Le journal de Pok

18 juillet 2019

"Rojo" de Benjamin Naishtat : Trois couleurs, Rouge

Rojo affiche

"Rojo" commence admirablement par deux scènes d’introduction trompeuses, qui pourtant livrent la clé de ce dont le film de Benjamín Naishtat va parler : il y a d’abord la scène – que l’on ne saurait saisir lorsqu’on la découvre - du pillage très civilisé, très discret, d’une maison dont on comprendra plus tard qu’elle a été abandonnée (ses habitants ayant été peut-être engloutis dans cette vague de disparitions violentes qui gangrène le pays), un pillage qui se sera en outre, logiquement, attribué aux basses couches sociales. Cette scène, filmée en un long plan fixe, pose les bases du rythme contemplatif qui sera celui de tout le film, mais également énonce le principe souvent réutilisé ensuite de plans ou de scènes complètes en « trompe l’œil », où ce que l’on croit voir n’est pas du tout ce qui se passe réellement, où ce que les protagonistes disent ou font n’est qu’une apparence, dissimulant une vérité bien plus sombre, que l’on s’ingénie à ignorer « pour le bien commun », pour cette Argentine qui a encore dans les années 70 où se déroule l’action l’arrogance de se penser chérie de Dieu. La scène suivante, remarquable, du scandale au restaurant, offre au spectateur la possibilité de prendre instinctivement la place de celui qu’il perçoit comme la victime, alors qu’on verra ensuite que la vérité est toute autre.

Situé bien loin de Buenos Aires, à la frontière de la Patagonie, dans une Argentine « profonde » qui n’a pas grand’chose à voir avec les clichés touristiques, "Rojo" nous parlera donc, derrière un faux argument de thriller – attention à la déception de qui viendrait voir un suspense politico-policier dans la ligne du (très bon) film espagnol, "la Isla Minima" – de la montée du fascisme et de la mise en place d’une dictature violente dans un pays qui, tout en se gargarisant de grands mots (le Pays, la Nation, le Peuple, Dieu surtout…) a succombé à toutes les turpides politiques et morales : toute-puissance des élus locaux qui ne cherchent que l’enrichissement personnel, incompétence générale de l’administration, corruption endémique derrière de soi-disant grands principes, dureté des rapports de classe, le tout débouchant sur des exécutions sommaires, des disparitions et le vol pur et simple des biens des victimes…

"Rojo" nous offre en outre le plaisir de retrouver Dario Grandinetti, un acteur que nous avons trop peu vu depuis sa mémorable interprétation dans le chef d’œuvre d’Almodovar, "Parle avec elle". La sympathie qu’il inspire naturellement ajoute la juste dose d’ambiguïté à son personnage d’avocat au comportement « limite », dont on refusera longtemps de penser qu’il a bel et bien sombré lui aussi.

Admirateur déclaré du cinéma du Nouvel Hollywood, et des thrillers politiques des années 70, Naishtat place délibérément son film sous l’égide de ce cinéma-là, adoptant une forme très éloignée des films contemporains : la répétition hypnotique de la couleur rouge, sublimée dans une scène mémorable d’éclipse (à la symbolique certes un peu lourde…), le travail précis fait sur le rythme du film, l’ajout de quelques coquetteries formelles qui peuvent sembler dépassées, tout cela nous place naturellement dans l’ambiance de ce qu’était l’Argentine – le Monde ? – à la moitié des années 70. Ces choix qui frôlent le maniérisme frustreront certainement beaucoup de spectateurs, et ce d’autant que la fin, suspendue, n’apporte aucune résolution particulière aux différentes intrigues développées.

Néanmoins, "Rojo" nous a pris à témoin, ou mieux encore, nous a fait toucher du doigt la facilité avec laquelle l’abjection peut se répandre dans une société, et conduire rapidement au pire. Mission accomplie, Señor Naishtat.

 

 

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17 juillet 2019

"Midnight" de Stef Chura : le visage sans yeux...

Midnight

Le chemin qui nous a mené à Stef Chura est passé par Will Toledo, notre bien bien-aimé "leader" de Car Seat Headrest, mentor et ami de cette jeune rockeuse de Detroit qui publie avec "Midnight" son second album, et il en vaut bien un autre. S'il est quelque chose qui rapproche ces deux hérauts discrets d'un rock américain fidèle aux principes "indies", c'est leur souci d'écrire des chansons profondément irriguées par leur vie intime, donc infiniment personnelles - entre douleur et impudeur, pourront dire ceux qui sont allergiques à ce style musical intransigeant, centré sur l'artiste et sa sincérité plutôt que sur le plaisir de l'auditeur... Mais également par leur amour pour la guitare électrique, qui éclate ici de façon particulièrement bruyante, dans la droite ligne d'un grunge un peu heavy qui nous ramène pas mal d'années en arrière. Néanmoins, si Will Toledo produit, joue pas mal d'instruments, et chante même en duo avec Stef Chura sur un ambitieux "Sweet Sweet Midnight" qui ressemble bien au sommet de l'album, on est ici dans un univers musical et thématique plus éloigné qu'on aurait pu croire du sien.

Ce qui frappe, et déroute un peu au début dans "Midnight", c'est ce chant gouailleur et presque vulgaire, qui renvoie dans notre imaginaire aux voix des rombières pas commodes de la Country Music classique : oublions toutefois la Country, et adoptons sans crainte le qualificatif de "pas commode", qui, allié à une sensibilité à fleur de peau, proche souvent du déchirement, définit impeccablement Stef Chura : règlements de comptes personnels avec des mecs pas cool ("Method Man") ou expression volontariste d'un féminisme qui refuse désormais de s'en laisser conter ("Anger"), tout respire ici une saine colère, qui passe encore mieux quand on monte le son de l'ampli ! Avec sa "grosse" guitare en avant, avec une exploration de styles musicaux finalement plus divers qu'on aurait pu penser (blues ici, rock new yorkais là, ballades exsangues ailleurs), mais aussi le côté pop accrocheur de plusieurs titres pourtant complexes (le single "Degrees"), "Midnight" est un album qui allie plaisamment évidence et profondeur, et qui, sans être encore le chef d'oeuvre que Stef Chura a visiblement en elle, montre qu'elle pourrait bien devenir la PJ Harvey américaine.

En attendant ce jour-là, savourons la surprenante reprise finale du "Eyes without a Face" de Billy Idol (hein ?), douloureuse et en guenilles, qui se paye même l'audace de ne pas finir en headbanging compulsif. De ne pas nous offrir ce plaisir que nous réclamions de noyer tout ce mal-être dans un déluge apaisant d'électricité. Car sur "Midnight", Stef Chura ne choisit pas la facilité, et c'est bien pour ça qu'elle nous plait tant.

 

 

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16 juillet 2019

"Attends..." de Jason : réédition chez Atrabile d'un classique de la BD indie...

Attends couverture

Nous parlons ici non pas d'un nouveau Jason, auteur norvégien idolâtré par certains (dont nous faisons partie...) de ce que l'on pourrait qualifier - de manière musicale - de "BD indie", mais de la réédition chez Atrabile de son premier et remarquable ouvrage, "Attends...", datant de vingt ans déjà...

Vingt ans : un gouffre, rempli par le ressassement d'une vie "ratée", mais aussi le temps de juste prononcer un simple mot avant que votre univers s'effondre. Peut-être parce que le temps - qui passe, trop vite, trop lentement, et qui nous tue... - est fondamentalement le sujet du livre, "Attends" n'a pas pris une ride : au contraire, ces cases soigneusement rangées, souvent sans dialogues, parfois systématiquement répétées, habitées par des personnages aux yeux vides qui nous ressemblent inexplicablement, sont depuis devenues pour nous un univers absurdement familier, qui nous rassure et nous terrorise à la fois... puisque les cauchemars "mous" de Jason sont les nôtres. Oui, il est étonnant de réaliser combien le "style" de l'auteur n'a pas évolué depuis ce premier livre - qui avait fait son petit effet dans le monde de la BD en 2000 -, ou, pour l'exprimer plus justement, combien toute la grandeur, toute la force de son Art étaient déjà présentes, et d'une redoutable efficacité dans "Attends...".

Bien sûr, il y a d'abord dans "Attends..." ce coup de force narratif qui ne nous laisse toujours pas un indemnes en 2019, et que nous ne pouvons en aucune manière spoiler : d'une évidence et d'une audace telles que très peu d'auteurs (de livres "conventionnels", de scénarios de films...) osent l'utiliser, cette rupture terrifiante d'une narration entamée sous le signe d'une chronique d'enfance douce et un peu surréaliste nous projette, hagards, dans la réalité d'une vie "foutue" qui ressemble quand même beaucoup à la nôtre, qui que nous soyons. Répétition interminable de rituels de (sur)vie, tristesse insondable nourrie de regrets de ce qui aurait pu être et de remords quant à ce que nous n'aurions pas dû faire, tout est déjà exprimé dans le titre anodin et pourtant terrible du livre : car on n'attend jamais assez, même si l'on passe sa vie à attendre quelque chose qui ne viendra (plus) jamais, qui ne peut plus advenir. Et à la fin, parce qu'on a grandi trop vite (un jeu de deux cases saisissantes), puis vieilli trop vite, il n'y a que la nostalgie mortifère d'une enfance saccagée. Et puis la Mort. Qui n'attend pas.

Les éditions Atrabile ont fait le choix - logique mais que nous nous permettrons de critiquer - de doubler ce chef d'oeuvre absolu de la réédition des courts récits de "Chhht!", qui, dans un autre contexte, nous auraient sans doute enchantés. Mais, comme il traite un thème relativement similaire, mais que son exécution est légèrement inférieure, "Chhht!" n'ajoute rien à "Attends...", et dilue son effet de sidération... Un peu, pour poursuivre notre métaphore musicale, comme des inédits ajoutés en bonus à la fin d'un album parfait... un conseil donc : refermez ce beau livre une fois terminé "Attends...", et gardez la suite pour quelques jours (semaines...?) plus tard, une fois que vous serez remis. Si vous vous en remettez.

 

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15 juillet 2019

"Designer" de Aldous Harding : l'insoutenable singularité de l'être

Designer

Le pire compliment qu'on puisse faire à Aldous Harding, jeune néo-zélandaise qui en est déjà avec "Designer" à son troisième album, c'est de dire d'elle qu'elle fait partie des voix les plus passionnantes du moment du folk (ou de "la folk" comme on dit de nos jours) : ce serait là réduire sa musique tellement singulière à une nouvelle pièce du défilé monotone de jeunes femmes armées de guitares acoustiques. On fait également parfois un parallèle entre Aldous et Weyes Blood, la belle Américaine au folk psyché qui ravit tous les cœurs en ce moment, et si l'ambition des deux artistes à dépasser les standards musicaux habituels les réunit logiquement, c'est faire un affront à la sublime intelligence de ce "Designer" que de le mettre au même niveau que l'indigeste - mais populaire c'est vrai - "Titanic Rising" : ici, on a un brillant producteur aux manettes de l'album, notre très cher John Parish, qui réalise des merveilles d'équilibre en construisant une atmosphère à la fois magnifiquement dramatique et subtilement diaphane ; ici on a des grandes, grandes chansons, qui distillent une abondance d'images intrigantes portées par une voix littéralement insaisissable, que l'on peut qualifier si l'on veut de caméléonesque.

Il est indéniable que la complexité des textes - incompréhensibles au niveau de la pure logique rationnelle, mais remplis d'images paradoxales qui excitent l'imagination -, la versatilité musicale, qui se traduit par l'apparition d'instruments inattendus qui font passer au second plan cette fameuse - et redoutée - guitare acoustique, et la nécessité d'écouter "Designer" avec un niveau d'attention que ne requiert plus 99% de la production musicale moderne, ne vont probablement pas ouvrir la voie royale du triomphe populaire à Aldous Harding.

Néanmoins, la pure munificence stylistique d'un titre comme "The Barrel", le refrain accrocheur d'un "Zoo Eyes", ou encore la complexité ludique d'un "Weight of the Planets" devraient pouvoir accrocher les oreilles curieuses, et leur donner envie de se plonger dans des chansons qui, oscillant en permanence entre indécision et conviction, traduisent parfaitement les tourments d'une jeune femme contemporaine.

Il se pourrait donc que cet album profondément décalé par rapport à ce qu'on entend de nos jours se place finalement parmi les moins éphémères de 2019. Et que Aldous Harding soit bien là pour durer.

 

 

 

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14 juillet 2019

"Yesterday" de Danny Boyle : love is all you need ?

Yesterday affiche

"Yesterday" est un plagiat : j'ai moi-même inventé cette histoire quand j'avais quinze ans, sauf que je retournais dans le temps et remplaçais à moi seul les Beatles quelques mois avant que les idées de leurs chansons ne leur viennent à l'esprit. Et je n'en ressentais aucune culpabilité. Et je ne perdais pas mes dents. Sinon, tout pareil. Je me demande quand même comment est-ce que Richard Curtis a récupéré mes vieux cahiers de lycéen.

"Yesterday" est une confirmation (1) : Danny Boyle est un âne bâté, certainement le pire réalisateur en activité (avec Luc Besson, bon, je vous l'accorde !), et il n'y a guère de scènes ici où l'on ne soit pas consterné par ses choix "esthétiques" ou de mise en scène. On sait bien qu'il faut fuir tout film signé par lui, mais on est d'abord venu voir un film scénarisé par Richard Curtis.

"Yesterday" est une confirmation (2) : les meilleures recettes s'usent avec le temps, et le tour de main de Curtis pour nous concocter une feelgood story avec histoire d'amour froissée, personnages qui ont du mal à communiquer, side kicks hilarants, le tout dans l'Angleterre traditionnelle déprimante mais tellement drôle a fini par ne plus fonctionner. La scène de rédemption à Wembley est une véritable horreur qui décrédibilise totalement le film.

"Yesterday" est un film sur les Beatles : il aurait pu même être le meilleur film sur les Beatles, malgré sa préférence excessive pour le versant McCartney de leur oeuvre, et en attendant le biopic probablement pourri qu'on nous infligera certainement un jour... Car il nous parle du plus important, de la manière dont leur musique s'est inscrite dans l'histoire de l'humanité, et donc dont elle nous manquerait si elle n'était pas là : ainsi, les deux plus beaux personnages du film sont les deux "zombies" pétrifiés par le "manque" qui hantent le film comme une menace, jusqu'à une triste révélation gentillette qui désamorce un peu cette belle idée. Amoureux de la Musique, j'ai régulièrement chaviré quand j'ai réalisé que, oui, ces chansons auraient pu ne pas exister… Sauf que bien entendu, ce n'est pas seulement Oasis qui n'aurait pas existé non plus, mais un bon 50% de la musique contemporaine.

"Yesterday" est un film sur la musique contemporaine : malgré la charge caricaturale contre l'inhumanité de l'industrie avec le personnage excessif de la manager / productrice, il répète des choses amusantes sur ce qui reste de la musique "populaire" de nos jours : des hits produits par des think tanks, du marketing à outrance, et puis Coldplay (consternation !). Et Ed Sheeran est excellent quand il illustre le grand écart impossible entre les ambitions d'un artiste, qui reste finalement un artisan quand il compose, et la soumission aux diktats de l'industrie et d'un public choisissant souvent la facilité.

"Yesterday" est une comédie : le film fonctionne bien quand il embrasse complètement les conséquences de son principe "uchronique", par exemple avec le gag récurrent de la découverte par notre héros de l'absence de "piliers" (considéré comme "acquis") de notre culture... mais c'est un axe qui aurait mérité d'être plus travaillé pour sortir "Yesterday" d'une certaine "banalité molle". Il y a par exemple cette piste - à la fois très drôle et angoissante - de l'insuccès initial des chansons, insuccès qui aurait pu constituer un sujet formidable, mêlant réflexion et drôlerie, sur la relativité de l'Art et sa soumission aux modes et aux concepts d'actualité et de modernité.

"Yesterday" est un feel good movie : impossible quand même de ne pas avoir envie de chanter "Obladi Oblada" avec les enfants à la toute fin du film. C'est un peu honteux (d'autant qu'on ne parle pas de la meilleure chanson du répertoire de Lennon / McCartney...), comme toujours, mais ça nous permet de sortir de la salle pas trop déçus.

 

 

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13 juillet 2019

"Dark - Saison 2" de Baran bo Odar et Jantje Friese : Apocalypse when ?

Dark S2 Poster

Le final de la belle saison 1 de la prestigieuse série allemande "Dark" nous avait laissé avec quelques inquiétudes devant la perspective d'un basculement vers la "SF pure" : heureusement, il n'en est rien, et l'ajout de deux nouvelles époques - une dans le passé, une dans le futur - à l'imbroglio temporel développé jusque là fera plutôt long feu, les scénaristes préférant - à juste titre - continuer à explorer les mutliples paradoxes créés par l'imbrication quasi incestueuse des deux familles au coeur de son intrigue. En lui donnant un nouveau tour d'écrou, puisque les voyageurs temporels sont ici multipliés, et que de nombreuses scènes savoureuses vont cette fois confronter plusieurs versions du même personnage, quelques fois dans des face-à-face douloureux.

Le suspense monte d'un cran dans cette deuxième saison avec l'annonce de l'Apocalypse (un thème décidément à la mode) en 2020, et un redoutable compte-à-rebours jusqu'au dernier épisode où... (pas de spoilers ici, rassurez-vous !). L'intelligence de la série est donc de continuer à jouer la carte émotionnelle, en imbriquant douloureusement les destins de personnages égarés à travers les époques, dans un labyrinthe dont la complexité gêne parfois - on aimerait disposer d'un graphique permettant de se représenter facilement où et quand se situe chaque scène ! Pour les amoureux de paradoxes temporelles, "Dark" est une fête perpétuelle, puisque ses multiples intrigues se basent efficacement sur le doute fondamental au coeur du sujet lui-même : est-il possible de changer le cours du temps, ou bien sommes-nous prisonnier d'une boucle appelée à toujours se répéter, quoi que nous fassions ?

L'autre qualité de "Dark" - si nous ne revenons pas sur sa très belle esthétique et sa mise en scène mesurée qui créent une ambiance remarquable -, c'est bien d'avoir échappé au syndrome des séries SF populaires dont "Lost" reste le modèle, et de résoudre dans cette seconde saison à peu près toutes les énigmes construites jusque là. Bref, à condition d'avoir une bonne mémoire, ou de disposer d'un graphique comme celui mentionné plus tôt, le téléspectateur se retrouvera à la fin du dernier épisode avec une bonne vision d'ensemble d'une histoire qui semble à peu près cohérente... soit quelque chose qu'on est bien en mal d'affirmer à propos de la plupart des séries concurrentes !

Reste la dernière minute du dernier épisode, le cliffhanger de rigueur, qui ouvre une nouvelle porte à la fiction, et qui promet un élargissement un peu facile de l'intrigue dans une troisième saison qui n'aurait peut-être pas vraiment eu lieu d'être. Mais après la réussite de cette seconde saison, faisons confiance à l'équipe de "Dark" pour continuer à nous offrir de belles balades et des émotions subtiles au coeur d'un labyrinthe multi-dimensionnel.

 

 

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12 juillet 2019

"Toy Story 4" de Josh Cooley : independance day !

Toy Story 4 affiche

On n'y croyait pas, ou plutôt on n'osait pas y croire. Il y avait eu le sommet conceptuel et émotionnel de "Toy Story 3", qui bouclait avec une profondeur insensée la réflexion de la série sur, pour simplifier, "comment accompagner nos enfants au fur et à mesure de leur développement", soit un sujet quand même fondamental pour quiconque est père ou mère. Depuis, le génie de Pixar s'était régulièrement dissout dans la machine Disney, ne ressurgissant plus qu'occasionnellement, voire partiellement. On est donc allé voir "Toy Story 4" un peu à contre-coeur, en craignant le pire. Pour en ressortir, une heure trois-quarts plus tard, littéralement enchanté. Que s'était-il donc passé ?

Allons à l'essentiel : nul besoin de mentionner le saut quantique de qualité d'animation, une fois de plus, puisque c'est l'essence même de Pixar que d'avoir en permanence plusieurs longueurs d'avance sur tout le monde. On s'émerveille donc, mais on sait très bien que le grand cinéma n'a pas grand chose à voir avec une quelconque qualité d'image. Il nous faut des émotions. Et il nous faut surtout du "grain à moudre", de l'intelligence. Et une fois encore, Pixar délivre impeccablement dans les deux registres. Sans jamais sombrer dans le sentimentalisme - à l'image des films de la "maison-mère" quand même spécialiste en niaiseries conformistes -, "Toy Story 4" est un vrai, un grand "Pixar-film" en ce qu'il fait naître en nous une émotion réellement profonde, parce que non basée sur des réflexes pavloviens face à des situations clicheteuses, mais parce qu'engendrée par un véritable questionnement de nos valeurs et de notre "purpose" : la question de la loyauté était ainsi au coeur des deux premiers "Toy Story", tandis que le "sens de l'existence" était la grande interrogation du troisième film. La superbe surprise de "Toy Story 4", c'est - de manière assez inattendue pour un film américain familial - de dire que le sacrifice (d'un père vis avis de ses enfants, d'un ami pour un autre ami...) ne saurait suffire à une existence. Qu'il y a un moment nécessaire où il faut vivre, aimer, partir, prendre le risque de renoncer à toutes ses certitudes, ne plus être un père ni un ami peut-être, pour suivre un autre chemin. Et cette réalisation de l'indispensable indépendance, cette libération littérale vis à vis d'une vie d'engagements, toute douloureuse qu'elle soit, eh bien elle libère l'autre aussi, ou plutôt tous les autres que l'on a liés à soit par la force même de son engagement. Sacré programme, d'une complexité et d'une subtilité qui font une fois encore honneur à la bande à Lasseter, dont on pense bien déceler la marque ici (le scénario original étant de lui...) !

S'il y a quelques faiblesses dans "Toy Story 4", qui l'empêchent d'atteindre le statut de chef d'oeuvre absolu, elles résident surtout dans une certaine répétition mécanique de situations spectaculaires déjà vues - voire revues - dans les trois films précédents, alors que la profonde rupture dans le "thème" du film aurait peut-être mérité une rupture équivalente dans la narration : c'est toutefois un défaut mineur, car il est largement compensé par la superbe inventivité apportée par les nouveaux personnages, de l'hilarant cascadeur canadien à la bouleversante Gaby Gaby, cette poupée défectueuse qui constitue certainement le meilleur "méchant" de la quadrilogie.

Pour finir, deux conseils : d'abord voir absolument - et comme toujours - le film en VO, car l'interprétation de Tom Hanks est encore plus exceptionnelle qu'à son habitude, et toute la complexité du personnage de Woody, héros americain étouffant et étouffé, est incroyablement incarnée par le travail vocal de Hanks. Ensuite, bien rester jusqu'au bout du générique de fin, pour ne pas manquer les dernières scènes qui referment impeccablement la saga, jusqu'à une ultime question (un peu méta, peut-être ?) renversante de Forky, l'ex-déchet devenu jouet : "Mais pourquoi suis-je vivant ?". Une question qui génère une multitude d'autres interrogations, les philosophes vous le diront, mais à laquelle on espère que Pixar continuera à chercher, encore et encore, la meilleure réponse possible.

 

 

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11 juillet 2019

The Hives au Festival Beauregard (Hérouville St Clair) le samedi 6 juillet

2019 07 06 The Hives Beauregard Hérouville (19)23h40 : Sept ans déjà depuis la sortie de "Lex Hive", le dernier album en date de The Hives, nos punks suédois préférés, un délai inhabituel mêle pour ce groupe qui brille surtout sur scène et n'a jamais été très productif en studio. Heureusement, des tournées incessantes permettent de ne pas être inquiets quant à leur capacité à continuer de perpétuer - sans faiblir depuis 1989 - la célébration du rock'n'roll dans ce qu'il a de plus énervé et pourtant réjouissant, une sorte de rock garage qui serait sorti des ruelles mal famées pour exploser sous les sunlights. D'ailleurs qui aurait pu nourrir quelque préoccupation se voit immédiatement rassuré dès les premiers accords de Come On!, pétulante et brève déclaration d'intention que le groupe utilise pour atomiser le public en une minute montre en main depuis "Lex Hive". Ambiance classiquement noire et blanche (avec une touche de rouge), vestes blanches et pantalons noirs, chaussures cirées et coiffures impeccables, sans même parler du fait que le temps semble avoir si peu de prise sur Pelle et Nicholauss : The Hives sont là, superbement là, ce soir, et il est humainement impossible de ne pas hurler notre plaisir dans la nuit. P... ! Qu'est-ce que ça fait du bien ! Les trois quarts du public sont déjà excités comme des poux, et nous ne sommes pas en reste : c'est la délicieuse grande claque du rock'n'roll ! C'est à peine si on remarque le replacement de Dr. Matt Destruction à la basse par un nouveau "Hive" parfaitement narquois et pince-sans-rire, et le fait que Chris Dangerous a cédé sa place à un batteur "de tournée", tant le show reste identique : chez tous les autres, cette permanence s'apparenterait à une stagnation et serait critiquable, chez les Hives, c'est une merveilleuse preuve de la résilience de la (punk) rock'n'roll attitude. Walk Idiot Walk nous voit tous brailler de tous nos poumons, tandis que Nicholaus et Pelle viennent alternativement faire le show sur l'avancée de la scène, au milieu du public de Beauregard nageant dans le bonheur.

Main Offender fait encore monter la pression, et, avant de rentrer dans la partie moins hystérique (encore que…) du set, Pelle permet au groupe de reprendre son souffle en se lançant dans son habituelle interprétation d'animateur fanfaron. Le voilà donc qui fait crier alternativement les "madames" et les "monsieurs", puis les deux ensemble, dans son français approximatif mais généreux : moi qui ai également vu le groupe sur scène au Brésil et en Espagne, je peux témoigner qu'il fait des efforts identiques dans chaque pays avec la langue locale : un showman, un vrai ! D’ailleurs, descendu au contact du public, Pelle me repère au premier rang et me fait chanter, non pardon, glapir dans son micro : un joli souvenir de plus pour moi. Good Samaritan est un single récent que peu de gens connaissent encore, mais fonctionne parfaitement bien, avant qu’on attaque la dernière ligne droite de la soirée – eh oui, une heure seulement de concert, ça exige une set list bien ramassée ! – avec l’une de leurs chansons les plus éblouissantes, Won’t Be Long, le genre de mélodie enivrante qui nous restera en tête jusqu’au lendemain. 

2019 07 06 The Hives Beauregard Hérouville (29)Pelle nous rappelle que si la région où nous sommes s’appelle la Normandie, c’est bien parce que les North Men sont venus il y a bien des siècles « s’unir » à nous (et nous pas nous envahir, attention !). Bien vu ! Hate to Say I Told You So reste le brûlot ultime, mais la toute nouvelle – et très heavy - I’m Alive fonctionne tout aussi bien. Il est temps de faire exploser la dernière bombe, avec le rituel assis-debout de Tick Tick Boom : tout le monde, groupe et public, sort de là heureux et exténué, sans remords ni regrets. Les Hives restent, envers et contre toute attente, ce qui se fait de mieux en termes de plaisir simple dans le domaine de la musique qui fait du bruit. On leur souhaite, et on nous souhaite à nous tous, une longue existence !

 

 

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10 juillet 2019

Ben Harper au Festival Beauregard (Hérouville St Clair) le samedi 6 juillet

2019 07 06 Ben Harper Beauregard Hérouville (12)

21h20 : Plus trace nulle part des ados en transe devant la scène, la moyenne d’âge des spectateurs a dû être au moins multipliée par 2,5… mais la ferveur n’a pas diminué. Une ferveur que nous ne partageons pas a priori pour Ben Harper, cet artiste américain dont l’engagement force l’admiration, mais dont la musique nous a toujours semblé un brin trop respectueuse des traditions : eh bien, nous avions complètement tort, n’ayons aucune honte à l’avouer ! Car Ben Harper & The Innocent Criminals nous ont offert un set d’une fantastique générosité, une célébration magnifique du blues et du rock (on va dire…) traditionnels, qui nous a même par instants émus jusqu’aux larmes. Ben commence donc son set assis, son instrument sur les genoux, son éternel chapeau enfoncé sur le crâne, ce qui n’est pas le spectacle plus excitant qui soit… Sauf que les sons qu’il tire de sa guitare / pedal steel sont hallucinants : c’est comme si le Blues éternel se matérialisait littéralement devant nous, c’est à en rester muet de saisissement, mais avec un grand sourire en travers du visage. Et les quatre premiers morceaux qu’il va interpréter, tous extraits de ses grands albums des années 90, constituent une expérience quasi mystique. L’incroyable virtuosité musicale de Ben et de ses trois musiciens – dont un bassiste qui ne paye pas de mine mais va nous clouer au sol, et en plus chanter divinement lorsque Ben lui laissera le micro, et un percussionniste expansif et rayonnant qui gagne rapidement le cœur de tous les spectateurs – nous rappelle, au cas où notre monde machines et de productions standardisées nous l’ait fait oublier – combien un GRAND musicien, armé de son seul instrument, peut nous toucher en plein cœur. Je me permets une réflexion iconoclaste, oui, encore une : je me dis d’un coup que ce que réalise Ben Harper ce soir durant une vingtaine de minutes parfaites, c’est ce après quoi Jack White court depuis toujours et n’atteint jamais totalement.

Le concert ne va pas rester durant une heure à des hauteurs aussi stratosphériques, et Ben va d’abord nous amuser avec un duel / dialogue entre sa guitare et la basse, puis alléger l’atmosphère avec des chansons plus dansantes, plus Rock, transformant la fin de son concert en une sorte de fête générale bienveillante. D’ailleurs Diamonds on the Inside est le parfait résumé de la générosité et de l’optimisme de ce grand monsieur, qui s’obstine à vouloir trouver des diamants dans chacun d’entre nous. Beaucoup d’émotion au final dans ce concert aussi divin musicalement qu’humain spirituellement. Il va nous falloir revoir Ben Harper très vite pour vérifier que nous n’avons pas rêvé, ce soir, à Beauregard…

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09 juillet 2019

"Un Destin de Trouveur" de Gess : hugolien !

Un destin de trouveur

Pour qui ne connaîtrait pas encore "les Contes de la Pieuvre", une œuvre qui s’annonce d’ores et déjà colossale et dont le premier tome, "la Malédiction de Gustave Babel", avait déjà fait pas mal de bruit, il s’agit d’une fresque, aux dimensions quasi-hugoliennes, consacrée à une organisation criminelle contrôlant le Paris de la fin du XIXème siècle… mais située dans un univers uchronique où coexisteraient (difficilement) humains ordinaires et mutants de type X-Men « à la française ».

Débutant par un court mais poignant retour sur la Commune de Paris et sur le sacrifice de celles et ceux qui ont cru aux valeurs démocratiques et modernes qu'elle défendait, "Un Destin de Trouveur" se pose d'emblée en livre politique, ce que chaque ouverture de chapitre - citant un extrait-clé du "Contrat Social" de JJ Rousseau - va bel et bien confirmer. Derrière une fiction extraordinaire, fonctionnant à nombre de niveaux différents, Gess, seul responsable à bord puisqu'il joue tous les rôles (scénariste, dessinateur, coloriste, lettreur...), passe ici un puissant message, dont la pertinence reste totale plus d'un siècle après les évènements qu'il imagine : l'arrogance des puissants - qu'ils soient membres de l'Etat ou de la pègre - envers le peuple sans lequel ils ne sont pourtant rien, la position de victime de la femme, systématiquement exploitée, violentée, littéralement dévorée par le système, la nécessité de la révolte, même si les limites de la violence sont évidentes… autant de thèmes, de prises de positions engagées qui ennoblissent "Un Destin de Trouveur".

Mais ce qui fait de ce livre un triomphe absolu, et une lecture aussi captivante que régulièrement bouleversante, c'est bien la force de son histoire, ainsi que la puissance de personnages dont aucun n'est anodin. On est saisi par un romantisme puissant, qui évoque pleinement la « grande littérature française » du XIXe siècle, quelque part entre Hugo et Dumas, avec quelques touches d'Eugene Sue que cette peinture un peu feuilletonesque bas-fonds de Paris rappelle inévitablement : nous nous rendons bien compte en écrivant ça que ces comparaisons, alors que l'on parle d'une « simple BD » (?) peuvent sembler excessives… Pourtant ce sont des références qui viennent immédiatement à l’esprit du lecteur quand il s'enfonce dans l'univers richissime, les situations moralement complexes et l'atmosphère d'inévitable tragédie de "Un Destin de Trouveur". Cette dimension très « culture française » lui permet en outre de se démarquer totalement de ses éventuelles références aux univers stéréotypés des superhéros US, tout en s'inscrivant parfaitement dans des sujets contemporains (serial killer, univers parallèles, etc.) qui vont immanquablement plaire au public de notre époque.

De plus, l'absolue crédibilité « historique » de ce qui est - quand même - un univers imaginaire, est assurée par le travail remarquable que Gess a visiblement pour fait retrouver la topographie de Paris et de ses alentours, ainsi que l’apparence de lieux que l’on peinera forcément à reconnaître tant ces paysages champêtres de la Région Parisienne sont désormais éloignés de ce que nous connaissons en 2019. Tout Parisien ne pourra ainsi que se régaler devant la description précise d’un trajet de deux jours à cheval de la banlieue Nord de Paris jusqu’à la forêt de Fontainebleau !

Au sein d’une réussite aussi flagrante, les choix de Gess dessinateur sont ceux qui peuvent le plus prêter flanc à la critique : alors que le trait est magnifique, évoquant parfois celui d’un Moebius de l’époque Metal Hurlant, et que Gess est visiblement un maître absolu de la dynamique au sein de ses cases, conférant une énergie sidérante à certaines scènes, la fluidité de lecture de "Un Destin de Trouveur" souffre légèrement d’une concentration exagérée du récit en un minimum de cases. Ce choix, certes logique, permet au livre de ne pas trop dépasser le format déjà imposant des 200 pages, mais il faut bien avouer qu’il y aurait facilement ici assez de matière pour dessiner 500 pages sans épuiser pour autant la richesse des situations décrites (Hugolien, on vous dit !). Plus aéré, avec un peu plus de temps morts et de respiration dans le déroulement du récit, "Un Destin de Trouveur" aurait sans doute mis son lecteur plus à l’aise, en lui évitant d’avoir à littéralement déchiffrer certaines cases remplies « jusqu’à la gueule » d’informations. Il s’agit là, nous en sommes bien conscients, d’un reproche presque injuste tant, répétons-le, la puissance romanesque sublime du livre nous emporte de toute manière de la première à la dernière page…

Soulignons enfin la beauté de la toute dernière partie du livre, de ce chapitre « bonus » rajouté alors que la tragédie est déjà définitivement bouclée : Gess y offre généreusement une vie propre - bien méritée - à un personnage intriguant qui n’a été que secondaire jusque-là… et ouvre possiblement la voie au troisième tome des "Contes de la Pieuvre", qu’on est avide de lire le plus vite possible.

Posté par Excessif à 07:10 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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