Le journal de Pok

21 avril 2019

Séance de rattrapage : "Mektoub, My Love - Canto Uno" de Abdellatif Kechiche

Mektoub my love afficheJ'ai longtemps reculé le moment de voir "le dernier Kechiche", j'y suis même rentré à reculons : la polémique sur la complaisance dans le filmage des corps féminins, et puis aussi mon scepticisme quant à la pertinence de filmer en 2018 une population arabe vingt ans plutôt, bien intégrée avant que le retour du religieux fasse les ravages que l'on sait dans la société française... tout cela me refroidissait. Bien entendu, j'avais tort, et "Mektoub, My Love Canto Uno" - avec son beau titre polyglotte et son projet radical - pourrait bien être le meilleur film de Kechiche. Et celui qui correspond le plus parfaitement à mes goûts à moi en termes de cinéma...

On est donc à Sète dans les années 90, c'est l'été et les corps se dénudent tandis que les esprits s'échauffent. Amin, alter ego de l'auteur, observe tout ça avec le recul bienveillant de celui qui est déjà "ailleurs", à Paris et dans un monde "artistique" qui l'empêche désormais de jouir de tout celà "au premier degré". Son regard si particulier, son élégante beauté et son écoute vis à vis de ceux qui sont sa famille et qui furent ses amis (car le sont-ils encore ?) crée peu à peu une puissante nostalgie d'une époque révolue. Une époque où nous étions jeunes (quel que soit notre âge) et où le monde était lumière et fête. Pas un monde idéal, non, puisque mensonges, hypocrisie et chagrins ne manquaient pas - comme le rappelle constamment à Amin et au spectateur la douleur sourde d'une ancienne passion pour Ophélie qu'il voit irrémédiablement attachée au trouble Tony... Mais un monde où tout est encore possible, où l'on vit ensemble, où l'on se frotte, l'on se mélange sans crainte ni tabous. Un monde qui n'a peut-être jamais existé, hors de ce seul été de rires, de larmes et de peaux nues et bronzées, que Kechiche n'oubliera sans doute jamais.

Kechiche construit merveilleusement son film en une suite de longs "blocs" que l'on qualifiera par paresse de "naturalistes", qu'il assemble sans ménagement pour nos nerfs et pour une quelque logique narrative ou psychologique, chaque bloc étant une sorte d'expérience immersive totale procurant à la fois des sensations et un point de vue différents sur ce microcosme traversé par Amin : ici on célèbre la beauté à la Renoir d'un visage et d'un corps féminin, là on filme la naissance d'agneaux, et puis on danse et on se baigne, on mange et on boit, tous ensemble et tous complètement solitaires. La baise est évacuée dès la première scène, superbe mais qui aurait dû être plus crue - Kechiche a de la réticence à filmer le corps masculin et cela crée un déséquilibre gênant -, et l'amour est relégué hors champ comme Anastasia, jeune russe - prostituée ? - introuvable dans son hôtel. Des soldats meurent en riant dans la seule - mais saisissante - référence cinéphilique de "Mektoub, My Love".

On se dit qu'on est ici dans le meilleur cinéma de Pialat sans que les conflits et les tourments y soient exprimés, et dans celui de Rohmer une fois admis que le langage a été définitivement perdu. C'est dire combien tout cela est beau, brillant même, juste toujours. On aimerait que le film, beaucoup trop court avec ses 3 heures, ne s'arrête jamais. On sait toutefois qu'il faut bien que l'été finisse, car les étés finissent toujours. On redoute l'arrivée de l'automne. Cela sera peut-être l'objet d'un second "chant"...

 

 

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20 avril 2019

"Le Meurtre du Commandeur - Une Idée Apparaît" de Haruki Murakami : une clochette dans la nuit

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"La responsabilité commence avec le pouvoir de l'imagination."

"Kafka sur le rivage" est sans doute le livre le plus fameux de Murakami, alors que tout habitué de l'oeuvre du maître conviendra que c'est l'un des moins réussis. Roman d'initiation des plus classiques, ressassant des banalités freudiennes usées et recyclant sans rien en faire le vieux complexe d'Oedipe, il échoue à nous transporter là où les grandes réussites du maître ("1q84" bien sûr, mais aussi par exemple "Chroniques de l'oiseau à ressort") le font, vers un fantastique enchanteur qui nous touche du manière incroyablement initime.

Oh, ce pavé de plus de 600 pages ne manque pas de passages formidables, comme la surnaturelle introduction de l'incident avec la classe au cours de la seconde guerre mondiale, ou, bien sûr, la sublime et sensuelle passion entre Kafka et Mlle Saeki, à 15 ans comme à 60. De même, tout ce qui tourne autour de Nakata, fascinante coquille vide qui parle aux chats, nous offre de savoureux moments drôlatiques. Il contient en outre nombre de réflexions passionnantes de Murakami "sur la vie", qui ont certainement contribué à sa réputation de "profondeur", et en font un excellent "livre de chevet", dont on aura envie de relire régulièrement des passages...

On regrettera donc d'autant plus le choix curieux de Murakami de nourrir ce long récit un peu plus superficiel et mécanique qu'à son habitude d'idées saugrenues, comme la matérialisation de Johnny Walker ou du Colonel Sanders, voire même d'une scène de violence particulièrement atroce pour qui aime les chats, scène excessive qui tranche avec la subtilité coutumière de son oeuvre...

"On se lasse très vite de ce qui n'est pas ennuyeux, alors que les choses dont on ne se lasse pas sont généralement ennuyeuses..."

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19 avril 2019

"La Sémantique c'est élastique" de James : méfiez-vous des mots !

La sémantique couverture

« Avec les mots, on ne se méfie jamais suffisamment. » disait Céline, qui en connaissait un rayon sur le sujet. On parle beaucoup de nos jours du pouvoir des images, c’est leur faire beaucoup de crédit en fait : qui maîtrise les mots reste toujours aujourd’hui détenteur ou détentrice du pouvoir. Qui les utilise mal, qui les comprend de travers, qui ne sait pas s’en servir se retrouvera toujours au XXIème siècle au ban de là où se passent vraiment les choses qui comptent, et c’est sans doute la plus grande escroquerie de notre temps que de faire croire aux plus jeunes ou plus défavorisés qu’ils peuvent faire l’impasse sur le langage…

Comprendre le sens originel des mots, identifier leur origine, et à travers cette découverte – souvent amusante – de l’Histoire de notre langue, retrouver aussi le goût du jeu… tel est le défi – ambitieux – que tentait de relever, à petite dose à chaque fois, James dans l’une des rubriques les plus emblématiques de la Revue Dessinée. Une rubrique fondamentalement éducative, même si c’est un peu ringard aujourd’hui de dire que la BD peut avoir un rôle éducatif (vieille antienne des années 60, non ?) : pourtant, décrypter les distorsions, les trahisons, les manipulations dont ont été victimes les mots permet de comprendre mieux les mécanismes sociaux, voire souvent politiques, qui en furent la cause, et qui trahissent souvent une volonté de transformer sinon la réalité, mais tout du moins la manière dont nous l’exprimons, donc finalement la percevons.

On peut donc dire que James fait dans "la Sémantique c’est élastique" un travail d’éducateur, un travail important sans doute. Qu’il ait choisi de le faire avec humour et légèreté est une riche idée, même si l’humour n’est finalement pas ce qu’il y a de meilleur dans le livre : un peu triviaux, pas très fins, ou pire, pas très drôles, les mini-gags que James introduit ici, en guise de respiration au milieu de démonstrations que d’aucun trouveraient peut-être trop savantes (mais pas nous !), tombent finalement souvent à plat, et détournent trop notre attention de manière futile. De même, le dessin, malin mais quand même tout juste utilitaire, ne sera pas l’une des raisons pour lesquelles on aimera ce livre…

En refermant "La Sémantique c’est élastique", on se sentira stimulé, un peu plus cultivé (par rapport à certaines choses importantes et à bien d’autres un peu dérisoires)… Reconnaissant aussi envers James pour ce travail - original - auquel il s’est livré. Mais il n’empêche qu’on rêverait que ce soit ce bon vieil Achille Talon notre professeur de sémantique, ou bien même que ce cher Gotlib ait pu mettre - à sa grande époque – son grain de folie unique au service d’un sujet aussi riche !

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18 avril 2019

"The Man in the High Castle - Saison 3" de Frank Sponitz : jeux politiques et SF hardcore

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Dans la droite ligne de la seconde saison, nous retrouvons donc les protagonistes de la série affrontant les conséquences dramatiques de leurs actions : Frank Frink est traqué dans la Zone Neutre par les services secrets nippons bien déterminés à lui faire payer l'attentat meurtrier de San Francisco, Joe Blake est entraîné à la suite de son père dans les geôles nazies d’où il sortira transformé, Juliana Crane assume enfin son destin tel qu'il est écrit dans les films que le Maître du Haut Château lui a révélés, l'Obergruppenführer John Smith continue son ascension politique, ce qui l'oblige à gérer et le chagrin familial suite à la disparition de son fils et les crimes commis pour le protéger, tandis que Tagomi est rongé par les doutes que sa faculté à "voyager" a fait naître en lui, alors même qu'il affronte politiquement les Nazis dans une situation économiquement et militairement difficile pour le Japon. Soit de quoi richement alimenter dix nouveaux épisodes qui explorent plus profondément de nouveaux aspects de l'uchronie imaginée par Dick : des chasseurs de juifs aux trafiquants de memorabilia américaine, des tueurs du Reich au cerveau préalablement lavé à ses propagandistes qui réécrivent en permanence le passé, il y a amplement de quoi se régaler, pour peu qu'on aime jongler avec les concepts historiques et les faire fonctionner dans un contexte imaginaire.

Mais c’est lorsque les Nazis entreprennent la destruction spectaculaire des symboles du passé des Etats-Unis (statue de Lincoln, cloche de la Philadelphie, figures du Mont Rushmore, et puis, couronnement de la saison, la statue de la Liberté elle-même), la série atteint un beau paroxysme qu'on ne l'aurait jamais cru capable de générer à ses piètres débuts. Et justifie enfin pleinement son existence… L'aspect purement S.F. monte lui aussi en puissance, les scénaristes se concentrant sur le thème des mondes parallèles et de la possibilité de passer de l'un à l'autre (ce qui est, rappelons-le quand même, complètement étranger à l’univers de Dick, qui construisit la plupart de ses fictions sur l'incertitude de la réalité et les vertiges existentiels conséquents…), ce qui nous donne une conclusion certes un peu plus puérilement spectaculaire (le tunnel dans la mine, le départ de Juliana…), mais fort excitante.

La conjugaison et l'alternance de ces deux axes principaux – la « réflexion » politique avec l’uchronie qui confronte ce que nous savons – ou croyons savoir – de l’essence des Etats-Unis à deux systèmes totalitaires différents, et le pur divertissement basé sur un sujet « SF hardcore » classique - contribuent clairement à la singularité de ce "Maître du Haut Château", qui se révèle donc à la longue plus ambitieuse, et plus réussie, que prévu.

 

 

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17 avril 2019

"Les Fleurs de Grand Frère" de Gaëlle Geniller : les bienfaits de la bienveillance...

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Nous n’avons pas forcément l’habitude de lire des livres « pour la jeunesse », mais la première bande dessinée de Gaëlle Geniller, autrice débutante, a suffisamment de singularité pour intriguer tout passionné de bande dessinée, surtout s’il est aussi parent de jeunes enfants questionnés par les trop habituels soucis de « différences » et d’individualité, en particulier à l’école.

"Les Fleurs de Grand Frère", récit lumineux qui part du postulat fantastique de l’apparition de fleurs sur la tête d’un enfant pour tenter de nous rassurer – tous, pas seulement les plus jeunes d’entre nous - quant à la nécessité de l’acceptation de soi, est avant tout un traité de bienveillance… soit l’une des choses qui manque clairement à notre société de plus en plus dure. Ce qui frappe immédiatement quant on ouvre le livre, c’est la profonde beauté du dessin et l’élégance des couleurs, conjuguant une parfaite fluidité de la narration et une véritable poésie : quelque chose qui vient en effet plus du meilleur des livres pour enfants, et que la BD délaisse la plupart du temps pour aller chercher des effets spectaculaires plus faciles dans un graphisme agressif… En allant chercher, on l’imagine, dans ses propres souvenirs d’une enfance au milieu de la Nature, Geniller retrouve une belle simplicité de situations profondément humaines.

Mais la plus grande intelligence des "Fleurs de Grand Frère", c’est d’avoir mis au cœur de son récit le paradoxe d’une inversion inhabituelle des rôles, un changement de perspective qui éclaire également le chemin du lecteur : Geniller imagine en effet que l’accompagnement de « l’enfant aux fleurs » est assuré avant tout par son plus petit frère, qui est ici le narrateur. Et c'est l’amour inconditionnel et la confiance de ce petit frère qui permettront à la famille tout entière de triompher de cette « épreuve », et d'en tirer au contraire une plus grande ouverture au monde...

Si l’on peut trouver une limite aux "Fleurs de Grand Frère", c’est l’évacuation totale du moindre conflit avec le monde extérieur : les inévitables moqueries et persécutions à l’école, par exemple, si elles sont anticipées par l’enfant, ne sont pas montrées. On peut supposer qu’elles existent, et qu’il faudra du temps pour que la différence de l’enfant soit acceptée – le récit s’écoule d’ailleurs au fil de plusieurs mois, avec le passage des saisons qui joue évidemment un rôle dans la « floraison » de la tête de grand frère -, mais nous n’y serons pas directement confrontés. Par ce choix inhabituel, puisque du coup on échappe aux épisodes marquant traditionnellement le « récit d’apprentissage », Geniller élève son livre vers une pure réflexion intérieure, personnelle, sur « ce que l’on est »… mais court le risque qu’il apparaisse trop gentil, voire lénifiant. Le juger ainsi serait néanmoins ignorer que le concept de « bienveillance » est fondamentalement au cœur du projet de Gaëlle Geniller, et lui confère sa totale originalité.

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16 avril 2019

"Mirage" d'Oriol Paulo : Rubik's Cube

Mirage afficheS’il est une chose appréciable dans la politique de Netflix, c’est que le géant du streaming recrute de plus en plus ses jeunes réalisateurs au-delà du cercle restreint des pays anglo-saxons qui trustent les salles de cinéma dans le monde entier. Même si le choix de Netflix est de financer systématiquement le cinéma de « genre », et si les résultats sont à date des plus irréguliers, c’est un vrai plaisir que de pouvoir voir très vite de nouveaux films venant d’un peu partout. Ainsi en va-t-il de "Durante la Tormenta" (soit Pendant la tempête, ce qui est un titre beaucoup plus représentatif du film que l’anodin "Mirage" choisi pour la France), dernière réalisation du jeune scénariste – et de plus en plus souvent réalisateur – catalan Oriol Paulo, déjà repéré pour ses thrillers complexes et bien construits ("les Yeux de Julia", "l’Accusé").

"Mirage", film de scénariste, donc, est avant tout entièrement dédié au plaisir d’entraîner son spectateur dans une intrigue multiple et retorse, qui superpose un thriller traditionnel – la disparition d’une femme dans la maison d’en face, aux échos hitchcockiens indéniables – et jeux de l’esprit sur la trame – classique mais toujours excitante – des boucles temporelles. Il est sans doute malheureux que Paulo ait préféré essayer de justifier lesdites boucles à travers un phénomène météorologique improbable, ce qui place d’emblée le spectateur devant la décision difficile de le suivre ou pas sur des bases aussi fragiles (évoquant un peu, pour ceux qui s’en souviennent, un "Fréquence Interdite" datant de 2000) : il faut ensuite un peu de temps pour se passionner à nouveau pour le film, qui devient heureusement beaucoup plus surprenant qu’on ne l’imaginait au début.

Car finalement, l’angoisse et la frustration éprouvées par l’héroïne du film propulsée dans une nouvelle réalité (un thème déjà épuisé par les écrivains de SF classique depuis les années 50, on se souvient par exemple de ce que le génial Richard Matheson savait faire de ce genre de vertige existentiel) se révèle l’aspect le plus faible de "Mirage", et ce d’autant qu’Adriana Ugarte paraît le plus souvent en roue libre, ou tout au moins mal dirigée par un Paulo qui a dû consacrer plus de temps à peaufiner son script qu’à ses acteurs… Heureusement, l’intelligence de la double énigme que déroule patiemment le film, alimentée par un flux régulier de surprises malignes – et évitant le truc du « twist » désormais trop rebattu – nous absorbe de plus en plus : il est en particulier assez délicieux d’arriver à comprendre comment et pourquoi les deux temporalités ont divergé, sans même parler de la très belle conclusion romantique, qui offre aux protagonistes une alternative leur permettant résoudre tous les dilemmes et toutes les frustrations de leurs vies. C’est un happy end arraché il est vrai au prix de quelques (petites) invraisemblances, mais c’est une fin maline et généreuse, qui referme positivement un film qui s’apparenterait sinon à une simple accumulation de jeux de l’esprit, pour ne pas dire à une partie de Rubik’s Cube.

On ne peut que déplorer la mise en scène très anonyme de Paulo, qui reprend sans imagination les stéréotypes du cinéma populaire US, même si les références à un univers pavillonnaire américain typique de la SF et du fantastique des eighties (le "Poltergeist" de Tobe Hooper vient aussi à l’esprit…) sont clairement volontaires. On se réjouira cependant de la présence magnétique de Chino Darín, fils du grand Ricardo, qui n’a peut-être pas le talent de son père, mais dégage une belle présence. Une raison de plus de passer deux heures à se perdre dans ce labyrinthe délectable.

 

 

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15 avril 2019

The Psychotic Monks à l'Astrolabe (Orléans) le samedi 12 avril

2019 04 12 The Psychotic Monks Astrolabe (27)Il est déjà minuit moins le quart quand le quatuor de The Psychotic Monks attaque son set. Et là, pour parler franchement, eh bien la terre va littéralement trembler. Mon dieu, quelle claque, quel traumatisme même ! Comment décrire ça à quelqu’un qui ne connaîtrait pas la musique du groupe, ou qui ne la connaîtrait que sur les albums, obligatoirement réducteurs ? Peu d’influences claires, et il faut aller un peu loin chercher des références, plus d’ailleurs en termes d’état d’esprit que de musique : disons quand même qu’on serait ici à mi-chemin entre les expériences sonores les plus extrêmes de Sonic Youth et la brutalité émotionnelle inégalée des Bad Seeds de Nick Cave. Avec en plus quelque chose de prog rock dans ces longs passages flottants, et bien sûr des explosions, brèves mais saisissantes, de rage punk ou de chaos heavy metal. Tout ça ? Oui, tout ça, et bien plus encore. Quatre musiciens totalement engagés dans leur musique, dégageant à tour de rôle – car il ne semble pas y avoir de leader en tant que tel dans le groupe, chacun chante et prend la direction d’un morceau à son tour – une émotion inouïe.

A voir dans la salle la frénésie, l’extase s’emparant de certains spectateurs, qui semblent physiquement possédés par la musique de The Psychotic Monks, mais surtout à sentir au fond de moi un bouillonnement de sensations et de sentiments que je n’ai pas retrouvé depuis longtemps en écoutant de la musique, je sais que je suis, que nous sommes, en train de vivre un moment exceptionnel. Un mur de son écrasant, et puis des hurlements (mais quelqu’un hurle-t-il vraiment en dehors de ma tête ?) cathartiques, et puis une accélération libératrice, qui vient se désintégrer dans un bain liquide de bruit abstrait : on passe littéralement par tous les états possibles durant les 45 minutes de ce pandémonium génial. J’ai alternativement les larmes qui me viennent aux yeux, la chair de poule et les cheveux dressés sur la tête : mon dieu, que la Musique est Belle, Forte, Essentielle, quand elle est jouée comme ça, quand elle est habitée ainsi !

2019 04 12 The Psychotic Monks Astrolabe (20)Mais le plus beau reste à venir, le dernier morceau, qui s’appelle Every Sight – je l’apprendrai par la suite, quand au stand de merchandising, on écrira gentiment juste pour moi la liste des morceaux qui ont été interprétés, le groupe jouant sans setlist (à quoi bon une setlist quand on joue tout simplement sa VIE ?) : le petit guitariste qui est juste devant moi (je ne sais pas son nom, mais c’est celui qui ne ressemble pas à un jeune Howard Devoto et qui ne porte pas une robe noire) se met à psalmodier un chant d’une tristesse infinie, puis d’une douleur déchirante. Un chant qui vous saisit progressivement les tripes, puis la tête, pour vous entraîner dans un tourbillon obscur de plus en plus asphyxiant, mais aussi de plus en plus extraordinaire. Avant de finir dans un chaos sonore aussi abstrait que paradoxalement extatique. Pas loin d’être les dix minutes les plus envoûtantes, les plus terribles aussi, que j’aie vécues dans un concert depuis la dernière fois où j’ai vu Nick Cave… pour vous dire l’altitude à laquelle ces Psychotic Monks planent. Et encore, quand j’écoute Nick Cave, je devine le performer, tandis que ce soir, je ne vois plus les musiciens, je ne perçois plus que l’émotion brute. Et brutale.

Sublime.

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14 avril 2019

Bodega à l'Astrolabe (Orléans) le samedi 12 avril

2019 04 12 Bodega Astrolabe (33)22h15 : Remplacement complet du matériel effectué en une vingtaine de minutes, et ce sont donc maintenant les New-yorkaises et New-yorkais de Bodega qui poursuivent la soirée. Leur musique n’est pas facilement descriptible, ce qui est plutôt bien : elle relève à la fois du concept pointu – une sorte de journal introspectif et pourtant militant d’un jeune couple, Ben et Nikki, affrontant la confusion croissante de notre ère digitale – et de la tradition punk rock et hip hop de la Big Apple. Le fait que leur album ait été produit par Austin Brown de Parquet Courts est évidemment une belle référence, mais Bodega est quand même autre chose qu’une simple poursuite de la brillante saga de la musique new-yorkaise. Manifestes anti-ordinateurs et anti-réseaux sociaux, leurs chansons ont parfois l’excentricité taquine des B-52’s (la voix de Nikki), ce qui rassure un peu si l’on craint la prise de tête avec Ben, qui n’est pas, admettons-le, le leader le plus charismatique du moment ! Heureusement, il y a plein de choses marrantes à regarder sur scène : Nikki, en premier lieu, pétulante cheerleader, qui capture tous les regards, avec sa vitalité rieuse et sensuelle. A sa droite, Madison est un guitariste froid, tranchant, et brillant, dont l’allure évoque immanquablement un jeune Wilko Johnson. Derrière, une batteuse – toute nouvelle – qui frappe ses fûts debout en arborant un look de dur et en nous jetant des regards possédés, et une bassiste cool, comme sont – on le sait bien – tous les grands bassistes de Rock.

2019 04 12 Bodega Astrolabe (47)

On se rend quand même vite compte que, en dépit d’une ou deux chansons accrocheuses (comme le malin Jack in Titanic…), Bodega a du mal ce soir à mettre le feu à la salle : est-ce le problème de la langue pour une musique qui a quand même un message fort à faire passer ? Ou la relative indifférence d’un public qui n’est VRAIMENT pas venu pour eux ? Toujours est-il que tous les efforts de Ben pour créer de l’interaction, ou même simplement un peu d’excitation, semblent tomber à plat, l’un après l’autre. Le concert tourne peu à peu au marasme, ce qui est quand même un peu désolant quand on sait la réussite de leur récente soirée au Point Ephémère. La fatigue physique du groupe y est-elle pour quelque chose aussi ? Sur la set list – une page de carnet déchirée - que Nikki me tendra gentiment à la fin, il y a écrit « Where are We ? » en lieu et place du nom de la ville…

Heureusement, le long, très long (une quinzaine de minutes au bas mot…) final façon krautrock sur Truth Is Not Punishment va rattraper cette impression mitigée. Il y a enfin une vraie transe qui naît de cette musique répétitive et obstinée. Peut-être auraient-ils dû commencer leur set de cette manière, pour mieux embarquer le public ? En tous cas, j’ai envie de les revoir très vite, dans de meilleures conditions…

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13 avril 2019

"Everything not Saved will be Lost, Part 1" de Foals : incitation à la danse...

Everything FoalsAprès le départ de Walter Gervers, le bassiste original du groupe, Everything not saved will be Lost (ou tout au moins sa première partie, puisqu’on attend un second volet cette année…) représente indiscutablement un nouveau départ pour Foals : presque une nouvelle musique en fait, à la fois plus facile d’accès (oserait-t-on dire plus commerciale ?), et pourtant osant régulièrement des expérimentations audacieuses. Disparus les rocks dantesques, les riffs colossaux et même parfois terrifiants des deux albums précédents, bonjour à des percussions joueuses, des rythmiques expansives, comme si la musique de Foals était désormais une invitation hédoniste à venir oublier la noirceur du monde en faisant la fête : en 2019, Foals voudrait-il devenir le Happy Mondays de sa génération ? N’allons pas jusque-là, car l’exotisme rêveur et les mélodies accrocheuses, sans même parler de la voix poignante de Yannis Philippakis, sont toujours là… Et aussi parce que toute cette allégresse très « physique » qui se dégage de l’album ne fait qu’habiller des thèmes plus sombres que jamais : les nouvelles obsessions de Yannis semblent en effet l’emmener vers une contemplation catastrophée des déviances technologiques de notre civilisation, un thème percutant et pertinent, que l’on imagine pourtant difficilement supporter de telles incitations à la danse ou à la rêverie…

Dans cet album parfaitement enivrant, qui s’étiole un peu dans sa seconde moitié, néanmoins sauvée par un Sunday qui réussit à être à la fois funky et touchant, il n’y a guère que White Onions qui semble perpétuer la tradition des brûlots qui explosaient merveilleusement en live, mais en intégrant une sorte de dynamique « disco » témoignant de son adaptation à des standards musicaux plus contemporains que son attachement traditionnel à la guitare punk rock. Le sommet est ici incontestablement le magnifique In Degrees, que l’on attend avec impatience de voir joué sur scène, là où Foals a toujours su porter à l’incandescence absolue sa musique. Regrettons néanmoins la seule erreur de Everything not saved will be Lost, le pénible Café d’Athens qui voit le groupe s’égarer dans le même brouillard expérimental qui a rendu la musique de Radiohead aussi dispensable depuis des années. Le modèle de Yannis Philippakis devrait à notre avis rester Robert Smith et son Cure, avec cette capacité exceptionnelle à combiner évidence pop à la frontière de la musique la plus commerciale, et réflexion profonde sur des thèmes personnels, et même souvent austères.

Espérons désormais la seconde partie de cette nouvelle œuvre rien moins qu’ambitieuse : sa sortie est prévue pour l’automne, et on l’annonce différente, mais elle devrait normalement confirmer que Foals est l’un des rares groupes contemporains dépositaires de la puissance et de la magie des du Rock des années 60 et 70.

 

 

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12 avril 2019

Séance de rattrapage : "Juliet, Naked" de Jesse Peretz

Juliet-Naked affiche

En France, pays où l'amour du Rock a difficilement droit de cité, et donc où personne ne lit plus Nick Hornby, peu de gens sont allés voir l'adaptation au cinéma de son roman - assez moyen, il fait quand même l'admettre - "Juliet, Naked", qui disséquait avec pertinence les relations complexes et généralement perturbées / perturbantes entre rock stars et fans. Le film de Jesse Peretz, réalisateur de séries TV dont la magistrale "Girls", soulignons-le, vaut plutôt mieux que le silence assourdissant qui a accueilli sa sortie…

Bien sûr, comme à chaque adaptation dans un film grand public de Hornby, le fanatisme - distancié, quand même, et c'est ça qui est drôle - de l'auteur envers la Musique (ou le Foot, d'ailleurs...) est considéré par Hollywood comme inintéressant pour le spectateur moyen, et le scénario est inévitablement re-dirigé vers des thèmes, originellement secondaires dans les livres, sensés être plus fédérateurs. Cette "middle-of-the-roadisation" (ici, les difficultés à assumer d'être parent… quelle originalité !) prive évidemment le film de sa singularité, et le relègue au rang d'une comédie de mœurs standard… ce qui détruit évidemment l'intérêt d'adapter Hornby ! Mais bon, nous sommes habitués aux absurdités du monde du Cinéma, et en particulier des adaptations littéraires…

"Juliet, Naked" reste toutefois une comédie fort plaisante, grâce à un casting particulièrement pertinent (Rose Byrne, pour une fois convaincante en ménagère anglaise un peu coincée, Ethan Hawke idéal en rocker veule, et Chris O'Dowd parfait en fan obsessif et insupportable), et, sans doute paradoxalement, son peu d'ambitions : on reste ici dans le domaine bien balisé et plaisant du film quasi-familial, consensuel, bien raconté, efficacement réalisé et bien interprété, qui ne peut décevoir personne, et nous arrachera régulièrement de grands sourires (faute de vrais éclats de rire…)...

… même si nous pouvons toujours espérer voir un jour Nick Hornby correctement adapté, de préférence par un cinéaste anglais passionné de musique, et non, une fois encore, par un Américain féru de comédies sentimentales, comme ici…

Next time, maybe ?

 

 

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