Le journal de Pok

20 octobre 2018

"A Bord du Blossom" de Manset : le voyage continue...

A Bord du BlossomC'est toujours avec crainte qu'on attaque la chronique d'un nouvel album de Manset, ce monument vaguement effrayant de la musique française, mais aussi ce "ringard" indéfendable aux yeux de la majorité de gens ayant moins de 40 ans. Et les critiques dédaigneux auront du grain à moudre avec ce drôle d'objet qu'est "A Bord du Blossom" : il y a ces textes qui semblent tirés du journal d’un explorateur sur son navire (le Blossom, donc ?) parti à la découverte de mondes inconnus, récités d'une voix chenue qui sonnent à nos oreilles contemporaines comme une célébration maladroite d’un colonialisme vaguement pédophilie ; il y a ces chœurs féminins R&B insupportables, mais heureusement très occasionnels ; il y a surtout ce décalage criant entre le voyageur éternel qu'est Manset et les "valeurs" de notre société ("On nous Ment", triste slogan complotiste)… Oui, tout cela risque bien de disqualifier totalement cet album, et réduire à zéro ses chances de conquérir un nouveau public...

Si l'on aura certes du mal à accepter le pamphlet anti-féminin que semble être "Pourquoi les Femmes", dont le texte se prête - à tort ? – aux interprétations les plus réactionnaires, il serait vraiment dommage d'ignorer que cet album marque un retour inattendu, inespéré même, à l'inspiration de la magnifique période de "l'Atelier du Crabe / le Masque sur le Mur". Et qu’il peut nous prodiguer des instants d'élévation (au sens baudelairien du terme) que peu d'artistes contemporains sont à même de nous offrir - pour autant qu'ils en aient même l'intuition...

Il est pourtant difficile d'expliquer la fascination d'abord, puis l'enthousiasme que provoquent les meilleurs albums de Gérard Manset (… et "A Bord du Blossom" pourrait bien en faire partie, mais seul le temps le confirmera…) qui creusent tous ce même sillon de son amour pour un ailleurs édénique, largement imaginaire, quelque part entre l’Asie du Sud Est, l’Amazonie et les îles paradisiaques du Pacifique : un ailleurs de végétation exubérante, de femmes sublimes, mais aussi d'absolu dénuement. Des albums qui racontent aussi l'inévitable apocalypse apportée par le monde moderne, ses soifs d'or, ses guerres barbares. Et quand il lui faut rentrer à la maison, ivre de tant de beauté et écœuré par tant de misère, le voyageur solitaire n’a plus qu’à chanter la tristesse de la banlieue parisienne, des amours usés, des amitiés traitresses, des vies sans mystère.

Manset nappe le tout de cordes lyriques, de guitares électriques naïves, qui emportent des mélodies fragiles que sa voix de plus en plus froissée, blessée, incertaine, peine à incarner... Parfois ces chansons s’effondrent dans le ridicule, mais souvent, heureusement, elles prennent une ampleur splendide que l’on aura du mal à trouver ailleurs. Il se dégage ainsi de "A Bord du Blossom" une sorte de romantisme excessif et malgré tout exsangue, qui fait la singularité d'une œuvre toute entière tournée vers un ailleurs aussi vaste et lointain que, paradoxalement, terriblement intime…

Sur une planète de plus en plus petite, Manset trouve toujours de nouveaux horizons à explorer : le voyage continue.

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19 octobre 2018

"Calibre" de Matt Palmer : la chasse

Calibre afficheIl devient de plus en plus difficile de faire du cinéma sans que des petits malins comme nous ne déballent de leur sac de cinéphilie les inévitables références qui vont réduire votre travail à une pâle copie, voire même à un plagiat malhonnête et peu inspiré. "Calibre", le premier long métrage écrit et réalisé par Matt Palmer, a donc été étiqueté comme film de série B - ce qu'il n'est absolument pas, n'étant ni un film de genre, ni un film fauché "d'exploitation" - reprenant les sujets de chefs d'œuvre comme "les Chiens de Paille" et "Délivrance". De tels raccourcis ne font pas honneur à la véritable petite réussite (petite par son budget, parfaitement approprié, et, je suppose, par son absence d'effets spéciaux détonnant au milieu du tout venant des productions Netflix) que constitue ce thriller, qui a presque "tout juste" : un scénario de pur film noir déroulant une suite implacable de conséquences d'un accident et d'une (très) mauvaise décision, sans facilités ni incohérences, l'ancrage d'une véritable atmosphère anxiogène dans un contexte géographique et économique crédible (le fin fond de l'Ecosse, survivant difficilement sans l'apport de capitaux extérieurs), et une réalisation sans esbrouffe, cherchant en permanence le juste regard sur l'action et les personnages. Le seul point faible de "Calibre" réside sans doute dans l'un de ses deux personnages principaux, cochant chacune des caractéristiques du stéréotype qu'il représente : irresponsable, égocentrique, séducteur, cocaïnomane, n'en jetez plus ! C'est un petit bémol seulement à nos louanges vis à vis d'un film qui évite habilement tout manichéisme, diluant habilement les repères entre Bien et Mal (on n'ose pas penser à ce que le sujet aurait donné réalisé de l'autre côté de l'Atlantique… ou plutôt on l'imagine très bien !), et qui aurait certainement mérité une sortie en salles, plutôt que de rester ignoré au milieu des dizaines de navets produits par Netflix. On attendra en tous cas le prochain film de Matt Palmer.

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18 octobre 2018

"Paranoid - Saison 1" de Mark Tonderai : black sabbath...

Paranoid S1 afficheIl n'y a, évidemment, pas que des chefs d'œuvre dans la production britannique de séries TV, même si les réussites, en particulier dans le genre policier, sont nombreuses("Boardchurch", "The Fall", "River", "Happy Valley", etc.), et "Paranoid" tombe plutôt dans l'honnête moyenne du genre. Rien de honteux, parce que le sujet est excellent - les magouilles de l'industrie pharmaceutique -, parce que l'enracinement dans la communauté d'une petite ville tranquille - qui est l'essence même de nombreuses séries anglaises - fonctionne encore une fois, et parce que l'idée d'une ouverture sur une enquête parallèle "ailleurs" (ici en Allemagne) offre quand même une bouffée d'oxygène, et ce d'autant que le team d'enquêteurs allemand est finalement plus intéressant. Car le problème, inhabituel, ici, c'est la faiblesse générale de l'interprétation du côté anglais, qui nous donne des personnages incohérents, dont les problèmes amoureux, familiaux ou psychologiques sont plus caricaturaux qu'autre chose : Indira Varma et Robert Glennister sont particulièrement pénibles, avec un jeu outré, souvent terriblement maladroit. Si l'on ajoute que l'écriture - un peu étrangement - place les personnages en retard permanent par rapport à ce que le téléspectateur a lui-même déjà anticipé, l'irritation n'est jamais loin. Reste que "Paranoid" n'ennuie jamais, ce qui est évidemment un bon point. Il y aura semble-t-il une seconde saison : pas sûr que cela ait été nécessaire.

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17 octobre 2018

Séance de rattrapage : "The Passenger" de Jaume Collet-Serra

The Passenger afficheIl faut bien reconnaître que nous n'avons rien contre un bonne petite série B à l'ancienne, avec l'ami Liam Neeson qui plus est, et mis en scène par un honorable tâcheron comme le Catalan Jaume Collet-Serra : l'association entre l'acteur et le réalisateur nous a en effet offert jusqu'à présent plusieurs bons moments de plaisir simple et sans conséquences…

… Il faut malheureusement admettre que ce ne sera pas le cas pour cette fois, puisque ce "Passenger" (rien à voir avec la chanson immortelle d'Iggy, d'ailleurs le véritable titre original est "The Commuter", mais j'imagine qu'appeler en France le film "Train de banlieue" ou quelque chose du genre ne faisait pas assez "djeunes"...) laboure effrontément les mêmes plates-bandes que "Non-Stop" quatre ans plus tôt, et devient du coup affreusement prévisible, malgré les efforts d'un scénario qu'on a compliqué à loisir avec le résultat que le spectateur ne croit plus à rien, et se moque complètement de ce qui se passe à l'écran. Ajoutons que Liam Neeson, toujours aussi engagé, commence à ne plus avoir l'âge qu'il faut pour "ce genre de conneries", et que le déraillement du train fait basculer le film vers la série Z sans budget…

Alors, "The Passenger" est un film à éviter ? Eh bien, pas complètement, d'abord grâce à son casting très honorable (la grande Elizabeth McGovern et l'intriguante Vera Farmiga ajoutent de la profondeur et du charme, tandis que le sympathique Sam Neill se rappelle à notre bon souvenir...) mais surtout grâce à l'exercice de style résolument hitchcockien auquel se livre Collet-Serra : ça ne sauve pas le film, mais cela fait plaisir de voir un réalisateur qui connaît ses classiques et les honore.

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16 octobre 2018

"Happy! - Saison 1" de Grant Morrison et Brian Taylor : copulation d'insectes...

Happy affiche"Happy!" a tout de la fausse bonne idée : de la provocation trash à la louche, de la violence graphique et décomplexée, une nouvelle rencontre entre personnages "de dessin animé" et prises de vue réelles. Et l'excellent Christopher Meloni en roue libre, fascinant pendant le pilote - à fond la caisse - et épuisant au fil des sept longs, longs épisodes qui suivent. En fait, "Happy!" aurait fait un excellent film de 2 heures, mais allonger ainsi la sauce a deux conséquences néfastes : d'abord, il faut constamment en rajouter dans la surenchère pour tenir les promesses initiales, et on atteint rapidement les limites de la patience du téléspectateur quand on fait revenir sous forme de zombie un mort grâce à un plat italien assaisonné au sang menstruel de la doyenne de la famille mafieuse… Bon, OK ! Ensuite, et c'est finalement là le pire, il est vite clair que derrière les apparences "punks" des personnages, il nous sera impossible d'échapper à la mièvrerie consensuelle du divertissement standard américain (notre héros destroy se découvre finalement la fibre paternelle, bouhouhouh), ce qui dégonfle salement la vilaine baudruche que se révèle être "Happy!". Une fois qu'on a compris que rien de mal ne peut arriver au héros (qui triomphe des balles, des chutes, des poignards, et même de crises cardiaques à répétition), qu'on a compris que l'histoire des "amis imaginaires" est un repompage complet des thèmes de "Toy Story", on s'occupe tant bien que mal à identifier les quelques idées vraiment intéressantes qui surnagent, comme les enfants vêtus et emballés comme des jouets, ou les stupéfiantes scènes que l'on qualifiera faute de mieux de "copulation d'insectes" qui introduisent enfin une véritable étrangeté dans une série qui joue beaucoup, beaucoup trop la facilité.

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15 octobre 2018

"Le Léopard" de Jo Nesbo : l'homme qui rit

Le léopardFaisant suite au réputé "Bonhomme de Neige", "Le Léopard" en constitue un écho intéressant, le thème bien fatigué du serial killer étant ici judicieusement placé au coeur d'une énigme policière particulièrement riche et, il faut bien le dire, brillante. Bien sûr, Nesbø n'hésite pas à nous refaire son habituel coup de la résolution "à double détente", mais elle se justifie bien ici grâce à la construction des crimes à deux niveaux (l'acteur et le metteur en scène, comme Nesbø nous le précise judicieusement dans l'un des derniers chapitres). On appréciera la plus grande honnêteté de la narration qu'à l'habitude, puisqu'il n'est nul besoin de recourir au "truc" désagréable consistant à déconnecter au moment-clé du roman le lecteur du point de vue de Harry Hole pour mieux le surprendre (le lecteur, pas Harry...). Les aspects "humains" sont également mieux développés que de coutume, avec le décès du père de Harry, le dilemme de Kaja et l'ambiguïté de Belmann.

Alors, qu'est-ce qui fait que "le Léopard" n'est pas le chef d'oeuvre du polar qu'il devrait être ? Tout simplement une tendance nouvelle et fort déplaisante à la surenchère dans la violence, le sordide et l'horreur, qui évoque les excès d'un Grangé auquel on pense régulièrement ici, en particulier lors des détours de l'intrigue par le Congo. Il est clair que Nesbø n'a nul besoin de recourir à ce genre de recettes démagogiques, et que la fascination que nous éprouvons pour Harry ne gagne rien à le voir échapper en quelques dizaines de pages à une avalanche, une chute dans un ravin et un incendie !

Heureusement, "le Léopard" se clôt lentement et doucement sur plusieurs chapitres qui voient Harry Hole dire adieu (?) à son passé et tenter sans illusion un nouveau départ. C'est beau et rude comme les meilleures chansons tristes de Springsteen (auquel il est régulièrement fait reference dans le livre). Et cela prouve une fois de plus que Nesbø est loin d'être un simple faiseur de polars scandinaves à la mode.

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14 octobre 2018

"Hold the Dark" de Jeremy Saulnier : black and white hell

Hold-The-Dark-posterAyant largement apprécié le travail de Jeremy Saulnier sur ses deux premiers films ("Blue Ruin" surtout et "Green Room"), on attendait forcément avec une certaine impatience son nouveau travail sous la houlette de Netflix. Une impatience mêlée de crainte si l'on se réfère à la piètre qualité à date des productions du géant de la "nouvelle TV"... La bonne nouvelle de "Hold the Dark" - soit un beau titre, que l'on aurait néanmoins aimé plus "coloré", pour poursuivre la série ! -, c'est que et les préoccupations et le style de Saulnier sont intacts, et confirment d'emblée la "marque" d'un véritable auteur sur un film qui, comme ses deux précédents, vient se nicher - un peu inconfortablement il est vrai - dans un genre, ici le polar à connotations fantastiques.

Car il est beau de voir comment Saulnier prend son temps pour poser un décor - l'Alaska, cette fois, peint comme un territoire maudit, presque aux portes de l'Enfer - et des personnages - tous consumés, voire anéantis par des forces surnaturelles (ou pas… le film ayant l'élégance de ne pas être clair sur le sujet) comme par un contexte social intenable : que ce soit la haine viscérale et l’incompréhension mutuelle qui règnent entre les populations autochtones et les "blancs", la sauvagerie désespérée du conflit irakien (superbe passage radical au début du film, qui indique que Saulnier pourrait être un grand cinéaste de "films de guerre"), ou bien "simplement" la désagrégation de la cellule familiale, il n'y a ici aucune issue hormis la plongée dans l'obscurité et le néant. Le rythme très lent, la rareté des dialogues et de la musique (merci !) imposent, non sans une certaine ambition, au téléspectateur une attention soutenue, mais aident à créer une sensation de désespoir hébété, voire peut-être résigné face à la noirceur du monde.

Il est alors d'autant plus surprenant de se retrouver au cœur de "Hold the Dark" devant une éprouvante scène de massacre, qui, comme l'introduction irakienne, déporte le centre de gravité du film du domaine de la mythologie vaguement abstraite (la malédiction ancestrale, le thème du loup comme menace mortelle venue du fond des âges, intégrée dans la culture indienne) vers un contexte de guerre civile où la haine raciale et la disponibilité d'armes lourdes dans ma société américaine constituent un cocktail mortel. C'est un pari culotté que fait ici Saulnier et qui lui coûtera sans doute une partie du soutien de son public, mais ce gauchissement inattendu des règles du "genre", qu'on y souscrive ou pas, fait beaucoup pour l'intérêt du film.

La dernière partie du film, en forme de traque classique qui se retourne comme un gant, vient boucler tragiquement toutes les issues, tout en proposant une fin ouverte qui en déstabilisera plus d'un. Qu'avons-nous vraiment vu ? Qu'avons-nous cru comprendre ? Le couple d'hommes-loups disparaît dans la blancheur de la neige complice. Saulnier ne nous a jamais montré le ciel, d'où venait - peut-être - la malédiction, la folie.

Que s'est-il passé ? "I will tell you". Ecran noir.

Même si "Hold the Dark" n’est pas parfait, Saulnier vient de réaliser là l'une des premiers vraies « œuvres de cinéma » produites par Netflix. Ce n’est pas rien.

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13 octobre 2018

The Bellrays à la Sala El Sol (Madrid) le Jeudi 11 Octobre

2018 10 11 The Bellrays Sala El Sol (11)22h37 : "The Stooges meet Aretha Franklin", "Tina Turner and the MC5", "James Brown being kicked in the balls by the Who“, les définitions amusantes de la musique de Lisa Kekaula et son mari Bob Vennum ne manquent pas, elles sont même fièrement énumérées sur leur site web. Avec le son quasiment toujours fort et parfait de la Sala El Sol, on peut espérer une heure trente sonique et excitante. A peine le temps de noter qu’à 50 ans, Lisa a désormais le format classique d’une grande chanteuse soul – ce qu’elle est, ne nous y trompons pas ! –, que Bob garde en dépit des rides et des cheveux blancs son look d’étudiant décontracté tombé dans la marmite du Rock garage, et Bad Reaction explose en ouverture de ce set des Bellrays qui se révélera vite implacable : plutôt que du punk rock comme on l’entend en général par chez nous, c’est bien du hard blues à la manière d’un AC/DC primitif qui nous sera administré ce soir… Avec par là-dessus, la voix sensationnelle de Lisa, qui se démène dans l’indémodable tradition gospel du Sud profond : "Blues is the teacher... Punk is the preacher", peut-on aussi lire sur le site web des Bellrays, et, ma foi, voilà une définition exemplaire de ce à quoi nous assistons, une démonstration à fond la caisse que la Soul la plus traditionnelle se marie parfaitement avec la fureur d’une guitare saturée et d’une section rythmique hystérique.

Je me suis placé – craignant un peu des débordements du public qui n’auront pas lieu (j’avais oublié que l’Espagne n’est pas un pays où le public est particulièrement physique dans les concerts !) - pas très judicieusement, à l’extrême gauche de la scène incurvée de la Sala El Sol, ce qui me privera du fait des lumières réduites de bonnes photos de Lisa et Bob, mais ce qui protégera mon ouïe des débordements saturés de la guitare incendiaire de Bob. Je suis juste en face du nouveau bassiste, au look latino, qui tricote avec Stefan, le batteur surpuissant et passablement énervé, ce groove acharné sur lequel la voix et la guitare vont pouvoir jouer à leur petit jeu de cache-cache et d’affrontement fusionnel : le spectacle est parfaitement réjouissant ! Les chansons de "Punk Funk Rock Soul Vol. 2" – qui sera joué me semble-t-il quasiment dans son intégrité – sont faciles à mémoriser, facile à accompagner, ce qui fait que le plaisir de la danse et de la communion avec les imprécations soul est total.

2018 10 11 The Bellrays Sala El Sol (60)Il faut maintenant mentionner un fait qui va légèrement colorer négativement le set, et qui résulte de l’attitude habituelle du public espagnol : je me suis souvent plaint, quand j’habitais Madrid, de l’attitude pour le moins décontractée des gens qui viennent plus aux concerts pour discuter que pour écouter la musique, le brouhaha des conversations restant souvent perceptible lors des morceaux plus calmes. Eh bien, ce manque d’attention, voire même de politesse, ne fait pas l’affaire de Lisa, qui n’a d’ailleurs pas l’air d’être la plus commode des femmes ! Elle prend rapidement à parti un groupe de bavards particulièrement bruyants, et va jusqu’à descendre dans le public admonester vertement un individu qui ne prend pas au sérieux sa demande de silence ! Elle lui fait signe de quitter la salle, ce qu’il ne fera apparemment pas, et elle s’en prendra ensuite régulièrement à lui, en répétant qu’elle n’a pas traversé l’Atlantique pour chanter devant des gens comme ça ! Bien sûr, elle n’a pas tort sur le fond, mais il faut bien admettre cette caractéristique désagréable de l’Espagne… D’ailleurs les trois autres musiciens ne semblent pas outre mesure concernés par la colère de Lisa, à laquelle ils sont, j’imagine, habitués…

Bon, les morceaux s’enchaînent, toujours dans une intensité maximale, et même si occasionnellement Bob et le bassiste remplacent Lisa au chant, en général pour les morceaux les plus classiquement garage, il y a quand même une petite lassitude qui s’installe, du fait de cette approche uniforme d’une musique qui n’arrive pas assez à varier ses effets : c’est bon de reprendre les chœurs gospel de Everybody Get Up ou de Love and a Hard Time, on apprécie la lourdeur stoner de Man Enough, et il y a même ça et là une sorte de talent mélodique qui dissipe temporairement les nuages noirs de la passion soul… mais le traitement reste un peu trop systématiquement radical. Les morceaux sont tous enchaînés sans un seul break pendant plus d’une heure vingt, et le batteur relance sans cesse la machine avec une rage qui impressionne. A la fin, Lisa harangue la foule dans un anglais fort peu compréhensible, qui tombe un peu à plat, malgré la bonne volonté générale d’un public bienveillant. Un peu plus de communication en espagnol (autre que « Gracias ! ») aurait été bienvenue.

Il est presque minuit, le groupe quitte la scène, et revient vite pour un Johnny B Goode très traditionnel, presque caricatural avec Bob qui imite le fameux duck walk de Chuck Berry, et un bref finale soul cataclysmique. C’est terminé, notre ouïe est laminée, et il faut bien dire qu’on aspirerait presque à un peu de légèreté après une telle décharge d’intensité émotionnelle.

C’est donc lessivé, et même un tantinet hébété, que je ressors de la Sala El Sol. Mais aussi, comme à chaque fois que j’assiste à un concert de gens aussi convaincus et dédiés à leur musique, rassuré quant à notre avenir…

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12 octobre 2018

Réécoutons les classiques du Rock : "Hypnotised" de The Undertones (1980)

Hypnotised

S'il est un disque qui réhabilite pleinement les fameux et mal aimés "albums de transition", c'est bien le "Hypnotised" des merveilleux Undertones : après leur remarquable irruption sur la scène punk avec leur album éponyme, porté par une chanson, "Teenage Kicks", que John Peel célébra comme la meilleure chanson pop jamais écrite (soit une affirmation un tantinet excessive, mais reconnaissant l'importance de ce petit groupe punk irlandais qui toucha rapidement au sublime, sans jamais perdre cette immédiateté enthousiaste qui faisait leur prix), et avant le triomphe artistique unanimement célébré que fut "Positive Touch", voici donc le deuxième album "maudit". Le groupe, qui vient de terminer une tournée internationale marquante en première partie des Clash - tournée qui leur a permis de rencontrer Bo Didley, ce dont ils sont très fiers -, est à court de compositions, et doit s'y reprendre à 3 fois pour avoir assez de matériel à enregistrer. Ils ont l'impression d'avoir tout dit, et hésitent entre la poursuite de la célébration effrénée des amours adolescents - une préoccupation encore de leur âge - et l'angoisse qui nous saisit quand l'âge adulte nous met face à ces putains de "responsabilités" dont on ne veut pour rien au monde. Et puis, soyons honnêtes, comprendre quelque choses aux filles n'est pas plus facile parce qu'on a eu un hit dans les charts !

Cette hésitation, ce tiraillement s'avère vite fécond : sous la pression (les producteurs les menacent d'aller demander à Graham Parker de composer pour eux !), les frères O'Neill, ces prodigieux pondeurs de riffs-"coups de boule" se surpassent, et les tubes (effectifs comme le génial "My Perfect Cousin" ou potentiels comme... tout le reste !) s'alignent comme à la parade pour constituer une playlist pop parfaite : même indécrotablement de leur temps, donc punks, les Undertones honorent le vaillant héritage qui les a menés jusque là : le Glam Rock de Gary Glitter et Slade, le boogie de Statu Quo, et - ouverture plus surprenante sur ce qui allait suivre - la soul... L'idée "absurde" de reprendre "Under the Boardwalk" - essayez donc d'allez faire des galipettes avec une donzelle en plein air, allongés sur une simple couverture, en Irlande, sans attraper la mort ! - se transforme en triomphe paradoxal : on y découvre dans toute sa splendeur une Voix, une vraie, qui aurait dû marquer son époque... si Feargal Sharkey n'avait décidé de retourner à l'anonymat (... mais c'est là une autre histoire !).

"Hypnotised" aurait dû s'appeler "More songs about chocolate and girls", d'après le titre de la chanson éponyme qui en constitue l'ouverture, car les "Undertones", s'inspirant du second album des Talking Heads clairement cité en référence, ont déjà compris derrière leur allure de gavroches irlandais qu'ils pouvaient, non qu'ils devaient élever leur jeu et rompre avec cette simplicité et cette robustesse de bon aloi qui les avaient rendus célèbres. C'est juste que, pour cette fois, pardonnez-le, ils n'ont pas eu le temps ! Alors, même si une chanson poignante comme "Wednesday Week" annonce déjà les ennuis à venir, l'album reste un tourbillon réjouissant de guitares bavardes, de mélodies instantanées et de paroles hilarantes : il se conclut d"ailleurs sur un brillant "What's with Terry" qui nous laisse heureux et épuisés, un peu comme le faisaient les premiers albums des Who (Townshend était d'ailleurs lui aussi fan du groupe). Sauf que ce bonheur et cet épuisement-là, il y a bien peu de musique qui nous les dispensent aussi généreusement que les Undertones...

"Sit down, relax and cancel all other engagements / It's never too late to enjoy dumb entertainment"

... mais, bien sûr, il n'y a pas un soupçon de bêtise ici.

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11 octobre 2018

Séance de rattrapage : "Father Figures" de Lawrence Sher

Father_Figures_Affiche

"Father Figures" est un film qui ne surprendra personne - hormis dans sa conclusion que l'on n'aura pas vu venir et qui doit probablement être la raison de son existence, à une époque où ce genre de comédie de moeurs n'a plus vraiment de public ni donc de raison d'être : l'enchaînement des stéréotypes au cours de cette recherche du père (comme seule capable de donner un sens à la vie de nos héros...) est étonnante, conférant au parcours "psychologique" des personnages une banalité improbable que les scénaristes essaient de cacher derrière des incidents vaguement farfelus. Rien donc de bien enthousiasmant en soi dans ce film qu'on a le sentiment d'avoir vu mille fois déjà, même si le twist final permet d'en sortir avec une jolie impression de fraîcheur.

Et pourtant, je ne peux nier le plaisir que j'ai pris à regarder "Father Figures", un plaisir même pas honteux : le plaisir de voir interprétées par des acteurs sympathiques (Wilson et Helms), voire même excellents (Glenn Close, JK Simmons ou Christopher Walken, un beau casting quand même !), des situations joliment farfelues ou doucement touchantes, dans une sorte de tradition (désormais presque artisanale...) d'un cinéma qui se souciait de parler de nous, quitte à emprunter sans vergogne des raccourcis simplificateurs permettant d'accrocher le grand public.

Oui, à bord de ce vol transatlantique inconfortable qui me ramenait vers ma famille, et après avoir vainement tenté (j'ai tenu 10 minutes) de m'intéresser aux effets digitaux et aux injonctions grandiloquentes de "Black Panther" sur un écran de 15 cm sur 10, "Father Figures" m'a fait verser ma petite larme - sans doute l'effet du manque d'oxygène - et rire de bon coeur trois ou quatre fois. Penser à mon papa et ma maman, à ma femme et mes enfants que j'aime. Et me souvenir que, quelque fois, on n'en demande pas plus au cinéma : un peu d'humanité, un peu de confort de l'âme.

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