Le journal de Pok

19 janvier 2019

Le Futur du Cinéma est Asie : "Rites d'Amour et de Mort" (1966) de Masaki Dômoto et Yukio Mishima

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Yukio Mishima est sans doute, pour nous Occidentaux, le plus grand écrivain japonais du XXe siècle. Ou au moins le plus connu. Le plus fascinant. Celui qui représente jusqu'à la caricature le stéréotype - qui n'est jamais loin de la vérité profonde, on le sait - de l'hystérie nippone : à la fois traditionnel (impérialiste frisant le fasciste) et rebelle "punk" (culturiste homoérotique clamant sa fascination pour la France - il faut voir l'incroyable interview en bonus sur le DVD de "Yûkoku" pour le croire !), soit un vrai cas pour la psychanalyse. Mais un sacré écrivain !

Mishima a compris que, à l'ère de la naissance de l'Image-reine, pour fixer définitivement son devenir-icône, il lui fallait aussi se filmer, et mettre en scène dans son décorum le plus classique - une scène de théâtre No - ses fantasmes les plus "scandaleux" : le voici donc, lui et sa très belle épouse, reproduisant un "incident" réel de l'histoire japonaise, mais surtout préparant une future sortie de scène, quelques années plus tard. Face à un conflit moral insoluble, un militaire choisit le suicide par seppuku, et sa femme, par amour, le suit dans la mort. Ils s'aiment, ils baisent, il s'éventre, elle se poignarde. C'est tout. Noir et Blanc. Muet. Mais avec des torrents assez désagréables - et déplacés, sauf idéologiquement - de Wagner par là dessus.

"Patriotisme" (le vrai titre du film) est-il une grande oeuvre, au niveau des livres de Mishima ? Sûrement pas. Entre le primitivisme provocateur de "Un Chien Andalou" - sang noir et tripes gluantes - et la modernité érotique contemporaine d'un Oshima, Mishima copie tout, veut tout. Le résultat est certes fascinant, très beau par instants aussi, mais ne dépasse jamais le concept de départ, ne devient jamais "du Cinéma"...

Pourtant, il s'agit sans nul doute d'un travail essentiel à la compréhension d'un artiste hors norme, "bigger than life" : impossible de ne pas voir dans ce visage fermé, fanatique, une casquette éternellement vissée sur la tête (sauf lors de la scène très sensuelle de sexe) la folie d'un artiste cherchant par tous les moyens à exister au delà de ces codes absurdes d'une société qu'il vénère et vomit à la fois.

Cet au-delà, souhaitons-lui de l'avoir trouvé quand il enfoncera enfin "pour de vrai" son sabre glacé dans son abdomen musclé mais si fragile. Car cette fois-là, ce n'était plus du Cinéma...

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18 janvier 2019

">>>" de BEAK> : tout et son contraire...

BEAK 3

Loin, très loin de Portishead. Ou bien, en fait, juste à côté. Passéiste - entre le Pink Floyd splendide de l'avant "Dark Side…" et le krautrock qu'on ne finit plus de réhabiliter - et futuriste une minute plus tard, quand le psychédélisme de BEAK> débouche d'un coup sur un "2001 Odysée de l'Espace" où le bébé-galaxie serait devenu leucémique. Cinématographique lorsqu'il recrée l'ambiance bricolée des films d'horreur de Carpenter ou de Dario Argento, mais fondamentalement musical quand il s'agit de nous entraîner dans une transe vaguement hébétée, tournant en rond, en rond, encore et encore, encore et encore, dans la cellule grise de nos vies sans horizon. Labyrinthique quand il nous entraîne à sa suite dans un cauchemar claustrophobique, mais d'une simplicité lumineuse lorsqu'apparaît l'une de ces petites mélodies mort-nées dont Geoff Barrow a toujours le secret. Obstinément amateur et rudimentaire, et pourtant de plus en plus promis à un vrai succès populaire. Cherchant encore la dissonance et l'inconfort, mais ne reculant plus devant une évidence qui frôle çà et là le sublime. ">>>" est un disque intime, dont on sait d'instinct qu'il nous accompagnera loin et longtemps, mais c'est aussi une musique déjà universelle. La bande-son malade et pourtant étrangement réconfortante de 2018. Et de 2019. Et de 2020. Et de…

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17 janvier 2019

Le Futur du Cinéma est Asie : "Kaili Blues" de Bi Gan (2015)

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Ce n'est pas révéler un secret bien caché que de clamer, comme je le fais encore et encore, que "le Futur du Cinéma est Asie", tant depuis un quart de siècle au moins, quasiment tout ce qui s'est inventé de remarquable formellement dans le 7è Art vient de Chine, de Taïwan, de Thaïlande, etc. Dans la majestueuse lignée de Tsai Ming-Liang, de Hou Hsiao-Hsien, mais aussi de Jia Zhang-Ke (et en particulier de son fameux "Still Life"), le très jeune Bi Gan (guère plus de 25 ans quand il réalisa ce film…) est la dernière sensation des festivals, et le nouveau héros de tous ceux qui cherchent encore de nouveaux territoires pour le cinéma. Bi Gan filme donc la Chine, la vraie, immense territoire à la fois en développement et en déréliction, où les rapports humains semblent réduits au strict minimum, et la parole réduite au silence hostile : ce n'est certes pas gai, et en près de deux heures de film, nul rayon de soleil ne vient jamais percer la brume subtropicale de la région de Kaili (une ville qui fait environ 55 kms sur 45 kms, nous apprend-on lors d'une récitation géographique décalée qui rappelle les facéties de Godard). Mais comme nous ne sommes pas dans un "documentaire", la subjectivité de la vision de Bi Gan ne fait pas non plus de doute : la réalité n'intéresse pas plus que ça le jeune réalisateur, qui préfère y percer des trous (stupéfiantes inclusions de télévisions, de miroirs, de projections, percées incongrues dans le tissu du réel...), la déconstruire et la reconstruire dans un vaste et doux chaos spatio-temporel.

Aussi chargé soit-il au niveau de son scénario - d'ailleurs plus raconté que filmé-, "Kaili Blues" est un film d'une légèreté absolue, ce qui le sauve de l'ennui qui menace çà et là : ainsi le fameux plan-séquence d'une quarantaine de minutes, qui suit les trajets souvent cocasses de plusieurs personnages, passant de l'un à l'autre, revenant sur leurs pas, sonne ainsi, bien loin d'un tour de force prétentieux, comme une espièglerie presque enfantine, une sorte d'invitation au jeu (la critique américaine a ainsi cité Alain Resnais comme possible modèle, et même si cela paraît de prime abord incongru, ce n'est pas faux vu de ce point de vue d'un cinéma qui filme de manière ludique des choses très sérieuses). "Kaili Blues" alterne ainsi les tunnels un peu plombants avec de magnifiques moments de sidération, comme le passage d'un train projeté à l'envers sur un drap blanc, ou le final, très discret mais très fort, de l'horloge tournant à l'envers grâce à l'animation réalisée en la dessinant sur les wagons d'un autre train. Le spectateur attendant un récit, des sensations fortes, du spectaculaire, est donc soumis à un rude traitement, Bi Gan lui proposant des idées révolutionnaires et des concepts novateurs "en contrebande" : un instant d'inattention, et la magie a échappé au spectateur trop pressé.

Bien sûr, et la liste des réalisateurs cité ici le prouve, ce cinéma-là, aussi audacieux soit-il, ne sort pas de rien, ni ne constitue une révolution complète : on a vécu des expériences assez semblables chez Apichatpong Weerasethakul (je pense à son "Syndromes and a Century"), tandis qu'il semble que Bi Gan, cultivé et malin, ait placé son film sous le parrainage du Tarkovski de "Stalker", film qui jouait lui aussi avec des distorsions temporelles (mais avec un certain mystère, totalement absent ici) : le titre original de "Kaili Blues" serait ainsi "Pique-nique au bord du chemin", soit le nom du roman dont "Stalker" est inspiré !

Bref, si "Kaili Blues" requiert chez son spectateur un intérêt pour les expériences formelles, c'est aussi un film qui pourra séduire, voire enthousiasmer, avec quelques idées aussi brillantes que finalement très simples : même diffractée par son passage à travers le prisme du regard d'un auteur, c'est la Vie qui palpite et tremble à l'écran. Même distordue par les jeux temporels auxquels elle est soumise, c'est bien la Vérité que l'on contemple, ébahis, vingt-quatre fois par seconde.

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16 janvier 2019

"The Handmaid's Tale - Saison 2" de Bruce Miller : Maîtresses ou esclaves...

The Handmaid S2 affiche

On se doutait bien que "The Handmaid's Tale" ne se réussirait pas à se maintenir au niveau d'excellence de sa première saison, ce qui fait que la déception créée par une seconde saison beaucoup plus dispersée, moins homogène également stylistiquement, n'est pas trop cruelle. Le problème principal de la série est que, en se détachant du roman originel dont elle a exploité la substance, elle perd un peu ce côté obsessionnel qui en faisant la singularité (... et qui faisait aussi que certains la rejetaient...) : suivant les épisodes, on revient en arrière pour découvrir le glissement progressif de la société américaine vers l'intégrisme religieux et le fascisme, jusqu'au basculement à la faveur d'une attaque terroriste, ou on suit la trajectoire d'Emily; condamnée aux travaux forcés dans un bagne radioactif, ce qui est certes intéressant, mais nous éloigne du coeur du sujet : la survie de June au sein de cette société profondément malade, qui fait d'ailleurs sombrer peu à peu tous les protagonistes dans la folie.

Même si le passage dystopique de la visite diplomatique au Canada est vraiment électrisant, il ne sert lui aussi finalement que de diversion, et c'est avec soulagement que l'on voit les derniers épisodes, bien meilleurs, se recentrer sur une "maison" Waterford deplus en plus déviante et déchirée. Le dernier mouvement de la saison, montrant avec pertinence combien l'oppression contre les femmes en fait toutes des victimes, qu'elles soient maîtresses ou esclaves, est superbe, et nous fait d'autant plus regretter la conclusion de la saison, le choix très peu plausible que fait June, et dont on soupçonne que la logique a plus été imposée par la nécessité de produire une troisième saison que par la justesse psychologique du personnage (toujours superbement incarné par Elisabeth Moss, qui risque bien d'avoir trouvé ici le rôle de sa vie…).

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15 janvier 2019

Retour à Hogwarts : "Harry Potter et la Prisonnier d'Azkaban" d'Alfonso Cuarón (2004)

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Après deux volets passablement déprimants, aussi bien pour les cinéphiles - qui ne purent qu'être consternés par l'utilitarisme décoratif de l'inepte Chris Columbus - que pour les fans de l'oeuvre littéraire de J.K. Rowling - à la fois respectée au pied de la lettre et totalement trahie -, quelqu'un dans l'équipe de production s'est enfin dit qu'il était temps de passer à autre chose. Et de confier l'adaptation du meilleur livre de la saga Harry Potter à un vrai réalisateur, qui plus est talentueux, Alfonso Cuarón.

"Le Prisonnier d'Azkaban" joue ainsi la carte de la maturité à tous les niveaux, d'abord en développant une dimension psychologique crédible, avec des pré-adolescents ressemblant un minimum à ceux que nous avons tous à la maison (... même si le décalage entre l'âge des jeunes acteurs et celui supposé de leurs personnages commence à poser problème...). Mais cette ambition se traduit surtout par le désir de réaliser un film (presque) autonome, qui réussit à se libérer de l'emprise étouffante de l’œuvre littéraire pour trouver son propre rythme et sa propre dynamique. Surtout, Cuarón sait prendre l'univers de Harry Potter pour ce qu'il est (et ce qui a fait son incroyable succès...) : une réinvention ludique, créative, éclairante de notre monde, et non la description sans conséquences d'un univers parallèle, peuplé d'amusantes créatures féeriques, sorte d'heroic fantasy pour nos bambins.

La mise en scène de Cuarón s'avère la plupart du temps inspirée, en particulier lorsqu'elle se met au service de l'intrigue finale complexe en forme de boucle temporelle, qui reste ici lisible, compréhensible et tout simplement émouvante. De même le casting semble enfin "respirer", qu'il s'agisse de l'équipe de vétérans à laquelle se joint ici l'excellent Gary Oldman, ou des enfants, enfin supportables...

Reste qu'on n'est pas encore au nirvana, tant subsiste malgré tout une sorte d'artificialité que l'on ne peut que qualifier "d'industrielle" : une image certes aux connotations gothiques plus originales, mais néanmoins bien chargée et conventionnelle, et un rythme de narration qui ne déroge pas aux recettes tonitruantes du "blockbuster" actuel empêcheront l'adhésion totale du spectateur saturé par la pyrotechnie hollywoodienne...

Plus de simplicité aurait été la bienvenue, Señor Cuarón !

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14 janvier 2019

"Sneaky Pete - saison 2" de Bryan Cranston et David Shore : insaisissables...

Sneaky Pete S2 POSTER

Un an plus tard, on a un peu digéré les qualités - intelligence, rapidité, excitation - et les défauts - complexité exagérée et brouillage des pistes irritant - de "Sneaky Pete", la série astucieuse de David Shore et Bryan Cranston...

... qui nous revient avec une nouvelle aventure sous pression d'un "con man", certes capable de jouer impromptu n'importe quel rôle, mais sur lequel s'accumule une quantité invraisemblable d'ennuis et de menaces (dont certaines mortelles...).

L'intrigue a démarré dans les dernières minutes du dernier episode de la première saison, et est donc par de nombreux aspects l'extension directe de celle-ci : c'est cette fois la famille adoptive de Marcus qui est toute entière menacée, entre une enquête de police qui se rapproche de la patriarche, un tueur à gages déterminé à venger son père, et des truands "native american" à la brutalité décomplexée. Tandis que Marcus se débat entre les griffes d'un Monténégrin psychopathe, adorant l'usage de l'acide, et qu'il espère escroquer de la bagatelle de 11 millions de $, c'est le passé bien caché de la famille qui ressurgit et ébranle le chateau de cartes que Marcus a patiemment construit. Bref, la richesse de l'intrigue est stupéfiante, et après un démarrage malheureusement un peu fastidieux durant les 3 premiers épisodes, "Sneaky Pete" nous offre d'incroyables montagnes russes culminant -comme c'est la règle du genre - dans un final (sur les 3 derniers épisodes) littéralement tétanisant.

Les coups de théâtre à répétition et les retournements de situation permanents pourraient certes s'avérer fatigants, si le rythme de la mise en scène et l'abattage des comédiens - avec une fois de plus un bémol quant au jeu lunaire de Ribisi, sorte de Droopy dont on a parfois du mal à saisir le supposé brio - ne nous embarquait généreusement. En dévoilant - assez étonnament en fait - le "truc" derrière un célèbre tour de prestidigitation, "Sneaky Pete" fait certes écho au succès discutable de "Insaisissables", mais c'est surtout au "Neuf Reines" argentin que le dévoilement de la manipulation fait référence.

Reste que le vrai triomphe de cette seconde saison, c'est de relativiser immédiatement dans un anti-climax dépressif le "triomphe de l'intelligence" : aussi brillant soit-il, Marcus ne peut rien contre les sentiments les plus "animaux" - haine, jalousie, soif de vengeance - et surtout les plus irrationnels, qui finissent par primer. La victoire de l'esprit (ou de la raison...) est éphémère, et la noirceur du monde s'est encore rapprochée. Gageons que la troisième saison creusera de nouveau ce sillon, et ajoutera encore de la profondeur à cette série, qui ne se limite plus à de simples "mind games".

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13 janvier 2019

"L'Heure de la Sortie" de Sébastien Marnier : no shelter from the storm

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Nous passons suffisamment de temps à nous plaindre de l’effondrement du cinéma populaire français, dont la qualité il est vrai n’a jamais été aussi lamentable que depuis quelques années, pour ne pas clamer haut et fort notre admiration, voire notre amour pour un film comme "L’Heure de la Sortie", de Sébastien Marnier, un film qui conjugue un sujet d’une vraie intelligence avec une indéniable accessibilité "commerciale". Sauf que, bien entendu, certains tordront le nez sur ce film passionnant, parce qu’il est plus facile de le traiter de "film de genre", donc d’un goût douteux par rapport aux normes d’un cinéma français qui ne sait plus évoluer depuis belle lurette et en paie le prix : car un film français peut-il être "en même temps" un angoissant labyrinthe mental où hallucinations et réalité déviante s’entremêlent de manière indissociable, un pamphlet politique – et violemment écologique – réellement virulent, et un thriller manipulant de manière jouissive son public, le tout couronné par une fin remarquable (qui pourra évoquer celle de "Take Shelter", en – attention blasphème ! - beaucoup plus fort et plus pertinent…) ? Oui, et "L’Heure de la Sortie" le prouve…

La plus belle idée d’un film qui n’en manque pas a été certainement de confier le rôle central à un Laurent Lafitte peut-être encore plus formidable que d’habitude, en professeur suppléant adepte de Kafka (attention, sans spoiler, il s’agit là d’une clé essentielle pour avoir accès au "sens secret" du film… !), vivant difficilement une période de sa vie sexuellement frustrante, et réalisant avec horreur que quelque chose de sinistre se passe dans l’une de ses classes, dans l’indifférence générale. D’une formidable subtilité, Lafitte confère son mouvement au film, cet original jeu de balancier entre sympathie et répulsion, compréhension et incrédulité : sans son travail, le film ne fonctionnerait sans doute pas, ou du moins pas aussi bien.

Autre aspect remarquable du travail de Marnier, une écriture complexe des personnages – personne n’est ici bon ou mauvais, ou plutôt tout le monde l’est à tour de rôle - et des situations, qui ne sont jamais ce qu’elles paraissent être de prime abord. Le spectateur est ainsi systématiquement pris à contrepied par rapport à ses acquis et ses préjugés : regardez par exemple cette scène incroyable d’un pugilat entre l’un des "élèves surdoués", franchement odieux, et un autre collégien, auquel va naturellement notre sympathie, et dont on découvre rapidement l’abjection. En deux minutes, Marnier nous a dit des choses importantes et justes sur nous, sur la société française, sur nos collèges, et a balancé par-dessus bord nos certitudes : le tout sans en faire tout un plat, et surtout sans vouloir nous donner aucune leçon.

Tout n’est malheureusement pas parfait dans "l’Heure de la Sortie", qui connaît une petite baisse de rythme dans sa seconde partie, un peu redondante, et qui aurait sans doute été meilleur avec 15 minutes en moins. Mais ce "ventre mou" est vite oublié quand on affronte la fin du film, extraordinairement réussie, parce qu’elle réalise trois choses à la fois, qui sembleraient a priori incompatibles : d’abord, expliquer et justifier tout ce que nous avons vu avant, ensuite conférer de justesse un supplément d’âme à ses personnages (ah, ces deux mains qui se serrent dans l’un des derniers plans !), et enfin nous frapper en plein front, nous spectateurs naïfs qui pensions être venus simplement voir ici un thriller vaguement fantastique, et qui devons ensuite retourner au monde la peur chevillée au cœur…

… Et si, un peu à la manière du travail effectué il y a deux ans par le brillant "Get Out" dans le cinéma US, nous avions pris ici en pleine face un impitoyable brûlot politique déguisé en film de genre ? Une belle question, non ?

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12 janvier 2019

"We're Not Talking" de The Goon Sax : Les petits-enfants du Velvet sont les enfants des Go-Betweens

We re Not Talking

Parmi les gens de ma génération, nous sommes nombreux à avoir été marqués à vie par le troisième album du Velvet Underground, ses mélodies froissées, ses chansons à l'intimisme bouleversant, ses voix hésitantes... En Australie, les plus beaux "enfants du Velvet" furent peut-être les Go-Betweens, qui ajoutèrent à la formule magique une bonne dose de mélodies pop enchantées... mais ne rencontrèrent malheureusement qu'un succès d'estime et disparurent dans l'indifférence générale.

A l'aube de la troisième décennie du XXIe siècle, reste-t-il encore des petits-enfants du Velvet ? Eh bien, nous ne serons que moyennement surpris de découvrir dans ce rôle de porteurs de flamme (... qu'on ne veut surtout pas voir s'éteindre !) les enfants des Go Betweens : Louis Forster, fils du grand Robert, perpétue au sein de The Goon Sax la tradition paternelle, soutenu vocalement par Riley Jones à la batterie qui évoquera forcément Moe Tucker. Après un premier album ("Up To Anything") jugé généralement comme plaisant mais trop artisanal et trop adolescent (les musiciens étaient alors encore lycéens !), "We're not Talking" montre un groupe qui a mûri à la dure sous les spotlights d'une célébrité - locale, certes - trop tôt arrivée, et qui hésite à abandonner l'effervescence juvénile, l'insouciance pop, pour entrer sur le territoire de la mélancolie et des incertitudes bien arpenté par les précédentes générations...

A 19 ans passés, le trio de compositeurs / chanteurs Forster, Harrison et Jones, sont sur la bonne voie pour trouver l’équilibre entre le charme de l’imperfection et de l’amateurisme musical, et la nécessité de parler à un public plus large, de partager des émotions plus riches, de raconter des histoires auxquelles nous puissions mieux nous identifier. Une poignée de chansons pop accrocheuses - comme le single "She Knows" -, prouve le potentiel du trio de Brisbane au delà du cercle des admirateurs des Go-Betweens ou des nostalgiques du Velvet, et des fanatiques – comme nous – de rythmes métronomiques et de morceaux plus parlés que chantés. Quelques errances dépressives çà et là plombent un peu l'ambiance de ce second album "de transition", mais confirment que Forster & Cie ont l'envie - et la capacité - de dépasser l'insouciance de leur âge.

Reste que Brisbane, c'est bien loin, et que, en attendant un troisième album qui devrait être celui de la confirmation, il ne faudra pas manquer un passage éventuel du groupe dans les salles européennes...

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11 janvier 2019

Retour à Hogwarts : "Harry Potter et la Chambre des Secrets" de Chris Columbus (2002)

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Le second film de la saga "Harry Potter" à l'écran met encore plus cruellement à jour que le premier les déficiences de l'adaptation à la sauce hollywoodienne de l'œuvre de J.K. Rowlings : alors que le livre construisait de manière remarquable un univers réellement enchanteur sur les intuitions géniales de "l'Ecole des Sorciers", tout en créant un écho inattendu entre les conflits du monde des sorciers et ceux du nôtre, lutte des classes et racisme en premier lieu, les producteurs des films, peu aidés il est vrai par l'incompétence crasse de Chris Columbus, ne savaient clairement pas à quel saint se vouer. Déjà trop compliqué à adapter, le thriller malin de Rowlings nécessite ici de longs tunnels de dialogues explicatifs, que l'on essaie en vain de compenser ailleurs par une orgie d'action et d'effets spéciaux... Le tout débouchant sur un affrontement final d'un ridicule accompli, désamorçant complètement l'atmosphère plaisamment fantastique qui a précédé.

Tout cela manque donc tragiquement de magie (ha, ha !), sans doute parce qu'on fait à nouveau l'impasse sur les efforts scolaires et sur les péripéties de la vie quotidienne des collégiens, tout en survolant les complexités du roman. On appréciera toutefois la prestation rigolarde de Kenneth Branagh, absolument épatant en magicien pleutre et vantard, cabot littéraire fou de sa propre image et chéri de ses dames !

"Harry Potter et la Chambre des Secrets" ressemble finalement à un jeu de piste géant organisé par un pro des attractions hollywoodiennes, qui, la faute à une durée excessive et à une écriture mal maîtrisée (le soi-disant respect du texte original…), tourne à l'interminable séance de jeu vidéo. Ce qui prouve - si besoin est encore - que l'on perd son âme d'enfant dans le fracas des effets spéciaux et les sonneries des tiroirs-caisses.

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10 janvier 2019

"Moi, ce que j'aime, c'est les Monstres" d'Emil Ferris : LE livre de cette décennie (... de ce siècle ?)

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On a beaucoup de chance si, une fois par décennie, apparaît une œuvre d'Art qui révolutionne totalement le domaine dans lequel elle s'inscrit... et qui en plus provoque chez le public une remise en question fondamentale, une éclosion de nouvelles interrogations et d'émotions, un émerveillement inédit. La possibilité d'un tel phénomène est d'ailleurs liée à la vitalité de cet Art, qui stimule encore la créativité de nouveaux artistes à la recherche d'autres formes d'expression, d'autres manières de communiquer ce qui bouillonne en eux et que les formes traditionnelles ne suffisent pas à transmettre.

Cette introduction, maladroite et un peu ronflante, nous semble nécessaire avant de parler de "Moi, ce que j'aime, c'est les Monstres (Première partie)", la BD de l'Américaine Emil Ferris, publiée en septembre de cette année, qui répète peu ou prou le tsunami provoqué à son époque par le "Maus" de Art Spiegelman : il y a tellement peu d'occasions dans une vie d'être confronté à cet ébahissement ("Ah ! Je n'aurais jamais pensé qu'on pouvait faire ça !", ou, mieux encore, "Oh ! Je ne croyais pas pouvoir réagir de cette manière-là en lisant un livre !")…

"Moi, ce que j'aime, c'est les Monstres" est le premier "roman graphique" - terme haïssable, mais qui finalement traduit bien ce qu'est ce (véritable) pavé de plus de 400 pages - d'une femme de 56 ans, dont la vie a basculé quand une méningo-encéphalite contractée par une piqure de moustique la réduisit, à 40 ans, à une handicapée condamnée à ne plus jamais marcher, ni même se servir de sa main droite alors qu'elle était illustratrice. Triomphe de la volonté ou triomphe de l'Art, Emil réapprit patiemment à dessiner, et produisit finalement cette œuvre impensable, colossale, qui la propulse aujourd'hui au sommet du Neuvième Art... et, on a très envie de dire, au sommet de la Littérature en général. Bien entendu, ce qui stupéfie quand on ouvre pour la première fois ce livre, c'est le foisonnement graphique inédit, et la beauté et la force qui se dégagent de ces pages noircies au crayon de papier ou coloriées au stylo à bille, avec une technique qui semble de prime abord "basique", "rudimentaire" : car qui d'entre nous n'a pas, par ennui, ainsi noircit des pages de cahiers d'école ou bien des calepins lors de réunions professionnelles interminables, de petits dessins… qui peu à peu ont envahi toute la page blanche, créant une sorte de représentation - souvent torturée - de notre esprit divagant ? Sauf qu'on est très vite happé par le mystère qui se dégage de ce mélange de monstres comme extraits de "pulp magazines" (dont des couvertures sont d'ailleurs régulièrement figurées ou reproduites…) et de portraits déchirants d'une humanité saisie dans ses activités quotidiennes comme dans les grands déchirements de l'histoire.

La manière la plus naturelle d'aborder une œuvre aussi impressionnante consiste sans doute à d'abord apprivoiser la crainte qu'elle fait naître en nous, en la parcourant, en se laissant entraîner par sa richesse graphique sans même tenter de se plonger dans le texte immense qui entoure, enserre, pénètre, souligne, déchire, naît à l'intérieur des images. Et puis, une fois familiarisés avec ce livre "monstrueux", d'attaquer la lecture "proprement dite". Pour vivre là un second choc : car ce qui distingue encore plus "Moi, ce que j'aime, c'est les Monstres", c'est tout bonnement l'incroyable qualité littéraire de cette histoire, qui se déploie sur deux époques - les années 60 dans un quartier populaire de Chicago, et les années 30 en Allemagne lors de la montée du Nazisme et l'éclatement de la seconde guerre mondiale -, et qui utilise tous les ressorts littéraires modernes. Si l'on peut imaginer - mais c'est peut-être faux - que la petite Karen Reyes, qui essaie d'échapper à la dureté de son existence de petite fille d'émigrés vivant au milieu de tensions sociales, familiales et intimes (comme ses interrogations sur son amour pour une autre petite fille) permanentes, en s'imaginant un avenir de monstre, est un portrait largement autobiographique de l'auteure, la manière dont Ferris enchâsse dans son récit le témoignage enregistré sur des cassettes d'une émigrée allemande mystérieusement assassinée fait appel aux mécanismes les plus subtils de la fiction littéraire.

Le récit d'Anka, jeune victime des perversions sexuelles et autres de véritables monstres (bien moins aimables et pittoresques que les vampires et les loups-garous des magazines et des films de Karen), puis avalée par la mécanique folle de l'Holocauste, devient, presque par surprise, le cœur ardent du livre, un nouveau témoignage insoutenable de l'existence du Mal absolu. Mais, bien sûr, c'est l'incroyable intelligence avec laquelle Ferris choisit ce qui peut être écrit et ce qui peut être dessiné, et ce qui doit être laissé à tout jamais à l'imagination du lecteur, qui élève "Moi, ce que j'aime, c'est les Monstres" bien au-dessus du commun de la littérature, BD ou autre, contemporaine.

Terminons en soulignant que, cerise sur le gâteau, le livre d'Emil Ferris est souvent brillamment drôle, ce qui rend sans doute supportable sa lecture : il y a littéralement des dizaines de phrases ou de paragraphes dont l'humour illumine - et rehausse - la profondeur d'un récit qui sait être tour à tour poétique, réaliste ou de temps à autre même psychanalytique. Et que la culture artistique de Ferris, qu'elle transmet ici comme un cadeau enchanté à Karen et à Anka, comme un talisman pour supporter l'horreur, permet régulièrement de "mettre en perspective" la laideur et la mesquinerie en rappelant - toujours à bon escient - les merveilles de la création humaine.

Mais nous en avons assez dit : à vous maintenant de vous plonger dans ce voyage incroyable qu'est la lecture de "Moi, ce que j'aime, c'est les Monstres" : vous n'en sortirez pas indemnes, vous en sortirez… meilleurs !

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