Le journal de Pok

14 novembre 2018

"Better Call Saul - Saison 4" de Vince Gilligan et Peter Gould : "It's all good, man !"

Better Call Saul S4 poster

La disparition de Chuck et la conclusion - par la force des choses, même si l'onde de choc du suicide de Chuck va encore causer bien des dégâts dans la vie de Jimmy - de l'intrigue basée sur la relation d'amour et de haine entre les deux frères nous laissent un peu orphelins de la très belle série qu'a été "Better Call Saul" au cours de ses 3 premières saisons. Mais on peut toujours compter sur l'intelligence de Gilligan, et si cette quatrième édition "se contente" de faire converger les différents fils de la fiction (il y en a trois, ici, "tressés" autour de Jimmy, de Mike et de Nacho...) sans les entremêler, d'où l'impression un peu gênante d'assister à 3 "séries TV" distinctes, notre plaisir de téléspectateurs va rapidement revenir ! Plus on s'approche en effet de "Breaking Bad" chronologiquement, plus on retrouve les qualités de cette narration brillante associée à une mise en scène et une photographie virtuoses, qualités qui placèrent "Breaking Bad" tout près du sommet de la Série TV contemporaine. "Better Call Saul" frise donc à nouveau l'exceptionnel, en particulier dans sa dernière partie consacrée largement aux travaux d'éxcavation réalisés par un ingénieur allemand sous la surveillance de Mike, et aux efforts de Jimmy pour récupérer sa licence d'avocat. La conclusion en sera dans les deux cas un crève coeur absolu, mais la dernière scène, accablante, prenant acte de la disparition complète du "bon Jimmy" derrière sa nouvelle identité de Saul ("It's all good, man !") est un immense moment de pur cinéma. Bouleversant, une fois encore.

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13 novembre 2018

"Fudge Sandwich" de Ty Segall : Pin-Ups !

Fudge_Sandwich

Nous, on pense que Ty Segall a pris la mouche quand il a vu que les Australiens de King Gizzard & The Lizard Wizard ont été capables de pondre cinq albums sans rien sacrifier en qualité en 2017 : sans rien annoncer à l’avance (on ne sait jamais, peut-être arriverait-il à six… d’ailleurs c’est encore possible… !), il a donc relevé le défi… "Fudge Sandwich" est en effet, à date, le cinquième disque publié par le génial touche-à-tout californien (que l’on ne peut d’ailleurs plus qualifier de tête de pont du Rock Garage, tant il a, ces dernières années, réussi à montrer une versatilité musicale étonnante), après "Freedom Goblin", en janvier, "Joy", en collaboration avec White Fence en juillet, "Pre Strike Sweep", sous l’étiquette GØGGS en septembre, et l’obscur "Orange Rainbow", une cassette à tirage très limité !

Bon, on veut bien admettre que Ty triche un peu cette fois, car il nous offre sous l’appellation – et la pochette – peu ragoûtantes de "Fudge Sandwich" ni plus ni moins que onze reprises de morceaux obscurs ou très connus, mais qui, semble-t-il, ont tous été importants pour lui à un moment ou à un autre de sa vie (… car, sinon, où serait l’intérêt ?) : il nous ballade ainsi du plus classique ("I’m a Man" du Spencer Davis Group, énergique et dansant, une superbe madeleine proustienne pour ceux qui ont connu cette époque…) au plus pointu ("Slowboat", qui ravira certes les fans de Sparks comme nous, mais qui n’est malheureusement ni le meilleur morceau des frères Mael, ni le meilleur titre ici !),

Comme l’avait réussi Bowie, l’un de ses modèles, pour "Pin-Ups" (le premier exemple d’album de reprises qui soit aussi une déclaration d’intention qui vient à l’esprit en écoutant "Fudge Sandwich"), Ty Segall combine brillamment une véritable dévotion envers ces chansons qui ont visiblement constitué une large part de son éducation (comme sur Isolation, où l’on retrouve non sans émotion des accents lennoniens dans la voix de Ty), avec une réinvention souvent passionnante de ces standards ("The Loner" devient ainsi un incroyable brûlot punk speedé, qui bien sûr ne contredit en rien le propos originel de Neil Young !). Donc, comme il est désormais d’usage sur ses albums, Ty nous offre une belle palette de ses talents, une savoureuse variété d’ambiances, depuis les excès assez prévisibles de guitare fuzz (comme dans le punk rocker jouissif qu’est "Rotten to the Core" des Rudimentary Peni, condamnation énervée du succès de Johnny Rotten ou de Joe Strummer : « Have you Realised that Rock Stars / Always seem to lie so much? / John Lydon once said he cared / But he never really gave a fuck / Said he'd use the money he made / So that people would have somewhere to go / But now he lives in the USA / and Snorts Coke after the Show. ») jusqu’à une certaine sobriété introspective, comme la belle relecture du "Pretty Miss Titty" de Gong.

Bref, même si "Fudge Sandwich" n’est pas un album essentiel, il nous conforte quant au bon goût de notre rocker préféré du moment, un artiste qui sait faire le grand écart, mais avec discernement et pertinence : du Grateful Dead ("St. Stephen" revisité pied au plancher, dans un bon esprit Londres 77) aux Dils, dont le "Class War" reste une belle chanson engagée et belliqueuse – donc en décalage certain par rapport à ce qu’on « attend » de la musique de nos jours…

« If I'm told to kill / A Cuban or African / There'll be a class war / Right here in America ! ». Et si derrière l’engagement musical sans faille de Ty Segall, "Fudge Sandwich" dessinait aussi en creux le portrait de son engagement politique, si nécessaire à notre époque troublée ?

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12 novembre 2018

"Le Grand Bain" de Gilles Lellouche : The Deep End

Le_Grand_Bain affiche

Eh oui, à force de consacrer des films aux névroses féminines, et de les considérer (ces névroses...) - non sans une certaine misogynie - comme LE grand sujet de comédie, il était temps que quelqu'un s'essaie à pleurer sur nous, les hommes, avec nos vies foutues. Que cela soit Lellouche qui s'y colle, lui à qui on donne difficilement notre sympathie de cinéphiles raffinés, est une bonne surprise, et qu'il en tire un film correct,, presque excellent par instants, une autre, encore plus grande.

Fausse copie à la française de "The Full Monty" and Co., "le Grand Bain" utilise sournoisement les habits du "feel good movie" qu'il ne sera que dans sa dernière demi-heure pour peindre un portrait dévastateur de nos vies ravagées et de notre incapacité catastrophique à grandir. Grâce à une brochette à la fois savoureuse et répugnante d'acteurs qui nous ressemblent un peu trop pour notre confort (je parle bien entendu ici au nom des hommes...), acteurs qu'il contrôle superbement pour éviter toute dérive histrionique - même Poelvoorde est "sobre" - Lellouche nous plonge dans les profondeurs de la lose poisseuse et de la bêtise vaguement malodorante qui constitue notre alpha et notre oméga. Du coup, à force d'accumuler des drames banals, des dépressions vulgaires, des désespoirs ridicules, de les aligner comme à la parade (grotesque, la parade !), "le Grand Bain" nous ennuie parfois, nous écoeure un peu même, mais ce poids sur l'estomac fait clairement partie de la recette. Car Lellouche a compris - miracle ! - que, comme chez Wilder (immense chroniqueur de l'abjection sociale) ou chez Edwards (autre damné de la ridicule souffrance masculine) par exemple, les bonnes comédies naissent d'un trop plein de réalisme. Connaissant donc ses classiques, Lellouche fait ici en outre un usage peu "français" de l'ellipse, prouvant une fois de plus que les comédiens font très souvent de foutus metteurs en scène !

En l'état, avec au moins un quart d'heure en trop, "le Grand Bain" passe à côté du grand film qu'il aurait pu être, mais nous fait beaucoup, beaucoup rire, nous les hommes, en nous tendant d'une main assurée un miroir à peine déformant. Il nous fera en outre l'immense faveur d'aider nos compagnes à admettre que, nous non plus, nous n'allons pas bien.

PS : Katerine est un génie comique comme il est un génie musical.

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11 novembre 2018

"Yéti & Compagnie" de Karey Kirkpatrick et Jason A. Reisig : Mythes et religions

yeti et compagnie afficheA quoi servent les mythes ? La préservation d'une société et de ses valeurs, voire même la survie de cette société justifient-elle que la religion soit sa seule boussole ? Le politicien a-t-il le droit de mentir pour sauvegarder l'ordre établi ? Ce n'est pas si courant que cela qu'un film d'animation pour enfants soulève ces questions, même si le brillant scénario de "Smallfoot" (réglons tout de suite son compte au ridicule titre français !) peut faire écho à celui du "Magicien d'Oz" ou plutôt du "Zardoz" de Boorman avec cette "découverte de ce qu'il y a derrière le rideau" (de pierres et de nuages en l'occurenxe...).

Faut-il attribuer à la présence du tandem Requa et Ficarra à la production l'intelligence de ce "produit de consommation" lambda dont on n'attendait pas grand-chose ? Remercions en tout cas les auteurs d'avoir évité aux parents accompagnant leur progéniture au cinéma voir des grosses bêtes en peluche trop mignonnes et trop gentilles et trop rigolotes l'habituelle souffrance de la niaiserie réactionnaire et hyperactive de l'animation US contemporaine.

Il reste toutefois les atroces passages chantés (et même rappés, en tout cas dans la version française) et le happy end lénifiant. On ne peut pas tout avoir...

Je suis quand même resté jusqu'à la fin du générique pour voir si nous n'assisterions pas à l'inévitable et logique génocide conduit par les autorités chinoises qui aurait magnifiquement couronné le film... La prochaine fois, peut-être ?

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10 novembre 2018

"B.E.D" de Baxter Dury, Étienne de Crécy et Delilah Holliday : Tais toi !

BED

"Ça y est, Baxter, on les entend déjà râler, les jaloux, les rageux, les gardiens du temple rock'n'roll, les puristes ! Ça devait t'arriver, ce retour de bâton, vu la quantité étonnante de gentillesses écrites sur toi lorsque tout le monde a célébré ton "Happy Soup" ou ton "Prince of Tears"... Et va pas te plaindre : en plus, pour ton malheur, tu fais partie de la secte maudite des "fils de...", et dans ton cas, circonstance aggravante, d'un type qu'on a trouvé pertinent de transformer en mini-icône après sa disparition, lui qu'on n'avait pas non plus trop pris au sérieux de son vivant : trop décalé, trop clown, pas assez artiste maudit malgré son handicap qui aurait pu être un truc "vendeur"...

Déjà, on te soupçonnait de pas être un gars trop sérieux non plus, avec ta tronche de fêtard sur les rotules après trop de nuits blanches terminées à biberonner du cava tiède, une fille saoule endormie sur les genoux, dans un hôtel miteux d'Ibiza dévasté par une horde de hooligans en goguette. Le genre... ton genre... Avec tes disques ni faits ni à faire, sauvés à chaque fois par quatre mélodies merveilleuses, par une poignée de textes bien torchés, et, admettons-le, par la magie improbable de ta voix... qui a cet effet bizarre sur les femmes, enfin celles qui sont restées. Avec aussi ton attitude bizarre sur scène, tes coups d'arrogance punk comme papa, et puis cette gentillesse désarmante qui transparaît par instants : pas à la mode, ça, la gentillesse, coco !

Il faut dire que, cette fois, avec "B.E.D" (un acronyme bien trouvé, on te l'accorde, le truc qui a dû te venir à l'esprit sans trop de forcer l'autre petit matin quand tu t'es réveillé sans bien savoir où tu étais dans un plumard à côté d'une blonde un peu grasse qui ronflait...), tu as poussé la plaisanterie un peu loin, et ça n'allait certainement pas les faire rire, ni les rockers sur le retour, ni les esthètes qui savent toujours mieux que toi ce qui est bien, ce qui "fait du sens" dans "l'histoire du Rock". D'abord une collaboration avec Etienne de Crécy, ce français un peu strange qui fait de l'électro rachitique, bonne à être diffusée pendant qu'on fait ses courses au Lidl... ce qui envoie une sorte de message comme quoi t'avais pas trop envie de te fatiguer à composer, cette fois. Et puis le coup, prévisible quand même vu tes antécédents, de laisser une bonne partie du chant à une punkette londonienne à peu près inconnue, ce qui te permet de glander un peu plus encore. Et puis ce "chant", Baxter, ce chant ! C'est pas un peu n'importe quoi ? Des borborygmes assaisonnés à l'accent cockney, avec le quota habituel de grossièretés, ou bien des gémissements de mec qui vient de se prendre un bon coup de pied dans les cojones : mais où elle est passée, ta fierté d'artiste ?... qu'ils vont tous te demander ! Cerise (petite, la cerise...) sur le gâteau (pas frais le gâteau...), il fait même pas la demi-heure syndicale, ton foutu album : non, mais tu te fous de la tronche des naïfs qui vont l'acheter, ton disque ? Bon, c'est vrai aussi que plus personne n'achète de disques depuis longtemps, et qu'encore moins de gens prennent la peine d'écouter un album entier et dans l'ordre, tu me diras... Alors, pourquoi se fatiguer ?

C'est une pente savonneuse sur laquelle tu t'es engagé, Baxter, gaffe au grand casse gueule ! Mais bon, nous on dit ça, c'est pour ton bien.... parce que, franchement (mais que ça reste entre nous...), il nous plaît bien, ton "B.E.D", même qu'on l'écoute en boucle dans la cuisine en faisant bouillir l'eau pour les pâtes et en dansant comme des ours autour de la table. Ou bien effondrés sur notre canapé jaune canari en terminant le douzième Ricard du début de soirée. Ou bien en regardant sans la voir la rue en contrebas où se pressent les passants fuyant les premiers froids d'un hiver précoce. Ou bien blottis bien au chaud dans un L.I.T bien plus accueillant que ce monde où les animaux s'éteignent et où les fascistes s'éveillent. Alors nous, on va te dire encore une fois "Merci", Baxter... Merci pour cette dose homéopathique de bonheur simple, d'humour facile, de classe involontaire. Et si l'homéopathie ne fonctionne pas - puisque les spécialistes le disent -, alors vive l'effet placebo !"

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09 novembre 2018

Courtney Barnett au Casino de Paris le mercredi 7 novembre

2018 11 07 Courtney Barnett Casino de Paris (3)21h15 : Je me rends compte que ça fait déjà bientôt 3 ans que j'ai vu Courtney Barnett sur scène, et bon dieu, qu'est-ce qu'elle a changé ! Vêtue avec une sobre élégance, souriante voire même radieuse, voilà une jeune femme visiblement bien dans sa peau, à laquelle on a du mal désormais à accoler l'étiquette "grunge", ou même le qualificatif un peu dédaigneux de "slacker". En attaquant par le sublime crescendo émotionnel et sonore de Hopefulessness, qui se termine - comme on pouvait l'espérer – en tornade électrique, Courtney met d'emblée les choses au clair : ce soir, c'est "festival de guitare", ce soir, c'est aussi une affaire de générosité (... aussi parce que son set durera 1h45, chose de plus en plus rare de nos jours...).

Je dois avouer que je n'avais pas repéré il y a 3 ans combien le jeu de guitare de Courtney est impressionnant : se passant de médiator – dont elle dit ne pas aimer la sonorité ! -, elle caresse et frappe ses six cordes avec une force et une sensualité qui font merveille. Elle a peut-être toujours la "right attitude" scénique mi punk, mi grunge, mais ce qu'elle tire de sa guitare est de la beauté pure ! Il est même amusant de penser qu'elle doit sa notoriété à son talent - indiscutable - de songwriter, à sa capacité à traduire en quelques phrases simples des sensations ou des sentiments complexes, alors qu'elle est avant tout, sur scène, une superbe guitariste...

Nourri des superbes mélodies de "Tell Me How You Really Feel", le set s'élève immédiatement : on chante tous les refrains malins de Need a Little Time ou de Nameless, Faceless, en attendant les prochains frissons que la guitare électrique enchantée de Courtney fera naître en nous. Et puis on explose avec la déflagration libératrice de I'm Not Your Mother, I'm Not Your Bitch. Pour accompagner Courtney, en sus de son habituel duo basse - batterie, il y a désormais une jeune femme blonde aux claviers qui étoffe encore le son, et qui prendra même vers la fin du set une seconde guitare pour augmenter encore le déferlement sonique. Impeccable !

2018 11 07 Courtney Barnett Casino de Paris (30)Courtney n'a sans doute pas vraiment de tube, mais dispose désormais d'un songbook riche en chansons superbes, ce qui fait que le temps s'envole ce soir tandis que nous flottons tous sur notre petit nuage de bonheur. Depreston s’avère une pause émouvante (bon, un peu dépressive, bien sûr !) et réflexive bien venue : « We drive to a house in Preston / We see police arresting / A man with his hand in a bag / How's that for first impressions / This place seems depressing / It's a California bungalow in a cul-de-sac… » Et puis Laura revient sur scène avec son saxo pour une interprétation respectueuse de Streets of our Town, la merveille des Go-Betweens, bel hommage à l'un des meilleurs groupes australiens de tous les temps (... mais je me rends compte non sans nostalgie que personne autour de moi - dans un public pourtant pas très, très jeune - n'a l'air de connaître les Go-Betweens...). La fin de la soirée s'annonce avec le déferlement sonore et l'orgie électrique de Pedestrian At Best.

Le rappel sera absolument parfait : d'abord un beau titre chanté en solo, une reprise bouleversante de la chanteuse country Gillian Welch, des mots touchants de tristesse sur des arpèges saturés ; puis le morceau le plus ambitieux de la soirée, Anonymous Club, une superbe cathédrale sonore et émotionnelle qui rappelle que Courtney en a "sous le pied", et que son évolution future pourrait bien nous surprendre ; et la conclusion logique avec un bon rock carré des familles, histoire de se quitter sur un grand, grand sourire.

Bref, un concert idéal, qui a démontré sans ambiguïté que cette jolie jeune femme épanouie est déjà une artiste majeure de notre époque, dont on peut attendre des prodiges encore plus grands. Une promesse qui nous tiendra chaud alors que nous nous enfonçons dans froide nuit parisienne : alors que notre monde semble de plus en plus dur et menaçant, la courageuse Courtney chante déjà comme personne nos angoisses :

« I wanna walk through the park in the dark / Men are scared that women will laugh at them / I wanna walk through the park in the dark / Women are scared that men will kill them / I hold my keys / Between my fingers »

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08 novembre 2018

"L'Arabe du Futur - 4." de Riad Sattouf : notre vérité à tous...

L Arabe du Futur 4« L'autobiographie est encore le meilleur moyen qu'on ait trouvé pour dire toute la vérité à propos des autres. » (Pierre Daninos)

Deux ans que, accros que nous sommes à l'autobiographie de **Riad Sattouf*, nous attendons ce quatrième tome de "l'Arabe du Futur", qui nous parle des jeunes années de l’auteur, déchiré entre la Syrie et la France, entre son père et sa mère : le nouveau volume fait finalement plus de 270 pages, et il nous faudra un peu plus de 4 heures de lecture fébrile pour en venir à bout. Et pour qu'il nous laisse sur un cliffhanger terrifiant, nous condamnant à une nouvelle attente interminable... Avec une foule de questions, voire de doutes en tête, malgré ou peut-être à cause du plaisir immense que nous avons pris à sa lecture.

Car ce quatrième tome est celui du basculement, de la rupture : le passage de la petite enfance à la pré-adolescence se traduit par une perte de la belle naïveté qui rendait supportable les pages les plus dures de la vie de la famille Sattouf en Syrie. La compréhension naissante de l'impasse familiale, où se trouve le couple culturellement mixte de ses parents, colore presque toutes les pages d'un sentiment de drame latent. Le temps de la découverte - passionnante malgré ses difficultés - d'un mode de vie différent a laissé place à celui d'un retour sans illusion à une France grise, déjà rongée par les prémisses de la crise identitaire que nous connaissons aujourd'hui. Pire encore, le mythe - ironique mais porteur d'illusion - de « l'Arabe du Futur » a laissé place à un fanatisme religieux des plus réactionnaires qui ne laisse aucun espoir pour l'avenir. L'effondrement du père incapable de faire face aux aspirations de sa famille, sa fuite aussi bien physique que morale ouvrent un gouffre terrible au cœur du livre, qui y engloutit tout ce qu'il y avait jusque-là d'amour et d’insouciance dans l'autobiographie...

Bien sûr, se dessinent aussi ici - sans surprise pour le lecteur accoutumé à son œuvre - les thèmes fondateurs du travail passé de Sattouf (de "la Vie Secrète des Jeunes" aux "Beaux Gosses") : les mystères du sexe et de la séduction, la lutte sauvage entre les tous jeunes mâles avec son lot d'humiliations interminables, et la bêtise qui semble toujours avoir le dessus sur la sensibilité. Et tout cela, avouons-le, nous fait toujours autant rire, et ce d'autant que le graphisme et la narration de Sattouf semblent toujours plus élégants, plus justes, plus efficaces...

Pourtant, quelque chose de plus sinistre subsiste quand on referme le livre : comme lorsque l'on avait découvert le premier tome de "l'Arabe du Futur", et que l'on se demandait, un peu honteusement, si avoir la "dent aussi dure" vis à vis de l'histoire du monde arabe ne séduirait pas surtout les lecteurs "racistes". Cette fois Sattouf, en ramenant sa famille sur le sol français où les émigrés maghrébins et africains sont de plus en plus nombreux (… une constatation affligée du père syrien au racisme généreusement distribué !), fait directement écho au débat actuel qui agite la société française : il nous montre, en se basant sur l'exemple personnel de sa famille, l'impossibilité absolue d'un quelconque "vivre ensemble", alors que le fanatisme religieux envenime même les gestes les plus simples et les instants les plus anodins. Cette vision pessimiste - certains diront réaliste - de l'issue d'une confrontation de moins en moins pacifique entre deux modes de vie, ne risque-t-elle pas d'apporter du grain à moudre aux partisans de la guerre des civilisations ? Ce compte que Sattouf règle de plein droit avec un père qui a fondamentalement trahi puis détruit sa famille, comment certains ne se l'approprieraient-ils pas pour en régler d'autres, bien moins légitimes ? Vue l'extrême intelligence de l'artiste Sattouf, qui s'impose peu à peu comme un grand écrivain (tout court, nul besoin de faire référence à la "forme" BD) de notre époque, il est impossible qu'il ne soit pas conscient de son impact potentiel sur le débat actuel... surtout si l'on considère le succès commercial colossal de "l'Arabe du Futur", en tête de gondole dans toutes les librairies.

Finalement, ce ne sont pas là des réserves vis-à-vis de l’œuvre elle-même, qui s’avère de plus en plus forte, et qui jette sur l’un des plus grands défis de notre époque un regard « candide » (comme disent les anglo-saxons, c’est-à-dire fondamentalement honnête, sincère…), celui d’un enfant dont l’apprentissage de la vie s’est fait à la fois contre et grâce à la pression infernale que sa famille et sa double appartenance culturelle lui ont fait subir. Ce sont en revanche des questions essentielles posées par Riad Sattouf, auteur et artiste important, dans ce qui est en train de se confirmer comme son plus beau travail à date. Car, pour en revenir à la citation de Daninos, "l’Arabe du Futur" parle de notre vérité à nous tous.

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07 novembre 2018

David Byrne le lundi 5 novembre au Zénith (Paris)

2018 11 05 David Byrne Zénith (15)20h45 : Après 40 minutes désolantes à s'ennuyer à mourir avec Agnès Obel, on passe aux choses sérieuses, à de la Musique (lettre majuscule !), de la vraie... Le décor est le même qu’à la Philharmonie, ce spectaculaire espace entouré de rideaux de chaînes, d’où vont surgir les musiciens intervenant sur chacun des morceaux, pour composer ces chorégraphies saisissantes, dynamiques et ludiques, qui transforment chaque chanson en un formidable happening plein de joie. En fait la setlist aussi est identique, ce qui est, je suppose, logique pour un spectacle aussi exigeant “techniquement”, à deux exceptions, ayant un effet plutôt positif sur le dynamisme du set : Gasoline and Dirty Sheets, l’un des meilleurs titres de “American Utopia” vient remplacer le plus faiblard Everyday is a Miracle, et surtout, surtout… le fabuleux Road to Nowhere se substitue à l’assez inintéressant Dancing Together, David Byrne répondant ainsi à l’un de mes vœux (… mais manque encore Life During Wartime et Psycho Killer… on ne peut pas tout avoir !).

Un petit incident amusant, mais significatif, à signaler : alors que nous trépignons sur nos chaises pendant I Zimbra, puis pendant l’intro de Slippery People, impatients de nous lever pour danser sur ces titres réellement irrésistibles, le service d’ordre s’emploie à faire se rasseoir les premiers malheureux qui se lèvent ! Consternant, non ? Mais heureusement, Byrne stoppe net sa chanson, pour venir protester et demander aux videurs de laisser les gens faire ce dont ils ont envie. C’est le signal, bien évidemment, de la ruée générale vers la barrière, que nous atteignons heureusement les premiers, vu notre placement ! Nous voilà idéalement situés pour jouir de ce concert qui va s’avérer encore une fois sublime, peut-être même meilleur que celui de la Philharmonie. La joie des musiciens qui s’amusent tous comme des fous est communicative, et l’enthousiasme du public décolle à chaque intro d’un nouveau morceau des Talking Heads, évidemment (neuf titres sur vingt-et-un, pas trop mal, non ?). Byrne est impérial, d’une classe folle, toujours éblouissant vocalement et physiquement, avec ses postures décalées et ses pas de danse déconstruits : un exemple d’un grand artiste qui vieillit en beauté, respectant son œuvre passée tout en l’adaptant de manière toujours plus créative !

En introduction de Everybody’s Coming to My House, il évoque combine sa chanson a évolué, sous l’influence de lycéens qui l’ont chantée : le sujet paranoïaque d’origine (une “home invasion”) s’est transformé en chanson d’accueil… L’occasion de remercier les trois émigrants brésiliens qui font partie du groupe et lui sont indispensable, et donc de « prier pour le Brésil… et pour les Etats-Unis » !

2018 11 05 David Byrne Zénith (22)This Must Be the Place et Once in a Lifetime remuent profondément la fibre nostalgique du public, bien entendu, mais cette fois, ce sera la version fabuleuse de Born Under Punches qui constituera l’un des sommets de la soirée : il faut dire que Byrne, qui vient de faire son speech sur le fait que tous les sons que nous entendons sont produits par la troupe sur scène, a eu l’idée géniale de le prouver en nous montrant, musicien après musicien, la construction du morceau… c’est magique, et il ne nous reste plus, nous le public, qu’à ajouter nos chœurs par là-dessus : « And the heat goes on / where the hand has been / And the heat goes on / and the heat goes on… ».

Blind, le morceau le plus purement Rock du set, avec ses jeux d’ombre gigantesques, me semble également plus percutant cette fois, avant l’explosion de Burning Down the House. Road to Nowhere nous fait littéralement fondre, et The Great Curve est une conclusion parfaite à la soirée, avec un solo de guitare final bien destroy de la petite guitariste en chaussons (car elle est la seule à ne pas être pieds nus…). Après ça, Hell You Talmbout, le titre anti-Trump de Janelle Monae n’est pas forcément nécessaire, mais permet de quitter le Zénith en douceur, en se disant que, bon dieu, quel type, ce David Byrne !

« There's a city in my mind / Come along and take that ride / And it's all right, baby it's all right / And it's very far away / But it's growing day by day / And it's all right, baby it's all right / Would you like to come along? / And you could help me sing this song / And it's all right, baby it's all right… ». Il est indiscutable que nous sommes tous en route pour le grand nulle part, mais au moins, nous chanterons et nous danserons tout au long du chemin !

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06 novembre 2018

Fantastic Negrito au Café de la Danse (Paris) le dimanche 4 novembre

2018 11 04 Fantastic Negrito Café de la Danse (17)20h00 :  Quand on découvre l’ami Xavier pour la première fois, il y a un tout petit moment d’incrédulité : vêtu de manière très classe, pantalon de ville, gilet brodé, cravate et superbes chaussures de deux couleurs, il arbore aussi une impressionnante iroquoise, le reste de ces cheveux tressés serré sur le crâne, et une barbe foisonnante. Un look mi-classique, mi-punk qui colle en fait parfaitement avec le principe de sa musique, une revisite de l’héritage musical afro-américain, en prenant en compte son évolution, mais aussi ce que les blancs en ont fait, de Led Zeppelin aux White Stripes. D’ailleurs, le merveilleux Bad Guy Necessity en ouverture explicite parfaitement ce que nous offre aussi généreusement Fantastic Negrito : tout simplement l’actualisation de ce qui s’est fait de meilleur dans le Blues, le Rythm & Blues (je parle du vrai, pas de ce que nos innocents qualifient aujourd’hui, les pauvres, de R&B !), voire la Roots Music des origines. Et ça décoiffe !

« Everybody needs a bad guy / They need someone to blame / Now I’m so addicted to this prescription pills / Yeah, so delicious / I’m just a victim and I’m so suspicious / I need protection, this my second amendment… » …ce brillant mélange de rage et d’humour, cette énergie qui semble inépuisable, mais surtout qui vient d’une partie de l’âme (soul !) que les musiques des petits blancs ne savent pas émuler, waouh, quel souffle ! Je suis maintenant entouré d’une sorte de fan club local de Xavier, et l’ambiance a changé du tout au tout dans le Café de la Danse. Ça danse, justement, ça headbangue, ça bouge, ça saute et ça frétille partout. Nobody Makes Money, sur lequel Xavier nous fait crier « Money ! Money ! » enfonce le clou, le message est politique, dur, mais rempli d’une joie de vivre qui est l’apanage de ceux qui ont tout perdu.

Je remarque alors la main droite de Xavier, qu’il tient curieusement, avec un renflement étrange sur le poignet. Je me rappelle ces photos effrayantes de lui sur son lit d’hôpital après son accident de voiture, qui figurent sur la pochette de l’album, et je vois qu’il joue de la guitare sans médiator, simplement en brossant les cordes avec ce qui semble presque de la maladresse. Un peu plus tard, il nous expliquera : « Le médecin m’a dit, votre main ne bougera plus jamais ! Et c’est vrai, elle ne bouge plus… mais j’arrive quand même à jouer de la guitare ! Yeah ! ». Les riffs sanglants des chansons, les solos hallucinants qui semblent tous droits sortis des seventies, c’est désormais au guitariste qui accompagne Xavier de les assurer, mais bon dieu, qu’est-ce que ce type est brillant ! Le trio tout entier (guitare / claviers / batterie, pas de basse donc) est remarquable, et avec le son parfait du Café de la Danse, je dois dire que la soirée est turbopropulsée par ce heavy blues puissant, sur lequel Xavier se laisse de plus aller à des incantations dans la pure tradition talking blues, voire gospel. Mais des incantations païennes, soyons clairs, il semble que Dieu n’ait pas grand-chose à faire dans la vie de Fantastic Negrito !

2018 11 04 Fantastic Negrito Café de la Danse (50)On en arrive au sublime, au bouleversant A Cold November Street, et c’est… sublime et bouleversant : le sommet de la soirée. A tous ceux qui sont réfractaires au Blues, je conseille l’écoute de ce morceau, qui vous fend littéralement le cœur : « There's a boy, she's a girl, and I'm really not sure / What all it really means / When the old man cries he's a woman sometimes / On a cold November street… » Solo de guitare à tomber par terre, et on a tous des larmes plein les yeux.

Et puis c’est le morceau que personnellement, j’attendais le plus, mon préféré de l’album, l’irrésistible A Boy Named Andrew, le moment de communion général où on chante tous en chœur… imparable ! Xavier enchaîne avec une cover de In the Pines, modèle du genre : mais oui, vous la connaissez, cette chanson, déjà formidablement reprise par Nirvana sous le titre Where Did You Sleep Last Night ?... On s’approche de la fin du set, Xavier est maintenant déchaîné, par moment il me fait penser scéniquement au grand Nick Cave, et pas seulement par la taille, mais aussi pour l’intensité du chant et du jeu de scène. Sauf que maintenant, Xavier sourit, et que l’ambiance générale est à la fête. Un petit Plastic Hamburger, le moment Led Zep de la soirée, ça ne se refuse pas !!!

Il me semblait pas avoir vu que Fantastic Negrito ne faisait pas de rappels, mais ce soir, nous y aurons droit, avec un bonus spécial et personnel pour les fans du premier rang, qui l’ont réclamée : une version tâtonnante et écourtée de About A Bird, que Xavier avoue ne plus savoir jouer ! Une vraie générosité, je vous dis…

1h50 en tout d’un set intense offert par un showman infatigable et son groupe impeccable, tout le monde est ravi. Mon voisin de gauche, un Hollandais qui suit Xavier sur toutes ses dates en Europe me confie que ce soir a été l’un des tous meilleurs concerts qu’il ait vus. Tu parles, Charles ! Il ne nous reste plus qu’à nous demander pourquoi quelqu’un du talent et du charisme de Xavier ne remplit pas déjà des Zénith en France ? Incompréhensible, si vous voulez mon avis…

A la sortie, Xavier est au stand de merchandising, mais inapprochable tant ses fans extatiques le prennent d’assaut : tout sourire, chaleureux et drôle quand il se moque gentiment d’une admiratrice qui lui dit que le concert était « fucking good » ce soir, voilà un nouveau héros musical bien sympathique !

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05 novembre 2018

"A Star is Born" de Bradley Cooper : sing me by your name...

A_Star_is_Born affiche

Et si 2018 était l'année des histoires d'amour au cinéma ? La première partie de cette nouvelle version de l'inépuisable histoire de "A Star is Born" est un pur enchantement : le coup de foudre, l'envol des sentiments, les cimes atteintes lorsque les deux amoureux chantent ensemble en public, etc. Rien que du banal, du trivial même, mais qui atteint ici une vérité rare, que dis-je, exceptionnelle dans le cinéma hollywoodien. Est-ce l'alchimie tangible entre Bradley Cooper et Lady Gaga ? Est-ce le talent certain des deux interprètes ? Est-ce la naïveté (au sens positif du terme), la virginité du regard d'un metteur en scène débutant - mais qui a dû avoir appris quelque chose de Clint Eastwood, dont l'ombre plane sur le film (qu'il devait à l'origine réaliser...) ? Ajoutons y quelques scènes particulièrement crédibles de concerts - sans doute grâce au soutien de Live Nation qui co-produit -, et voilà une bonne heure de plaisir d'autant plus satisfaisant qu'il est totalement inattendu.

La suite est moins brillante, qui voit le film s'enliser progressivement dans des scènes convenues, et échouer à traiter correctement la multitude de sujets évoqués : la perte de l'innocence de l'artiste emporté par la machine du succès, les traumas comme source d'inspiration, le noir destin des stars de rock, et la jalousie dans le couple lorsque l'une s'élève quand l'autre dégringole - ah non, en fait ce dernier thème, central dans les versions précédentes, est ignoré ici, l'amour semblant triompher facilement de ces mesquineries... Alors on s'ennuie un peu, et on se rend compte que Cooper n'est pas si maître que cela de sa mise en scène. Mais il reste Lady Gaga, dont la prestation impeccable, terriblement humaine et juste, surprend par rapport à l'image publique de la star : la regarder permet d'aller au bout du film sans trop de mal...

Un dernier commentaire : à mon avis, la médiocrité générale de la musique jouée ici, ainsi que des textes des chansons fait quand même mal, et abime la crédibilité générale de l'histoire. Mais ça, c'est juste moi qui fait la mauvaise tête, sans aucun doute...

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