Le journal de Pok

22 novembre 2019

"Karoo" de Bézian : entre conte moral et odyssée...

Karro couverture

Si on la compare au Cinéma, autre art de mise en images d'idées et d'histoire, la Bande Dessinée est très avare d'adaptation d'oeuvres littéraires, et se construit généralement autour de scénarios originaux. La démarche - originale et très audacieuse - de Bézian, qui nous offre ici une véritable relecture personnelle d'un livre plutôt célébré lorsqu'il fut publié en 98, "Karoo", n'en est que plus exemplaire. Car les choix effectués ici sont pour le moins radicaux, tant formellement que du point de vue des thèmes que Bézian a choisi de mettre en avant, qui ne sont pas forcément les mêmes que ceux du roman de Tesich...

En partant d'un postulat, personnel et pas forcément largement partagé, que le best-seller de Tesich s'inspirerait déjà du "Mépris" de MoraviaBézian s'autorise une réappropriation décomplexée de l'histoire du livre, mais également de sa structure. En gardant toutefois - et on ne saurait le blâmer - le choc de la révélation finale qui avait marqué les lecteurs du roman (attention néanmoins au spoil curieusement autorisé dans certains résumés de l'ouvrage !), la version BD de "Karoo" nous embarque dans une balade fragmentée et distanciée, aux côtés d'un personnage, à la fois haïssable et touchant, d'exécuteur de basses œuvres au service de l'industrie hollywoodienne : reconstruire (et donc détruire) les films trop singuliers d'autres réalisateurs pour en augmenter le potentiel commercial est sa spécialité... Jusqu'au jour où...

La cruauté de ce qui adviendra au piètre héros de ce "conte moral" constitue bien sûr le grand intérêt de ce récit qui, après avoir débuté sous la forme de chronique mondaine de comportements cyniques, débouche sur une véritable tragédie, dont le lecteur (au moins celui ne connaissant pas le livre de Tesich) ne sortira pas indemne.

La grande élégance du dessin que l'on pourrait qualifier de déconstruit de Bézian, l'addition de taches de couleurs bien venues, les brèches esthétiques ouvertes par la représentation de scènes d'une nouvelle "Odyssée" - qui restera à écrire - qui constitue un commentaire décalé par rapport au récit, les redoutables ellipses dans la narration, tout concourt à créer une expérience des plus singulières pour le lecteur... Lorsqu'il s'achève en se délitant au fil de pages de plus en plus abstraites, "Karoo" frôle le vertige existentiel intégral.

Quel que soit le plaisir - ou la frustration - que l'on retirera de la lecture de cette BD exigeante, force est de convenir que Bézian a réussi son coup.

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21 novembre 2019

"La Belle Epoque" de Nicolas Bedos - Ready Player Two

La Belle Epoque affiche

Personnellement, je ne sais rien de Nicolas Bedos (fils de... ?), même si j'ai cru comprendre qu'il s'agit de quelqu'un qui n'a pas très bonne réputation. Pourtant, à voir son "La Belle Epoque", j'ai tendance à penser plein de bonnes choses de lui : d'abord parce que le scénario de ce film est certainement l'un des plus malins que j'ai vus dans un film français depuis belle lurette, avec ce jeu imparable entre réalité et virtualité, auquel nul n'échappe, même pas - surtout pas - ce "Papy qui fait de la résistance", en guerre contre la modernité et ses oripeaux, sa technologie et son langage. Ensuite, parce que ni Auteuil, ni Fanny Ardant n'ont été bon comme ça, à la fois dans la subtilité et dans le charisme naturel, depuis des années, voire des décennies, et que si ajoute que Canet lui-même impressionne à nouveau, on doit avouer que la direction d'acteurs de Bedos est irréprochable.

Loin de la comédie sentimentale "de remariage" que laissait présager une Bande Annonce très stéréotypée, on se retrouve donc devant un "conte moral" assez malin, où les deux personnages principaux se retrouvent piégés par leurs propres comportements et leurs visions de la vie (lui par son attachement un peu ringard pour un passé paré de toutes les vertus, elle par sa fuite en avant vers la modernité en espérant échapper aux ravages de l'âge...), mais où, en plus, chaque personnage "secondaire" est englué dans une sorte de virtualité des rapports humains qui semble brider tout accomplissement.

En évitant le happy end trop évident du "remariage", justement, et même si le film manque un peu d'une fin moins "en pointillés" pour laisser un souvenir vraiment marquant, Bedos fait preuve de lucidité et de courage : plutôt qu'un feel good movie, il nous aura offert une jolie réflexion sur le rapport trouble entre vérité et mensonges, et sur le rôle que chacun joue, pour lui-même et pour les autres. Que tout ceci ait été emballé dans le paquet cadeau attractif d'une comédie sentimentale éminemment conceptuelle tranche agréablement sur le tout-venant de notre cinéma hexagonal.

 

 

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20 novembre 2019

"Devour You" de Starcrawler : starfucker !

Devour You

Dès le second album - celui de tous les dangers, on le sait - Starcrawler, soit nos Angelenos préférés de 2018 nous font le coup pendable de rentrer dans le rang. Eux qu'on attendaient comme les dignes héritiers des magnifiques John Doe / Exene Cervenka de l'inoubliable X, ont pris un virage moins risqué commercialement en choisissant plutôt l'héritage 90's de HoleGarbage et consorts. Très produit - par un Nick Launay dont le beau pédigrée (Yeah Yeah YeahsNick Cave...) laissait espérer plus d'imagination - et très lisse, "Devour You" commence plutôt bien avec "Lizzy" et les cris de rage d'Arrow de Wide dont la voix, plus assurée, fait des merveilles. Le tube glam, irrésistible, "Bet my Brains" achève de nous mettre de bonne humeur... Une bonne humeur qui ne durera pas, l'album s'enlisant rapidement dans un enchaînement de morceaux aux mélodies certes efficaces, mais qui manquent singulièrement de folie, et échouent à recréer l'excitation teenage du premier album. L'autre single, "She Gets Around", très nirvanesque, fonctionne bien, mais c'est quand même lorsque Starcrawler s'offre le luxe (enfin, on dirait que c'en est devenu un, pour eux) de revenir à de brefs brûlots punk comme "Toy Teenager" et "Tank Top" que le plaisir s'invite à nouveau. Heureusement, cet album mi-figue, mi-raisin (entendez : qui n'est ni une trahison complète de nos attentes, ni une confirmation du potentiel du groupe...) se termine sur un "Call me Baby", bien troussé et qui, pour être le titre le moins purement "rock" de l'album, est peut-être celui qui indique une piste originale pour le futur du groupe.

Si l'on a un peu de mal cette fois à s'enthousiasmer, "Devour You" reste un album plaisant, qui montre que l'inspiration du groupe est loin d'être tarie, qu'Arrow est partie pour devenir une très bonne chanteuse, et que... comme c'est si souvent le cas, ce sera le troisième album qui confirmera ou non si notre coup de foudre instantané pour Starcrawler se transformera en amour sincère.

En attendant, dans la mesure où la scène permet normalement au groupe d'exceller, "Devour You" fournira son lot de bons morceaux pour étoffer une set list qui était devenue aussi prévisible que les jets de (faux) sang d'Arrow de Wide.

 

 

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19 novembre 2019

"Dark Times" de Doctors of Madness : résurrection d'un groupe immense !

Dark Times

Le soir du 26 janvier 1977, nous étions au Bataclan pour juger sur pièce d’un groupe pour le moins étrange, Doctors of Madness, qui venait juste de publier deux albums étonnants, Late Night Movies, All Night Brainstorms et Figments of Emancipation, deux albums acclamés par nos journaux favoris de l’époque. Nous y vécûmes le premier choc esthétique – et émotionnel, oh que oui ! – de notre vie d’amoureux de musique live : Richard (Kid) Strange, le géant aux cheveux bleus, et sa bande nous consolèrent en une heure et demie d’avoir loupé à la fois le suicide de Ziggy et la naissance de Roxy, pas moins. Après seulement un troisième album, qui manqua lui aussi le coche du succès – pas assez punk, trop lyrique -, le groupe des extra-terrestres de Brixton disparut corps et bien. Mais laissa dans nos mémoires le souvenir intact d’une irradiation d’autant plus exemplaire qu’elle fut brève et secrète.

41 ans de silence plus tard – miracle ou horreur ? – sort un nouvel album portant le nom de Doctors of Madness, et c’est avec la même appréhension qu’on avait assisté à la reformation du Velvet Underground en 93 que nous le posons sur notre platine : dû au seul Richard Strange, ressortissant comme un diable de la boîte où il s’était caché tout ce temps, qu’est-ce que ce Dark Times a donc à voir avec ce glorieux fantôme ? Eh bien, dès le saisissant So Many Ways en intro, on peut répondre : tout !

Dark Times, c’est bien Doctors of Madness – ambition musicale, préoccupations existentielles et rage romantique inchangées – qui est là à nouveau. Un Doctors of Madness qui ne comporte, hormis Strange, aucun autre membre originel du groupe, un Doctors of Madness à demi-japonais (deux musiciens du groupe Sister Paul…), mais sans aucun doute toujours le même Doctors of Madness que nous avons tant aimé… Qui n’est pas resté figé dans son passé proto-punk et post-prog comme on pouvait le craindre, mais qui nous revient totalement en phase avec son époque, avec ces temps qui sont si sombres désormais…

Car la première grande, grande qualité de Dark Times, c’est bien de nous offrir l’illusion que le groupe n’a jamais disparu, mais a vécu à nos côtés pendant ces 40 ans, qu’il a publié une vingtaine d’albums au fil des années : pas des retrouvailles émues, non, juste une évidente continuité, la suite logique des contes d’antan sur des vies ordinaires et des rêves grandioses gâchés par une société (déjà alors…) aliénante. La voix, grandiose, le chant, menaçant (quelqu’un nous a dit : tiens, on dirait Nick Cave… alors qu’on y entend, nous, plutôt Bowie…), les phrases, définitives, tranchantes, les mélodies, impeccables, oui, tout est là : le nom de Doctors of Madness n’est pas usurpé, l’histoire continue. C’est juste que Strange a rajouté la juste dose de « funk » dans son brouet de sorcier, qu’il a durci le ton, qu’il est pleinement de son temps, un temps qu’il vomit aujourd’hui avec autant de rage qu’alors… Et qu’il n’a, heureusement, pas la naïveté de croire que rien n’aurait changé depuis l’époque où il faisait exploser un robot sur la scène du Bataclan.

Make it Stop! est enthousiasmant de combativité, porté par la colère de Strange et par un motif incendiaire à la guitare. Sour Hour et Blood Brother raviront les nostalgiques, tant ils sonnent de manière intemporelle, et auraient pu figurer sur le premier album du groupe. Walk of Shame, stupéfiant, sonne comme un inédit du Scary Monsters de BowieThis is How We Die prouve que Strange sait, au-delà de la colère qui l’anime, prendre du recul et se pencher sur le « sens de la vie », privilège de ceux qui ont bien vécu, et chanter tout cela en respectant le format d’une pop song classique. Le long cauchemar final de Dark Times ne ressemble, lui, à rien, mais prouve bien que Strange est bien revenu parce qu’il avait quelque chose à dire sur notre époque, pas pour cachetonner au Japon, là où son groupe rencontra un certain succès (… même si l’on imagine bien que les Japonais seront les premiers ravis de cette résurrection !) : « Who once dreamed of Camelot and Kennedy and King and now downsize their dreams to Kanye, and Kim and endless bling » ressemble peut-être à l’anathème d’un homme vieillissant contre une société qu’il ne comprend plus, mais cette profonde déception envers un monde qui ressemble chaque jour plus au 1984 de George Orwell, ne la partageons-nous pas tous, quel que soit notre âge ?

2019, le populisme triomphant partout et même outre-Manche, dans la plus vieille démocratie de la planète, le drame des migrants, la destruction accélérée de la planète, la mutation accélérée de l’être humain sous l’effet de l’emballement des technologies, le naufrage intellectuel et moral des réseaux sociaux, le contrôle systématique des individus imposés par des gouvernements qui n’ont plus grand-chose de démocratique… toutes ces choses que Doctors of Madness avait pressenties dans ses albums pré-apocalyptiques fournissent une raison imparable à l’existence de ce Dark Times que nous n’attendions plus. Mais dont nous avions tellement besoin.

 

 

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18 novembre 2019

Redécouvrons les classiques des comics américains : "Mon Ami Dahmer" de Derf Backderf"

Mon Ami Dahmer

Ne connaissant pas encore l'oeuvre à l'excellente réputation de Derf Backderf - l'aborder sous l'angle de son plus célèbre ouvrage, "Mon Ami Dahmer" (qui m'a été offert par un ami qui a très bon goût...), avait tout d'une évidence, pour moi, qui suis fan d'une certaine école "classique" du comics façon Crumb. Le graphisme de Backderf désoriente tout d'abord, avec cette "rectangularité" des visages et des corps, dont on craint qu'elle ne prive le livre de ces émotions qu'on associe plutôt à une certaine liberté des formes... Et puis on s'habitue, et on est surpris au contraire devant la subtilité des sentiments qui naissent, au détour de scènes remarquables par leur construction (... très cinématographiques, il est vrai, mais c'est désormais presque incontournable dans la BD, tant le cinéma est devenu la manière "normale" de raconter des histoires. On pourrait d'ailleurs réfléchir à la façon dont les "livres en images" originels sont devenus des "films dessinés" !). La simplicité apparente des cases et de leur enchaînement crée ainsi, plus on avance dans le livre, une impression de trouble, puis de vertige existentiel, qui contribuent beaucoup à la force de l'histoire racontée.

Et cette histoire, ce n'est évidemment pas rien, puisqu'il s'agit de narrer ici l'enfance d'un serial killer célèbre et monstrueux, vue par ceux qui l'ont côtoyé durant ses années de collèges. Logiquement, le récit est extrêmement précis et bien documenté, puisque Backderf n'a pas seulement fait confiance à sa propre mémoire, mais il a conduit une enquête approfondie avant de nous livrer ce qui a tout de "l'oeuvre d'une vie". "Mon ami Dahmer" se présente comme l'analyse des éléments qui ont pu amener à un tel "dérapage" d'un adolescent - dont les circonstances étaient certes difficiles (parents en crise, puis plongés dans un divorce haineux, désirs homosexuels inexprimables dans la société de l'époque...), mais pas forcément si différentes de millions d'autres. Néanmoins, l'aspect le plus intéressant du livre réside dans la cécité manifeste de tous par rapport aux comportements de plus en plus alarmants d'une personne qu'ils côtoyaient quotidiennement.

Ce "Comment est-il possible qu'ILS n'aient rien vus ?" devient, inévitablement sans doute, un fascinant "Comment est-il possible que JE n'ai rien vu ?", voire un "... que je n'ai rien FAIT ?", forcément angoissant. Bien sûr, Dahmer n'a jamais été vraiment un "AMI" de Backderf, juste un sujet de plaisanterie, abandonné sans un seul regard dès qu'il est devenu trop encombrant, trop dérangeant, trop incompréhensible. Et il est clair en lisant le livre que ce qui en constitue le "point aveugle" et en même temps la "pierre de touche", c'est la question de la responsabilité, voire la culpabilité à la fois générale (de l'école, des enseignants, des voisins, etc. ) et individuelle. La coupable indifférence de Backderf lui-même, vis à vis d'un être en perdition, qu'il "ose" qualifier en titre de son livre de son "ami Dahmer"...

C'est bien pour se libérer de tout cela que Backderf a dû écrire ce livre, qui lui a pris une bonne partie de sa vie adulte. Pas sûr pourtant qu'il ait réussi à chasser ses démons. Ni qu'il ait réussi à s'avouer à lui-même la nature de son trouble.

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17 novembre 2019

"El Camino : un film Breaking Bad" de Vince Gilligan : lonely boy

El Camino affiche

Personne n'avait vraiment besoin de savoir ce qui arriverait à Jesse Pinkman après qu'il ait été délivré par Walter White, mais Netflix a décidé que ça méritait un film. Et l'équipe (enfin, une partie...) de "Breaking Bad" a rempilé pour un tour, pour rajouter ce "El Camino" à ce qui pourrait / risquerait de commencer à ressembler à une saga... Nous, on attendait plutôt la conclusion de la remarquable série "Better Call Saul", parce que Jesse était sans doute le personnage de "Breaking Bad" qui nous intéressait le moins.

En fait, il est impossible de passer un mauvais moment devant ,"El Camino", parce que Vince Gilligan a un style que l'on prend plaisir à retrouver, et qui lui permet de rendre fascinant à peu près n'importe quoi... Ici, l'histoire n'est pas particulièrement intéressante, le film pourrait d'ailleurs faire 20 minutes de moins et être un peu meilleur : il se conclut néanmoins sur une excellente scène finale qui évoquera un duel de western, et par la découverte que, oui (et c'est bien normal...), Jesse a été profondément transformé par tout ce qu'il a vécu. Il est enfin devenu un homme, même si, comme dans le cas de son mentor, c'est plutôt le "chemin" du mal qu'il aura emprunté et continuera (peut-être) de suivre.

Est-ce que cette "révélation" valait un film, aussi soigné soit-il ? Rien n'est moins sûr... Et ce d'autant que Aaron Paul n'a jamais été un grand acteur, et que sa prise de poids en dix ans décrédibilise franchement le principe d'une histoire s'enchaînant directement avec "Breaking Bad", sans même parler des flashbacks...

Et si, finalement, la vraie qualité de "El Camino", c'était de nous donner envie de revoir la très grande série de Gilligan ?

 

 

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16 novembre 2019

Revoyons les classiques du Cinéma : "Carrie" (1976) de Brian de Palma

Carrie

Carrie est définitivement l'un des films de De Palma les plus inusables : s'il peut paraître un peu daté par son travail formel - mais respectueux - à partir des modèles créés par Hitchcock (la scène de douche qui ouvre - magnifiquement - le film), il est indémodable grâce à sa peinture sans concessions du puritanisme américain, du fanatisme religieux (aujourd'hui bien d'actualité, hélas !) et de la cruauté de l'adolescence (le prototype de Virgin Suicides ?). En pervertissant les codes du "teenage movie", Brian De Palma signait là son premier film d'horreur "commercial", en adaptant le premier roman de Stephen King. Techniquement, De Palma était clairement un précurseur, si l'on pense à son utilisation brillante du split screen ou du ralenti lors de la superbe et absolument terrifiante scène du bal. Célébrons aussi Sissy Spacek, ici immense, parvenant - au sein d'un tel film d'horreur - à montrer, par son interprétation exceptionnellement subtile, que la véritable horreur, c'est le manque absolu d'amour : elle élève encore Carrie grâce à son jeu fascinant et son étonnante et paradoxale beauté.

 

 

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15 novembre 2019

"Lilly et Lana Wachowski – la Grande Emancipation" de Erwan Desbois : en dehors de la matrice

La Grande emancipation

Depuis l’explosion de Matrix en 1999, son succès critique et populaire mérité, et son impact exceptionnel sur le cinéma d’action, sur la mode, etc., l’opinion générale est que les films des Wachowski se sont avérés une déception croissante. Paradoxalement pourtant, leur parcours intime et leur démarche spirituelle, qui nourrissent profondément leur cinéma, n’ont jamais cessé d’être passionnants, et le désintérêt progressif des cinéphiles pour une œuvre certes inaboutie, mais d’une ambition aussi démesurée – puisqu’elle se prolonge et se nourrit dans leur vie « réelle » – est intolérablement injuste. Et c’est cette injustice, ce manque de discernement, que l’excitant essai d’Erwan Desbois s’efforce de corriger…

La mutation progressive de Larry et Andy en Lilly et Lana a été traitée comme un non-événement, relevant purement de la sphère intime, voire, pour les plus réactionnaires, un phénomène bizarre décrédibilisant même les Artistes que sont indiscutablement les Wachowski. Il s’agit là de la part de la Critique d’un véritable aveuglement, qu’une étude approfondie de leur filmographie, et de son évolution étonnante depuis la liaison homosexuelle de Bound jusqu’à l’explosion joyeuse de la révolutionnaire série Sense8, condamne sans appel. Dès la désaffection des spectateurs vis-à-vis des deux volets suivants de la trilogie Matrix, qui complexifiaient et détournaient de manière stupéfiante la vision encore assez classique du premier film, il avait été clair que la trajectoire des Wachowski allait être trop osée, trop peu conformiste, pour qu’Hollywood et que le grand public avide d’entertainment les suivent. L’échec commercial d’une réussite comme Speed Racer – peut-être leur meilleur film – qui détruisait complètement la frontière traditionnelle (encore à l’œuvre aujourd’hui si l’on regarde le Ready Player One de Spielberg…) entre réel et virtuel, et en faisait une source absolue de jouissance émotionnelle et esthétique, confirmait qu’il n’est toujours pas bon d’être trop « différent » dans le monde stéréotypé du spectacle populaire.

Or, la singularité, l’identité et l’émancipation sont au centre de la démarche et du travail des sœurs, sont même le seul et unique objet qui les intéresse : comme pour tous les grands réalisateurs, c’est la vision de leur filmographie comme une œuvre unique, voire « continue » qui permet de comprendre réellement « ce qui se passe vraiment », ce qui est en jeu ici. Le remarquable travail d’analyse de Desbois nous offre l’opportunité de reconsidérer à la lumière de l’aboutissement thématique (temporaire ?) que représenta Sense8 le sens de tous les films qui l’ont précédé, et nous donne très envie de les revoir tous, de leur offrir une seconde chance qui ne soit pas basée uniquement sur nos réflexes basiques de spectateur jugeant une fiction sur sa traditionnelle efficacité narrative.

Mais le plus important est certainement que Lilly et Lana Wachowski, la Grande Emancipation, jette une lumière différente, plus riche sur la multiplicité des luttes politiques qui se livrent en ce moment même sur la planète toute entière : pour une société plus libre, délivrée des chaînes de l’individualisme dévorant comme du paternalisme colonisateur, du capitalisme sans âme comme du machisme criminel. Homosexuel-le-s supplicié-e-s en Russie ou en Afrique, femmes victimes des abus des puissants à travers le monde, paysans soumis aux diktats du capitalisme manipulant les semences, jeunes geeks refusant d’entrer dans l’univers aliénant de la Finance toute puissante, manifestants à Hong Kong contre le totalitarisme chinois, etc. nous avons tous droit à la liberté, à la jouissance : loin de l’égoïsme individuel prôné par les lois du Commerce, les Wachowski nous invitent à une la Révolution collective, qui prendra parfois l’apparence inattendue d’une grande fête, voire une immense partouze aussi physique que mentale.

Chiche ?

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14 novembre 2019

"Homecoming" de Sam Esmail / Micah Bloomberg / Eli Horowitz : A la recherche du temps perdu...

Homecoming S1 affiche

Etonnant combien de gens sont passés à côté de ce "petit projet" du célèbre Sam Esmail pour Amazon Prime : cette adaptation d'un podcast de Bloomberg et Horowitz coche en effet toutes les bonnes cases, de la réalisation inventive à l'interprétation exemplaire, en passant par le scénario malin mais pas trop non plus (pour éviter de tomber dans les travers manipulateurs de "Mr Robot"...)... mais est relativement passée sous les radars en France. Et c'est dommage car "Homecoming" est un superbe exercice de paranoïa, qui arrive régulièrement à créer une sensation de vertige assez rare.

Au-delà d'une structure originale - de courts épisodes de 30 minutes, avec le générique à la fin, en longue conclusion "ouverte" souvent fascinante - Esmail a eu la belle intuition de raffiner le scénario un peu habituel de deux temporalités entre lesquelles le téléspectateur doit essayer, avec le personnage principal - amnésique - de reconstruire ce qui a bien pu se passer, à l'aide de deux formats d'image : ce n'est que près de la fin qu'on saisira la raison de ce qui ne semble au départ qu'une coquetterie ou un repère pour le téléspectateur...

Si d'aucuns ont pu se plaindre de la relative simplicité de "l'énigme" (pas de twist final !), son intérêt réside largement dans le trajet individuel des personnages, soit vers la "révélation" d'une vérité insupportable, soit au contraire vers son oubli, bien plus confortable. Les acteurs sont tous très convaincants, ce qui est évidemment essentiel pour la réussite d'un thriller avant tout "mental", mais la palme revient cette fois à Shea Wigham, émouvant "rouage" rebelle d'une machine administrative déréglée par la corruption. Si Julia Roberts est aussi convaincante qu'à l'habitude, on ne pourra empêcher notre attention se détourner de son jeu pour contempler la débâcle d'une autre chirurgie plastique ratée.

La conclusion de cette petite série originale se déplace élégamment sur les aspects sentimentaux de l'intrigue pour une jolie épilogue douce-amère, mais laisse planer la menace d'une seconde saison, vraiment pas nécessaire...

 

 

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13 novembre 2019

"Rollergirl sur Mars" de Jessica Abel : Future ghosts of Mars...

Rollergirl sur Mars

Il y a plusieurs bonnes nouvelles dissimulées derrière la réussite partielle qu'est "Rollergirl sur Mars", publication en version intégrale d'une trilogie de comics réalisée par Jessica Abel, auteur américaine de Brooklyn, professeure de BD à New York : d'abord le fait qu'il existe une école dynamique d'auteurs américains qui propose une nouvelle vie à la forme commercialement triomphante mais artistiquement usée du Comic Book traditionnel ; ensuite que, face au discours politique ultra-conservateur, voire fascisant des multinationales de type Marvel ou DC Comics, on peut reconnaître les signes d'une résurgence du "politique" au sein du divertissement populaire. Oh, nous ne sommes malheureusement pas revenus à l'âge d'or des 70's où la BD était un medium contestataire, luttant pied à pied contre le conformisme mortifère de la société de consommation, mais au moins les remises en question du modèle politico-économique dominant ont de nouveau accès à la parole dans la version XXIè siècle de la "culture pop".

La grande qualité de "Rollergirl sur Mars" est donc d'extrapoler le racisme anti-étranger, anti-mexicain, anti-arabe véhiculé par le sinistre "gouvernement Trump", et de montrer que la soumission croissante de la population laborieuse à un système sans foi ni loi conduit tout droit à un nouvel esclavage. Dans le milieu "fermé" d'une colonie martienne, le totalitarisme inhérent au capitalisme moderne peut ainsi d'épanouir, et tirer profit d'une situation écologique catastrophique... comme ce sera probablement le cas dans un proche futur sur notre chère planète Terre : entre le sur-endettement qui pousse les colons à accepter n'importe quel travail et la pression quotidienne due au rationnement de l'eau, la vie des "martiens" ressemble furieusement à ce qui nous attend dans pas très longtemps.

Là où "Rollergirl sur Mars" reste profondément américain, et va désorienter, voire irriter le lecteur européen, c'est évidemment dans le principe - a priori incompréhensible pour nous - que le sport, et la réussite individuelle associée à celui-ci, est l'outil suprême d'émancipation. Pas de prise de conscience politique, ou simplement morale, de Trish Trash, l'héroïne de la BD : simplement la réalisation du fait que nier la technologie d'une race considérée comme inférieure et soumettre un sport aux exigences de la politique et du marketing média empêche la réalisation des véritables exploits possibles dans ce sport. C'est indéniablement un peu court, et pas vraiment inspirant pour la plupart d'entre nous de ce côté de l'Atlantique. Même si c'est finalement une vision totalement pragmatique des capacités de la société américaine à se révolter.

Nombreuses ont été en outre les critiques vis à vis du style de dessin de Jessica Abel, à la fois figé, trop sage et peu élégant - un peu comme du Jacques Martin transposé sur la Planète Rouge -, style par ailleurs aggravé par des couleurs des plus laides. Ce défaut est à notre sens mineur par rapport à un problème de fond de la narration : incapable de nous passer les informations suffisantes à la description du contexte "politico-social" de l'histoire, Jessica Abel choisit d'expliciter le fonctionnement de la colonie martienne dans une épilogue en forme de Wikipedia du futur, nous expliquant ce que nous devons savoir pour bien comprendre l'histoire que nous venons de lire. Entre une indéniable démission de l'auteur face aux capacités narratives de son média, et le sentiment que les 200 pages de l'intégrale sont finalement trop courtes pour raconter vraiment cette histoire, il est difficile de se sentir satisfaits devant les choix faits par Abel.

Ces limites, indiscutables, n'empêchent toutefois pas "Rollergirl sur Mars" d'être un livre hautement recommandable pour qui aime à réfléchir, et saura dépasser les péripéties un peu convenues d'un "récit d'éducation" retraçant le parcours d'une jeune fille vers l'âge adulte, et son éveil aux dures réalités de son monde.

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