Le journal de Pok

24 février 2018

"Twin Fantasy (Face to Face)" de Car Seat Headrest : ... My Brother !

Twin_Fantasy_Face_to_FaceDepuis la déflagration que représenta, même dans un milieu relativement restreint, la sortie en 2016 du somptueux Teens of Denial, le nom de Will Toledo et de son groupe Car Seat Headrest est relativement sorti de l’anonymat en France… même si nous n’étions guère plus d’une centaine à Rock en Seine en août dernier devant la scène pour encourager notre jeune héros « millenial ». Rappelons quand même que le nom du groupe est une référence directe à la voiture dans laquelle notre très jeune prodige commença sa déjà longue carrière d’artiste en enregistrant plusieurs albums, parus sur son Bandcamp. Et que Twin Fantasy est généralement considéré par les followers de Will comme le meilleur de sa production en ces années de formation.

Maintenant, l’annonce l’année dernière que Will allait réenregistrer ce disque culte parmi les disques culte fit passer un frisson d’angoisse dans le dos de bien des admirateurs de Car Seat Headrest, dont le mien : pourquoi donc réécrire l’histoire, surtout quand elle est si belle ? « Parce que cet album ne sonne pas comme il aurait dû, faute aux moyens restreints de l’époque, et que j’ai maintenant la possibilité de le réaliser exactement comme je l’entendais dans ma tête » nous répondit plus ou moins l’ami Will. Très bien, Will, mais peut-on imaginer Lou Reed réenregistrer dix ans plus tard le second album du Velvet, sous prétexte qu’il avait appris à mieux jouer de la guitare et pouvait se payer de meilleurs ingénieurs du son ? Hein, je te le demande… (cette comparaison illustre à quel niveau d’excellence nous plaçons Car Seat Headrest, en passant…).

Mais ne nous lançons pas dans une querelle de fans pour savoir si « c’était mieux avant » ou pas, de toute manière la version originale de Twin Fantasy n’a quasiment pas été entendue, alors qu’on doit espérer, et tout faire, pour que Twin Fantasy 2018 devienne un nouveau classique de la musique contemporaine, tant cet album le mérite. Non pas parce qu’il inventerait quoi que ce soit que nous n’avons pas déjà entendu ailleurs, chez nombre de jeunes ou moins justes artistes indie américains depuis (au moins) Pavement. Mais parce qu’entendre une telle palette de vraiment BONNES compositions, accrocheuses sans être simplistes, complexes sans être prétentieuses, classiques sans jamais être datées, n’arrive même pas une fois par an ; d’ailleurs la dernière fois, c’était sur Teens of Denial ! Mais aussi parce qu’écouter un tout jeune homme nous parler ainsi, comme à l’oreille malgré les déluges fréquents de guitares électriques furibardes et distordues, de sa dépression, de ses doutes vis-à-vis de son identité, de sa sexualité, de ce sentiment obscur de ne pas avoir sa place en ce bas-monde, avec une telle sincérité, une telle pudeur, c’est encore plus rare. Disons que si, au hasard, Nick Drake avait eu les moyens actuels de faire autant de bruit, de l’enregistrer et de le diffuser aux gens à qui sa musique importait vraiment, il aurait été un précurseur crédible de Will Toledo, et il n’aurait peut-être pas eu besoin de mourir si jeune.

Si vous n’êtes pas convaincu par les exhortations passionnées des fans de Car Seat Headrest qui considèrent cette musique comme l’une des plus belles de ce côté-ci de Neil Young et de Kurt Cobain, écoutez simplement le second morceau de Twin Fantasy : ça s’appelle Beach-Life-In-Death, et ça dure beaucoup trop longtemps pour votre propre santé mentale. Est-ce que votre cœur ne se serre pas au moins dix fois, à retrouver ainsi cristallisées toutes les peurs profondes que vous aviez cru vaincues, voire tout simplement bien enfouies ? Est-ce que tous vos échecs, mais aussi vos maigres victoires, ne sont pas résumés dans ces treize minutes de VRAIE intensité ? Est-ce que quand la voix de Will Toledo déraille en criant « This is my brother! », ce n’est pas exactement, mais exactement, comme ça que vous avez toujours voulu hurler ?

Bien sûr, vous pouvez décider que vous avez passé ce stade de votre vie et que cela ne vous apportera rien de bon d’écouter une musique aussi dépressive, de vous souvenir de combien vous avez souffert, combien vous vous êtes senti perdu, combien vous avez rêvé de vous retrouver face à face avec ce double de vous-même qui vous ferait vous sentir moins effroyablement seul. C’est votre choix. Vous pouvez bien sûr décider de passer à côté non pas de l’album de l’année (on s’en moque un peu, non ?), mais bien de l’un des artistes les plus bouleversants de notre époque.

Terminons par souligner la beauté de la très simple et très pertinente pochette, qui arrive, fait exceptionnel, à résumer en quasiment un seul trait le contenu de Twin Fantasy, ce besoin déchirant d’amour et de réassurance quant à son identité.

« I got so fuckin’ romantic, I apologize, let me light your cigarette… »

Ah, au cas où cette chronique vous ait, en revanche, convaincu(e), n’oubliez quand même pas ce conseil : PLAY IT LOUD !!!

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23 février 2018

"Jusqu'à la garde" de Xavier Legrand : Faits Divers

 Jusqu a la garde affichePlus d'une centaine de femmes meurent chaque année en France, assassinées par leur conjoint. Ces chiffres, terribles, ne sont même pas officiels car, honnêtement, la société s'en moque. Du coup, cela vaut aussi la peine de regarder "Jusqu'à la garde" sous cet éclairage-là... même si, et c'est heureux, le film de Xavier Legrand est tout sauf de la sociologie : c'est avant tout du cinéma, et même du GRAND...

S'ouvrant sur une scène magnifique de précision et de justesse qui rappellera inévitablement les meilleurs moments de Depardon, "Jusqu'à la Garde" nous présente le dilemme de départ de sa "fiction" : que pouvons-nous penser, comme le juge aux affaires familiales, de ce couple qui s'est déchiré et nous livre deux versions antagonistes d'une vérité que nous n'avons aucun moyen de connaître ?

Dès lors, Legrand applique au "drame psychologique français" (quelle horreur !) les recettes du thriller le plus efficace, et nous emmène dans un crescendo de tension à la recherche de cette vérité et des conséquences de cette première scène. Jusqu'à une remarquable conclusion, qui nous fera vivre avec une intensité exceptionnelle la terreur abjecte de ce que l'on classe, avec beaucoup de légèreté, dans la rubrique des "violences familiales" de notre journal du matin.

Glacial, tendu comme une corde d'acier, tranchant comme une lame, tous les clichés nous viennent à l'esprit pendant les 90 minutes de ce chemin de croix que Legrand nous fait parcourir, en osmose complète avec ses personnages qui nous deviennent très vite tous très chers : grâce à une excellente direction d'acteurs (l'enfant de 10 ans est particulièrement remarquable, ce qui est très rare dans un film français), et surtout grâce au choix - culotté de nos jours - de plutôt se positionner comme héritier de Pialat et de Cassavetes (la meilleure manière d'éviter les écueils de la sociologie et de la psychologie, on le sait...), "Jusqu'à la Garde" devient un trip intime total.

Et s'il nous abandonne finalement aussi hébétés dans le noir, c'est qu'il a fait ressurgir en nous les souvenirs trop bien enfouis de certaines nuits de notre petite enfance, quand nous écoutions, terrorisés au fond de notre lit, les cris de notre mère, sur laquelle pleuvaient les coups de la folie paternelle.

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22 février 2018

"Happy Valley - Saison 1" de Sally Wainwright : Fargo en Yorkshire

Happy Valley S1 jaquetteLe point de départ de "Happy Valley" n'est pas d'une originalité foudroyante, puisque nous avons affaire à une copie extrêmement fidèle du scénario de "Fargo" (le film), transposé de l'Amérique profonde à l'Angleterre profonde : même cause, mêmes effets, dans un cadre tout aussi brutal, puisque le délabrement social du Yorkshire s'accompagne de vices tout aussi extrêmes : cupidité, toxicomanie, violence et perversions diverses, nous ne sommes pas vraiment dépaysés (c'est encore une fois noir de chez noir..) par rapport au thriller des Coen Bros, même avec l'accent typique du Nord de l'Angleterre qui vient replacer celui des bouseux du Dakota. La particularité de cette première saison, c'est néanmoins une construction assez originale, puisque le climax du thriller se situe dans le quatrième épisode - très éprouvant -, et que les deux derniers épisodes se focalisent sur l'impact psychologique et familial du drame, offrant au téléspectateur une redescente d'adrénaline un peu surprenante. Ce n'est néanmoins pas un véritable problème, "Happy Valley" s'attachant, à la manière Loach, pourrait-on prétendre, à décrire par le menu et les interactions sociales dans la petite ville qui sert de cadre à l'action, et le fonctionnement des différents couples et structures familiales impliqués dans l'affaire. Il est clair que le pessimisme que dégage "Happy Valley" ne sera pas du goût de tous, et que, par rapport à "Broadchurch" auquel on pourrait la comparer, voici une série nettement plus radicale.

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21 février 2018

"Always Ascending" de Franz Ferdinand : The End of the Matinee

Always_AscendingOn sait bien que la dure réalité, c'est que les "grands groupes de Rock" sont faits pour mourir, et quelque fois très vite. En 2018, nous aurons donc assisté au crash terrible de la fusée Franz Ferdinand, dont le pilote perdu s'imaginait pourtant pointer le nez vers les cieux : "Always Ascending!" criait encore Alex Kapranos quelques instants avant d'être vaporisé dans l'un de ces désastres destinés à rester légendaires...

Souvenons-nous du choc délicieux que constitua l'arrivée tonitruante des Écossais en 2004 : des chansons qui diffusaient une joie étonnante, une énergie scénique irrésistible, un album éponyme qui faisait rêver d'une pertinence retrouvée dans nos vies du Rock qui en était pourtant déjà à beaucoup trop de morts et de résurrections. Les deux albums suivants maintinrent l'illusion, et les tournées enthousiasmantes du groupe nous faisaient à chaque fois renouveler notre foi en cette musique fédératrice sans être prosélytiste. Le quatrième album dévoila la fatigue de la bande, et le détour par une collaboration, réussie, avec Sparks confirma que Franz Ferdinand cherchait désormais son chemin. L'annonce du départ de Nick McCarthy, qui constituait avec sa guitare le véritable "nerf de la guerre" du concept FF confirmait alors que le groupe allait devoir changer ou bien disparaître.

"Always Ascending" est une terrible déception : au delà de la médiocrité indigne de sept des dix morceaux le constituant, qui ne font que recycler sans y croire des mélodies naguère brillantes et reprendre mécaniquement les gimmicks qui nous faisaient vibrer, il traduit l'incapacité de Kapranos à se renouveler, ainsi que l'inanité de ses choix musicaux. Reléguer les guitares au second plan aurait pu être courageux pour un groupe qui construisit sa réputation sur celles-ci, mais il ne fallait pas que ça soit derrière d'horribles sonorités électroniques ringardes qui ne peuvent être prises qu'au second degré. Mettre sa voix autant au premier plan ne pourrait faire du sens que si Kapranos était un bon chanteur : or, il a toujours été l'un des pires de sa génération (le pauvre, sans le renfort de la technologie du studio, chante terriblement faux...). La perte d'inspiration, qui se traduit soit par des chansons "pop" totalement vaines ("Lazy Boy"), soit par des morceaux qui s'égarent dans leur propre complexité artificielle ("Always Ascending", "Huck and Jim"), est quasi-complète.

Mais le pire, qui nous met, nous les ex-fans enamourés de ce groupe si brillant, au désespoir, c'est l'absence totale sur ce tiède "Always Ascending" de la moindre étincelle d'énergie : nous n'avons droit ici qu'à de mornes simulacres de ce qui fit l'excellence de Franz Ferdinand.

Est-ce la fin ? On voit mal le groupe se relever d'un tel fiasco, même si l'on peut penser - craindre ? - que la tentation sera grande pour Kapranos de continuer à faire tourner sur les scènes du monde ce groupe qui ne sera plus, comme tant d'autres, qu'un jukebox bloqué en mode replay, diffusant mécaniquement les plaisirs d'une grande époque désormais révolue.

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20 février 2018

Manu Diao à la Maroquinerie le Samedi17 Février

2018 02 17 Mando Diao Maroquinerie (20)21 heures passées de quelques minutes : les Suédois seraient-ils moins ponctuels qu'on l'imagine ? Non, voilà nos cinq jeunes musiciens (la trentaine, malgré un succès qui date déjà de plus de 10 ans...) : ils sont vêtus de noir, vêtements cintrés mettant en valeur les physiques de jeunes dieux qu'on attend de leur origine (Halte aux clichés ! Halte aux clichés !). Björn Dixgård, le chanteur et leader depuis le départ de Gustaf Norén il y a trois ans, porte de superbes boots texanes, et évoque un peu un jeune John Lennon qui aurait le sourire de Javier Bardem.

Le set démarre par San Francisco Bay, une chanson que je ne connais pas, même si je suis visiblement le seul dans ce cas de toute la Maro, désormais archi bondée et transformée en sauna : toutes les caractéristiques de la musique de Mando Diao sont là, une sorte de classicisme rock un peu passe-partout, des mélodies immédiates que tout le monde est capable de chanter dès le second refrain, et surtout une belle énergie qui transforme chaque chanson en une célébration dionysiaque du rituel rock'n'rollien. Je me rends compte d'un coup que nous ne sommes que trois mâles au premier rang, le public étant constitué d'une large majorité de fans féminines de tout âge, venues chanter ces chansons qu'elles connaissent toutes par cœur et prendre du bon temps en pogotant, "headbangant", et matant joyeusement les attributs des jeunes Suédois. Eh bien, vous savez, moi, ça me va très bien comme ça !

Premier moment de satisfaction musicale avec Dancing All the Way to Hell, même si, comme souvent à la Maro, la belle voix soul et cassée de Björn n'est pas assez audible pour nous, au premier rang... Je suis par contre placé juste en face de la Rickenbaker de CJ Fogelklou, le bassiste au look glitter un peu décalé, et je me délecte de ses lignes de basse élégantes et du son si caractéristique de ce bel instrument. Good Times, au stomp irrésistible amène de larges sourires sur tous les visages, et Björn joue parfaitement son rôle archétypal de sex symbol gentiment provocateur. Mais Mando Diao, c'est aussi de belles accélérations punky, voire garage rock, comme sur The Band, premier incendie de la soirée. Malgré le peu de place vu l'affluence, un petit mosh pit s'est créé au centre, cette soirée prend décidément une allure des plus satisfaisantes !

2018 02 17 Mando Diao Maroquinerie (56)Break Us, très attendu (enfin, par moi !), permet de mieux entendre la voix de Björn, descendu pour l'occasion se frotter à ses admiratrices, mais ce sera l'enchaînement hystérique de Down in the Past et Sweet Ride qui constituera pour moi le sommet d'un set placé sous le signe du plaisir. Patrik Heikinpieti, le batteur, nous invite d'un air furieux à exprimer plus bruyamment notre satisfaction. Il est temps de visiter les hits, les crowd pleasers et de faire basculer la Maro dans un vaste singalong extatique : Gloria - non pas celui des Them - se prête parfaitement à l'exercice. C'est aussi le moment du contact physique, je suis constamment bousculé par des jeunes femmes voulant toucher les musiciens. Le set se termine sur Ochrasy, un morceau mollasson et pas très bien joué, genre U2 imbibé d'Americana, dont je ne comprends pas trop l'intérêt…

Le rappel sera funky et... un peu stonien même, avec les réjouissants Shake et Dance with Somebody, et les poses de Björn et de Jens chantant dans le même micro en rajoutent dans le registre Glimmer Twins. Les musiciens ont du mal à quitter la scène, on serre les mains, on touche les doigts, on fait durer autant qu'on peut la bonne sensation de "communion" dans la joie typique d'un grand "live". Les oreilles sifflent un peu, signe que le volume sonore a été adéquat, il est temps de rentrer...

Mando Diao n'a peut-être pas inventé l'eau tiède, et a sans doute le tort de jouer sagement une partition écrite par d'autres il y a déjà bien des années, de mélanger les genres musicaux au risque de diluer sa personnalité. Mais il le fait avec une générosité, un naturel qui lui permettent de dépasser finalement les clichés dont il s'abreuve. Cette musique est dansante, sexy, superficielle sans doute : mais, soyons honnêtes, n'est-ce pas là la définition même du Rock, tel que les Américains l'inventèrent il y a 60 ans et que les Suédois le pratiquent encore pour illuminer les longues nuits hivernales de Borlänge ?

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19 février 2018

The OBGMs à la Maroquinerie en première partie deMando Diao le samedi 17 février

2018 02 17 The OBGMs Maroquinerie (19)20 h : trois blacks et un blanc bien chevelu, et ce n'est pas du putain de hip hop (Halte aux clichés ! Halte aux clichés !), non c'est du putain de punk hardcore des familles : oOoh Baby Gimme More ! The OBGMS, c'est comme ça qu'ils s'appellent, viennent de Toronto, Ontario et vont nous offrir 30 minutes quasi parfaites : des morceaux qui envoient du bois (fragments de baguettes du batteur qui volent bas, d'ailleurs je récupèrerai comme souvenir une baguette presque intacte...), des musiciens qui se donnent à fond, et qui ne manquent pas d'humour. Ça plaisante entre les chansons, ça fait participer le public, et ça ramone méchant quand la musique s'accélère. A la fin le bassiste (chevelu donc) et le chanteur descendent jouer le dernier morceau au milieu du public, le spectacle est total, la Maro est drôlement chauffée : d'ailleurs ça fait un bail que je n'ai pas vu une première partie soulever cet enthousiasme. Ça s'appelle la magie du Rock, des petits gars qui en veulent, qui respectent et aiment leur public et des chansons jouées le pied au plancher : que demander de plus ? oOoh Baby Gimme More !

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18 février 2018

"La Fille du Fermier" de Jim Harrison : Big Jim & Me...

La Fille du Fermier"Elle était née bizarre, du moins le croyait-elle. Ses parents avaient mis de la glace dans son âme, ce qui n'avait rien d'exceptionnel. Quand tout allait bien, cette glace semblait fondre un peu ; mais quand tout allait mal, la glace gagnait du terrain."

Connaissez-vous cette sensation de certitude qu'un écrivain écrit pour vous ? Que ses mots ont traversé les océans ou bien les siècles pour vous arriver, à vous et à personne d'autre, même si des milliers d'autres personnes les ont lus avant vous ? "Big Jim" Harrison, c'est exactement ça pour moi, même si, incroyablement, il ne parle pas en apparence de choses que je connais, ou qui même m'intéressent un tant soit peu : la vie des cow-boys, l'élevage des chevaux, la chasse et la pêche dans le grand Ouest américain, les tribus indiennes. Bon il parle quand même des femmes, comme sans doute nul autre auteur masculin contemporain : non, il EST femme dans tous ses récits de vie féminine. Pour moi, lire Big Jim est ce qui s'apparente le plus à un grand voyage planant vers un ailleurs incompréhensible et pourtant totalement mien. C'est à peu près incomparable avec tout le reste, même avec des auteurs dont je reconnais qu'ils lui sont supérieurs.

"Elle réfléchit à l'affection, ou à ce que la culture populaire appelait l'amour, dont elle ne faisait l'expérience que depuis peu. Cette émotion était souvent embryonnaire, comme la musique qui nous stupéfie avant de retrouver sa forme mélodique."

"La fille du fermier" est une longue nouvelle d'un peu plus de 100 pages que Folio a extraite d'un recueil intitulé "les Jeux de la Nuit" pour la publier dans son étrange collection "folio 2€", sans doute imaginée pour convertir à la littérature de potentiels lecteurs fauchés (ou radins). Même si un fanatique de Jim Harrison comme moi regrettera forcément de ne pas avoir immédiatement accès aux autres nouvelles de ce recueil, il faut bien admettre que cette longue, magnifique, époustouflante même, chronique des premières années d'une jeune vie, à parfaite équidistance entre sauvagerie primitive et sensibilité artistique aiguë, s'apparente à une glorieuse épiphanie. Comme une sorte de distillation parfaite du talent singulier de Harrison. Et presque deux heures, parce qu'on lit forcément lentement une telle splendeur, de bonheur incomparable.

" "Nous ne savons pas ce que nous faisons, pas vrai ? demanda-t-elle timidement.
- Eh bien, nous avons notre musique, qui semble se répandre en nous, n'est-ce pas ?
- Oui ", acquiesca-t-elle avec une terrible impression de certitude."

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17 février 2018

"Jean-Claude Van Johnson" de Dave Callham : Time Cop Vs. Looper

jean-claude-van-johnson-AfficheJean-Claude Van Damme est un acteur exceptionnel, peut-être unique dans toute l'histoire du cinéma. Oh, pas pour son talent - encore qu'il n'en est pas plus dépourvu que la moyenne des acteurs "lambda", et que le spectacle de ses performances physiques, même dans des films médiocres, est finalement des plus roboratifs... Non, JCVD est véritablement exceptionnel parce qu'il est le seul à être devenu un "méta-acteur", à inspirer des mises en abymes vertigineuses, à faire l'objet de très sérieuses thèses universitaires, à devenir un pur symbole sans même avoir besoin de mourir jeune pour ça.

"Jean-Claude Van Johnson" nous passionne forcément a priori, par son parti pris audacieux de fusionner tous les degrés de lecture et d'interprétation de l'oeuvre (si, si !), du personnage JCVD et de l'homme. Dans (ce qui devrait être) un fascinant jeu de miroirs infinis, voici un JCVD revenu de la maison de retraite, s'imposant dans une fiction le confrontant aux personnages de ses films passés, à travers un nouveau rôle d'agent secret dans une réalité qui serait la nôtre si elle ne ressemblait pas autant à une Série Z (so what?)... Une série le faisant se heurter sans cesse à son propre passé d'acteur et d'être humain en souffrance : souffrance sentimentale, ce qui justifie des scènes romantiques presque fleur bleue, souffrance existentielle surtout, qui devra être résolue de manière également stéréotypée par un pardon freudien accordé par l'enfant qu'il était. Et au milieu de ce foutoir qui a tout pour être réjouissant, quelques bastons fainéants, la faute à un esprit pastiche pas léger, léger, et à une forme physique de JCVD que l'on imagine fragile...

Moins de trois heures d'un film découpé en six épisodes... mais sans doute plus du double de ce qu'il aurait fallu pour rester du côté de la légèreté, de la fable philosophique. Pour ne pas tomber dans la parodie oiseuse et la caricature facile d'un cinéma d'action fauché (DTV...) qui n'a vraiment pas besoin qu'on se moque de lui.

On sort de là furieusement déçus par une occasion aussi bêtement gâchée, mais pas forcément surpris que la maison Amazon ne soit pas le meilleur berceau pour des oeuvres vraiment conceptuelles. On s'est fait pas mal suer durant ces 6 épisodes, il faut bien l'admettre, mais ce diable de JCVD nous est toujours aussi sympathique. Plus peut-être même...

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16 février 2018

"Pukthu Primo" de DOA : Abject !

Pukhtu PrimoAutant ne pas y aller par quatre chemins : "Pukhtu Primo" (pour moi il n'y aura pas de "Secundo", je peux vous l'affirmer !) est le livre le plus détestable et le plus ennuyeux que j'ai lu depuis une bonne dizaine d'années. Il m'avait été pourtant chaudement recommandé par une amie lectrice assidue, et semblait bénéficier de bonnes critiques en général. Je suppose que cet enthousiasme que je trouve déplacé, voire hallucinant, résulte de l'approche journalistique, détaillée, et en effet instructive (même si on ne lira ici rien qui nous surprenne vraiment, pourvu qu'on se tienne un tant soit peu au fait de l'actualité) de DOA sur le conflit afghan, et sur les dérives mafieuse des sociétés privées substituant de plus en plus les braves marines US dans les conflits à travers le globe. Ceci admis, et bien volontiers, je ne vois pas ce qu'on peut sauver de ce pavé de 800 pages, indigeste au possible, qu'il m'a fallu plus d'un mois pour lire tant je le reposais en soupirant d'ennui au bout de quelques pages à chaque fois que je l'ouvrais... Le "style" littéraire du dénommé "Mort-à-l'arrivée" (mort cérébrale, indiscutablement...) est une horreur sans nom, conjuguant les poncifs les plus obscènes du thriller bas de gamme (violence gore, femmes putes, mépris général), pose nihiliste à a mode (pas un rai de lumière en 800 pages, c'est classe, non ?), fascination mal dissimulée pour les puissances du fric / du Mal qu'on fait semblant de condamner (les scènes "françaises" sont particulièrement abjectes...), le tout écrit avec les pieds, en introduisant régulièrement des mots orduriers au milieu de longues phrases qui se veulent sophistiquées, histoire de prouver qu'on est ici entre gens modernes et cools, je suppose. Même la construction un peu audacieuse du récit, puisque DOA nous jette sans repères dans le chaos afghan, et ne nous permet de distinguer un minimum les personnages qu'au bout de 300 (looooongues) pages, se retourne contre "Pulhtu" puisqu'on se rend bien compte que ces fameux personnages ne sont que des stéréotypes creux, envers lesquels on ne ressent qu'une indifférence rapidement hostile.

Ce livre est une véritable purge, que je ne saurais recommander à personne à qui il reste un semblant de respect pour la littérature.

PS : Après avoir refermé cette horreur (je termine toujours mes livres, quoi qu'il m'en coûte), j'ai ouvert un livre de Jim Harrison, et en deux pages, j'ai retrouvé le ravissement que procure la lecture d'un VRAI livre. Ouf !

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15 février 2018

"Sneaky Pete - saison 1" de David Shore et Bryan Cranston : l'arnaque...

sneaky_pete S1 afficheJe n'avais guère que quinze ans quand "l'Arnaque" (de George Roy Hill, avec Redford et Newman, quand même...) explosa sur les écrans du monde entier. Premier film de "con-men" (comme disent les Américains), premier film avec twists, bref une sorte de prémonition du film hollywoodien de divertissement du XXIème siècle. Une forme de divertissement malin qui me ravit... et qui fait que, pas loin d'un demi-siècle plus tard, il m'est difficile de cacher mon plaisir devant cette première saison de "Sneaky Pete", dont le scénario inventif nous propose une relecture - double, qui plus est - de la fameuse arnaque originelle. Co-produite par Bryan Cranston, qui s'attribue ici un rôle délectable d'ordure sadique, "Sneaky Pete" a forcément des échos de "Breaking Bad", en particulier dans cette vision désabusée, mais assez drôle, d'une société américaine profondément corrompue par la cupidité, où peu de rapports humains résistent à la lâcheté, aux mensonges et à l'hypocrisie.

Malheureusement, et malgré le plaisir indéniable qu'on en tire, "Sneaky Pete" souffre de plusieurs défauts majeurs qui la tiennent éloignée des sommets de son modèle : tout d'abord les innombrables failles d'un scénario qui ne tourne jamais vraiment rond, qui abuse de la crédulité du téléspectateur et passe souvent en force pour éviter qu'un peu de réflexion ne révèle les dysfonctionnements d'une intrigue qui veut se faire passer pour plus maline qu'elle ne l'est en réalité. Et ça, pour un film sur des escrocs et leurs escroqueries, c'est assez rédhibitoire... Ensuite, le choix malheureux en tête d'affiche de Giovanni Ribisi, acteur de seconde zone qui attira notre sympathie il y a près de 20 ans de cela, et qui s'avère visiblement mal à l'aise lorsqu'il s'agit d'incarner un maître de l'embrouille et de la manipulation : trop tourmenté, trop fragile, il échoue largement à transmettre la maîtrise qui est indispensable à la réussite de ses arnaques.

Reste pour moi le plaisir vaguement régressif de la revanche des plus malins sur les plus fort, envers et contre toute logique, et surtout contre l'adversité qui s'acharne à contrecarrer les stratagèmes les plus élaborés...

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