Le journal de Pok

11 août 2022

"Noise & Flowers" de Neil Young + Promise of the Real : souvenirs d'une aventure réussie...

Noise & Flowers

Le 23 juin 2016, nous sortions quasiment éberlués du Palais Omnisports de Bercy (qui n’était pas encore l’Accor Arena…) : Neil Young, à plus de soixante-dix ans, semblait avoir retrouvé une nouvelle jeunesse en remplaçant les vétérans du Crazy Horse par les petits jeunes (enfin, c’est relatif…) de Promise of the Real, le groupe des Frères Nelson (les fils de Willie Nelson, pour ceux qui l’ignoreraient)… Et nous avait offert un set épique, un déluge d’électricité qui nous avait ravis : l’énergie fantastique dégagée par cette « nouvelle alliance » palliait sans difficulté aux problèmes croissants que Neil rencontrait avec sa voix, logiquement incapable de retrouver la pureté d’antan. Mais ce qui nous avait surpris, et très agréablement aussi, c’était la versatilité de Promise of The Real, capable de sonner sans effort comme les Stray Gators de l’époque de Harvest : avec un groupe capable de reproduire avec aisance chaque période de sa longue discographie, le Loner pouvait se laisser aller. Et de fait, il était impossible d’ignorer que Neil avait abandonné sa position de leader autoritaire / dictateur vis-à-vis de musiciens qu’il surveillait habituellement d’un œil sévère. Il y avait quelque chose de « paternel » dans l’affection qu’il semblait témoigner vis-à-vis de gens qui avaient, de fait, l’âge d’être ses fils.

Noise and Flowers ne date (malheureusement ?) pas de 2016, ce qui nous aurait permis de valider complètement nos impressions de l’époque. Il a été enregistré en 2019, lors d’une tournée européenne raccourcie – qui n’était pas passée par la France, nous semble-t-il – immédiatement après le décès de l’ami de toujours, Elliott Roberts, l’incontournable manager de Neil. Neil raconte sur son blog combien la présence d’Elliott – figurée par un poster placé sur une malle de matériel stratégiquement placée sur le côté de la scène où Elliott se tenait normalement – avait imprégné la musique du groupe pendant ces concerts. Peut-être est-ce en effet ce fantôme, autant que le talent de Promise of the Real, qui fait de la version de On the Beach figurant sur cet album l’une des plus belles que nous ayons entendues en live.

Dans le registre des belles surprises – c’est-à-dire des morceaux qu’on n’a pas encore beaucoup trop entendus en live -, Are You Ready for the Country remporte aisément la palme : ce titre que tout le monde juge en général comme le plus faible de Harvest acquiert ici une grâce et une fraicheur inattendues. Dans un autre genre, l’interprétation très grunge (ou « pixieienne » si l’on veut…) du fragile, et splendide I’ve Been Waiting for You est autre phare de l’album, et nous rappelle combien le premier album solo Neil, s’il avait été mieux produit – et mieux interprété aussi -, aurait pu être son premier chef d’œuvre. Et les versions jusqu’au-boutistes de Mr. Soul, qu’on n’a jamais entendue aussi « heavy » en intro, et surtout de Fuckin’ Up en conclusion, confirment quand même le sentiment que nous avions eu en 2016 de l’énergie époustouflante déployée par Promise of the Real.

Du côté des (légères) déceptions, le rare Throw Your Hatred Down, rescapé de l’album Mirror Ball avec Pearl Jam, s’avère le moment le moins convaincant de l’album. Et la relecture des grands classiques du Crazy Horse (Everybody Knows This Is NowhereRockin’ in the Free World) n’atteint pas le niveau de lyrisme et d’émotion du groupe original. Mais aucun fan du Loner ne pourra en être surpris : à l’impossible, nul n’est tenu !

Il est peu probable, de nos jours, alors que l’âge semble l’avoir finalement rattrapé, que Neil Young ait dans ses projets une nouvelle association avec Promise of the Real. Mais ce superbe live servira de parfait témoignage de la réussite de cette aventure.

 

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"Sundown" de Michel Franco : The Stranger

Sundown affiche

Il est clairement impossible de ne pas penser au célèbre roman d’Albert Camusl’Etranger, en regardant Sundown, le nouveau film du réalisateur et producteur mexicain, Michel Franco : cette histoire d’un homme qui décide (?) de sortir du monde, de ne plus manifester la moindre réaction affective – à la mort d’un proche, à la violence avec laquelle le rejettent les autres membres de sa famille, à un assassinat brutal sur une plage, à la dure vie carcérale, etc. -, c’est en quelque sorte une déclinaison contemporaine du récit existentialiste par excellence. Et Tim Roth, le formidable Tim Roth, incarne parfaitement (pas d’interprétation ici, au sens classique du terme), avec les justes doses d’humanité et d’inhumanité mêlées, Neil Bennett, ce Meursault anglais qui se perd à Acapulco, dans un Mexique qui n’a pas grand-chose de la carte postale et où des dangers véritablement mortels guettent les gringos comme lui et sa famille : ayant abandonné peu à peu le langage – aidé en cela par sa non-maîtrise de l’espagnol -, ses réactions se limitent à un sourire ou des larmes qui, soudainement, envahissent ses yeux.

Comme inspiré par Camus, Neil Bennett décide d’être libre, de choisir (enfin ! On le comprendra peu à peu…) d’exister uniquement à travers ses actes, mêmes réduits à l’essentiel : boire de la bière, manger du poisson, faire l’amour… Mais l’habileté du scénario de Franco, c’est de ne distiller les informations essentielles à notre compréhension de la situation que petit à petit, au fur et à mesure des évènements, sans troubler le travail d’analyse du spectateur (le pourquoi du comment…) ou au contraire la pure contemplation de ces scènes très simples, très naturelles d’existence au soleil, face à la mer.

Certains rejettent le film en parlant de maîtrise excessive de la narration (manipulatrice ?) et de la mise en scène (parfois jugée froide…) : cela nous semble passer à côté de la véritable richesse du film, qui n’est pas un thriller, malgré la tension qu’il distille presque malgré lui. Il y a ici, grâce à une gestion remarquable de la durée des plans, du rythme du film, un souci qui nous semble au contraire très honnête de contempler le monde, de regarder vivre des êtres dans une réalité qui n’est ni idyllique (on est loin de l’image qu’avait autrefois Acapulco…), ni sordide (malgré la pauvreté, le bonheur de vivre est tangible, presque à chaque scène de Sundown).

Si la violence explose parfois, si la vie n’a finalement aucune pitié, on reste à la fin de Sundown profondément troublé d’avoir vécu, aux côtés de Tim Roth, cette parenthèse désenchantée, mais finalement gracieuse. A la limite, on pourra regretter que la toute dernière partie du film fournisse une explication trop rationnelle à ce que l’on vient de voir : cela rassurera ceux qui aiment leur cinéma logique, cela décevra ceux qui ont, comme nous, préféré se laisser emporter par cette recherche existentielle crépusculaire – bien que se déroulant en « plein soleil ».

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10 août 2022

"Etat de Terreur" de Hillary Clinton et Louise Penny : un thriller à charge contre Trump et son héritage

Etat de Terreur

Si quelqu’un se pose la question sur ce que pense Hillary Clinton sur la présidence Donald Trump, qui l’a vaincue aux élections présidentielles US, et plus encore comment elle juge « l’héritage trumpien » et ses conséquences sur la géopolitique mondiale, inutile d’aller chercher des interviews plus ou moins politiquement corrects : tout est écrit noir sur blanc dans Etat de Terreur, le thriller qu’elle a imaginé et que l’écrivaine canadienne Louise Penny a écrit avec elle. Si Trump est rebaptisé Dunn, si Poutine s’appelle ici Ivanov, il n’y a pas une seconde de doute quant à la véracité de ce que Clinton nous raconte ici : les décisions catastrophiques de Trump prises dans les derniers jours de son mandat avec l’objectif de provoquer un chaos général qui puisse servir son futur retour, le jeu de billard à quatre bandes pratiqué par Poutine, en manipulant ses alliés iraniens ou pakistanais, les ambitions des différents groupes jihadistes, le rôle de la mafia russe dans l’approvisionnement en armes – un jour, nucléaires, peut-être – de tout ce joli petit monde de terroristes plus ou moins sincères… Tout est là, dans Etat de Terreur

Avec en plus, et c’est tout aussi saisissant, ce jeu de mensonges permanents au sein de « l’Administration américaine », où les années Trump ont fait des dégâts qui prendront du temps avant d’être réparés, entre le remplacement des plus qualifiés par les béni-oui-oui terrifiés dont Trump aimait s’entourer, et les inévitables ambitions personnelles des uns et des autres qui font fi du service qu’ils sont censés rendre au peuple.

Après, depuis l’explosion de bus à Londres, Paris et Frankfort à la traque de bombes nucléaires sales plantées dans des villes américaines par un marchand d’armes pakistanais, on ne peut pas dire que Etat de Terreur soit particulièrement surprenant dans ses sujets, qui l’apparentent régulièrement au thriller à succès d’il y a quelques années (dix ans déjà…), Je Suis Pilgrim, de Terry Hayes. Il est par contre d’une efficacité totale du point de vue écriture, malgré quelques tics irritants comme les phrases de fin de chapitre utilisées pour relancer l’attention, ou le découpage en scènes vraiment trop courtes pour copier les effets de montage exagérés du cinéma populaire actuel : Louise Penny, l’écrivaine canadienne, créatrice d’enquêtes policières dans un style classique « à la Agatha Christie », fait un bon boulot technique dans ce genre du thriller politique qu’elle ne maitrise pas particulièrement. Elle fait même passer la pilule lors de scènes à faible vraisemblance, comme l’entretien avec la Secrétaire d’Etat US (et héroïne de l’histoire) de l’Ayatollah dirigeant l’Iran, ou le passage vraiment problématique du chantage exercé sur Poutine.

Du coup, ces exagérations patentes sorties de l’imagination en surchauffe de Hillary Clinton, qui, on l’a dit, semble régler des comptes personnels à travers ce roman, n’empêche pas le plaisir que le lecteur prendra à dévorer ces 500 pages le plus vite possible : et, en refermant Etat de Terreur, il ne peut de toute manière que concorder avec Clinton quant au danger planétaire que revêt l’alliance – tellement improbable, mais réelle, on le voit tous les jours – entre les forces nationalistes d’extrême droite, les intérêts russes et les groupuscule terroristes islamistes.

 

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"En Décalage" de Juanjo Giménez : entendre ce qui est déjà passé...

En Décalage affiche

Responsable du montage sonore de films, C. souffre d’un syndrome étrange de désynchronisation de son ouïe par rapport à la réalité : un handicap qui va la priver de son travail, bien entendu, mais mettre rapidement en danger toute sa vie, alors que son équilibre mental se trouve peu à peu perturbé… Avec Marta Nieto dans le rôle principal – quasiment toujours à l’écran – on courait peu de risques qu’En Décalage soit mauvais, et de fait, la richesse de son jeu tout en nuances emplit facilement l’écran, et enrichit même les scènes les plus lentes et les plus dépouillées (… et il y en a beaucoup, sans doute trop pour des spectateurs impatients !). Le problème est plutôt que ce premier film de Juanjo Gimenéz, comme c’est d’ailleurs souvent le cas pour une première œuvre, est plein jusqu’à ras-bord de thèmes, tous passionnants, mais qui se superposent et se croisent sans jamais réellement aboutir dans le film.

Toute la première partie d’En Décalage passionnera les cinéphiles, dans la manière dont elle accompagne et la construction technique du son d’un film, et le travail de l’héroïne, qui, en pleine rupture sentimentale, se perd littéralement dans son obsession pour le son : on pense à plusieurs reprises au chef d’œuvre de Brian De Palma, Blow Out, l’un des rares films populaires qui s’est intéressé à ce sujet. Mais si dans Blow Out, le son est révélateur d’une vérité que l’image est incapable de dévoiler, chez Juanjo Giménez, le son est complètement manipulable, que ce soit par la technologie ou par le curieux handicap du personnage principal : sans synchronisation du son, la communication devient impossible, mais le monde devient surtout une source de dangers omniprésents.

Avec l’aggravation de la désynchronisation, on abandonne le sujet théorique du Cinéma pour aborder de manière très fine le handicap de la surdité, que, grâce à un travail remarquable de mise en scène sonore – sans doute, et c’est logique, mais heureux aussi, la plus grande qualité artistique d’un film intelligemment dépourvu de musique – le spectateur expérimente lui-même comme une épreuve terriblement aliénante.

Reste alors à satisfaire – au moins partiellement – la curiosité du spectateur quant à l’origine de l’anomalie, qui nous est présentée comme ni psychologique, ni physique : c’est l’aspect fantastique du film, qui ne se matérialise réellement que dans sa toute dernière partie, et qui prend l’aspect d’une recherche des origines : une quête identitaire qui peut facilement être assimilée à celle des super-héros US, puisque, finalement, le handicap peut devenir un pouvoir… Un thème qui surgit tard dans le film et qui a été critiqué comme simplificateur par rapport à ce qui a précédé.

Mais c’est là un procès injuste qui est fait à en Décalage, car le scénario et la mise en scène savent éviter les explications trop claires, et le piège d’une rationalisation – même fantastique – qui serait quelque part rassurante. En Décalage fait plutôt le choix courageux de privilégier l’émotion : alors que l’on pourrait qualifier le comportement de l’héroïne de « froid », toutes les barrières émotionnelles semblent rompre lors d’une scène magnifique où le son raconte une histoire bouleversante, alors qu’à l’image on ne voit qu’un lit vide. On aurait envie qu’En Décalage se termine ainsi. Mais il nous reste une sorte de dernier twist, une inversion entre cause et effet, qui ouvre un nouveau gouffre vertigineux : celui de la question du libre arbitre alors que le futur existe déjà, via son spectre sonore.

Ce pourrait être le début d’un nouveau film, c’est la fin d’En Décalage.

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09 août 2022

"Nuit Rose" de Francesco Cattani : la Beauté Convulsive

Nuit Rose couverture

Ce n’est pas tous les jours qu’on tombe sur un livre comme Nuit Rose : un livre qui vous désoriente, vous choque et vous répugne même un peu, d’abord. Puis qui vous embarque au fur et à mesure qu’on en tourne les pages. Et enfin qui vous marque, vous obsède presque.

On nous dira que ce n’est sans doute pas le bon livre pour découvrir Francesco Cattani, artiste italien qui a été révélé et multi-primé en Italie il y a 5 ans de celà déjà, pour son Lune du Matin : Nuit Rose n’est qu’une compilation de dessins et de courts récits pas encore publiés dans un recueil (de BD ?), et manque certainement d’unité, partant dans tous les sens, d’un réalisme trivial (Cicciobello et ses drames ordinaires mais pas moins tragiques) à peine distordu par les visages d’animaux des protagonistes (mais après tout, depuis Mickey, c’est un code accepté par tous, non ?) jusqu’à des visions grotesques, d’une violence tellement inimaginable qu’elles en deviennent mythologiques (partout, toujours, on se tue, on se mutile, on se dévore dans une cruauté froide et tranchante…). Pourtant, tous ces récits, tous ces dessins, trahissent une formidable cohérence, et construisent une expérience littéralement hallucinatoire : s’il n’y avait, et heureusement que c’est le cas, cet humour -bien noir, quand même – qui offre, avec subtilité, un contrepoint salvateur à ce défilé d’instants insoutenables, on n’accepterait peut-être pas d’être confronté aussi brutalement à cette vision malaisante de la condition de sa humaine, et de sa marche à pas forcés vers la fin de tout.

Le dessin de Cattani est remarquable, d’un réalisme total qui s’inscrit aussi bien dans une tradition classique de l’Art « à l’italienne » que dans la ligne de ce qui se fait de meilleur dans les mangas (on nous dit qu’Otomo serait une influence…), mais la beauté de certaines pages peut être difficile à accepter, quand ce qui est illustré tient de fantasmes sexuels déviants ou de la transcription de cauchemars aux forts relents psychanalytiques. Ce serait pourtant une erreur de considérer que Cattani est juste dans la provocation : on pense plutôt en parcourant Nuit Rose aux Chants de Maldoror, de Lautréamont – c’est dire à quel niveau on le place -, mais dans une version moderne, où le second degré serait indispensable pour nourrir l’urgence « punk » du propos. Et où la politique – au sens noble du terme, celui d’assurer la survie de l’homme et de la démocratie face à la barbarie – aurait supplanté le mysticisme : le dernier récit, Nuit Rose, avec sa violence sexuelle ordinaire et sa violence policière qui l’est tout autant, et la symbolique du Mur séparant on ne sait quelle prison d’on ne sait quelle liberté (à moins que ce ne soit l’inverse…) est une pure merveille de mise en abyme de nos existences de condamnés à perpétuité.

Lire Nuit Rose, c’est aussi – et c’est important – se laver les yeux et l’esprit en 160 pages de toute la tiédeur d’une littérature ordinaire qui aseptise la violence de l’homme, de la vie, des sentiments, pour la rendre plus acceptable, ou pire, plus… commerciale. Breton avait écrit que « la beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas », et même si l’on soupçonne cette phrase d’être une sorte de gimmick marketing du surréalisme, on s’autorisera à y faire référence à propos de Francesco Cattani et son œuvre CONVULSIVE.

Et d’une beauté libératrice.

Nuit Rose extrait

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"Le Mur des Silences" d'Arnaldur Indriðason : un Simenon islandais ?

editions-metailie

Après Ce Que Savait La Nuitles Fantômes de Reykjavik et la Pierre du Remordsle Mur des Silences est le quatrième livre d’Arnaldur Indriðason consacré au chemin de croix de l’inspecteur de police à la retraite, Konrad. Il est aussi celui vers lequel convergent toutes les fictions – les enquêtes menées par ce retraité peu aimable, aussi bien que ses propres interrogations sur la mort de son père, datant de plusieurs décennies, et sur laquelle il a finalement décidé de tenter de faire la lumière, en dépit de sa haine pour cet homme profondément mauvais, qui au-delà des escroqueries et des trafics minables qu’il organisait, frappait sa femme et abusait de sa fille.

Et cette fois, c’est la découverte d’un corps emmuré depuis longtemps dans la cave d’une maison à la mauvaise « aura », qui va être au cœur du récit, sans qu’il y ait, pour la première fois dans la série de romans, de véritable enquête… Juste un récit mené en parallèle sur deux temporalités, avec une jolie petite astuce de la part d’Indriðason dans la première partie du livre quant au lien entre ces deux histoires. La fin du Mur des Silences apportera, comme dans les romans précédents, à la fois une révélation qui refermera de manière satisfaisante le fil narratif lié à la découverte du cadavre, et un « à suivre » quant aux recherches de Konrad sur le passé de son père.

Il faut avertir le lecteur novice qui ouvrirait le Mur des Silences, il est loin d’être certain que ce roman noir – plus que « polar » au sens habituel du terme – soit réellement compréhensible pour lui : la multiplication des références (enquêtes, personnages…) aux trois livres précédents s’avérera probablement déroutante, voire irritante, pour qui ne les a pas lus. Le lecteur fidèle pourra lui, au contraire, se dire qu’Indriðason aurait peut-être dû publier un seul livre, quitte à ce qu’il dépasse le millier de pages, capturant la totalité de l’histoire de Konrad et de son retour vers son enfance et sa jeunesse : il aura aussi le sentiment que l’on s’approche du terme de celle-ci, tant tous les protagonistes semblent désormais en place pour la résolution finale du drame. Si ce n’était pas le cas, s’il prolongeait trop longtemps son petit jeu, Indriðason courrait indiscutablement le risque de nous perdre…

Nombre de critiques ont pointé que le style d’Indriðason se rapproche de plus en plus de celui des meilleurs Simenon, avec sa capacité à créer des ambiances oscillantes entre dépression légère et tragédie étouffante, au sein desquels se débattent des personnages pas vraiment sympathiques, mais pour lesquels on ressent néanmoins une grande empathie, voire une certaine tendresse en dépit, ou peut-être bien à cause de leurs défauts. Dans le Mur des Silences, Konrad accumule les maladresses, les erreurs même, qui le conduisent à se fâcher avec tout le monde, et même à retrouver dans une position délicate vis-à-vis des autorités, et cette sorte de lente, très lente, et triste descente aux enfers de ce personnage ambigu est l’un des charmes indiscutables du livre.

Sinon, il est sans doute inutile de confirmer à ceux qui sont familiers de l’œuvre d’Indriðason, que le Mur des Silences parle, encore et toujours, de violences conjugales et d’abus sexuels sur des enfants. Pas forcément de quoi réjouir le lecteur, mais de quoi l’emporter dans un monde fascinant de noirceur, et pourtant, paradoxalement, de sensibilité. Indriðason est un maître.

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08 août 2022

"L'Année du Requin" des Frères Boukherma : les Dents de la France

L Année du Requin affiche

L’Année du Requin s’avère pour le spectateur non prévenu une expérience déroutante, et gageons qu’elle ne sera pas forcément du goût de tous ceux attirés dans les salles par une bande annonce et une affiche promettant une fantaisie humoristique entrant pile poil dans le cadre de cette comédie française qui cartonne au box-office mais ne satisfait guère les neurones. Pour ne pas être surpris, il suffisait de se pencher sur la courte filmographie des Frères Boukherma et se souvenir qu’ils avaient déjà sorti un premier film, Teddy, qui mêlait humour et horreur, film de genre à l’ADN largement US et inscription dans un contexte très français. Ajoutons que la présence au générique de la formidable Marina Foïs, auréolée en ce moment du triomphe artistique de As Bestas, promettait aussi, de toute manière, quelque chose de singulier.

L’Année du Requin est construit en deux parties, autour d’une rupture assez saisissante : si la première est grosso modo dans le ton de la bande annonce (caricature souriante mais corrosive – on y reviendra – de la société française, blagues un peu potaches, situations frôlant l’absurdité), la seconde est très impressionnante, glaçante même, qui positionne le film comme un vrai drôle de remake des Dents de la Mer dans le « monde d’après ». Un mélange de genres donc, entre horreur et comédie, mais où l’horreur du requin monstrueux qui vient menacer une plage tranquille des Landes ne fait guère qu’équilibrer l’horreur des comportements humains, et où la comédie est beaucoup plus grinçante, voire embarrassante, qu’à l’habitude.

Derrière cet affrontement quasi obsessionnel entre une retraitée imminente (puis jeune retraitée) de la gendarmerie obsédée par le travail bien fait et effrayée par le vide d’une vie sans responsabilités, et un monstre marin ramené sur nos côtes par le changement climatique, les Frères Boukherma dressent surtout un portrait terriblement juste de l’état de la société française. Sans forcer le trait, tout en petites touches, l’Année du Requin pointe ce qui ne va pas, ce qui ne fonctionne plus dans la société actuelle, celle de l’après-Covid qui a creusé un fossé entre ceux qui s’accrochent pour rester rationnels et ceux qui ont sombré dans le conspirationnisme (anti-changement climatique en particulier). Dans une France où, comme partout ailleurs, le harcèlement sur les réseaux sociaux débouche de plus en plus sur une inacceptable violence physique. Mais aussi dans une France réactionnaire qui n’est pas si nouvelle, où la peur et la haine de l’autre (du Parisien, de l’immigré) reste un puissant moteur de « l’identité collective ».

L’Année du Requin n’est, il faut malheureusement le reconnaître, pas aussi réussi qu’on l’aurait souhaité : le juste équilibre entre sérieux et humour a toujours été quelque chose de difficile à atteindre, mais l’on pourra aussi regretter que le film n’aille pas encore plus loin dans certaines situations. Pensons au cinéma coréen, toujours une référence obligée en termes de mélange de genres, pour réaliser combien un film peut gagner en force en n’évitant pas les paroxysmes émotionnels par exemple : il y a encore quelque chose de trop sage, de trop mesuré, de trop… français peut-être dans le travail des Frères Boukherma, pour être totalement emballant.

Mais on attend avec impatience leur prochain film, tant le cinéma français a besoin de gens comme eux, de cinéastes qui osent.

 

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"Bullet Train" de David Leitch : une comédie Tarantinesque à Grande Vitesse !

Bullet Train affiche

Hormis la promesse du retour du grand Brad Pitt dans un registre comique où il a toujours excellé, il y avait peu de choses attrayantes dans ce Bullet Train, quasi unique blockbuster hollywoodien en un été trop chaud pour végéter dans les salles obscures mal climatisées. On y est allé sur la foi d’une bande annonce séduisante – mais les bandes annonces sont tellement mensongères ! -, et on en est ressorti, deux heures plus tard, relativement ravi. Le terme « relativement » se rapporte, sans que cela ne surprenne personne, à l’invraisemblance pesante de la totalité des situations, à des scénaristes qui pensent que faire compliqué, c’est paraître intelligents, et, inévitablement à Hollywood, à une surenchère finale de violence et de destruction qui ne fait que dévaloriser ce que Bullet Train avait construit avec succès jusqu’alors.

La filmographie de David Leitch, ex-cascadeur (et il a droit à notre absolu respect pour ça...), producteur et réalisateur (ou co-réalisateur) de films des franchises Fast & Furious, Deadpool et John Wick, ne fait particulièrement envie, mais prouve quand même que le type connaît son boulot : divertir le bon peuple avec de l’action spectaculaire plutôt drôle, dans un climat bon enfant qu’on a du mal à lui reprocher. Pour ce Bullet TrainLeitch – aidé de son scénariste Zak Olkewicz, un novice dans la métier - a essayé de viser plus haut, et il a copié sans vergogne toute une école anglaise du film violent mais hilarant, de Guy Ritchie (Snatch, si l’on veut citer le meilleur) à Edgar Wright (dont la réjouissante mais inégale Trilogie Cornetto reste malgré un tout un modèle dans le mélange des genres) : on peut imaginer que ce n’est pas pour rien qu’il place au centre du film une paire de tueurs à gages so british, Lemon et Tangerine, qui vont plus que contribuer à l’intérêt du film, puisqu’ils vont en être le « cœur » et « l’âme ».

Mais Leitch a voulu encore faire monter les enchères, et, son film étant tiré d’un livre d’un romancier japonais, Kôtarô Isaka, et se passant au Japon, il a visiblement décidé que Tarantino et son inoubliable Kill Bill seraient son phare dans la nuit ! Ce qui n’est sans doute pas la meilleure idée du monde, tant le fait de citer un tel maître et d’utiliser les mêmes artifices narratifs ou visuels ne fait guère de mettre en lumière l’écart vertigineux qui existe entre un bon artisan comme Leitch et un auteur révolutionnaire comme Tarantino

… Mais peu importe finalement, car, finalement, ce sont surtout les personnages – intéressants, drôles, originaux et les acteurs – tout le casting abat un travail formidable – qui font le bonheur du spectateur. Pitt surprend moins que dans de précédentes apparitions comiques, mais fait le job, en tueur à gages reconverti dans le zen et le pacifisme, qui a plutôt tendance à irriter ses interlocuteurs qu’autre chose, et qui lutte contre la malchance lui collant aux basques. Joe King est formidable en post-ado tout de rose vêtue mais cachant une noirceur d’âme sans fond. Hiroyuki Sanada, en vétéran des allers-retours entre le Japon et Hollywood, rajoute une classe folle dans la dernière partie du film (oui, celle qui en a vraiment besoin), Michael Shannon est une incarnation crédible, comme toujours, de « la Mort Blanche », même si on aurait aimé le voir plus… Mais ce sont Aaron Taylor-Johnson et surtout l’impayable – et touchant – Brian Tyree Henry qui enchantent chaque scène où ils apparaissent… et il y en a beaucoup, rassurez-vous !

Ce que Leitch a finalement compris, et que semble avoir oublié Hollywood – comme les plateformes qui lui font concurrence –, c’est que pour qu’un film, quel que soit son genre, nous emporte, il faut que nous ayons devant les yeux des êtres humains. Qui nous touchent, qui nous ressemblent, qui nous donnent envie de les aimer (voire de les haïr). Même si les digressions tarantinesques sur Thomas The Tank Engine ou sur les fruits peuvent paraître a priori un simple copié-collé de procédés désormais bien connus, la manière dont les acteurs se les approprient et leur donnent un véritable sens est absolument remarquable.

Et fait de Bullet Train le meilleur blockbuster de l’été 2022. Même s’il est le seul.

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07 août 2022

"Téhéran - Saison 2" de Omri Shenhar, Moshe Zonder, Maor Cohen : le déclin

Téhéran S2 poster

Après une première saison qui nous avait séduits grâce à une certaine véracité humaine, mais qui n’hésitait pas à tomber dans des facilités scénaristiques pour créer des situations périlleuses à répétition à l’intention son héroïne, l’agent du Mossad Tamar, il était facile d’imaginer qu’une seconde saison, totalement inutile, n’apporterait rien à Téhéran.

Nous étions malheureusement trop optimistes, car cette seconde livraison de 8 épisodes est une grosse déception : en gardant et en accentuant les défauts déjà identifiés – comme par exemple l’enchaînement d’une série de manières pour l’héroïne d’arriver à ses fins (tuer un ministre important du gouvernement iranien), chaque échec rencontré conduisant à une nouvelle tentative encore moins crédible -, tout en abandonnant ce qui restait intéressant dans sa facture – disons la description à peu près crédible de ce que cela peut signifier de vivre (ou de survivre) sous une dictature comme celle des Mollahs, Téhéran perd quasiment tout son charme.

Avec l’exécution des membres de sa famille, Tamar se lance cette fois, largement contre l’avis de ses employeurs du Mossad, dans une vendetta personnelle contre un haut dignitaire iranien… ce qui pose quand même un gros problème de vraisemblance quand on voit les indécisions et les revirements des services secrets israéliens, dont on connaît la fermeté implacable dans la « vraie vie ». Si l’on peut admettre à la rigueur que Tamar arrive à noyauter aussi facilement la haute société de Téhéran grâce à son charme (oui, Niv Sultan est très jolie !), la participation active de son petit ami, hacker iranien, Milad, reste d’une invraisemblance complète jusqu’à la fin. Pire, en réduisant le charismatique Shaun Toub – dans le rôle de Faraz, le grand antagoniste de la première saison – à une participation épisodique alors que son personnage semble littéralement s’être effondré, les scénaristes de cette seconde saison se sont tiré une balle dans le pied, en se privant de leur plus grand atout. L’introduction au casting d’une Glenn Close en psychologue britannique installée en Iran et travaillant elle aussi pour les Israéliens ne fonctionne pas, malgré le talent de cette grande actrice, et se révèle plus un irritant qu’autre chose.

Les deux derniers épisodes sont quand même assez trépidants, et permettant à la saison de se clore sur une bonne impression, mais il faut bien admettre qu’il y a longtemps que Téhéran a perdu toute crédibilité et ne se savoure plus que comme une histoire d’espionnage pas très intelligente.

Nous offrir un simple divertissement sans conséquences sur le dos d’un sujet aussi brûlant, politiquement, ce n’est pas seulement une déception, ça s’apparente à une faute.

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Global Charming au Supersonic (Paris) le vendredi 5 août

2022 08 05 Global Charming Supersonic (1)

22h30 : Au premier abord, la froideur et le sérieux de Global Charming (nom malin, mais qui ne leur va pas trop au premier abord), le quatuor d'Amsterdam, ne nous plaît pas trop. On a envie de faire de la résistance, tiens, devant ces musiciens qui ne sourient pas, qui ne nous disent pas un mot. Et qui débutent un set froid, mécanique, virtuose techniquement dans la construction de rythmes bancals et de sonorités dissonantes, mais un poil scolaire, forcé. Allez, on y va, on brandit nos références de toujours, Wire, le XTC des premiers albums, et on est prêt à clore le sujet et à passer à autre chose.

Sauf que, On Line Store, la 4ème chanson nous stupéfait : il y a quelque chose d'étonnant qui se met en place, il y a de l'inspiration, du souffle,... de la magie ! Et le set monte peu à peu en puissance, et voilà le public du Supersonic qui chavire : la basse est extraordinaire, les deux guitares tricotent en chœur des constructions épileptiques (euh, ça peut être épileptique, une construction ?), les vocaux impérieux et froids déversent dans notre sang un poison excitant. Une demi-heure a passé, et tout le monde saute en l’air, se trémousse mécaniquement et frénétiquement, et vibre sur cette musique de plus en plus jouissive. Une accélération punk et c'est la folie dans la salle : il n'y en aura pas de deuxième, mais le basculement vers l'hystérie a bel et bien eu lieu. On reconnaît une congruence de Global Charming avec la meilleure scène de Brooklyn (Bodega, The Wants). Le coup de grâce sera asséné avec le dernier titre, Celebration, une bombe de plaisir qui peut évoquer, en moins joueur, les B52’s des débuts. C'est tout simplement énorme.

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