Le journal de Pok

24 juin 2018

"Désobéissance" de Sebastián Lelio : le Choix d'Esti

Désobéissance afficheTrois acteurs en état de grâce - car s'il est évident d'adresser des louanges à Rachel Weisz et Rachel McAdams pour leur interprétation subtile, il convient de ne pas oublier que la plus belle scène du film, celle de la cérémonie dans la synagogue, est portée à bout de bras par un Alessandro Nivola formidable, qui explose littéralement tous les clichés attachés à son personnage facilement caricatural - et une mise en scène magnifique de précision, apportant le rythme exact pour bien conter l'histoire du film, ne suffisent malheureusement pas pour faire de "Désobéissance" le chef d’œuvre qu"il aurait dû être. C'est que film de Sebastián Lelio a des semelles de plomb qui l'empêchent de s'envoler : un scénario rabâché qui accumule les sujets déjà mille fois explorés au cinéma, entre deuil du père qui a refusé son amour, carcan de la religion traditionaliste (quelle qu'elle soit, ici on explore le poids de la tradition du judaïsme), et histoire d'amour à 3 dans laquelle celui / celle qui s'en va et qui revient perturbe le fragile équilibre qui s'est construit en son absence. Rien de nouveau sous le soleil donc, si ce n'est l'introduction d'une passion lesbienne au centre du triangle amoureux, par ailleurs filmée d'une manière crédible, ce qui n'est pas encore si courant : si l'on ne se laisse pas trop aveugler par une ou deux belles scènes de passion amoureuse entre femmes, on réalise bien vite que le film stagne dans le cadre habituel du mélodrame, où l'amour se heurte au rejet social. Lelio, contrairement à ce qu'avance le titre de son film, la première scène d'analyse de la Torah ou encore le discours de Dovid, reste bien sagement dans l'indécision, ne faisant justement aucun choix radical qui aurait pu élever son "Désobéissance" vers la lumière, ou au contraire le précipiter dans une obscurité plus féconde que cette éternelle grisaille londonienne dans laquelle il baigne.

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23 juin 2018

"Anon" d'Andrew Niccol : Everybody's got someting to Hide (?) except Me and my Monkey...

Anon affiche"Il ne faut pas désespérer Billancourt", on le sait, mais un certain abattement nous saisit à chaque fois que l'on termine un nouveau "Netflix-Movie" : on a été attiré par le pitch, par les noms prestigieux au générique, par les budgets visiblement conséquents alloués à des projets ambitieux, et à chaque fois, ça se termine par une amère déception, comme si ce qui fait l'essence du Cinéma (majuscule, s'il-vous-plait !) échappait définitivement à la compréhension de la nouvelle firme monstrueuse de l'entertainment globalisé. Comme s'il y avait une - juste ? - malédiction qui réduisait toutes ses tentatives à de risibles objets de consommation, incapables du moindre impact. Que diable manque-t-il à ce cinéma, qui, respectant paradoxalement la vieille "politique" à la française, semble laisser à des "auteurs" - mineurs certes, mais des auteurs quand même - carte blanche pour réaliser leurs visions ?

Même si Clive Owen n'a plus depuis longtemps l'aura que lui a conféré son rôle inoubliable dans "Children of Men", même si la carrière d'Andrew Niccol a été une déception incontestable après des débuts tonitruants, l'alliance de ces deux noms dans un thriller futuriste conceptuel avait tout d'une promesse. Et, avec son faux air d'épisode à gros budget de "Black Mirror", la première partie de "Anon" intrigue et séduit : une esthétique rétro-futuriste à forte personnalité, une narration patiente et précise, une mise en scène soignée, la projection intelligente de questionnements contemporains sur l'intimité face à l'invasion de l'information permanente et sur notre perception d'une réalité de plus en plus "augmentée"... on embarque avec plaisir pour un bon trip de SF intelligente...

... Sauf que, peu à peu, une impression de vacuité phagocyte le film, vacuité qui n'est visiblement pas volontaire ! Le dépouillement que l'on trouvait élégant s'avère maniérisme, avant de devenir littéralement pénible. L'intrigue est des plus convenues, en forme de "whodunnit" (dixit le personnage joué, de manière très peu convaincue, par Owen) lourdingue, avec apparition finale capillotractée - et fort précipitée - d'un coupable improbable, alors que l'on a depuis longtemps sombré dans l'ennui. On s'irrite devant la grossièreté des changements de formats de l'image, conçus pour guider lourdement le téléspectateur distrait ou idiot entre la "vraie" réalité et la "fausse". On peste devant l'absence de tout vertige métaphysique un peu consistant que devrait créer cette indécision permanente par rapport à ce qu'on voit, à ce dont on se souvient : on n'est malheureusement pas chez Philip K. Dick, alors que le sujet se prêtait parfaitement à ce genre d'exploration hallucinée de nos doutes existentiels...

Les derniers mots prononcés par Amanda Seyfried - actrice incompétente du début à la fin du film - résonne alors comme un étrange aveu de programme inaccompli : "Je n'avais rien à cacher, je voulais seulement ne rien vous montrer". Ça aurait pu donner un film passionnant à l'heure de notre surexposition sur les réseaux sociaux, c'est seulement le triste constat que l'on fait devant ce nouvel échec d'Andrew Nicchol : "Anon" ne nous a rien montré de consistant et n'avait pourtant rien d'intéressant à cacher.

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22 juin 2018

"The Crown - Saison 1" de Peter Morgan : Elizabeth & The Queen

The Crown afficheLa première série Netflix produite en / par l'Angleterre n'a a priori pas grand chose d'attirant, semblant capitaliser sur la fascination (quasi) universelle pour la monarchie britannique tout en misant à coup de budgets colossaux sur une reconstitution historique hyper-léchée, nous garantissant systématiquement un académisme pesant. Et puis... non ! "The Crown" s'avère dans sa première saison un parcours toujours simulant à travers une époque déjà lointaine, où "l'Empire" s'effondrait, où un certain vente de liberté soufflait déjà sur la société, mais où les mœurs étaient encore corsetés par une ensemble de règles complexes et contraignantes. La série de Peter Morgan louvoie avec élégance entre récit historique (la fin de Churchill, la tension croissante dans le Commonwealth et avec les pays en voie d'émancipation), chronique mondaine (la rocambolesque histoire d'amour contrarié entre la Princesse Margaret - lumineuse Vanessa Kirby, qui rend un bel hommage à cette figure scandaleuse - et Peter Townsend) et introspection "psychologique" : ce sont sans doute les ravages sur sa famille (et sur elle-même, encore jeune et pleine d'espoirs) que cause la soumission de la Reine Elizabeth (débutante) aux règles de sa position politique et de son rôle symbolique en une époque difficile pour la nation britannique, qui constituent le sujet le plus fort de cette première saison. Le fait que les scénaristes ne reculent jamais devant la complexité intellectuelle, morale ou juridique des dilemmes auxquels fait face Elizabeth, et nous accompagnent patiemment, sans aucune volonté simplificatrice, à travers le labyrinthe d'une vie soumise malgré elle à un appareil terrifiant, constitue le cœur de la réussite de "The Crown". Et si la mise en scène, parfois véritablement inspirée, injecte là-dedans de superbes moments d'émotion et de lyrisme - dignes des grands films d'un David Lean, auquel on pense parfois -, et si les acteurs sont généralement superbes (la palme revenant au vétéran John Lithgow, magnifique incarnation de Churchill), eh bien c'est là une double cerise sur un gâteau ma foi fort roboratif.

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21 juin 2018

Slaves au Download Festival (Brétigny-sur-Orge) le dimanche 17 juin

2018 06 17 Slaves Download Festival (16)17h00 : « Non, rien de rien, non je ne regrette rien… » s’élève sur la sono pour annoncer l’entrée de Laurie et Isaac, et même si dire que Piaf était une ancêtre du punk est sans doute faire un trop grand écart, eh bien cela sonne pourtant curieusement de circonstance ! D’ailleurs la moitié du public chante, et Laurie et Isaac semblent ravis de leur coup… ! Et attaquent dur, très dur, avec le fantastique Sockets, le morceau qui réactive immédiatement dans votre tête le syndrome ’77. Cela s’appelle le bonheur : ces percussions démentes, ces cris de rage, cette guitare qui sature à mort, avec le (petit mais hautement symbolique) mur de Marshalls derrière Laurie, c’est bien sûr pour ça qu’on est venu à Brétigny ! « It wasn't her fault / She makes sugar taste like salt / Cause she was so sweet / Now you're shuffling your feet with your hands in your pockets… »

Ceux d’entre nous qui avaient assisté au mauvais set de Slaves en première partie de Kasabian au Zénith redoutaient sans nul doute un épuisement de l’énergie, voire un syndrome du bavardage inutile : le set de cet après-midi nous a tous rassurés, la combattivité et l’efficacité de Slaves sont intactes, et en un peu plus de 45 minutes, nous n’aurons droit cette fois à aucun gras, à aucun débordement déplacé. Seulement la musique, seulement une succession de brûlots hargneux, mais délivrés avec la juste dose de bonne humeur, et d’humour bien entendu, qui font digérer tout cela en évitant les brûlures d’estomac.

Ninety Nine (« Talked to a mannequin the other day / She had fuck-all to say / To me / Such a shame / Looks are deceiving… ») et l’impeccable – et furieux - Cheer Up London (« Are you done digging your grave yet? / Put another 0 in your paycheck / Are you done? / You're dead, already, dead, dead, already-ready / Dead !!! ») font encore monter d’un cran la rage. On hurle avec eux, « Already Dead Dead Dead ! », et les slammers commencent à déferler. Le service d’ordre, visiblement peu habitué à ce genre de pratiques, panique un instant, puis la routine s’installe : un à un on extirpe du chaos les corps, on les dépose soigneusement, et les voilà qui se relèvent, et repartent en rigolant pour replonger dans le maelstrom… Isaac et Laurie, mine de rien, ont remarqué le désarroi, puis l’application de la security, ils ont l’élégance de faire un break et de venir remercier, serrer la main des videurs. Bon esprit, nos p’tits prolos anglais !

2018 06 17 Slaves Download Festival (31)S’il y a une chose à noter à propos de la setlist de cet après-midi, c’est l’absence quasi-totale des titres de "Take Control", il est vrai inférieurs à ceux du premier album sur lequel on se concentre désormais. Pas mal de nouveaux morceaux aussi, bien dans le même esprit. Bref, pas de coup de barre chez nos Slaves, qui portent toujours fièrement la bannière du Rock social et engagé que le Clash a brandie il y a désormais… quarante ans.

Une chose que je remarque, et qui ne m’avait pas frappé auparavant, c’est la complicité amicale qui unit Isaac et Laurie, qui prennent tous deux visiblement toujours autant de plaisir à jouer ensemble. Bref, Slaves, à la différence de la plupart des combos du genre, ont l’air d’avoir tout ce qu’il faut pour durer. Le set se termine par l’enchaînement imparable de Sugar Coated Bitter Truth, Beauty Quest et le fabuleux The Hunter. Un set de 45 minutes magistral, une musique totalement dans son époque (« Fuck the Hi-Hat! Fuck the Hi-Hat! ») mais qui sait célébrer le souvenir des premiers combattants du punk. Laurie et Isaac, on vous AIME !

« The feeling is mutual / You don't like what we do / Because we say what we are thinking / And that shocks and frightens you / The lion in the jungle shows no shame, it shows no pride / It does what it needs to to stay strong and to survive / The hunter… »

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20 juin 2018

Wolf Alice au Download Festival (Brétigny-sur-Orge) le dimanche 17 juin

2018 06 17 Wolf Alice Download Festival (35)15h30 : le soleil commence franchement à se manifester, perturbant quelque peu l’atmosphère fantastique que Wolf Alice voudrait sans doute attacher aux morceaux de son dernier album, "Visions of a Life"… Je dis sans doute, mais rien n’est moins sûr, car malheureusement, Wolf Alice sur scène, c’est tout aussi confus et confusant que sur disque. Car nos quatre sympathiques jeunes gens, avec leur superbe – reconnaissons-le - chanteuse-guitariste Ellie Rowsell, jouent quand même un peu de tous les genres, alternant rock indie typique, rêveries shoegaze, ambiances plus progressives, accélérations garage-punks, balades folky ou classic rock, sans qu’on ne sache vraiment jamais sur quel pied danser. Il y a heureusement de temps en temps une belle énergie qui se dégage, mais cette énergie semble sans but et sans fondement, et se dissipe sans qu’on ait vraiment eu le temps d’y adhérer, de se laisser emporter. Je constate que, autour de moi, l’indifférence descend sur la foule, en dépit d’une conclusion un peu plus dure et intense avec l’enchaînement de Sadboy et Giant Peach

Bref, un groupe pas dénué de talent mais largement perdu, sans doute du fait d’une absence cruelle de vision et de direction. Un concert plus que dispensable, qui n’avait sans doute pas vraiment non plus sa place dans un festival consacré à des musiques bien plus… euh… déterminées !

 

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19 juin 2018

Starcrawler au Download Festival (Brétigny-sur-Orge) le dimanche 17 juin

2018 06 17 Starcrawler Download Festival (27)14h10 : Starcrawler ouvre donc les hostilités en ce dimanche, et la lumière du jour n'est pas forcément idéale pour nos Angelenos que l’on imagine plus à l'aise dans les caves les plus obscures. Henri Cash ouvre le bal avec le désormais classique Ants, avec sa guitare énervée, ses petits sauts à la Pete Townshend, ses mimiques marrantes et sa tenue rockabily très classe : le mec est toujours aussi sympathique. A droite, Tim Franco à la basse est toujours aussi impassible, frôlant la caricature, tandis que Austin, le batteur-fondateur du groupe, est l’image parfaite du musicien qui assurera en toutes circonstances une rythmique impeccable point-barre, avec nonchalance et professionnalisme. Arrow de Wilde apparaît pour nous offrir, sans surprise pour nous qui avons déjà vu le groupe sur scène, 40 minutes de son habituel spectacle maladif et dérangeant… même si elle semble à la lumière du jour bien plus saine que la dernière fois au Point Ephémère (on avait appris par la suite que le groupe avait abusé de substances toxiques la veille à Amsterdam, ce qui expliquait l'ambiance délétère et la brièveté du set...) ! Elle ira néanmoins confronter les photographes de manière particulièrement désagréable (Robert me confiera plus tard qu’elle a attrapé ses lunettes et les a balancées au loin…).

Dans ces circonstances plus ordinaires, je dirais que Starcrawler sonne surtout comme du "good clean fun", dans l'esprit éternel du rock'n'roll, que comme un groupe particulièrement pervers, malgré les contorsions et les regards venimeux d’Arrow. Et c'est très bien comme ça ! On passe donc une belle demi-heure à headbanguer, à chanter "I love LA", à apprécier les prouesses de Henri, jusqu'à ce qu'on arrive au fantastique enchainement de Pussy Tower et de Train (ma préférée, très courte, trop courte !) qui annonce la fin trop proche d'un petit set particulièrement efficace.

2018 06 17 Starcrawler Download Festival (51)Arrow va se remplir la bouche de son faux sang, il va falloir faire attention d'autant que, alors que Chicken Woman entre dans sa phase finale d'accélération, elle descend de scène pour venir chercher des noises aux spectateurs du premier rang. Impossible de lui échapper, même en me reculant, quand elle se jette sur moi toutes griffes dehors. Assez désagréable quand même de se sentir griffé sur le visage, et j’avoue que je ne sais pas trop comment réagir… Elle se tourne alors vers mon ami Xavier à ma gauche, tente de lui arracher ses protections auditives et finit par lui déchirer son cher t-shirt des Replacements. Pas vraiment fun, ce genre de conneries… Puis, sans doute contente de son coup, la voilà qui disparaît, laissant le groupe terminer seul la chanson. Ce qui se passe sur scène est quand même dans un tout autre ton, au point qu’on peut parler de réelle schizophrénie au sein de Starcrawler : Henri descend dans le public pour aller chercher un enfant qu’il fait monter avec lui sur scène, et auquel il montre comment faire un accord sur sa guitare. D’abord impressionné, le minot finit par se prendre au jeu, et ce sera lui qui terminera la chanson devant les acclamations du public… et à la joie des musiciens visiblement ravis ! Une conclusion vraiment sympathique à ce joli set après la ridicule agression d’Arrow…

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18 juin 2018

San Antonio, madeleine de Proust ? : "Laissez Tomber la Fille" (1949)

Laissez_tomber_la_filleAprès "Réglez-lui son compte" situé hors du contexte de la seconde guerre mondiale, Frédéric Dard décide pour la seconde aventure de son héros, le commissaire San Antonio, de le faire revenir dans le temps, en pleine occupation allemande. C'est une décision logique, on n'est que cinq ans après la fin de la guerre dont les séquelles sont omniprésentes, et cela permet de construire une aventure typique des romans d'espionnage, qui étaient à la mode en cette époque de suspicion et de méfiance. Malheureusement, entre l'intention et le résultat, l'écart est sévère : l'intrigue de "Laissez Tomber la Fille", passablement ambitieuse, voire même sérieuse pour le coup (embrouillaminis et trahisons autour d'une mystérieuse découverte scientifique que tout le monde convoite) est complètement desservie par la construction très aléatoire des péripéties, par des personnages manquant de consistance, sans même parler de la narration toujours plus soucieuse de bons mots que d'efficacité. Bref, le lecteur décroche rapidement et ne comprend plus rien, sans pour autant trouver son compte - comme ce sera heureusement le cas dans la conséquente œuvre qui suivra - dans l'humour et la décontraction. Il est même surprenant combien Dard s'avère désinvolte dans la description d'une époque qui était pourtant bien présente dans l'esprit de ses lecteurs, entre bons petits gueuletons faisant fi de toute pénurie et incompétence pitoyable des forces d'occupation - et de la Gestapo - auxquelles il semble toujours enfantin d'échapper ! Du coup, terminer ce livre plutôt court relève de la gageure, tant l'ennui le dispute chez le lecteur à l'indifférence... même si on remarquera déjà une progression sensible dans la verve de Dard qui laisse heureusement augurer de jours meilleurs.

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17 juin 2018

Revoyons les classiques du cinéma d'animation : "Les Indestructibles" de Brad Bird (2004)

incrediblesBrad Bird, qui n'était en 2004 "que" le réalisateur célébré du "Géant de Fer", fut le premier "étranger" à Pixar à travailler avec les Studios qui s'étaient imposés au cours des années précédentes comme l'indiscutable leader de l'animation 3-D (et qui s'étaient rapprochés de Disney qui assurait la distribution de leurs films), et ces "Indestructibles" constituèrent une première rupture de style : première utilisation d'êtres humains comme héros (la technologie le permettant désormais, à condition de ne pas sortir des codes de la BD), scénario plus adulte qu'enfantin (la première moitié du film, psychologique en diable, laissa nos bambins vaguement endormis), abandon de l'humour typique de la maison, et surtout représentation d'une violence très Post-9/11 (on y utilise des armes à feu, et on y meurt...). Le résultat s'avéra à la fois excitant et même parfois saisissant d'intelligence...

En le revoyant en 2018, alors que le "film de super-héros" est devenu un genre dominant - et, admettons-le, particulièrement repoussant - on est toujours admiratif devant la partie des "Indestructibles" consacrée à la description minutieuse du quotidien des super-héros, qui témoigne d'un basculement de Pixar vers une "postmodernité" du genre, d'une ouverture vers de nouvelles perspectives au-delà des univers clos typiques du dessin animé américain : le portrait malin de cette famille dysfonctionnelle, incapable de prendre en charge leurs émotions en dehors de leur rôle de superhéros, s'avère une jolie réflexion sur l'identité et sur son rapport à l'intimité.

C'est lorsque l'appel de l'aventure arrive, plongeant un à un chacun des personnages dans une fantaisie tonitruante, qui doit beaucoup à l'univers exotique des James Bond première période, que l'on peut regretter que le rythme effréné - tare classique du cinéma d'action US - épuise un peu notre bonne volonté. Néanmoins, l'intelligence formelle d'un graphisme à mi-chemin entre rétro-futurisme et classicisme, ajouté à un scénario riche et complexe, fait des "Indestructibles" un autre classique indémodable du cinéma d'animation. Et un "film de super-héros" largement supérieur aux productions standards de la Maison Marvel !

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16 juin 2018

Ty Segall au Bataclan (Paris) le jeudi 14 juin

2018 06 14 Ty Segall Bataclan (32)20h45 : le Freedom Band se présente placé en arc de cercle, et Ty Segall étant habituellement à l’extrême droite, j'ai fait le pari ce soir de me positionner sur la gauche pour le voir de face. Ce à quoi je n’ai pas pensé, c’est que, vue la puissance du Marshall d’Emmett, le second guitariste, juste en face de moi, je n’entendrai quasiment pas de tout le set ni la guitare ni la voix de Ty ! C’est ballot quand même ! Mais bon, le plus curieux c’est qque cette limitation ne gâchera en rien une soirée qui va gagner peu à peu en puissance et en folie pour atteindre le statut de "concert mythique"… si, si !

Ça commence très fort, avec Wave Goodbye, puis Fanny Dog, histoire de bien poser les jalons : ce soir, Ty Segall n’est pas là pour amuser la foule, mais pour envoyer des boulons. Derrière moi, je vois de jeunes âmes fragiles reculer en se bouchant les oreilles, tant les amplis crachent du plomb fondu qui brûle les tympans quand on est devant. Je sais déjà que demain matin, je serai sourd, et, croyez-moi c’est bon de revenir aux fondamentaux ! En fait toute la première demi-heure du set va être un enchaînement lourd et speedé de titres qui tuent, d’une efficacité redoutable, qui va tout de suite transformer la fosse du Bataclan en fournaise. Comme d’habitude ici, la clim qui nous a rafraîchis durant la première partie n’est plus qu’un lointain souvenir, on est de retour dans le fameux sauna du Bataclan !

Je suis impressionné par l’énergie que dégagent la section rythmique de Mikal et Charles, et surtout la guitare d’Emmett Kelly en face de moi, et il est intéressant de noter que Ty n’adopte pas de position privilégiée au sein de son groupe : sa guitare et sa voix s’intègrent dans le maelstrom ambiant, et depuis la droite de la scène, il fait constamment preuve de simplicité et d’humilité. On a envie de répéter que Ty, c’est le modèle du chic type, du musicien sincère et dévoué à la création d’une musique originale, généreuse… plutôt qu’à la mise en avant de son propre ego. Et ça fait quand même une énorme différence par rapport à l’attitude de nombre de rockers furieusement égocentriques.

On entre maintenant dans le cœur du set, avec de longs, longs morceaux en forme de jam psychédélique – je crois reconnaître Warm Hands (Freedom returned), mais honnêtement je ne suis pas sûr, et d’ailleurs cela n’a pas vraiment d’importance : pour en jouir, il faut accepter de retourner à la fin des années 60 et au début des années 70, quand le Rock explorait – et se perdait parfois dans – des formes plus lâches, plus aventureuses, un peu à la manière du jazz. Pendant ces moments-là, Ty ne joue clairement plus pour le public mais pour son propre plaisir, et le groupe est totalement concentré sur ses improvisations, faisant d’ailleurs preuve d’une maîtrise technique époustouflante. Mais ce soir, quelque chose se passe de "plus", qui va élever le concert au-delà du niveau de qualité habituel : le public du Bataclan, tout simplement, est fantastique, et toute cette masse transpirante et frénétique fait littéralement corps avec la musique, soulevant régulièrement le groupe bien au-dessus d’une virtuosité qui risque toujours de sombrer dans la gratuité. Les slammers se multiplient, attirant forcément l’attention de Ty, et tout le monde semble être entré dans la transe.

2018 06 14 Ty Segall Bataclan (124)Un petit break plus "commercial", plus facile, avec Despoiler of Cadaver et Every 1's a winner, avant de repartir dans de superbes duels de guitare entre Ty et Emmett, passionnants à suivre quand on est juste devant les musiciens. La complicité dans le groupe est extraordinaire, et le plaisir pris par Ty et son Freedom Band est communicatif. Le concert monte encore et encore, et nos oreilles sont hachées menu par les déchirures et les stridences vomies par les amplis : âmes sensibles, d’abstenir ! My Lady’s On Fire voit une courte intervention de Mikal au saxo tandis qu’Emmett prouve qu’il n’est pas un manche non plus à la basse, mais tout cela reste quand même anecdotique, car ce que nous réclamons, c’est du lourd, du plomb et des boulons ! Et nous allons être servis…

Il n’y a plus moyen de se protéger contre les assauts incessants des slammers, ni contre la pression du mosh pit en folie, et nous sommes écrasés contre la scène, luttant pour notre chère vie alors que la folie finit par s’emparer de la totalité de la salle. Derrière moi, un pauvre spectateur cherche par terre, avec l’aide de ses voisins, les verres de ses lunettes explosées… Les morceaux heavy se succèdent, transpercés par des soli en fusion, et on a perdu la notion du temps. Mais c’est déjà fini ! Et non, car ce soir, Ty nous gratifie d’un rappel, pour nous achever. Mais lui-même ne va pas résister à la folie générale, il confie sa guitare à un slammer – qui apparemment sait à peu près quoi en faire pendant l’absence du maître – et plonge dans la foule : fun ! fun ! fun ! Sauf que quand Ty ressort, il a l’air complètement bouleversé, il arrête le groupe, et nous annonce qu’il a perdu son alliance ! « Est-ce que tout le monde peut regarder par terre ? ». Instant d’angoisse, merde, la soirée ne peut pas être gâchée en finissant comme ça ! Mais non, mais non, les miracles existent dans cette salle merveilleuse qui a connu le pire absolu, et un spectateur lui tend sa précieuse alliance : moment totalement improbable, et joie générale. On finit le rappel dans l’exaltation, on sait tous qu’on vient de vivre l’un de ces rares concerts qui comptent vraiment.

1h40 de très haut niveau, d’une folle générosité – je me répète, mais quel autre mot utiliser ? 1h40 qui ont prouvé que Ty Segall est aujourd’hui tout au sommet du Rock contemporain. Et peut-être plus important encore, que le Bataclan a survécu au 13 novembre 2015 et demeure ce lieu magique où la Musique VIT.

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15 juin 2018

"The Chase" de Kim Hong-Seon : vieillards et éclopés

The_Chase afficheSi "The Chase" prouve quelque chose, c'est bien que la brillante formule du nouveau polar coréen inventée par Bong Joon-Ho ou Na Hong-Jin il y a une quinzaine d'années s'essouffle sérieusement (à moins que cela ne soit qu'une novelle génération de cinéastes peine à arriver...) : il y a en effet dans le film de Kim Hong-Seon tous les ingrédients que l'on a appris à aimer, du mélange de genres (ici du cinéma social, de la comédie et du thriller, bien entendu...), de la noirceur, des acteurs polyvalents et crédibles, une mise en scène efficace et stylée, et un scénario qui part régulièrement dans des directions inattendues, mais rien ne fonctionne, et le résultat est désespérément plat, voire même par instants inepte. Car entre le ressassement de ces histoires de serial killers qui n'amusent plus personne (... ou au moins ne devraient plus amuser personne !) et la fausse profondeur "humaine" des relations entre les personnages, dégonflant terriblement une fin qui se voudrait cathartique et intense, il y a finalement très peu de cinéma dans "The Chase". On adhère tout d'abord à cette peinture finalement assez inhabituelle d'un troisième âge vaguement hargneux qui terrorise les plus jeunes dans une société où la précarité règne, et on est même prêts à se laisser embarquer dans une improbable histoire de détective victime d'Alzheimer (même si la vision de cette terrible maladie est ici pour le moins fantaisiste), mais il est impossible de ne pas décrocher quand l'intrigue se complexifie maladroitement en superposant divers faits divers à diverses époques. Au final, on ne retiendra de ce petit film, certes pas désagréable, que les trois scènes de poursuite à pied cahin-caha entre vieillards et éclopés, qui amusent, il est vrai, en nous proposant une version ralentie de cette fameuse "chase" emblématique du polar de toutes les nationalités. C'est peu.

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