Le journal de Pok

29 mai 2020

"Baked" de Extraa : au paradis de la "pop classique"

Extraa-Baked

Mais cette intro décalquée sur Strawberry Field Forever, c’est quand même un sacré coup de poker, non ? ça s’appelle du culot, du vrai, et ça devrait normalement se retourner rapidement contre ces petits malins qui viennent se mesurer sans honte aux Beatles éternels, alors au sommet de leur art en plus. Et surprise, surprise, A Flower and a Man, la chanson d’ouverture de Baked, le premier album de Extraa, trouve son propre chemin : une mélodie impeccable, et la voix féminine délicieusement froissée d’Alix Lachiver font le travail, nous voilà séduits, et embarqués…

… et l’enchaînement sur le soyeux Anymore confirme la bonne impression : Extraa est un groupe qui en a sous la pédale au niveau des compositions, et qui, de plus, fait preuve d’un bon goût rare. Le choix, quasiment extrémiste, parfois, de sonorités directement extraites des années 70, et la production sophistiquée et précieuse d’Alexis Fugain (de Biche) ne sonnent heureusement ni datées ni rétros, ce qui serait insupportable. Turn on the Lights, avec son piano kinksien et ses chœurs pop psyché enfonce doucement le clou : oui, entre la démarche à la fois respectueuse et révisionniste de Temples et l’amour ironique du kitsch psyché de Dukes of the Stratosfeare (XTC, pour ceux qui s’en souviennent), il y a de la place pour des jeunes gens qui, SINCEREMENT, veulent faire de la musique, AU PREMIER DEGRE, comme on en faisait en 1967. Et qui y arrivent…

… car Petit-Ami, avec son violoncelle et son chant à fort teneur émotionnelle, atteint encore un nouveau sommet. 1 minutes 27 de pur bonheur suspendu, et déjà le sentiment que, avec Extraa, nous avons enfin un groupe français capable de rivaliser avec les cadors de la pop « classique » anglaise.

In or Out, avec un petit coup de mellotron, nous emmène sur la piste de danse, et fait naître en nous une nostalgie heureuse de nos premiers amours, ces filles ou ces garçons que nous serrions dans nos bras dans la nuit tiède qui nous paraissait alors ne jamais devoir finir. On agite gentiment notre popotin comme si nous étions encore dans cette boum d’un après-midi de nos quinze ans, à tomber amoureux(se) de cette fille mystérieuse, assise dans l’obscurité dans le fond de la pièce : un Bad Dream ? Certainement pas, plutôt un rêve bleu…

Rainy Rainbow a des arpèges aériens qui évoquent la classe folle des Stones de Brian Jones, avant de nous serrer le cœur en format dream pop bien plus de notre siècle : « I had almost survived, so did you… ». Strangers envoie heureusement valser toute tristesse, dans un sautillement power pop qui annonce la fin des seventies, et le charme encore juvénile de Blondie, et confirme que, jusqu’au bout de son premier album, Extraa ne relâchera pas la pression, ne baissera pas la garde. Darling Valentine déploie enfin une évidence pop qui transcende cette chanson a priori très « classique », mais qui va vite parcourir plusieurs ambiances bien différentes : « Darling Valentine, did you walk the line? ». Et c’est fini.

Aucune faiblesse identifiable dans ces 30 minutes parfaites de pure joie mélodique, si ce n’est, si l’on veut vraiment chercher des poux à une album aussi accueillant, un sentiment de confort qui peut finir par engourdir. Baked s’apparente à un petit miracle, qui plus est venu de nulle part, ou presque : pensez donc, un premier album aussi maîtrisé réalisé par un groupe encore inconnu ! Qu’ils ajoutent une goutte de poison ou une pincée de malaise dans leurs prochaines chansons, et Extraa sera tout bonnement exceptionnel !

 

 

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28 mai 2020

"The Room" de Christian Volkman : la monnaie de la pièce...

The Room affiche

Film français qui se déguisé en film US, on ne sait pas pourquoi (certitude qu'on ne saurait plus séduire le public international si l'on n'est pas américain ?), "The Room" séduira d'emblée par une excellente idée de départ et par une mise en scène très soignée, sinon réellement originale. On avait vu récemment le concept de "l'expérimentation" sur un jeune couple enfermé dans leur maison traité avec une certaine originalité dans "Vivarium", mais, malgré une certaine similarité dans le scénario (l'enfant "attribué" au couple qui grandit de manière non "naturelle" et les dérèglements que cette présence cause), "The Room" choisit de s'orienter vers un fantastique un peu plus classique, avant de finir dans un délire absurde que les spectateurs les plus gentils (?) ont pu qualifier de "nolanien".

Car Christian Volckman semble rapidement abandonner toute la réflexion que son sujet pouvait éventuellement offrir sur le matérialisme corrupteur comme sur le fonctionnement du couple : il faut dire que l'interprétation assez médiocre de Kevin Janssens n'aide nullement le spectateur à s'intéresser aux rapports, jamais très vraisemblables, entre nos deux "partenaires de confinement volontaire"! En introduisant dans la dernière ligne droite et un basculement de notre perception, qui semble assez peu maîtrisé et surtout ne fait pas grand sens par rapport à ce qui a précédé, et en chargeant la barque de l’œdipe de manière exagérée, Volckman prouve surtout que lui et ses scénaristes n'avaient pas vraiment une idée très claire du film qu'ils voulaient faire et de ce qu'ils voulaient partager avec leur public.

Et de ça, peu de films réussissent à s'en relever.

 

 

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27 mai 2020

"Gathering Swans" de Choir Boy : synth-pop émotionnelle

choir-boy-gathering-swans

Depuis le temps que Morrissey nous fatigue, nous irrite, nous déçoit même, n’était-il pas temps de lui trouver un successeur ? (On remarquera en passant que, bien qu’il soit considéré comme un artiste « séminal », le chant de Morrissey n’a pas suscité autant de vocations que cela : pourquoi ?) Ecoutez Complainer, le premier single du second album de Choir Boy, Gathering Swans : savourez ses paroles mi-figue mi-raisin : « Roll of the dice / When I get out of bed to see / What a day so sunny / Oh I'm sure it's not for me / It's not that bad / I never really had it worse, no no / I'm just a complainer » (« C’est à pile ou face, quand je me lève le matin, c’est une belle journée ensoleillée, mais je suis sûr que ce n’est pas pour moi ! Mais ce n’est pas si terrible, en fait je n’ai jamais vraiment passé de mauvais moments, c’est juste que j’aime me plaindre ! »). Délectez-vous du chant lyrique, tarabiscoté, exagérément émotionnel de Adam Klopp, et admettez que vous ne vous sentez pas si loin de ce bouleversement romantique légèrement kitsch que provoquait naguère le Moz…

L’autre chose qui frappe d’emblée quand on découvre Choir Boy avec ce second album, c’est l’obsession totale d’Adam pour la synth-pop anglaise la plus datée années 80 : à part le duo de Hurts, il y a quelques années – auquel certaines chansons de Gathering Swans peuvent faire penser – il est difficile de trouver des musiciens contemporains aussi amoureux des codes créés il y a quarante ans par Human League, OMD et autres Eurythmics… Quand on sait qu’Adam Kopp est un jeune américain originaire de Salt Lake City, on se sent empli d’admiration devant une telle « marginalité », même si pour nous, elle nous semble… euh… un peu… ringarde !?

Mais ce qui distingue Choir Boy du tout venant de la synth-pop nostalgique, c’est ce fameux choix d’un pathos qu’on pourrait presque qualifier d’extrémiste, tant il emporte, comme un torrent, toutes les chansons de Gathering Swans vers une démesure émotionnelle qu’il est difficile de ne pas trouver admirable. Pas mal de mélodies bien troussées – malheureusement pas la totalité de l’album – permettent alors à l’Art d’Adam de parvenir à une sorte de transe mélancolique, en équilibre – parfois précaire – entre sensibilité déchirante et exhibitionnisme un tantinet exagéré.

Bref, lorsque ça fonctionne, c’est magnifique : Toxic Eye est une merveille, qui, enluminée par une trompette parfaite, s’élève vers une sorte de sommet de pop sophistiquée ; Nites Like This parvient à instiller une superbe atmosphère de rêve éthéré qui transcende la froideur électronique de l’orchestration. Lorsqu’elle ne fonctionne pas, la musique obsessionnelle de Choir Boy peut être au contraire fatigante, voire dérangeante, comme peut l’être le spectacle de l’épanchement sentimental d’un ami. Mais après tout, n’est-ce pas là la fonction première d’un artiste, de nous pousser en dehors de notre zone de confort ? On sent bien qu’avec quelques ajustements, cette musique pourrait devenir très commerciale, voire même populaire, mais ce n’est pas a priori la démarche de Choir Boy.

Et c’est peut-être comme ça qu’il faut interpréter les choix de pochettes curieux d’Adam : vampire kitsch pour son premier album, Passive with Desire (2017), un portrait gore pour celui-ci, et pas grand-chose à voir a priori avec la musique qu’elles illustrent. Ou alors, justement, les visuels surprenants du groupe sont un message ambigu à l’intention de l’auditeur : il y a plus de second degré dans la démarche de Choir Boy qu’on lui en ferait normalement crédit. Mais le fait d’être capable de ne pas se prendre au sérieux ne fait pas d’Adam un artiste moins sincère… Et ça, ce n’est pas banal !

 

 

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26 mai 2020

"DEVS" d'Alex Garland : DEUS, DEUS (he does not exist...)

DEVS poster

"DEVS" a un premier gros problème, c'est de sortir quelques semaines après le très réussi "Tales from the Loop", avec lequel il partage bien des points communs, tant au niveau du thème (un centre de recherche mystérieux qui va impacter l'existence des personnages) que de la forme (des couleurs et une lumière ternes, une extrême lenteur dans la narration et dans la mise en scène, un rôle prépondérant de la musique, largement abstraite, dans l'atmosphère de la série). Et que sur tout ces points, il lui est juste un peu inférieur. D'où la déception qui s'installe peu à peu, comme devant une version dégradée de la belle série de Nataniel Halpern, que le scénario complexe d'Alex Garland ne parvient pas à rattraper.

Et parlons-en, de ce scénario : un aspect thriller, plutôt bien mené, avec quelques excellentes scènes d'action et / ou de tension, mais qui paraît finalement plutôt artificiel ; une bonne dose de dépression existentielle, autour du travail de deuil, principalement, qui ne sort guère des clichés habituels (le gros méchant a perdu sa femme et sa fille dans un accident de voiture - dans une scène d'ailleurs extrêmement impressionnante, magnifiquement mise en scène - et cela justifie à peu près tout ce qu'il fait...) ; et puis la pseudo réflexion métaphysique sur le sens de la vie qui se doit de soutenir tout récit de Science Fiction un peu ambitieux. Le choix, il est vrai peu courant, de Garland est de tenir jusqu'au bout la théorie d'un déroulement immuable du temps, faisant fi des multitudes de possibilités de "bifurcation" statistiques et de l'éventualité de réalités parallèles : dans "DEVS", pas de libre arbitre, mais un destin immuable, livrant donc ceux qui en sont conscients, comme les chercheurs de chez Google (pardon, Amaya), à un profond désespoir. Ce qu'imagine Garland, pas très loin d'un WTF complet, c'est qu'en l'absence de "multiverse", une simulation informatique ("Big Data" + ordinateur quantique) est la seule manière de créer une alternative un peu plus vivable à notre monde réellement damné.

Au milieu de tout cela, le téléspectateur navigue donc à vue, et oscille entre le plaisir simple conféré par certaines scènes efficaces et bien réalisées, un soupçon d'ennui quand le rythme se fait décidément trop lent par rapport à ce que "Devs" a vraiment à dire, et quelques jolis moments d'exaltation pseudo-scientifiques (comme ceux tournant autour du très jeune informaticien, où celui-ci trouve la solution mathématique à un problème technique, et bien sûr, la fascinante scène du barrage).

Ce n'est pas tout-à-fait assez pour que cette mini-série devienne réellement mémorable, mais cela nous suffira pour qu'on continue à l'avenir à suivre le travail, plutôt original, d'Alex Garland.

Note : le titre de cette chronique est une allusion totalement gratuite à la meilleure chanson d'un groupe des nineties désormais bien oublié, The Sugarcubes...

 

 

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25 mai 2020

"A Steady Drip, Drip, Drip" de Sparks : le nouvel OMNI de nos septuagénaires pop favoris

A Steady Drip Drip Drip

All That est un début d’album relativement inhabituel, même si les Frères Mael ont régulièrement peuplé leurs albums de morceaux moins enjoués, moins fantaisistes. Il s’agit pourtant d’un véritable coup de force, subtilement lyrique, complexe musicalement et splendidement réflexif quant au passage de la vie et la force d’une relation – avec la petite touche d’humour final qui fait mouche, bien entendu : « All the smells and all the frowns / And all the ups and all the downs / And all the fears that you would soon be gone / You ignore my gaping flaws / And I see you and I’m in awe / And look outside it's barely nearly dawn / I can’t believe my luck in meeting you / Hey, help me out I can't find my left shoe » (« Toutes les odeurs et tous les froncements de sourcils / Et tous les hauts et tous les bas / Et toutes les peurs de te voir bientôt partir / Tu ignores mes défauts les plus criants / Et je te vois et je suis en admiration / Mais regarde dehors, c'est encore à peine l'aube / Je ne peux pas croire ma chance de t’avoir rencontré(e) / Hé, aide-moi, je ne trouve pas ma chaussure gauche ! »).

Si tout l’album était de ce calibre, nous serions en possession d’un troisième chef d’œuvre absolu de la longue carrière de Sparks, après Kimono My House et Li’l Beethoven. Ce ne sera pas tout-à-fait le cas, mais, en dépit d’une production trop lisse et lustrée, louchant même par ci par là vers une sorte de ringardise millésimée « variétés internationales », A Steady Drip Drip Drip contient suffisamment de (nouvelles) très grandes chansons de Sparks pour aller se nicher nettement dans le peloton de tête de l’opulente discographie d’un groupe qui a débuté sa carrière en 70, et n’a quasiment jamais souffert de passage à vide créatif en 50 ans.

Le très accrocheur I’m Toast est le seul titre un peu « Rock » d’un album qui explorera systématiquement une multitude de styles musicaux, et louchera plutôt du côté des sommets baroques et théâtraux de Indiscreet (quand même l’une des plus grandes réussites du duo, tout au moins pour les gens qui n’ont pas peur du ridicule absolu…), comme le kitschissime Onomato Pia ou le jazzy The Existential Threat. Une première écoute superficielle permettra quand même d’identifier immédiatement le potentiel d’une comptine aussi absurde que Lawnmower (avec pour le clip vidéo, une mémorable participation de Ron dans son style inimitable !!) ou la drôle d’agressivité électro d’un iPhone qui s’apparente à une sympathique crise de nerfs : « Put your fucking iPhone down and listen to me » (« Pose ton putain d’iPhone et écoute-moi quand je te parle !).

« Stravinsky's only hit / He toned it down a bit / He didn't write the words / That was my job » (Le seul succès de Stravinsky / Il s’est un peu bridé / Il n'a pas écrit les paroles / C'était mon travail… ») : et si, au-delà de la private joke au dépend d’un génie (un peu dans la ligne du Talent is an Asset à propos d’Einstein), il s’agissait-là d’un commentaire « méta » sur le fonctionnement de Sparks : d’un côté, le génie mélodique inépuisable et la créativité des arrangements d’un Ron, qui l’emporte régulièrement vers des excès peu aptes à séduire le grand public, et de l’autre la virtuosité littéraire et vocale d’un Russell, peut-être plus préoccupé de toucher le cœur de quiconque s’aventurerait pour la première fois sur le territoire tellement étrange de Sparks ?

Pour nous, le moment le plus caractéristique de l’efficacité musicale de l’album est l’irrésistible Sainthood is not in your Future (quel titre !), avec son décollage combinant synthés et « na na na na » réjouissants. Mais nous savons depuis 50 ans que chacun trouvera chez Sparks les plus belles chansons possibles pour illuminer son quotidien, et que ce ne sont pas forcément les mêmes : à la différence de 99% de la production musicale, c’est la richesse et le trop plein de mélodies et d’idées qui est le principaux défaut de Sparks (des mauvaises langues, ou des forcenés du régime, ont un jour dit – à peu près – qu’un disque de Sparks, c’était comme enchaîner une choucroute bien garnie et un pièce montée trop sucrée et crémeuse !)…

A Steady Drip, Drip, Drip est un voyage particulièrement riche dans l’univers sparksien, et il s’achève sur un double mouvement antithétique : d’abord celui de la complexité, de la maturité et de la consolation du solennel Nothing Travels Faster Than the Speed of Light, puis une conclusion presque simpliste (pour Sparks…) avec le concerné et écolo-friendly Please Don’t Fuck Up My World, et ses chœurs enfantins qui fonctionnent pourtant étonnamment bien.

Il serait néanmoins surprenant que, quelque part, quand ils contemplent avec un peu de lucidité le niveau de leur œuvre musicale, les Frères Mael ne se sentent pas un minimum frustrés par la reconnaissance toujours limitée dont ils ont bénéficié. A cette frustration, One for the Ages répond avec, inévitablement, humour : ils feront la différence sur la durée… « When the statues come / Hope they look like me / When the prizes come / I will look to be / Humble in my speech / Basking in applause » (Quand les statues arriveront / J'espère qu'elles me ressembleront / Quand les prix viendront / Je veux avoir l'air d'être / Humble dans mon discours / Tout en profitant des applaudissements… »).

Espérons quand même que le succès populaire mérité n’attendra pas encore trop longtemps. Ron et Russell ont respectivement 75 et 72 ans. Vous me direz, peut-être vaut-il mieux être des génies vivants et toujours créatifs que des rock stars un jour adulées mais… mortes ?

 

 

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24 mai 2020

"Kingdom - Saison 2" de King Seong-hun : des zombies au pays du matin (pas si) calme...

Kingdom S2 poster

Si l’on avait pu émettre quelques réserves devant la première saison de "Kingdom", comme sur les touches de burlesque pas vraiment drôles, et peut-être aussi sur une certaine difficulté (initiale au moins…) pour le spectateur occidental à appréhender les relations personnelles et rapports politiques entre les multiples personnages, cette seconde saison de la série coréenne à grand spectacle "Kingdom" se révèle parfaitement emballante, peut-être même ce qu’on a vu de plus « cinématographiquement » enthousiasmant sur nos petits écrans en cette première partie de l’année 2020.

Le premier point fort de "Kingdom", encore plus criant, ici, c’est sa beauté visuelle, certes habituelle – dans une version picturale souvent figée - dans un certain cinéma asiatique de « reconstitution historique », mais ici sublimée par de remarquables idées de mises en scène et de mouvements. La plupart des épisodes sont réalisés par l’encore inconnu Park In-je, mais on a envie de retenir son nom, tant il est capable de rendre intéressantes les scènes les plus convenues, en particulier lors des longues scènes de bataille rangée entre « monstres » et humains : on ne peut s’empêcher de se dire régulièrement que si "Walking Dead" avait été mis en scène avec ce talent, on aurait pu passer sur la plupart de ses faiblesses scénaristiques !

Mais ici, point de faiblesse scénaristique – si l’on ferme les yeux sur certains déplacements de personnages d’un lieu à l’autre un peu trop rapides (un défaut que l’on relevait aussi dans "Game of Thrones", rappelons-le…) – mais au contraire une histoire formidable, tant du point de vue politique qu’humain, qui se révèle dans cette seconde saison finalement plus passionnante encore que les confrontations gore avec les morts-vivants. Les complotistes parmi nous – et les autres, gageons-le - adoreront l’idée, fort contemporaine, d’une épidémie provoquée sciemment par les gouvernants à des fins d’abord militaires (disposer d’une armée de monstres pour résister à l’ennemi nippon), puis politiques (garder le pouvoir à tout prix), en sacrifiant sans aucun état d’âme le peuple, qualifié en permanence de « sous-humain » : voilà un sujet qui ne pourra que nous interpeller dans notre situation de victimes d’une pandémie peinant à comprendre les décisions politiques qui nous affectent !

Difficile donc de ne pas se laisser emporter par la puissance « lyrique » des deux grands combats ouvrant et fermant cette saison, la scène « finale » du lac gelé s’avérant particulièrement puissante et pouvant donner des leçons aux réalisateurs de "Game of Thrones". Difficile aussi de ne pas se passionner pour les multiples complots et stratagèmes politiques qui s’entre-mêlent entre ces deux « grands moments » de la série. Difficile même de ne pas frémir aux côtés des personnages principaux, qui ont – pour la plupart – perdu dans cette saison leur côté parodique et ont gagné en profondeur, à l’image de l’excellent Ji-Hoon Ju qui confère cette fois une véritable humanité à son Prince Lee Chang, ou de l’actrice fétiche des WashowskiDoona Bae (vue en particulier dans "Sense8" et dans "Cloud Atlas"), très convaincante en femme du peuple et médecin brillant.

On se montrera plus circonspect quant à l’épilogue final, qui semble promettre une suite dans un registre « policier » kitsch (oui, on a pu penser à un moment aux films déraisonnables de Tsui Hark) qui risque de décevoir après la splendeur de cette seconde saison. Mais on fera confiance à King Seong-hun et à son équipe pour maintenir le même niveau d’excellence dans un autre genre.

 

 

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23 mai 2020

"ALPHABETLAND" de X : nous nous sommes tant aimés (et nous nous aimons toujours...)

Alphabetland

Nous étions en 1980, et la vague punk anglaise originelle avait reflué ou s’était muée en new wave beaucoup moins agressive. Aux USA, on peinait à identifier une relève à l’explosion new-yorkaise précoce des RamonesTalking HeadsBlondie et consorts. Il nous fallu nous tourner, de manière improbable, vers Los Angeles, pour trouver – enfin – un groupe US capable de rivaliser avec nos Clash et nos Pistols. Rivaliser ? Non, mieux, les dépasser ! Car nous faisons partie de ceux, les fous, qui hissent les quatre premiers albums du groupe angeleno, X, tout au sommet de l’histoire du Punk Rock ! Pourquoi ? Parce qu’en plus de l’énergie dévastatrice, de la rage et du désespoir – conjuguée à une merveilleuse énergie vitale -, X avait une profondeur, oui, oui, une intelligence (émotionnelle, et intelligence tout court aussi) peu communes. Avec un couple amoureux aux commandes, les magnétiques Exene Cervenka et John Doe, X nous parlait mieux que quiconque de nos vies, de nos espoirs, de nos déceptions, de nos désirs et de nos jalousies. Et la manière dont les deux voix, masculine et féminine, se mêlaient confinait à la pure magie… Puis, le temps, cruel, fit son office : Exene et Joe divorcèrent, Billy Zoom, leur incroyable lead guitariste rockabilly, quitta le groupe. Mais après quelques années de tentatives country, le groupe originel se reforma, tout au moins pour des tournées régulières qui servaient avant tout à entretenir la nostalgie de cette époque merveilleuse. Jusqu’à aujourd’hui, une trentaine d’années plus tard, et la sortie inattendue de cet "ALPHABETLAND" qui nous rend, contre toute attente, notre X comme au premier jour, comme nous l’avons toujours aimé !

Oh oui, le temps a passé, cruel, et la rage et le désespoir d’Exene a d’autres sources, plus tragiques, plus profondes encore. L’album se conclut sur quelques notes de piano jazzy, et la voix déterminée d’Exene, nous offrant un terrible bilan : « We have all the time in the world / Until the limitless possibilities of youthful infinity turn into mortality / But that's after a long, fun struggle of watching everyone / Not me and not you / Suddenly go pale / Some failed to live up to life / Some trailed behind their own comet tails / Some wailed and cried out to God to no avail / And some got impaled by speeding metal / And infected needles » ("All the Time in the World") : « Nous avons tout le temps du monde / Jusqu'à ce que les possibilités illimitées de l'infini juvénile se transforment en mortalité / Mais c'est après une longue et amusante lutte pour regarder tout le monde / Pas moi et pas vous / Tout à coup pâlit / Certains ne sont pas à la hauteur de la vie / Certains traînent derrière leur propre queue de comète / Certains ont pleuré et ont crié à Dieu en vain / Et certains se sont empalés en accélérant le métal / Et des aiguilles infectées ».

Mais cette étrange conclusion est heureusement décalée par rapport à l’esprit de l’album, qui aura quant à lui célébré une fois de plus, la Vie. Et notre capacité, inentamée, à refuser la m… qu’on nous sert chaque jour : à un journaliste américain qui lui demandait « Qu’est-ce que le punk rock », John Doe aurait répondu tout simplement « La Liberté ! ». Et cette liberté arrogante déborde de chacune des chansons alignées ici comme à la parade. « Tearing up the sidewalks / Pouring wet cement / Erasing your initials / Alphabet wrecked / I watched you pour white gasoline / To cover up your scent / Burned your name to cinders / Alphabet wrecked » ("ALPHABETLAND") : « Déchirer les trottoirs / Verser du ciment humide / Effacer vos initiales / Alphabet détruit / Je vous ai regardés verser de l'essence / Pour couvrir votre odeur / Brûlé votre nom en cendres / Alphabet détruit… ». "ALPHABETLAND" est un geste punk, un geste de reprise en main de notre identité et de notre destin. Le fait que, formellement, rien ne semble avoir changé dans la musique de X, puisque toutes les chansons ici pourraient figurer sans déparer dans les trois premiers albums du groupe, n’est pas une preuve de nostalgie mortifère, mais bien un témoignage de la nécessité de reprendre les armes.

"ALPHABETLAND" n’est sans doute pas un gage de créativité retrouvée du groupe, car il n’atteint pas les 30 minutes – ce qui nous va bien, à nous -, et car plusieurs chansons sont d’anciennes compositions : on connaissait déjà, mais dans des versions inférieures à celles-ci, la furie foudroyante de "Delta 88 Nightmare", ainsi que le chaloupé et bouleversant deuil de l’amour qu’est "Cyrano de Berger’s Back"… Et les plus grincheux pointeront l’absence d’un hit aussi évident que ceux que le groupe produisait sans peine à ses débuts. Ce à quoi, il est facile de rétorquer que peu de groupes sont capables de livrer, quarante ans après leur premier album, un disque aussi cohérent, aussi déterminé et efficace de la première à la dernière note.

« We are dust, it's true / And to dust we shall return, me and you / But it was fun while it lasted / All the time in the world / Turns out not to be that much… » (Nous sommes de la poussière, c'est vrai / Et à la poussière nous retournerons, moi et toi / Mais c'était amusant tant que ça a duré / Tout le temps du monde… / Il s'avère que ce n'est pas tant que ça… »). Choisissons de retenir le plus important : nous nous sommes tant amusés. Nous nous sommes tant aimés.

 



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22 mai 2020

"The Plot against America" de David Simon et Ed Burns : fuite, résistance ou collaboration ?

The Plot Against America poster

D'un côté, on a le livre de Philip Roth, l'un des plus grands écrivains américains du siècle dernier, qui, face aux menaces contre la liberté individuelle suite aux mesures "sécuritaires" post 9/11 de l'administration Bush, avait imaginé raconter - une fois de plus - l'histoire de sa famille dans le contexte uchronique d'une Amérique menacée en 1941 par la montée de l'extrême-droite. D'un autre, HBO et l'équipe "star" David Simon / Ed Burns, impeccables chroniqueurs du fonctionnement de la société et des institutions américaines, avec un sens de l'empathie exceptionnel vis à vis des populations opprimées, le tout à un moment de l'Histoire où la question du leadership des USA se pose assez tragiquement. A priori, "The Plot Against America" ne pouvait être qu'un nouveau chef d'oeuvre...

Il ne l'est pas tout-à-fait, malheureusement, même si l'on vole évidemment très haut avec cette mini-série impeccablement réalisée et interprétée par un casting solide, au milieu duquel se distingue néanmoins clairement la encore peu connue Zoe Kazan (petite-fille du gigantesque Elia Kazan). Le crescendo de la montée de l'intolérance sous le couvert du pacifisme prôné par un Président incompétent et largement absent, et de la persécution des juifs américains est extrêmement efficace, et le choix audacieux d'une fin anti-spectaculaire, comme en pointillés augmente encore la crédibilité d'une écriture qui ne privilégie jamais les coups de force ou la dénonciation facile (même si l'épisode "patriotique" du discours de la Première Dame fait un instant craindre le retour aux mécanismes "hollywoodiens" classiques).

Et pourtant, "The Plot Against America" ne fonctionne pas complètement, peut-être parce que l'ombre de Roth a été trop pesante et a empêché les showrunners d'emmener la série vers ces aspects plus politiques et sociaux où ils excellent habituellement. C'est peut-être aussi - paradoxalement, car on parle-là d'un divertissement SF - le fait que la série "The Man from the High Castle" venait il y a peu d'adresser un sujet assez similaire (la dangereuse proximité entre les "valeurs américaines" et les doctrines nazies, et le risque fasciste inhérent) de manière il est vrai très impressionnante, et pas moins complexe.

Mais, en l'état, c'est-à-dire avec un léger déficit et d'émotion et d'ambition, "The Plot against America" permet au moins à chacun de se poser de bonnes questions sur la meilleure manière de se comporter quand le monde autour de nous commence à se déliter : fuite, résistance ou collaboration ? Ces questions sont toujours aussi pertinentes en 2020.

 

 

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21 mai 2020

"Monos" de Alejandro Landes : l'Armée des 8 Singes

Monos Affiche

Il faut bien reconnaître que "Monos" (soit "les Singes", un titre curieusement non traduit à l'international, alors qu'il éclaire - un peu - le propos du film...) est un exemple typique de "film pour festival". Il réjouira donc le public de ce genre d'événements, un public de cinéphiles instruits, un peu élitiste certes, mais aussi ouverts à des expériences différentes, et toujours ravis de pouvoir placer l'oeuvre d'un nouveau cinéaste dans un système de référence cohérent : Alejandro Landes nous a un peu mâché le travail dans ce domaine, car non seulement il a agrémenté son film de plans représentant ses influences (la tête de porc pour "Lord of the Flies" qui a inspiré son scénario, les camouflages boueux pour "Apocalypse Now", et des passages entiers dans la jungle filmés comme Herzog filmait son "Aguirre"), mais il a été très explicite sur ce sujet dans ses interviews.

Brillamment mis en scène, magnifiquement photographié, assorti d'une bande sonore assez extraordinaire, "Monos" offre une très belle "expérience sensorielle", justement, qui peut amener les plus sensibles alternativement à la pâmoison devant maints plans sublimes - surtout dans la première partie, dans la montagne - ou au malaise vagal, certaines scènes s'avérant physiquement éprouvantes. Tout cela impressionne, et ce d'autant que Landes embrasse sans crainte les mystères si fascinants - et si ciné-géniques - de l'adolescence, qu'il sait représenter dans toute leur brutale et sensuelle bêtise. Notre troupe de singes se bat, baise, se drogue, tue, et chacun de ses actes est comme "sublimé" par la magnifique rudesse d'une mise en scène constamment originale, et - c'est plus difficile, bien plus difficile - JUSTE.

La seconde partie du film, plus riche en conflits et en rebondissements, dans la jungle colombienne, exprime formidablement bien les épreuves physiques et mentales par lesquelles passent les "guérilleros" et leur otage, et embarque "physiquement" le spectateur dans cette expédition absurde... tout-à-fait comme avait su le faire Werner Herzog, à l'époque de ses premiers films. Il est d'ailleurs passionnant de constater combien "Monos" est à la fois une oeuvre totalement "actuelle" de par son maniérisme formel qui sacrifie largement au mythe contemporain de l'artiste-virtuose-démiurge, et un héritier du cinéma "expérimental et expérienciel" des années 70.

... ce qui nous amène au gros, gros, problème de "Monos" : fondamentalement, Landes ne croit pas à ses personnages, il ne ressent rien pour eux, il les aligne comme à la parade pour illustrer sa propre virtuosité, pour rehausser sa propre intelligence de maître absolu de leur monde. Il les fait souffrir, saigner, mourir parce qu'il pourra filmer ces souffrances, ce sang, ces morts de manière brillante. Il n'essaie pas de leur donner une âme, ou même une simple crédibilité : témoin en est le/la fameux/se Rambo, personnage prévu à l'origine comme masculin, et interprété par une jeune fille sur un coup de cœur lors du casting, mais sans que cette ambiguïté, qui aurait pu être passionnante, ne devienne jamais "sujet", n'évolue jamais au delà d'une énigme "physique" qui s'apparente plus finalement à un clin d’œil complice à son public.. Landes ne se fatigue même pas à placer ses personnages au sein d'une histoire qui justifie leur calvaire, puisqu'il sait son spectateur suffisamment cultivé et intelligent pour remplir de lui-même tous les "trous" de la "narration". Il fait le pari que son public sortira du visionnage du film prêt à argumenter sur la force de sa vision sur les "enfants soldats" (alors que sans contexte politique ou économique, il est bien difficile de représenter / se représenter ce "phénomène"...), ou je ne sais quel autre thème que nous, cinéphiles, arriverons bien à imaginer pour étayer notre plaisir.

Mais Landes finit par trahir son profond manque d'intérêt pour ses personnages et son... "histoire" : lorsqu'il clôt son film sur un regard caméra supposé être signifiant, et qu'il laisse tout son petit monde en plan. On pourrait presque croire à un cliffhanger de série TV bas de gamme, et attendre la saison suivante. Mais non, c'est un "geste artistique", ou plutôt c'est ainsi que ce lâchage en règle sera justifié.

 

 

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20 mai 2020

"Le Bureau des Légendes - Saison 5" de Eric Rochant : l'adieu à Eric...

Le Bureau des Légendes S5 affiche

Voilà, ça devait arriver, mais ça fait mal quand on pense aux hauteurs où étaient arrivée cette série, clairement la meilleure de l'histoire de la télévision française : non, elle n'est pas devenue mauvaise, rassurez-vous (ou du moins, pas encore...), mais Eric Rochant a quitté le bateau. Et à la fin de l'épisode 8, en nous le transformant, avec élégance, en un très bel adieu : l'intrigue de la saison, qui avait été un peu longue à démarrer, mais était devenue parfaite, une fois de plus, à partir du cinquième épisode, était bouclée, et le discours récapitulatif de la môme Giraudeau était parfait. Un beau final de saison, et même un beau final pour toute la série.

Sauf que, non, Canal+ n'allait pas laisser filer sa "série de prestige", et il fallait 1) boucler les dix épisodes réglementaires 2) avoir la possibilité de poursuivre l'histoire. Exit Rochant,voilà donc le pénible Audiard qui se pointe, avec son habituel pathos à la louche, sa symbolique pataude, et son cinéma d'une lourdeur et d'une emphase insupportables. Et ces deux derniers épisodes, inutiles, ne sont pas aussi mauvais que l'insurrection des fans sur les réseaux sociaux peut le laisser croire, ils sont juste moyens, et surtout totalement à côté de ce que la série a été durant 5 ans : on ne regarde plus "le Bureau des Légendes", mais quelque chose d'autre, de différent. Et ça, c'est un problème, non ?

PS : Oublions néanmoins un instant notre frustration pour souligner l'excellent personnage campé par le toujours brillant Mathieu Amalric, ainsi que la jolie sortie d'un Louis Garrel de son chemin bien tracé dans le cinéma d'auteurs. Si ces deux personnages sont négligés par Audiard dans sa conclusion, ils contribuent grandement à la réussite de cette cinquième saison.

 

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