Le journal de Pok

19 mai 2019

"El Chipo" de Witko : Der Knacki !

El Chipo

Alors, on est bien d'accord que cette BD devrait s'appeler "Der Knacki", et qu'il n'est pas possible de la critiquer sans rectifier cette hérésie que l'auteur lui-même regrette, très clairement. Bon, ceci posé, avant d'ouvrir "El Chipo", sur la foi de son argument "le destin singulier de l'homme saucisse caméléon", on pouvait s'attendre à un doux délire maniaque dans la belle tradition établie par l'ami Pierre la Police, mais on se retrouve plus ou moins devant une version actualisée - et plus satirique - de "Zelig", le film visionnaire de Woody Allen . On ne perd pas au change, car si l'on rit peut être moins - et encore, ça reste à voir, car on se claque bien les cuisses quand même - la fascination joue à plein régime : d'ailleurs Nikola Witko se fait plaisir - et nous fait encore plus plaisir - en reproduisant maintes affiches de films classiques (et quelques pochettes de grands albums de rock non moins classiques, sans même parler de quelques publicités iconiques !) et en remplaçant les stars par une saucisse (pardon une chipo,... pardon un knacki !), sans que cela change le moins du monde la beauté ni l'impact graphique. Bref, David Bowie ou une saucisse, Jack Nicholson ou une chipolata, on n'y voit que du feu : la preuve est faite, et brillamment, que le sujet est définitivement effacé derrière l'image dans le monde merveilleux de la consommation et de son iconographie !

Après un délicieux passage à Hollywood, où notre héros sans visage sera victime de l'ego surdimensionné d'un metteur en scène pédophile, El Chipo - alias Mr. Konhglomerat - passera par la Maison Blanche où il pourra être la doublure de Trump, avant de finir comme c'est notre destin à tous, en SDF mort de froid dans la rue. En plus, Witko a l'élégance assez perverse de nous offrir un flashback magnifiquement clicheteux sur l'origine de notre sombre héros anonyme, histoire de conférer à cette fable puissante une belle aura de réalisme… avant de retourner son histoire comme un gant dans un joli twist final qui réjouira les drogués de "twists finaux" que nous sommes tous devenus.

Bref, Witko nous gâte particulièrement : on rit, on pleure, on réfléchit (plus que prévu), et on se dit que voilà une bien belle BD qui nous rappelle deux ou trois choses essentielles sur la célébrité, l'image et l'anonymat, sur (attention, ça devient un peu trop intelligent…!) l'invisibilité comme une autre face de l'omniprésence... Oui, "El Chipo" est un grand petit livre aussi ridicule qu'indispensable, qui nous parle de nous et notre avenir de saucisse, quand s'allumera le feu sous le grand barbecue final.

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18 mai 2019

Séance (tardive) de rattrapage : "Secuestro" de Mar Targarona

Secuestro afficheEn poursuivant l'exploration de la carrière de scénariste d'Oriol Paulo, on peut tomber sur ce "Secuestro" et juger qu'il s'agit là de l'une de ses oeuvres les plus originales, et partant de là, les plus réussies. Car voici un scénario qui commence là où se termine en général les histoires d'enlèvement d'enfants, et n'aura de cesse de nous emmener dans des directions inattendues, jusqu'à un final moralement ambigu qu'on n'aura pas vu venir... Le tout dans tomber sans la surchauffe en termes de coups de théâtre et de retournements de situation qui détruit souvent la crédibilité des belles histoires de l'oncle Paulo...

Il est donc dommage que ce soit cette fois la réalisation de Mar Targarona qui desserve autant le film, et le rende régulièrement aussi fastidieux. Sans possibilité de nous identifier au parcours de cette mère pour le moins ambiguë prenant les mauvaises décisions dans ce qu'elle pense être l'intérêt de son fils, nous restons les spectateurs indifférents du déroulement souvent poussif de péripéties certes surprenantes, mais qui ne nous concernent jamais. Globalement mal interprété par des acteurs visiblement mal dirigés, qui n'incarnent pas suffisamment des personnages avant tout fonctionnels, "Secuestro" se révèle malheureusement un échec de plus pour Oriol Paulo.

 

 

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17 mai 2019

"Fishing for Fishies" de King Gizzard & The Lizard Wizard : On the Road Again. And Again. And Again.

Fishing_for_FishiesQue faire quand on a déjà tout fait ? Quand on a battu - a priori - tous les records en publiant 5 excellents albums, dont un double, en 2017 ? Quand on a exploré à peu près toutes les manières de jouer du rock psyché, en le mélangeant avec une dose improbable de prog rock, de musique microtonale ou de jazz ? Baisser le rideau de la petite boutique King Gizzard & The Lizard Wizard et aller élever des kangourous loin de toute cette déraison, de ses concerts survoltés à travers toute la planète ? Gageons que l'idée a dû traverser un bref instant la tête de Stu Mackenzie, un matin ou un soir d'épuisement...

Que tous ceux qui ont un jour croisé la route de ce groupe hors du commun et en sont tombés amoureux se rassurent, les allumés de King Gizzard ont décidé de juste continuer. En essayant de ne pas faire la même chose non plus, il ne faut pas plaisanter avec l'éthique du groupe ! "Fishing for Fishies" se détache donc un peu des racines garage psyché du groupe pour faire le pari de la légèreté : puisque la musique du groupe a toujours eu un côté virevoltant dans sa recherche d'une répétitivité un peu virtuose, voici, un cran plus loin, un album sautillant, et... léger... Des tonalités folk (l'intro "Fishing for Fishies"), jazzy ("The Bird Song"), voire soul-pop ("Plastic Boogie", irrésistible), qui confèrent à l'album une allégresse communicative, et marquent une évolution sensible de la musique de King Gizzard loin du krautrock enragé qui avait fait son succès à l'époque de "Nonagon Infinity", une évolution il est vrai déjà perceptible sur "Sketches of Brunswick East" et "Gumboot Soup".

Mais comme il est illusoire d'imaginer que l'on peut se réinventer totalement, on devine qu'il y a un concept derrière tout ça, et c'est la déclinaison à travers de nombreux genres musicaux du... boogie (!), façon "On the Road Again" de Canned Heat (avec son harmonica omniprésent), qui constitue l'ossature principale de l'album, son fil conducteur. Et ce jusqu'à ce final électronique assez dantesque que constitue "Cyboogie", fracassant les rythmiques bondissantes du boogie contre les cauchemars cybernétiques d'un futurisme vaguement rétro.

On pourra trouver l'exercice de style un tantinet répétitif, mais on ne pourra nier l'entrain rythmique et mélodique inchangé du groupe, et sa capacité à monter en intensité chaque fois que necessaire. Bref, même sur un album qui n'est sans doute pas le meilleur de leurs 14 (!) créations à date, King Gizzard & The Lizard Wizard reste un groupe unique. Original. Et profondément réjouissant.

 

 

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16 mai 2019

The Legendary Tigerman à la Sala El Sol (Madrid) le mardi 14 mai

2019 05 14 The Legendary Tigerman Sala El Sol (5)22h40 : La petite Sala El Sol n’est même pas complètement remplie, ce qui prouve soit que les Espagnols ont peu d’intérêt pour la musique de leurs voisins d’à côté, soit que la population de Paris compte bien plus de Portugais que celle de Madrid. La vérité tient sans doute à un mélange des deux. Ce qui est amusant, par contre, c’est que le public, comme intimidé devant cette scène basse qui promet une intimité accrue avec les artistes, se tient – sauf moi, vous me connaissez ! – un pas en arrière... Bon, The Legendary Tigerman, c’est toujours un quatuor avec un saxophone en plus de la section rythmique. Paulo est vêtu de blanc comme l’année dernière, et on a toujours au fond de la scène cet écran sur lequel des vidéos accompagnent les chansons. Par contre, point de détail sans doute, mais qui fait une belle différence quand même : Paulo a rasé cette moustache qui le vieillissait et le ringardisait ! Bien joué, Paulo !

Le set commence de manière magnifique, avec une version hantée, profonde, de Red Sun, premier extrait purement bluesy de "Misfit", le dernier album en date. Avec le son parfait de la Sala El Sol, les lumières efficaces – même si comme toujours un peu trop dans les roses / violets – et la proximité totale entre spectateurs et artistes qu’offre la scène, c’est tout simplement parfait. The Saddest Girl on Earth fait le taff, mais c’est surtout la version détonnante de son classique Naked Blues – avec vidéo sexy et non politiquement correcte à l’appui – qui me prouve d’ores et déjà que ce soir, on va bien au delà de la prestation un peu mécanique, sans grande âme, à laquelle nous avions eu droit à Paris. Bien sûr, comme on est à Madrid, c’est un peu pénible d’avoir à se farcir le volume sonore élevé des conversations dans la salle, mais heureusement, la guitare et le saxo cachent la plupart du temps cette misère. Paulo demande alors qu’on baisse les lumières : tant pis pour les photos, on n’est pas là pour ça, de toute manière...

2019 05 14 The Legendary Tigerman Sala El Sol (31)& Then Came The Pain ne souffre pas du tout de l’absence de Phoebe Killdeer – comme quoi ! –, tandis que pour The Saddest Thing to Say, Lisa Kekaula est bien là pour assurer les vocaux, puisque enregistrée en vidéo : je me dis que c’est d’ailleurs ironique, puisque la dernière fois que j’étais dans cette salle, c’était justement pour assister au concert des Bellrays. Il n’y a pas de hasard dans le monde du Rock’n’Roll, juste une imparable logique cachée… Avant ça, Motorcycle Boy a confirmé sa stature de grand morceau mythique (enfin, mythique dans un monde parallèle où le Rock ne serait pas marginalisé…), déclinant impeccablement les clichés du rock garage US pour notre plus grande joie. Gone et Fix of Rock’n’Roll marquent l’arrivée des grands moments de délire entre la guitare de Paulo et le saxophone, mais ça passe comme une lettre à la poste ce soir, ce que j’attribue justement à la fameuse magie du lieu : bien que le public soit plus calme, moins fan de la musique de The Legendary Tigerman qu’à Paris, il règne l’ambiance parfaite pour que s’accomplisse la miraculeuse communion sur les riffs distordus et le saxophone en fusion. Superbe, c’est tout ce qui me vient à l’esprit…

Pour chanter avec lui sur la reprise de These Boots…, Paulo a invité une superbe jeune femme tatouée, dont je ne saisirai pas le nom, et qui, même si elle ne connaît pas les paroles de cette chanson légendaire (justement) et doit s’aider d’antisèches judicieusement disposées sur la scène, va conférer ce bon esprit fier et agressif qui avait tant manqué au Café de la Danse avec Maria de Medeiros. Bravo !

Le meilleur de la soirée sera toutefois sa très longue et très généreuse conclusion en rappel, où Paulo s’amuse à extraire à la main de l’intérieur du saxophone des pincées de rock’n’roll, qu’il distribue méticuleusement à chacun d’entre nous au premier rang, nous encourageant à serrer le poing pour que la poudre magique ne s’échappe pas : c’est tout simple et c’est très touchant, très drôle et très beau. Final hystérique à célébrer tous ensemble cet American God ultime qu’est le Rock’n’Roll, et on se quitte après quatre-vingt minutes certes peu originales, mais finalement parfaites.

 

 

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15 mai 2019

"Derek - Saison 2" de Rocky Gervais : la force irrésistible de la gentillesse

Derek S2 poster

"Je peux me défendre contre la méchanceté ; je ne peux pas me défendre contre la gentillesse." aurait dit le grand Francis Blanche. D'un humoriste à l'autre, une très belle idée, qui est au cœur de l'imparable fable créée par le génial Ricky Gervais.

Contre toute attente, voilà une saison 2 nettement supérieure à la première, à mon humble avis. Alors qu'on pouvait craindre une redite du fait de l'absence de scénario / fil conducteur, Ricky Gervais a l'intelligence (...car il n'en manque certainement pas, le bougre !) de pousser encore un peu plus loin la même démarche. En accentuant les scènes de gêne, voire de malaise - soit quand même depuis "The Office" la marque déposée de la maison - principalement autour de la sexualité de l'ignoble Kev (qui gagne quand même ici une certaine "noblesse" rédemptrice sur la fin de la saison…), Derek nous offre quelques grands moments à la limite de l'insoutenable, en particulier autour de la sexualité des personnes du quatrième âge. Le remplacement du sympathique Dougie, qui était en effet un peut redondant par rapport aux personnages de Derek et de Kev, par une superbe caricature du crétin contemporain (bête et méchant, débitant au kilomètre des âneries collectées sur les réseaux sociaux) est un coup de génie, car il introduit du conflit là où l'on pouvait estimer que la gentillesse consensuelle régnait un peu trop. Enfin, le personnage de Derek lui-même semble mûrir et acquérir plus de complexité, tout en restant ce symbole bouleversant d'une gentillesse qui contamine merveilleusement tout autour de lui, personnages de fiction comme téléspectateurs.

Alors qu'on aura encore une fois versé des torrents de larmes à chaque épisode, mais de ces larmes de bonheur qu'on ne regrette surtout pas de pas pouvoir retenir, "Derek" se referme sur une dernier épisode de pure magie (avec une hilarante caricature des restaurants français à Londres)… et nous laisse désemparés. Orphelins. Comment allons-nous pouvoir vivre sans Derek ? P... de vie !

PS : Heureusement qu'il reste encore l'épisode spécial de Noël. Une poire pour notre soif...

 

 

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14 mai 2019

"Paris est à Nous" de Elisabeth Vogler : le fantôme de la liberté

Paris_est_a_nous affiche

Alors d'abord, il y a forcément pour nous, cinéphiles d'un certain âge, la référence au merveilleux film de Jacques Rivette, "Paris nous appartient", qui laisse entendre (espérer…) que le collectif Elisabeth Vogler veut retrouver la beauté du geste joueur de la Nouvelle Vague, et nous donner des nouvelles de la génération des années '10, celle qui vit dans la Ville, et y puise son inspiration et son énergie. Formellement, bien entendu, nous nous doutions bien que la forme du cinéma actuel serait plus nourrie d'Instagram - pour le pire - et de Malick et Lynch - pour le meilleur -, que par la liberté de ton d'une Nouvelle Vague que la jeunesse actuelle ne comprend plus. Par contre, nous nous sommes vite rendu compte que le sujet de "Paris est à Nous" n'était pas Paris, mais bien le mal-être profond de cette jeunesse, dont l'invasion de Paris par les manifestations et par l'arsenal de répression policière était avant tout la représentation symbolique, voire le symptôme. Pourquoi pas ? C'est un beau et fort sujet, mais du coup, on peut préférer le titre "américain", "Paris Is Us", qui traduit bien mieux la manière dont scénaristes et cinéastes ont représenté la Capitale comme un espace mental virtuel, intérieur (d'où la parfaite logique de la référence assez pesante au Lynch de "Mulholland Drive"), et non comme un espace ouvert au jeu et à l'imagination.

Il faut maintenant noter combien "Paris est à Nous" a été mal reçu, au-delà même de l'habituel discours de "Netflix-bashing" qui accueille, parfois très injustement, toute publication d'un film par l'opérateur US : ce rejet massif est généralement centré sur l'argument "imparable" que "le film ne raconte rien", alors que l'on pourrait tout autant affirmer que le film a, au contraire, TROP de choses à dire, à raconter… Sa grande limitation nous paraît être sa difficulté à structurer tout cela, qui se traduit en particulier par une dernière vingtaine de minutes en roue libre, ressassant inutilement des images déjà vues, et ne parvenant pas à une conclusion, même suspendue, qui puisse pleinement justifier l'impressionnant travail de collecte et de création d'images à l'origine du projet.

Entre le thème "fantastique" de l'éternel retour d'un fantôme, errant au milieu de la foule sans pouvoir établir la moindre relation avec elle (car il nous semble que, contrairement à ce que le résumé rationnel du film raconte, il est clair que la jeune femme était bien à bord du vol qui s'est écrasé…), et les tourments - certes classiques, mais toujours valides - d'un jeune couple déchiré entre les aspirations matérialistes de l'un et les rêveries de l'autre, entre la perte de l'Amour et de l'Innocence figurée par Paris souillée et par les terroristes et par les "forces de l'ordre", et la sublime vigueur d'une Ville qui se relève toujours, il y a beaucoup de très belles choses, très stimulantes sur l'écran. Il y a aussi des stéréotypes, mais si significatifs de notre époque qu'ils ont valeur de symboles. Il y a aussi des fulgurances, quelques instants ça et là où du VRAI Cinéma advient, grâce à la foi des créateurs en leur média et en leur démarche. Il y a pas mal de choses redondantes, de passages ennuyeux, il y a beaucoup de maladresse, surtout dans le filmage des rapports dans le couple - prouvant par l'absurde combien les intuitions de la Nouvelle Vague sont toujours pertinentes, et que les rejeter pour adopter les tics du cinéma d'auteur anglo-saxon n'est pas la meilleure solution...

Mais en dépit de tout cela, ou peut-être bien à cause de tout cela, "Paris est à Nous" est une œuvre passionnante, stimulante, féconde même. Qui nous redonne foi en la capacité du Cinéma à se renouveler dans de nouveaux espaces physiques et mentaux, et à exister grâce à de nouveaux mécanismes économiques.

Pour cela, remercions le collectif Elizabeth Vogler et tous ceux qui ont financé leur travail, et remercions Netflix pour permettre que ce film soit vu.

 

 

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13 mai 2019

The Psychotic Monks à l'EMB (Sannois) le vendredi 10 mai

2019 0 10 The Psychotic Monks EMB Sannois (1)22h30 : l’obscurité s’est faite, un drone annonce la venue sur scène de The Psychotic Monks, clairement l’un des groupes les plus intenses – sinon le plus intense – en live de la planète ! Le quatuor s’affaire à triturer ses instruments, petit à petit le son se structure (un peu comme chez God Speed ! You Black Emperor, si l’on veut…), de minces faisceaux de lumière blanche percent occasionnellement l’obscurité : je réalise que j’ai eu de la chance, pour les photographies, à l’Astrolabe qui avait laissé quelques lumières, le groupe joue normalement dans l’obscurité quasi complète. Des explosions occasionnelles commencent à déchirer l’atmosphère, et on sent que se construit la tension, chez les musiciens qui se concentrent, comme pour entrer en transe, comme au sein du public (… en tous cas, la partie du public qui veut bien jouer le jeu, je remarque qu’il y a clairement des spectateurs qui s’excluent très vite du set…).

Quand la batterie se déchaîne, quand des éclats incendiaires de guitare désintègrent littéralement nos sens, quand les corps sur scène se tordent, dans des danses convulsives insensées, le choix est clair et net : il faut décider si l’on veut se laisser emporter par le courant de cette musique torturée mais extatique, et trouver de la jouissance dans cet abandon, ou bien… quitter la salle. Isolation est un exemple type de la musique actuelle de The Psychotic Monks, qui s’est éloignée des courants psyché qui l’abreuvaient encore un peu au départ : un morceau à la fois exigeant de par son absence de construction classique, mais encore “listerner-friendly” grâce à ses passages vocaux où subsiste une mélodie décharnée, à sa base rythmique qui peut évoquer un post punk poussé à bout. Isolation se termine bien entendu en chaos émotionnel, et lance la partie la plus jouissive du set, celle qui voit des rythmiques infernales nous ramener aux plaisirs simples du punk hardcore ou du metal le plus extrême : dans la salle, c’est évidemment la folie furieuse, il y a – même si le public est resté malheureusement clairsemé – un beau mosh pit en fusion. A ma gauche, une fille pète les plombs, alors que son compagnon tente de la calmer : mais peut-on réellement se calmer lorsqu’on a lâché prise et que l’on dérive corps et âme dans cet univers fracassé et infiniment douloureux qu’est la musique de The Psychotic Monks ? Les musiciens viennent chacun à leur tour au contact du public, dans une confrontation qui peut même sembler menaçante, ou bien, comme l’organiste / bassiste, pour venir jouer au milieu du mosh pit. Dans ces moments de frénésie où ne sort plus de notre gorge qu’un long hurlement muet, où la transe est devenue une délicieuse souffrance, on est prêt à juger que The Psychotic Monks ont atteint les sommets.

2019 0 10 The Psychotic Monks EMB Sannois (3)On entre alors dans la seconde partie du set, la plus exigeante peut-être, celle qui désoriente sans doute le public (…qui s’enfuit d’ailleurs peu à peu…) : la violence qui a précédé s’est tue, et les musiciens construisent lentement une architecture sonore qui évoque bien entendu les chantiers du post punk, même si l’on peut aussi identifier des traces d’un rock progressif à la Pink Floyd. Et, dans le noir omniprésent, s’élève un chant désolé, qui va monter lentement en intensité, jusqu’à la folie, jusqu’à l’épuisement : « There is something shining in my head / And I don’t know what it is ! ». Là, on en est tous à hurler de douleur, d’égarement aussi. La musique est redevenue un chaos intégral, un abîme de douleur, de déraison et de perte. Et tout s’arrête.

1 heure, et c’est tout. Une heure d’un labyrinthe musical hérissé de tessons de bouteille sur lesquels se sont tranchés nos poignets. Une heure libératrice aussi, qui nous a permis d’affronter nos hantises, nos frustrations, nos fantômes. La musique peut-elle être une psychanalyse sauvage ? Une question inhabituelle dans le Rock, mais une question que The Psychotic Monkeys, un groupe exceptionnel qui conjugue radicalité artistique et honnêteté émotionnelle, nous pose. Et répond, du même coup.

Nous sommes quelques dizaines seulement à leur demander de revenir. Les lumières rallumées, deux des musiciens reviennent nous dire que, non, c’est fini, mais qu’ils discuteront avec plaisir avec nous, après (… sous-entendu après avoir rangé le matériel…). Mais finalement, à part leur dire mon admiration éperdue, de quoi parlerions nous ? La musique a déjà tout dit.

 

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12 mai 2019

Bryan's Magic Tears à l'EMB (Sannois) le vendredi 10 mai, en première partie de The Psychotic Monks

2019 0 10 Bryan s Magic Tears EMB Sannois (9)

21h : trois guitares, ça fait beaucoup de bruit, et c'est bien agréable, ma foi. Bryan’s Magic Tears attaque dans une tonalité très shoegaze, qui peut évoquer Slowdive. Rythmes entêtés, guitares saturées, voix rêveuses, mélodies envapées mais plutôt séduisantes, ils ont tout bon. Et puis le rythme s'accélère, devient plus mécanique, et le set se met à voler très haut. Le public accroche, quelque chose est en train de se passer. Je me répète que, décidément, en France, on commence à avoir des gens qui savent jouer et qui ont du talent. Malheureusement, quelques morceaux plus faibles font retomber la tension, le public décroche, le miracle est passé, il ne se reproduira plus. Finalement, les 50 minutes du set seront un peu longues... Mais on y a vraiment cru. Bryan’s Magic Tears, il y a quelque chose, indéniablement. Par contre, le nom du groupe, qui fait très pop psyché, Syd Barrett & Co, me semble décalé par rapport au style musical du groupe. Mais je dis ça, je dis rien, hein ?

 

 

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11 mai 2019

Séance de rattrapage : "L'Avertissement" de Daniel Calparsoro

El_aviso affiche

Le cinéma de genre, on aime, mais il faut reconnaître que, souvent, il a bon dos. On accepte ainsi de se farcir des histoires ineptes, mal interprétées et mal mises en scène, juste parce qu'on espère y trouver la petite étincelle d'originalité qui fera que le film tranche par rapport à la production lambda. Autant être clair, ce ne sera pas le cas avec "El Aviso" dont l'électro-encéphalogramme est aussi plat que celui de l'un de ses protagonistes qui s'est pris une balle dans la tête. Entre une formule mathématique inepte (niveau cours préparatoire...) et une histoire absurde dont ni les tenants ni les aboutissants ne sont explorés, les scénaristes ne se sont pas bien fatigués : ouvrant la piste possible de la schizophrénie du "héros", qui aurait dû injecter un peu de trouble là-dedans, ils se contentent finalement d'un lien temporel assez grotesque via un miroir qui n'explique rien. Et laisse le spectateur en plan, j'allais dire avec ses questions, sauf qu'il y a bien longtemps qu'il a arrêté de s'en poser, des questions.

Cette fin irrésolue mais pas assez fine pour être intriguante est le dernier clou dans le cercueil d'un film manquant totalement de conviction, illustré par des acteurs qui se trimballent pendant une heure et demi une unique expression, qui caractérisera donc leurs personnages.

Et s'il était temps que les jeunes réalisateurs espagnols arrêtent de loucher vers les US, et considèrent le cinéma comme un véritable Art, comme nombre de leurs collègues d'Amérique Latine par exemple ?

PS : ce film est encore une production Netflix.

 

 

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10 mai 2019

"Nous Finirons Ensemble" de Guillaume Canet : mépris de classe et bon p'tit pinard

Nous_finirons_ensemble afficheOn n'a pas forcément envie d'écrire grand-chose sur ce pathétique "Nous finirons ensemble", son compte ayant déjà été bien réglé par la vaste majorité des critiques "officielles". Si ce ratage complet mérite qu'on y revienne, c'est parce qu'il semble prendre le chemin d'être un vrai succès populaire, alors qu'il est politiquement - et moralement, aussi - en décalage complet avec les préoccupations actuelles du peuple français, telles qu'elles se manifestent autant dans les derniers soubresauts des Gilets Jaunes que sur les réseaux sociaux. On assiste en effet ici à une glorification éhontée du bonheur de faire partie de ceux qui réussissent, et qui même menacés dans leur confort par de mauvaises décisions en termes d'investissements, continuent impunément à faire la fête entre amis, à mépriser et virer les gens "ordinaires" (la scène du stationnement, et celles nombreuses de la baby-sitter, sont absolument honteuses), et ne s'inquiètent pas plus que ça du naufrage de leurs bateaux ou de la pression des banquiers. On croit rêver devant tant de désinvolture de la part de Guillaume Canet et de sa bande de "potes", mais on est surtout hébété par le fait que les gens dans les salles de cinéma rient devant tant de saloperie.

Sinon, il est inutile de répéter que le film est techniquement inepte (c'est souvent le cas chez Canet) : mal écrit, mal filmé, mal monté, mal interprété en général (un comble avec un casting pareil). Il n'y a guère que le personnage joué (maladroitement, là aussi) par Laurent Lafitte qui, allant du côté du burlesque, relève un peu le niveau. C'est d'autant plus rageant que le sujet de la déréliction de l'amitié avec l'âge, tel que les dix premières minutes du film semblaient le dessiner, aurait mérité un vrai traitement.

 

 

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