Le journal de Pok

17 novembre 2018

"Babybox" de Jung : Message in a Bottle (or in a Box....)

Babybox

Bien sûr, tous les aficionados de la BD, ou presque, connaissent désormais le manhwa, et savent que la Corée du Sud est aujourd'hui, au même niveau que le Japon, l'un des pays phares dans le monde de cette forme littéraire. "Babybox" n'est pourtant pas à proprement parler un manhwa, et s'apparente sans doute tout autant au courant de la "BD adulte occidentale" car son auteur, Jung, bien que coréen, a été élevé en Belgique. Le premier et sans doute principal attrait de ce très beau livre, tant pour la forme - reliure inhabituelle remarquable, superbes dessins et compositions en noir et blanc rehaussées de rouge - que pour le fond, c'est son positionnement "entre deux cultures", la franco-belge dans laquelle notre "héroïne" se sent "chez elle", mais jamais vraiment "elle-même", et la sud-coréenne dont elle a tenté de se détacher mais qui l'attire, puisqu'elle espère y retrouver ses "origines".

Bien que le personnage central de "Babybox" soit féminin, il est impossible de ne pas lire en filigrane ici le récit d'une quête identitaire très intime de Jung… d'autant qu'il est évident que cette "zone grise" (rouge, pour le coup...) dans laquelle erre Claire fait écho à la situation de tout immigré cherchant à trouver sa place dans une société qui n'est pas la sienne. Ce trouble est ici aggravé, comme une "double peine", par la découverte par Claire de sa situation réelle d'enfant adopté, qui lui a toujours été cachée, et qui lui est révélée dans des circonstances dramatiques. Sans pays et sans parents, donc devant un vide identitaire béant, que faire ?

La réponse qu'apporte Jung sera peut-être critiquée, le livre se refermant sur une résolution qui semble un peu facile, mais c'est aussi là la beauté de ce livre, qui tirera probablement des larmes aux plus sensibles d'entre nous. Par-delà cette sorte d'évidence - préférons ce mot à celui de simplicité - du récit, il y a dans "Babybox" un très beau concept, plus complexe qu'il n'y paraît, celui du "sas" de décompression, permettant le "passage" d'un monde à l'autre. L'enfant abandonné y séjourne avant d'être confié - ou non - à ses nouveaux parents, et il y a non seulement la possibilité d'une transition, d'une "reprise de son souffle", d'un repos passager peut-être, mais aussi l'idée, moins positive, d'une étanchéité entre l'avant et l'après : le retour en arrière est impossible. A cette impossibilité, ou plutôt à cette fermeture des possibles, Jung / Claire opposent judicieusement l'idée d'une ouverture radicale, symbolisée par la bouteille à la mer, porteuse d'un message qui ne sera probablement jamais lu et qui n'arrivera certainement jamais à sa destination désirée, mais dont l'existence têtue - sur les flots infinis - justifie finalement que l'on continue à lutter, à espérer.

Il n'est malheureusement pas certain que "Babybox" trouve beaucoup de lecteurs, car sa subtilité et sa discrétion s'accordent mal avec le tumulte de notre époque, mais gageons que chaque lecteur qu'il rencontrera se sentira touché par la grâce. Heureux comme celle ou celui qui ramasse une bouteille échouée sur une plage, et qui y découvre le message d'un ami ou d'une amie inconnue.

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16 novembre 2018

"Bodyguard" de Jed Mercurio : Yojimbo

Bodyguard poster

"Bodyguard" commence extraordinairement bien, avec une longue scène de menace terroriste dans un train de banlieue londonien, exemplaire de tension, d'intelligence, de mesure. Une scène mémorable dont on recommandera le visionnage répété à MM. Neeson et Collet-Serra, pour qu'ils apprennent comment on doit raconter, filmer et interpréter ce genre de situations, dont ils raffolent semble-t-il.

"Bodyguard" se termine 6 épisodes plus tard extraordinairement mal, avec une suite de révélations pourries et ridicules, qui viennent conclure une histoire politico-policière incompréhensible, et dont on s'est désintéressé depuis longtemps.

Entre ces deux extrêmes, que s'est-il passé ? Un naufrage progressif d'une série mal conçue, très mal écrite, voulant peut-être trop en dire et trop en faire en trop peu de temps sur un sujet important (comment la démocratie peut être rapidement mise en danger, non pas par les terroristes islamistes, mais bien par des politiciens ambitieux et peu scrupuleux), avec des personnages rudimentaires aux comportements incohérents. Les « aveux » finaux des coupables sont ainsi d’un ridicule qui torpille le peu de crédibilité que la série avait encore réussi à préserver à ce stade. On conseillera donc à M. Mercurio la lecture assidue de l'œuvre de John Le Carré pour comprendre comment raconter clairement les obscures luttes de pouvoir entre services de polices et services secrets.

Il reste néanmoins un problème plus sérieux avec le script de "Bodyguard", c’est le retournement discret qui est opéré par les scénaristes autour du personnage de la politicienne ambitieuse aux opinions un tantinet autoritaires: on se demande si la conclusion de toute cette histoire (la vengeance du garde du corps amoureux qui a oublié ses principes politiques, la révélation de la duplicité de la jihadiste) ne valide pas subrepticement les théories extrémistes que la série semblait condamner. Alors, maladresse ou manipulation ?

Pour ceux que cela peut intéresser, signalons que Richard Madden, dont l’apparition initiale est assez charismatique, peine sur la longueur à animer son personnage (il est vrai fort peu cohérent…), dont les traumatismes post-guerre restent très théoriques : avec une seule expression sur le visage pendant toute la série, il ne fera pas oublier aux fidèles de "Game of Thrones" sa précédente incarnation de Rob Stark.

En résumé, "Bodyguard" promet beaucoup mais s'avère en même temps sérieux ambigu et très, très frustrant...

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15 novembre 2018

"La Fragilité" de Dominique A : La Force

La Fragilité

Il nous l'avais bien dit, l'ami Dominiqua Ané : en 2018, il y aurait un album électrique et un album acoustique. Après "Toute Latitude", pas mal électronique aussi, voici donc "La Fragilité", pas si acoustique que ça. Comme quoi, les meilleurs plans... débouchent au final sur quelque chose d'un peu imprévu.

On nous explique aussi que cet album consacre les retrouvailles de A avec sa vieille guitare, et que la disparition de Leonard Cohen a imposé le format, dépouillé, en son hommage. Et il est vrai que l'album commence sur des arpèges de guitare acoustique typiques du vieux maître et l'un de ces textes à la fois implacables et hypersensibles qui sont la marque du talent - immense - de Dominique A : "la Poésie" fera sans doute partie des plus beaux morceaux de son auteur.

Pour le reste, et c'est logique, "la Fragilité" est surtout le petit frère jumeau de "Toute Latitide", qu'évoque le graphisme du titre et la pochette monochrome, un bleu violet intime mais aveuglant ayant remplacé l'orange blessant de son prédécesseur. Plusieurs titres se répondent d'un disque à l'autre, que Dominique nous parle de la campagne - dure, peu aimable dans "le grand silence des campagnes"- ou de la guerre - inhumaine et indépassable dans "le Ruban". Ici et là, des percussions ou des claviers brouillent le projet, loin d'être aussi acoustique que "promis". Solo, oui, mais de toute manière, même accompagné d'un groupe, A n'est-il pas un artiste profondément solitaire ?

La manière dont "la Fragilité" nous touchera ou pas, un peu, beaucoup, à la folie, dépendra forcément de chacun. De nos circonstances, de notre état d'esprit. C'est sans doute un disque qui, paradoxalement, malgré la grande évidence de nombre de ses chansons et une indéniable familiarité de ses mélodies (les sourds et les mauvaises langues diront qu'il se répète...), exige que l'on vienne à sa rencontre : la fragilité est quelque chose que l'on cache, de nos jours, n'est-ce pas ? On pourra y trouver de l'enchantement et un peu de fatigue aussi, mais à son âge, Dominique A cherche toujours. Et souvent il trouve ("J'avais oublié que je t'aimais autant", "Le temps qui passe sans moi").

On pourra aussi se dire que, en ne sélectionnant que les titres les plus forts de ses deux albums de 2018, Dominique aurait probablement réalisé le meilleur disque de toute sa carrière, et encore dépassé le triomphe artistique de "Eléor" : ce n'est pas faux, mais, au fond, on trouvera même dans ses chansons un peu moins marquantes, un peu plus "fragiles" suffisamment d'âme pour être heureux de les entendre.

Car la fragilité est une force.

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14 novembre 2018

"Better Call Saul - Saison 4" de Vince Gilligan et Peter Gould : "It's all good, man !"

Better Call Saul S4 poster

La disparition de Chuck et la conclusion - par la force des choses, même si l'onde de choc du suicide de Chuck va encore causer bien des dégâts dans la vie de Jimmy - de l'intrigue basée sur la relation d'amour et de haine entre les deux frères nous laissent un peu orphelins de la très belle série qu'a été "Better Call Saul" au cours de ses 3 premières saisons. Mais on peut toujours compter sur l'intelligence de Gilligan, et si cette quatrième édition "se contente" de faire converger les différents fils de la fiction (il y en a trois, ici, "tressés" autour de Jimmy, de Mike et de Nacho...) sans les entremêler, d'où l'impression un peu gênante d'assister à 3 "séries TV" distinctes, notre plaisir de téléspectateurs va rapidement revenir ! Plus on s'approche en effet de "Breaking Bad" chronologiquement, plus on retrouve les qualités de cette narration brillante associée à une mise en scène et une photographie virtuoses, qualités qui placèrent "Breaking Bad" tout près du sommet de la Série TV contemporaine. "Better Call Saul" frise donc à nouveau l'exceptionnel, en particulier dans sa dernière partie consacrée largement aux travaux d'éxcavation réalisés par un ingénieur allemand sous la surveillance de Mike, et aux efforts de Jimmy pour récupérer sa licence d'avocat. La conclusion en sera dans les deux cas un crève coeur absolu, mais la dernière scène, accablante, prenant acte de la disparition complète du "bon Jimmy" derrière sa nouvelle identité de Saul ("It's all good, man !") est un immense moment de pur cinéma. Bouleversant, une fois encore.

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13 novembre 2018

"Fudge Sandwich" de Ty Segall : Pin-Ups !

Fudge_Sandwich

Nous, on pense que Ty Segall a pris la mouche quand il a vu que les Australiens de King Gizzard & The Lizard Wizard ont été capables de pondre cinq albums sans rien sacrifier en qualité en 2017 : sans rien annoncer à l’avance (on ne sait jamais, peut-être arriverait-il à six… d’ailleurs c’est encore possible… !), il a donc relevé le défi… "Fudge Sandwich" est en effet, à date, le cinquième disque publié par le génial touche-à-tout californien (que l’on ne peut d’ailleurs plus qualifier de tête de pont du Rock Garage, tant il a, ces dernières années, réussi à montrer une versatilité musicale étonnante), après "Freedom Goblin", en janvier, "Joy", en collaboration avec White Fence en juillet, "Pre Strike Sweep", sous l’étiquette GØGGS en septembre, et l’obscur "Orange Rainbow", une cassette à tirage très limité !

Bon, on veut bien admettre que Ty triche un peu cette fois, car il nous offre sous l’appellation – et la pochette – peu ragoûtantes de "Fudge Sandwich" ni plus ni moins que onze reprises de morceaux obscurs ou très connus, mais qui, semble-t-il, ont tous été importants pour lui à un moment ou à un autre de sa vie (… car, sinon, où serait l’intérêt ?) : il nous ballade ainsi du plus classique ("I’m a Man" du Spencer Davis Group, énergique et dansant, une superbe madeleine proustienne pour ceux qui ont connu cette époque…) au plus pointu ("Slowboat", qui ravira certes les fans de Sparks comme nous, mais qui n’est malheureusement ni le meilleur morceau des frères Mael, ni le meilleur titre ici !),

Comme l’avait réussi Bowie, l’un de ses modèles, pour "Pin-Ups" (le premier exemple d’album de reprises qui soit aussi une déclaration d’intention qui vient à l’esprit en écoutant "Fudge Sandwich"), Ty Segall combine brillamment une véritable dévotion envers ces chansons qui ont visiblement constitué une large part de son éducation (comme sur Isolation, où l’on retrouve non sans émotion des accents lennoniens dans la voix de Ty), avec une réinvention souvent passionnante de ces standards ("The Loner" devient ainsi un incroyable brûlot punk speedé, qui bien sûr ne contredit en rien le propos originel de Neil Young !). Donc, comme il est désormais d’usage sur ses albums, Ty nous offre une belle palette de ses talents, une savoureuse variété d’ambiances, depuis les excès assez prévisibles de guitare fuzz (comme dans le punk rocker jouissif qu’est "Rotten to the Core" des Rudimentary Peni, condamnation énervée du succès de Johnny Rotten ou de Joe Strummer : « Have you Realised that Rock Stars / Always seem to lie so much? / John Lydon once said he cared / But he never really gave a fuck / Said he'd use the money he made / So that people would have somewhere to go / But now he lives in the USA / and Snorts Coke after the Show. ») jusqu’à une certaine sobriété introspective, comme la belle relecture du "Pretty Miss Titty" de Gong.

Bref, même si "Fudge Sandwich" n’est pas un album essentiel, il nous conforte quant au bon goût de notre rocker préféré du moment, un artiste qui sait faire le grand écart, mais avec discernement et pertinence : du Grateful Dead ("St. Stephen" revisité pied au plancher, dans un bon esprit Londres 77) aux Dils, dont le "Class War" reste une belle chanson engagée et belliqueuse – donc en décalage certain par rapport à ce qu’on « attend » de la musique de nos jours…

« If I'm told to kill / A Cuban or African / There'll be a class war / Right here in America ! ». Et si derrière l’engagement musical sans faille de Ty Segall, "Fudge Sandwich" dessinait aussi en creux le portrait de son engagement politique, si nécessaire à notre époque troublée ?

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12 novembre 2018

"Le Grand Bain" de Gilles Lellouche : The Deep End

Le_Grand_Bain affiche

Eh oui, à force de consacrer des films aux névroses féminines, et de les considérer (ces névroses...) - non sans une certaine misogynie - comme LE grand sujet de comédie, il était temps que quelqu'un s'essaie à pleurer sur nous, les hommes, avec nos vies foutues. Que cela soit Lellouche qui s'y colle, lui à qui on donne difficilement notre sympathie de cinéphiles raffinés, est une bonne surprise, et qu'il en tire un film correct,, presque excellent par instants, une autre, encore plus grande.

Fausse copie à la française de "The Full Monty" and Co., "le Grand Bain" utilise sournoisement les habits du "feel good movie" qu'il ne sera que dans sa dernière demi-heure pour peindre un portrait dévastateur de nos vies ravagées et de notre incapacité catastrophique à grandir. Grâce à une brochette à la fois savoureuse et répugnante d'acteurs qui nous ressemblent un peu trop pour notre confort (je parle bien entendu ici au nom des hommes...), acteurs qu'il contrôle superbement pour éviter toute dérive histrionique - même Poelvoorde est "sobre" - Lellouche nous plonge dans les profondeurs de la lose poisseuse et de la bêtise vaguement malodorante qui constitue notre alpha et notre oméga. Du coup, à force d'accumuler des drames banals, des dépressions vulgaires, des désespoirs ridicules, de les aligner comme à la parade (grotesque, la parade !), "le Grand Bain" nous ennuie parfois, nous écoeure un peu même, mais ce poids sur l'estomac fait clairement partie de la recette. Car Lellouche a compris - miracle ! - que, comme chez Wilder (immense chroniqueur de l'abjection sociale) ou chez Edwards (autre damné de la ridicule souffrance masculine) par exemple, les bonnes comédies naissent d'un trop plein de réalisme. Connaissant donc ses classiques, Lellouche fait ici en outre un usage peu "français" de l'ellipse, prouvant une fois de plus que les comédiens font très souvent de foutus metteurs en scène !

En l'état, avec au moins un quart d'heure en trop, "le Grand Bain" passe à côté du grand film qu'il aurait pu être, mais nous fait beaucoup, beaucoup rire, nous les hommes, en nous tendant d'une main assurée un miroir à peine déformant. Il nous fera en outre l'immense faveur d'aider nos compagnes à admettre que, nous non plus, nous n'allons pas bien.

PS : Katerine est un génie comique comme il est un génie musical.

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11 novembre 2018

"Yéti & Compagnie" de Karey Kirkpatrick et Jason A. Reisig : Mythes et religions

yeti et compagnie afficheA quoi servent les mythes ? La préservation d'une société et de ses valeurs, voire même la survie de cette société justifient-elle que la religion soit sa seule boussole ? Le politicien a-t-il le droit de mentir pour sauvegarder l'ordre établi ? Ce n'est pas si courant que cela qu'un film d'animation pour enfants soulève ces questions, même si le brillant scénario de "Smallfoot" (réglons tout de suite son compte au ridicule titre français !) peut faire écho à celui du "Magicien d'Oz" ou plutôt du "Zardoz" de Boorman avec cette "découverte de ce qu'il y a derrière le rideau" (de pierres et de nuages en l'occurenxe...).

Faut-il attribuer à la présence du tandem Requa et Ficarra à la production l'intelligence de ce "produit de consommation" lambda dont on n'attendait pas grand-chose ? Remercions en tout cas les auteurs d'avoir évité aux parents accompagnant leur progéniture au cinéma voir des grosses bêtes en peluche trop mignonnes et trop gentilles et trop rigolotes l'habituelle souffrance de la niaiserie réactionnaire et hyperactive de l'animation US contemporaine.

Il reste toutefois les atroces passages chantés (et même rappés, en tout cas dans la version française) et le happy end lénifiant. On ne peut pas tout avoir...

Je suis quand même resté jusqu'à la fin du générique pour voir si nous n'assisterions pas à l'inévitable et logique génocide conduit par les autorités chinoises qui aurait magnifiquement couronné le film... La prochaine fois, peut-être ?

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10 novembre 2018

"B.E.D" de Baxter Dury, Étienne de Crécy et Delilah Holliday : Tais toi !

BED

"Ça y est, Baxter, on les entend déjà râler, les jaloux, les rageux, les gardiens du temple rock'n'roll, les puristes ! Ça devait t'arriver, ce retour de bâton, vu la quantité étonnante de gentillesses écrites sur toi lorsque tout le monde a célébré ton "Happy Soup" ou ton "Prince of Tears"... Et va pas te plaindre : en plus, pour ton malheur, tu fais partie de la secte maudite des "fils de...", et dans ton cas, circonstance aggravante, d'un type qu'on a trouvé pertinent de transformer en mini-icône après sa disparition, lui qu'on n'avait pas non plus trop pris au sérieux de son vivant : trop décalé, trop clown, pas assez artiste maudit malgré son handicap qui aurait pu être un truc "vendeur"...

Déjà, on te soupçonnait de pas être un gars trop sérieux non plus, avec ta tronche de fêtard sur les rotules après trop de nuits blanches terminées à biberonner du cava tiède, une fille saoule endormie sur les genoux, dans un hôtel miteux d'Ibiza dévasté par une horde de hooligans en goguette. Le genre... ton genre... Avec tes disques ni faits ni à faire, sauvés à chaque fois par quatre mélodies merveilleuses, par une poignée de textes bien torchés, et, admettons-le, par la magie improbable de ta voix... qui a cet effet bizarre sur les femmes, enfin celles qui sont restées. Avec aussi ton attitude bizarre sur scène, tes coups d'arrogance punk comme papa, et puis cette gentillesse désarmante qui transparaît par instants : pas à la mode, ça, la gentillesse, coco !

Il faut dire que, cette fois, avec "B.E.D" (un acronyme bien trouvé, on te l'accorde, le truc qui a dû te venir à l'esprit sans trop de forcer l'autre petit matin quand tu t'es réveillé sans bien savoir où tu étais dans un plumard à côté d'une blonde un peu grasse qui ronflait...), tu as poussé la plaisanterie un peu loin, et ça n'allait certainement pas les faire rire, ni les rockers sur le retour, ni les esthètes qui savent toujours mieux que toi ce qui est bien, ce qui "fait du sens" dans "l'histoire du Rock". D'abord une collaboration avec Etienne de Crécy, ce français un peu strange qui fait de l'électro rachitique, bonne à être diffusée pendant qu'on fait ses courses au Lidl... ce qui envoie une sorte de message comme quoi t'avais pas trop envie de te fatiguer à composer, cette fois. Et puis le coup, prévisible quand même vu tes antécédents, de laisser une bonne partie du chant à une punkette londonienne à peu près inconnue, ce qui te permet de glander un peu plus encore. Et puis ce "chant", Baxter, ce chant ! C'est pas un peu n'importe quoi ? Des borborygmes assaisonnés à l'accent cockney, avec le quota habituel de grossièretés, ou bien des gémissements de mec qui vient de se prendre un bon coup de pied dans les cojones : mais où elle est passée, ta fierté d'artiste ?... qu'ils vont tous te demander ! Cerise (petite, la cerise...) sur le gâteau (pas frais le gâteau...), il fait même pas la demi-heure syndicale, ton foutu album : non, mais tu te fous de la tronche des naïfs qui vont l'acheter, ton disque ? Bon, c'est vrai aussi que plus personne n'achète de disques depuis longtemps, et qu'encore moins de gens prennent la peine d'écouter un album entier et dans l'ordre, tu me diras... Alors, pourquoi se fatiguer ?

C'est une pente savonneuse sur laquelle tu t'es engagé, Baxter, gaffe au grand casse gueule ! Mais bon, nous on dit ça, c'est pour ton bien.... parce que, franchement (mais que ça reste entre nous...), il nous plaît bien, ton "B.E.D", même qu'on l'écoute en boucle dans la cuisine en faisant bouillir l'eau pour les pâtes et en dansant comme des ours autour de la table. Ou bien effondrés sur notre canapé jaune canari en terminant le douzième Ricard du début de soirée. Ou bien en regardant sans la voir la rue en contrebas où se pressent les passants fuyant les premiers froids d'un hiver précoce. Ou bien blottis bien au chaud dans un L.I.T bien plus accueillant que ce monde où les animaux s'éteignent et où les fascistes s'éveillent. Alors nous, on va te dire encore une fois "Merci", Baxter... Merci pour cette dose homéopathique de bonheur simple, d'humour facile, de classe involontaire. Et si l'homéopathie ne fonctionne pas - puisque les spécialistes le disent -, alors vive l'effet placebo !"

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09 novembre 2018

Courtney Barnett au Casino de Paris le mercredi 7 novembre

2018 11 07 Courtney Barnett Casino de Paris (3)21h15 : Je me rends compte que ça fait déjà bientôt 3 ans que j'ai vu Courtney Barnett sur scène, et bon dieu, qu'est-ce qu'elle a changé ! Vêtue avec une sobre élégance, souriante voire même radieuse, voilà une jeune femme visiblement bien dans sa peau, à laquelle on a du mal désormais à accoler l'étiquette "grunge", ou même le qualificatif un peu dédaigneux de "slacker". En attaquant par le sublime crescendo émotionnel et sonore de Hopefulessness, qui se termine - comme on pouvait l'espérer – en tornade électrique, Courtney met d'emblée les choses au clair : ce soir, c'est "festival de guitare", ce soir, c'est aussi une affaire de générosité (... aussi parce que son set durera 1h45, chose de plus en plus rare de nos jours...).

Je dois avouer que je n'avais pas repéré il y a 3 ans combien le jeu de guitare de Courtney est impressionnant : se passant de médiator – dont elle dit ne pas aimer la sonorité ! -, elle caresse et frappe ses six cordes avec une force et une sensualité qui font merveille. Elle a peut-être toujours la "right attitude" scénique mi punk, mi grunge, mais ce qu'elle tire de sa guitare est de la beauté pure ! Il est même amusant de penser qu'elle doit sa notoriété à son talent - indiscutable - de songwriter, à sa capacité à traduire en quelques phrases simples des sensations ou des sentiments complexes, alors qu'elle est avant tout, sur scène, une superbe guitariste...

Nourri des superbes mélodies de "Tell Me How You Really Feel", le set s'élève immédiatement : on chante tous les refrains malins de Need a Little Time ou de Nameless, Faceless, en attendant les prochains frissons que la guitare électrique enchantée de Courtney fera naître en nous. Et puis on explose avec la déflagration libératrice de I'm Not Your Mother, I'm Not Your Bitch. Pour accompagner Courtney, en sus de son habituel duo basse - batterie, il y a désormais une jeune femme blonde aux claviers qui étoffe encore le son, et qui prendra même vers la fin du set une seconde guitare pour augmenter encore le déferlement sonique. Impeccable !

2018 11 07 Courtney Barnett Casino de Paris (30)Courtney n'a sans doute pas vraiment de tube, mais dispose désormais d'un songbook riche en chansons superbes, ce qui fait que le temps s'envole ce soir tandis que nous flottons tous sur notre petit nuage de bonheur. Depreston s’avère une pause émouvante (bon, un peu dépressive, bien sûr !) et réflexive bien venue : « We drive to a house in Preston / We see police arresting / A man with his hand in a bag / How's that for first impressions / This place seems depressing / It's a California bungalow in a cul-de-sac… » Et puis Laura revient sur scène avec son saxo pour une interprétation respectueuse de Streets of our Town, la merveille des Go-Betweens, bel hommage à l'un des meilleurs groupes australiens de tous les temps (... mais je me rends compte non sans nostalgie que personne autour de moi - dans un public pourtant pas très, très jeune - n'a l'air de connaître les Go-Betweens...). La fin de la soirée s'annonce avec le déferlement sonore et l'orgie électrique de Pedestrian At Best.

Le rappel sera absolument parfait : d'abord un beau titre chanté en solo, une reprise bouleversante de la chanteuse country Gillian Welch, des mots touchants de tristesse sur des arpèges saturés ; puis le morceau le plus ambitieux de la soirée, Anonymous Club, une superbe cathédrale sonore et émotionnelle qui rappelle que Courtney en a "sous le pied", et que son évolution future pourrait bien nous surprendre ; et la conclusion logique avec un bon rock carré des familles, histoire de se quitter sur un grand, grand sourire.

Bref, un concert idéal, qui a démontré sans ambiguïté que cette jolie jeune femme épanouie est déjà une artiste majeure de notre époque, dont on peut attendre des prodiges encore plus grands. Une promesse qui nous tiendra chaud alors que nous nous enfonçons dans froide nuit parisienne : alors que notre monde semble de plus en plus dur et menaçant, la courageuse Courtney chante déjà comme personne nos angoisses :

« I wanna walk through the park in the dark / Men are scared that women will laugh at them / I wanna walk through the park in the dark / Women are scared that men will kill them / I hold my keys / Between my fingers »

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08 novembre 2018

"L'Arabe du Futur - 4." de Riad Sattouf : notre vérité à tous...

L Arabe du Futur 4« L'autobiographie est encore le meilleur moyen qu'on ait trouvé pour dire toute la vérité à propos des autres. » (Pierre Daninos)

Deux ans que, accros que nous sommes à l'autobiographie de **Riad Sattouf*, nous attendons ce quatrième tome de "l'Arabe du Futur", qui nous parle des jeunes années de l’auteur, déchiré entre la Syrie et la France, entre son père et sa mère : le nouveau volume fait finalement plus de 270 pages, et il nous faudra un peu plus de 4 heures de lecture fébrile pour en venir à bout. Et pour qu'il nous laisse sur un cliffhanger terrifiant, nous condamnant à une nouvelle attente interminable... Avec une foule de questions, voire de doutes en tête, malgré ou peut-être à cause du plaisir immense que nous avons pris à sa lecture.

Car ce quatrième tome est celui du basculement, de la rupture : le passage de la petite enfance à la pré-adolescence se traduit par une perte de la belle naïveté qui rendait supportable les pages les plus dures de la vie de la famille Sattouf en Syrie. La compréhension naissante de l'impasse familiale, où se trouve le couple culturellement mixte de ses parents, colore presque toutes les pages d'un sentiment de drame latent. Le temps de la découverte - passionnante malgré ses difficultés - d'un mode de vie différent a laissé place à celui d'un retour sans illusion à une France grise, déjà rongée par les prémisses de la crise identitaire que nous connaissons aujourd'hui. Pire encore, le mythe - ironique mais porteur d'illusion - de « l'Arabe du Futur » a laissé place à un fanatisme religieux des plus réactionnaires qui ne laisse aucun espoir pour l'avenir. L'effondrement du père incapable de faire face aux aspirations de sa famille, sa fuite aussi bien physique que morale ouvrent un gouffre terrible au cœur du livre, qui y engloutit tout ce qu'il y avait jusque-là d'amour et d’insouciance dans l'autobiographie...

Bien sûr, se dessinent aussi ici - sans surprise pour le lecteur accoutumé à son œuvre - les thèmes fondateurs du travail passé de Sattouf (de "la Vie Secrète des Jeunes" aux "Beaux Gosses") : les mystères du sexe et de la séduction, la lutte sauvage entre les tous jeunes mâles avec son lot d'humiliations interminables, et la bêtise qui semble toujours avoir le dessus sur la sensibilité. Et tout cela, avouons-le, nous fait toujours autant rire, et ce d'autant que le graphisme et la narration de Sattouf semblent toujours plus élégants, plus justes, plus efficaces...

Pourtant, quelque chose de plus sinistre subsiste quand on referme le livre : comme lorsque l'on avait découvert le premier tome de "l'Arabe du Futur", et que l'on se demandait, un peu honteusement, si avoir la "dent aussi dure" vis à vis de l'histoire du monde arabe ne séduirait pas surtout les lecteurs "racistes". Cette fois Sattouf, en ramenant sa famille sur le sol français où les émigrés maghrébins et africains sont de plus en plus nombreux (… une constatation affligée du père syrien au racisme généreusement distribué !), fait directement écho au débat actuel qui agite la société française : il nous montre, en se basant sur l'exemple personnel de sa famille, l'impossibilité absolue d'un quelconque "vivre ensemble", alors que le fanatisme religieux envenime même les gestes les plus simples et les instants les plus anodins. Cette vision pessimiste - certains diront réaliste - de l'issue d'une confrontation de moins en moins pacifique entre deux modes de vie, ne risque-t-elle pas d'apporter du grain à moudre aux partisans de la guerre des civilisations ? Ce compte que Sattouf règle de plein droit avec un père qui a fondamentalement trahi puis détruit sa famille, comment certains ne se l'approprieraient-ils pas pour en régler d'autres, bien moins légitimes ? Vue l'extrême intelligence de l'artiste Sattouf, qui s'impose peu à peu comme un grand écrivain (tout court, nul besoin de faire référence à la "forme" BD) de notre époque, il est impossible qu'il ne soit pas conscient de son impact potentiel sur le débat actuel... surtout si l'on considère le succès commercial colossal de "l'Arabe du Futur", en tête de gondole dans toutes les librairies.

Finalement, ce ne sont pas là des réserves vis-à-vis de l’œuvre elle-même, qui s’avère de plus en plus forte, et qui jette sur l’un des plus grands défis de notre époque un regard « candide » (comme disent les anglo-saxons, c’est-à-dire fondamentalement honnête, sincère…), celui d’un enfant dont l’apprentissage de la vie s’est fait à la fois contre et grâce à la pression infernale que sa famille et sa double appartenance culturelle lui ont fait subir. Ce sont en revanche des questions essentielles posées par Riad Sattouf, auteur et artiste important, dans ce qui est en train de se confirmer comme son plus beau travail à date. Car, pour en revenir à la citation de Daninos, "l’Arabe du Futur" parle de notre vérité à nous tous.

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