités scénaristiques (les revirements et les trahisons de Serena, les négociations entre Gilead et le Canada, la "Grande Evasion"...), pour gênantes qu'elles soient, illustrent bien le délitement inévitable des individus et des 'institutions" dans une société qui fait fi des réalités élémentaires de l'être humain (ici, l'instinct maternel, mais aussi la nécessité de la jouissance).

La dernière partie de la saison, mettant (enfin, dira-t-on...) en scène la violence des opprimés envers les oppresseurs, est forcément jouissive : même à une échelle aussi "réduite", une indéniable catharsis a lieu, un peu du trop plein de la pression construite sur trois saisons a été relâchée. Les divers arcs narratifs sont parvenus à une conclusion satisfaisante, les dernières images, superbes, ont tout d'une parfaite conclusion suspendue à une série profondément marquante et qui a su garder une certaine intégrité intellectuelle en dépit de son indéniable succès.

On en revient donc à notre introduction : pourquoi donc faut-il une quatrième saison ?

 

 

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21 septembre 2019

"True Detective - Saison 3" de Nick Pizzolatto : la saison du quitte ou double

True Detective S3 poster

Après la déroute critique - un peu injustifiée, quand même - de la saison précédente, cette troisième saison d'une série sur laquelle des espoirs sans doute trop élevés avaient été placés avait tout l'air d'un quitte ou double pour Nic Pizzolatto. Choisissant de jouer la sécurité, Nic et son équipe sont donc retournés sur un territoire déjà largement balisé par leurs fameux débuts : disparition mystérieuse dans une atmosphère étouffante et couple de détectives, sans même parler d'une enquête qui se déroule sur trois temporalités différentes... peu de surprises cette fois ! Il suffit d'embaucher pour quelques épisodes un réalisateur talentueux et moderne, Jeremy Saulnier, qui conférera un style indéniable à la mise en scène, et un acteur oscarisé au goût du jour, le très talentueux Mahershala Ali, et le tour est joué. Sauf que l'on sait bien depuis la Rome Antique que "bis repetita non placent", et la série ne soulèvera cette fois encore qu'un intérêt poli de la part du public et de la critique. Alors, "True Detective", un soufflé qui n'arrive plus à monter ?

Les choses ne sont bien entendu pas aussi simples, et on a le droit de penser que cette troisième saison est une vraie réussite, même si elle a indiscutablement le "défaut" d'avancer à un rythme indolent - ce qui fait d'ailleurs son charme -, de manquer de moments spectaculaires (à l'exception d'un bref et implacable shoot-out à mi parcours), et de rester (courageusement) ancrée dans une sorte de banalité ordinaire qui tranche avec la démesure lovecraftienne de son modèle. Peu de raisons donc de s'exciter sur les réseaux sociaux, mais beaucoup de motifs de la chérir précieusement, cette saison qui s'attache avec grâce à l'humanité de ses personnages plutôt qu'à une énième histoire de serial killer diabolique.

Entre un couple mal assorti dont l'existence ne dépend que de la résolution / non-résolution d'une enquête, et une paire de détectives dont l'amitié est soumise à rude épreuve à travers plusieurs décennies de faux départs et de fausses conclusions, la balance du scénario penche largement du côté "humain", tandis que le fait que l'on sache dès le début que l'énigme ne sera pas résolue dans les deux premières "temporalités" de la narration (encore que...) a du décourager les amateurs de thrillers bien huilés. Pourtant, l'intelligence de la construction, avec une fluctuation permanente entre les trois temporalités (donnant lieu d'ailleurs à une très belle caractérisation du vieillissement des personnages) crée peu à peu un jeu troublant avec la mémoire et la compréhension du téléspectateur, qui se retrouve dans une situation similaire à celle du personnage principal affecté par Alzheimer, perdant régulièrement ses repères. C'est sans doute l'une des premières fois qu'un film (ou une série, mais on sait que chaque saison de "True Détective" est envisagée comme une oeuvre unique et indépendante) arrive à figurer par le pur jeu de sa mise en scène la confusion et l'angoisse où se retrouvent plongées les victimes de cette terrible maladie.

Il reste à parler de la conclusion, en forme de dédramatisation étonnante des enjeux habituels du thriller (ce n'était que ça ?) et de happy end bienveillant vis à vis de ses personnages qui auront vécu l'horreur mais à qui le scénario accorde le droit à un peu de bonheur tout simple, fragile certes, temporaire indiscutablement, mais réel. Loin de traduire un échec, la dernière confrontation évitée du fait d'une attaque de la maladie permet joliment à l'histoire de ne pas se conclure, et nous laisse, nous, les larmes aux yeux, éblouis par une saison qui a finalement déjoué tous ses préceptes de départ pour nous emmener un peu ailleurs, au côté de beaux personnages qu'on a aimé côtoyer.

Une très belle surprise.

 

 

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20 septembre 2019

"Tom Thomson, esquisses d'un printemps" de Sandrine Revell : the Revenant

Tom Thomson

Vu de l'Europe, et même de la France, le Canada, c'est loin. Ça paraît sombre et froid, et peu de gens par ici savent qu'au début du XXe siècle, existait là bas un mouvement artistique, le Groupe des 7, constitué de peintres qui ambitionnaient d'appliquer les nouvelles idées de la peinture moderne européenne à la description "émotionnelle" de la nature canadienne. Ni même que "l'âme" de ce groupe fut Tom Thomson, aujourd'hui toujours l'une des fiertés du Canada... Tom Thomson, guide dans le Nord Canadien, qui sut capturer comme personne, entre expressionnisme et abstraction, la beauté de paysages sauvages mais aussi les émotions puissantes qu'elle provoque... Tom Thomson, mort mystérieusement à 40 ans à l'aube de la célébrité...

La première très belle idée de Sandrine Revell, c'est de nous raconter dans son "Tom Thomson" l'enquête menée quarante ans plus tard par un amateur déterminé à retrouver le corps du peintre, possiblement enterré loin de sa sépulture officielle, et de retrouver les témoins de ses derniers jours pour révéler la "vérité" sur ce drame humain, qui priva en outre le Canada de l'un des génies qui aurait pu, aurait dû faire progresser l'Art. D'où une construction habile, un peu post-moderne ceci dit, entre les deux époques, l'un des récits (celui de 1956) progressant chronologiquement vers la résolution - terriblement dérisoire, terriblement humaine - de l'énigme, l'autre revenant au contraire sans cesse vers un passé plus lointain, nous permettant de comprendre peu à peu les raisons d'une vocation - pour la peinture, pour la vie dans le Grand Nord - et les sources d'un talent unique. Le tout est absolument passionnant, d'une grande profondeur, à même de satisfaire quiconque s'intéresse aux mécanismes de la création artistique.

La seconde très belle idée de Sandrine Revell, c'est de travailler le graphisme de sa BD dans une continuité respectueuse de l'esprit de Thomson, sans pour autant se contenter de faire de la pure copie. D'adapter donc les intuitions géniales du peintre dans le cadre d'une narration en format BD, et ainsi non seulement de nous fournir notre content d'images sublimes - il faut vraiment prendre le temps de déguster chaque page de "Tom Thomson" -, mais aussi une expérience esthétique et émotionnelle forte, celle de la découverte d'une nature sauvage, rude, austère, sublime. Au fond de nous, à une époque où nous craignons, et à juste titre, pour la survie de ces étendues sauvages, cette expérience se révèle terriblement émouvante. Et accentue encore l'importance de ce livre singulier, aussi ambitieux thématiquement que remarquable en termes de narration.

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19 septembre 2019

"Ça - Chapitre 2" de Andrés Muschietti : l'horreur...

Ca_chapitre_2 affiche

Comme les héros de Stephen King, il me fallait revenir à Derry, affronter mes pires peurs : que après le pitoyable premier chapitre de l'adaptation grotesque par Andy Muschietti du meilleur bouquin de King, le second soit encore plus lamentable... ce qui semblait être par ailleurs le consensus critique.

Et de fait, ce crétin cubique de Muschietti et sa bande de scénaristes mous du bulbe ont réussi l'exploit d'un film de près 3 heures où l'on est bien en peine de trouver une seule minute qui soit sauvable. Car si on imaginait bien que la cure de jump scares, musique tonitruante et situations incohérentes serait une nouvelle fois au menu, on pouvait encore espérer que quelque chose du thème passionnant du livre serait préservé...

Or, au lieu de la magnifique parabole politique de King sur la société américaine dévorant ses propres enfants, on nous raconte une variation bâtarde d'Alien, avec extra-terrestre polymorphe installé sur terre depuis des millions d'années, etc. Car dans l'Amérique de Trump, le mal est forcément le produit d'une invasion de l'extérieur, et les vrais Américains sauront l'affronter et en triompher en appliquant les bonnes vieilles recettes du western : l'union fait la force, les plus faibles doivent se sacrifier pour la survie du groupe et ne pas constituer un obstacle, et à la fin, les losers aussi trouvent leur place dans la société américaine.

Détestable, le film l'est depuis sa première scène, lorsqu'une violente agression homophobe - sans doute mise là pour faire plaisir à notre ami Xavier Dolan, fan inexplicable du premier film -, se termine contre toute logique par une intervention du "clown" : on sait bien que les rudes Américains qui n'aiment pas les tapettes ne sauraient commettre l'irréparable, et que la mort ne peut être appliquée au pauvre pédé (qui l'a d'ailleurs bien cherché en se montrant provocateur...) que par un migrant étranger aux instincts forcément criminels. 

Il faut également réaffirmer notre surprise devant la démarche même de l'adaptation du livre : il s'agissait d'abord a priori de séparer en deux chapitres les deux périodes durant lesquelles se déroule l'action, et de renoncer du coup à la richesse des échos et correspondances entre âge adulte et enfance qui sont l'un des grands leviers de construction des personnages et de la fiction de "ça". Sauf que, clairement, les scénaristes se sont rendu compte que le chapitre "adultes" ne pouvait pas fonctionner sans les références aux scènes de "l'enfance", qu'ils ont donc dû réinjecter dans ce "Chapitre 2", créant ainsi un nombre absurde d'incohérences par rapport à l'histoire qui a été déjà contée dans le "Chapitre 1". Cela en serait drôle si ce n'était pas aussi "amateur", et si cela n'accentuait pas encore le principal défaut des films, cette construction par accumulation saturée et épuisante de scénettes horrifiques sans logique réelle et ne menant à rien.

J'ai lu ça et là que certains sauvaient du naufrage l'interprétation de James McAvoy et de Bill Hader, mais honnêtement, au milieu d'un tel merdier, je ne vois pas comment on se peut encore se préoccuper du jeu des acteurs.

PS : Triste quand même de voir le maître lui-même apparaître dans une scène symbolique mais ridicule, affirmant ainsi son soutien à une "oeuvre" qui méprise aussi ouvertement et ses idées et ses valeurs.

 

 

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18 septembre 2019

"Vilaine Blessure" de Frank Darcel : la nuit de Rennes

Vilaine Blessure

Le nom de Frank Darcel évoque forcément la période faste de la nouvelle vague française à la fin des années 70, celle des « garçons modernes » qui donnèrent une impulsion fantastique à un Rock Français qui stagnait jusqu’alors dans la copie peu inspirée des modèles anglo-saxons. Son groupe Marquis de Sade marqua profondément sa génération, et c’était logiquement une attente de notre part que de retrouver chez l’écrivain quelque chose de cette démarche, voire de cette époque…

Une attente déçue puisque "Vilaine Blessure" s’avère d’emblée un polar totalement en ligne avec notre époque, respectant largement les règles du genre : intrigue complexe avec plusieurs fils conducteurs qui se croisent et se rejoignent parfois, personnage inquiétant frôlant le serial killer introduit d’emblée dans un registre horrifique, mal être existentiel des policiers, cliff hangers et procédés parfois abusifs pour faire monter la tension chez le lecteur… tout y est. Provoquant quand même une certaine frustration, même s’il est indéniable que le plaisir « habituel » est là pour qui aime les thrillers tendus, qui se dévorent d’une traite. Bref, Darcel n’a pas forcément pris de gros risques, il a écrit un livre qui peut potentiellement être un succès, il a démontré son savoir-faire en la matière… même si l’on peut pointer quelques maladresses de « débutant » : un excès d’intrigues en parallèle qui amène le livre à être sans doute un peu trop long – mais on a le sentiment que l’écrivain néophyte à voulu mettre dans "Vilaine Blessure" le maximum d’idées, et cette générosité est finalement plaisante -, et surtout, on l’a dit, un recours à des techniques un peu artificielles pour créer du suspense, comme par exemple lors de la rencontre entre l’enquêtrice et le serial violeur qu’elle traque à titre personnel, ou bien le flashback (en italiques !) révélant ce qui s’est réellement passé entre les deux adolescents disparus, vérité auxquels les enquêteurs n’auront pas accès, à la différence du lecteur !

Il est plus intéressant de se pencher sur les singularités du livre de Frank Darcel, car il n’en manque pas, et elles font finalement son intérêt. D’une part, l’ancrage très réel de la fiction dans la ville de Rennes, que Darcel connaît bien, lui garantit une véracité, donc une crédibilité qui compensent le sentiment d’une accumulation exagérée de crimes et délits pour une telle ville moyenne de Province. C’est véritablement un plaisir d’arpenter ces rues, ces parcs et ces quartiers avec Darcel, avec lesquels on sent qu’il entretient des rapports émotionnels forts, et cela nous change formidablement du paysage usé de Paris et de la Région Parisienne dans 90% des polars habituels. Ensuite, Darcel a clairement relié son livre à notre actualité politique et sociale (même si c’est parfois au prix d’un certain didactisme avec lequel Darcel livre ses propres opinions sur le sujet) : là encore, cela crée un sentiment de vie, une relation forte avec le lecteur qui trouve dans "Vilaine Blessure" un écho à ses propres préoccupations… même si cela signifier peut-être que le livre vieillira mal lorsque ses préoccupations ne seront plus d’actualité.

Mais c’est sans doute dans la richesse de certains des personnages du livre que réside le meilleur de "Vilaine Blessure" : une policière profondément blessée par une épreuve subie lors de son enfance, un trentenaire en situation de rupture et d’échec professionnel et sentimental, un autre policier aux sentiments ambigus… le mal être et l’indécision, le doute et l’angoisse sont partout, profondément nichés dans les personnages, qui en deviennent formidablement crédibles et proches de nous.

Gageons que Darcel sera capable de creuser cette veine-là, qui est le meilleur de son style, et d’épurer certaines scories stéréotypées qu’il a laissées dans "Vilaine Blessure", peut-être pour lui assurer un certain succès, ou peut-être parce qu’il n’a pas voulu se dévoiler complètement dans ce livre. On attend la suite !

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17 septembre 2019

"Deux Moi" de Cédric Klapisch : le chat et les deux thérapeutes...

Deux_moi affiche

Klapisch est un cinéaste inepte, et la grande majorité de ses films sont incroyablement surestimés. D'ailleurs je ne crois pas avoir jamais "aimé" plus de 5 minutes de son cinéma, qui mélange confusément "légèreté" et "inconsistance". Et puis Klapisch a quand même "révélé" le pire acteur français de sa génération, l'imbuvable Romain Duris à la filmographie littéralement radioactive : rien que pour ça, il mérite d'être banni des encyclopédies sur le cinéma. En cherchant bien, je ne trouve qu'une seule chose positive à dire sur Klapisch, il aime les chats, et il en a encore mis un dans "Deux moi", son dernier objet filmé...

... Que paradoxalement, j'aurais dû mépriser comme le reste de son cinéma décérébré et émasculé. Sauf que non, en fait. Bon, il y a comme toujours un redoutable manque de structure, de conviction et de talent tout court, qui empêche de tirer quoi que ce soit de consistant d'un point de départ facile mais valide : l'extrême solitude du célibataire parisien au milieu des illusions modernes (ubérisation du travail, virtualisation des rapports humains). Il y a en plus la pàlichonne Ana Girardot, transparente à force d'absence complète de personnalité, digne rejeton de son ectoplasme de père : elle oblitère par son manque criant de substance 50% des scènes du film, quand même. Heureusement, Civil fait toujours parfaitement le job, en sauvant les autres 50%, et fait même déjà pencher la balance du bon côté.

Mais ce qui a emporté le morceau pour moi, ce n'est pas seulement le jeu presque lubitschien avec les rencontres manquées et l'amour éternellement différé - une excellente idée, en effet ! -, c'est exactement ce qui a fait "sortir du film" les amateurs de Klapisch : l'ultime recours aux vieux ressorts de la psychologie, permettant aux deux "moi", avec l'aide de deux professionnels (Berléand, impec comme toujours, Cottin, moins crédible quand même...), d'espérer devenir un "Nous". Au delà des clichés, j'ai apprécié une lecture très simple et très saine du boulot du psychothérapeute, qui confère enfin un ancrage tangible à un film par trop délétère (je pense pr exemple à l'affreuse "améliepoulanisation" des scènes de l'épicerie du quartier...). Du coup, j'ai marché dans un film qui délaisse finalement la superficialité de la condamnation de la modernité pour reconnaître le poids disproportionné de nos traumas dans nos vies.

C'est surprenant de justesse.

PS : le fait que j'ai vu le film avec ma femme, psy, n'est peut-être pas innocent, non plus...

 

 

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16 septembre 2019

"Saccage" de Frederik Peeters : difficile...

SaccageDifficile de trouver les mots pour partager l'expérience extrême que constitue la découverte de "Saccage" de Frederik Peeters. Difficile de dire si l'on a aimé, même de manière "oblique", cette expérience. Difficile de prétendre qu'on a compris quelque chose à cet ouvrage - ne parlons pas de BD, pour le coup, mais il ne s'agit pas non plus d'un livre de "belles images", même si les images ici sont pour la plupart terriblement belles, et terribles, à coup sûr. Difficile de recommander ce livre, à ses amis (qu'ils en deviennent meilleurs...!) ou à ses ennemis (qu'ils en crèvent en un longue agonie cauchemardesque...!).

Difficile de ne pas reconnaître çà et là au moins quelques unes des innombrables références listées par Peeters en conclusion, mais difficile aussi de ne pas voir que "Saccage" broie, engloutit et revomit ses références pour en faire quelque chose de radicalement différent, de radicalement AUTRE. Difficile de ne pas saisir qu'il s'agit ici de notre présent, de notre futur imminent, de ce saccage irréversible d'un monde et d'une humanité que bientôt on ne pourra plus qualifier ni de monde, ni d'humanité. Difficile d'admettre que cette violence, qui déferle ici dans des certaines illustrations avec une puissance tellurique, est déjà la nôtre, au quotidien. Difficile de ne pas voir que "Saccage" ne diffère en rien de ce que la Télé ou Internet nous montrent sur l'état des choses. Difficile de ne pas reconnaître ce que la VISION d'un artiste du calibre de Peeters ajoute à ce chaos répugnant : quelque chose de vraiment sublime, qui fait peur, vraiment peur. Et honte, vraiment honte.

Difficile d'ignorer que nos tentatives presque désespérées de trouver un sens à "Saccage" ont été infécondes. Difficile de nier et que nous avons ressenti une terrible frustration à avoir perdu ainsi l'usage des mots (réconfortants) et de la logique la plus élémentaire (rassurante). Difficile de ne pas trouver "Saccage" terrible. Insupportable. Irregardable par instants. Difficile de ne pas admettre que, comme un poison violent, nous n'y avons survécu qu'en l'absorbant à petite dose, au fil des jours.

Difficile d'écrire ici que nous nous sommes reconnus dans cet étranger jaune de peau, et que nous avons détesté ça.

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15 septembre 2019

"When I Have Fears" de The Murder Capital : pathos et crises de nerfs

When_I_Have_Fears

2019 : le post-punk est franchement de retour dans une troisième "nouvelle vague" qui permet à la noirceur typique du genre de bien chanter le "no future" social et climatique de l'époque. Chaque mois ou presque, il semble qu'un nouveau "groupe de la décennie" fasse le buzz, et que tout Paris s'enflamme. Après l'enthousiasme autour de Fontaines DC, ça a été au tour de leurs voisins dublinois de The Murder Capital de faire monter l'excitation générale, au fil de concerts d'une superbe intensité, et surtout rempli d'une généreuse émotion : ceux qui y étaient parlent encore de ce set à la Boule Noire terminé dans les larmes, et le qualificatif de "nouveau Joy Division" revient régulièrement dans leur évaluation !

Un tel niveau d'attente engendre forcément un risque élevé de déception, et "When I have fears", le premier album, s'avère malheureusement en deçà de nos espoirs certainement trop fous. L'excellente production nous balance en pleine figure dès l'ouverture ("For Everything") l'intensité tranchante du groupe, sa capacité remarquable à exhiber des émotions que de si jeunes punks ont généralement tendance à dissimuler. Sauf que très rapidement, on distingue la faiblesse de The Murder Capital, qui va empêcher cet album d'accéder à la grandeur prévue : une difficulté à structurer leurs morceaux, à leur fournir une épine dorsale mélodique ou rythmique qui leur permette de déployer toute leur puissance. Trop "informe" pour pouvoir catalyser complètement les excellentes intuitions derrière chaque chanson (comme sur l'ennuyeuse suite de "Slowdance" ou, pire encore, l'engloutissement de "How the Streets Adore Me Now"), cette musique laisse en permanence espérer une explosion qui ne se produit jamais, et donne finalement le sentiment embarrassant d'impuissance : si les sentiments débordent littéralement - entre la rage bien compréhensible d'une jeunesse contre un monde de plus en plus incompréhensible et la terrible tristesse devant la disparition d'amis (l'album aurait été créé dans des circonstances douloureuses...) -, "When I have Fears" échoue à les traduire en une forme artistiquement convaincante.

Et c'est là que le "piège Joy Division" se referme cruellement sur nos jeunes Dublinois : si la basse grondante comme fil conducteur des chansons et les guitares déchirantes sont bien au rendez-vous, si l'urgence est bien sensible, la voix de McGovern est trop quelconque pour réussir à invoquer les fantômes désirés, et The Murder Capital échoue systématiquement à transcender les éléments qui composent sa musique, et donc à nous offrir autre chose qu'une exhibition trop ordinaire de pathos ou de crises de nerfs.

 

 

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14 septembre 2019

The Leisure Society à la Maroquinerie (Paris) le mercredi 11 septembre

2019 09 11 The Leisure Society Maroquinerie (22)

21h10 : Nick Hemming et Christian Hardy, qui sont l’âme de The Leisure Society, sont enfin là, avec une petite dizaine de minutes de retard, soutenus par un trio violon – basse – batterie un tantinet anonyme, et bien sûr sans la flûtiste Helen Whitaker, dont le départ du groupe et de la vie de Nick a généré l’inspiration pléthorique ayant donné naissance au nouveau double album.

L’enchaînement en intro du trio gagnant You’ve Got the Universe, A Bird a Bee Humanity et God Has taken a Vacation confirme que nous sommes ici pour assister à une célébration de “Arrivals & Departures”, dont onze morceaux seront joués ce soir, au cours d’une set d’une heure vingt-cinq qui laissera donc assez peu de place à des flashbacks sur la discographie passée du groupe. Le son est parfait, la voix bien audible (ce qui n’est pas toujours le cas à la Maroquinerie quand on est au premier rang), et Nick, initialement légèrement sur la réserve, semble se détendre peu à peu : ce premier concert en France marque le début d’une nouvelle tournée, et il y a peut-être une certaine nervosité quant à la réception que le groupe recevra hors de son bastion anglais. L’enthousiasme du public ce soir va clairement rasséréner Nick, qui finira par déclarer qu’il devrait débuter toutes ses tournées par Paris…

Les singles historiques de “Sleeper”, Save It for Someone Who Cares et The Last of the Melting Snow vont ensuite permettre à ceux qui ne seraient pas familiers avec le dernier album de recoller au peloton, mais force est de constater que, malgré toute la bonne volonté de part et d’autre, quelque chose… manque dans cette interprétation sage, fidèle aux versions originales, de chansons qui ont été écrites, composées pour exprimer des sentiments fragiles. On ne peut pas s’empêcher de comparer la relative platitude de ce set avec le petit miracle de ysé sauvage : cette fois, la magie n’opère pas. Oh, il est difficile de ne pas aimer ces mélodies à la fois tendres et sophistiquées, mais finalement, on en arrive à se dire qu’on aurait été aussi bien chez soi à écouter les disques ! Je regarde autour de moi, et je constate que, entre les gens qui jettent un coup d’œil régulier à leur portable et ceux qui discutent discrètement, il est difficile de sentir un niveau d’intérêt élevé, sans même parler de passion envers ce concert.

2019 09 11 The Leisure Society Maroquinerie (4)

La transcription en live d’une musique délicate est évidemment un défi, et le format groupe (…à moins qu’il ne s’agisse de la réserve de Nick qui n’est pas un showman, ni même un artiste simplement un peu charismatique) n’aide pas. Le set ne manquera néanmoins pas de beaux moments – je retiendrai pour la part un touchant Leave me to Sleep – et se terminera (presque) sur une version énergique de Dust on the Dancefloor, qui déversera enfin un peu d’énergie et de festivité sur le public de la Maro. A l’inverse, Beat of a Drum, si efficace sur l’album, sera un véritable flop pour refermer le set.

Le rappel, tout en sensibilité avec I’ll pay for It Now, interprété aux claviers à quatre mains par Nick et Christian, et le mémorable Arrivals & Departures, se conclura sur l’inévitable A Matter of Time, qui nous fera (enfin) chanter avec Nick.

Nous sortons de cette soirée avec un sentiment mitigé : si les chansons sont belles, si la voix de Nick est impeccable, il nous a semblé que The Leisure Society n’ont pas (encore…) trouvé la manière satisfaisante de transposer l’univers sensible de “Arrivals & Departures” sur scène. Gageons qu’au fil de la tournée, ils trouveront le bon équilibre entre respect des chansons et partage avec le public. Un ami me disait à un moment que The Leisure Society lui rappelaient les Nits, et cette comparaison illustre parfaitement la distance qui sépare scéniquement les talentueux Hollandais, qui sont capables de rendre explosive sur scène la moindre mélodie mélancolique, de nos Anglais, qui semblent encore, dix ans après leurs débuts, à la recherche de la bonne formule…

 

 

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