Le journal de Pok

19 avril 2018

"Black Mirror - Saison 2" de Charlie Brooker : le mirroir brisé

black-mirror-S2 afficheDans la même ligne que la première, la seconde saison de la redoutable série "Black Mirror" nous offre trois épisodes plus ou moins ludiques (enfin, plutôt moins que plus, hein...) sur l'impact possible du développement des technologies actuelles sur nous, au sein d'une société que l'on nous prédit - sans grande surprise - toujours plus consumériste et toujours plus répressive. Le charme addictif de "Black Mirror" provient largement de ce sentiment de "remise à zéros" des compteurs à chaque nouvel épisode, qui génère une vraie excitation sur le mode : "mais que vont-ils inventer cette fois-ci ?". Et il faut bien avouer que, malgré les irrégularités inévitables de l'écriture et de la mise en scène, malgré l'aspect disparate, voire fourre-tout de la série, pas de deception réelle pour le moment.

"Be Right Back" est une réflexion douce-amère sur ce qui pourrait être utilisé des traces que nous laissons derrière nous sur les réseaux sociaux pour nous conférer une sorte de fausse immortalité. "White Bear" est le "shocker" de la saison, un épisode anxiogène et spectaculaire débouchant sur une dénonciation - un peu facile sans doute - de l'éternelle fascination du public pour la justice et les punitions, modernisée en une torture sadique éternellement recommencée. "The Waldo moment", malgré une vision pertinente de l'érosion de la crédibilité des politiques dans nos démocraties et du risque populiste, surprend moins.

C'est donc la belle réussite de "l'épisode de Noël" (une vieille tradition anglaise !), "White Christmas", qui portera au plus haut la réputation de la série : sur une heure et quart, voilà une histoire retorse, avec trois fictions successives qui finissent par constituer un portrait à charge de la manière abusive dont les nouvelles technologies sont finalement utilisées - ici la capacité d'enregistrer et de modifier le regard de tous, et le clonage de la conscience qui devient un "cookie" manipulable à l'infini dans un espace virtuel oppressif : Jon Hamm y est comme souvent magnétique et magistral, mais c'est surtout les déchirements successifs que provoquent en nous ces trois récits dramatiques qui l'élèvent finalement vers une impressionnante intensité émotionnelle.

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18 avril 2018

"La Promesse de l'Aube" de Romain Gary : A ma maman...

La_promesse_de_l_aubeJe ne serais pas qui je suis sans ma mère. Elle m'a porté à bout de bras pendant les 15 premières années de ma vie, dressée contre l'univers tout entier qui ne me voulait guère de bien. Contre mon père qui sombrait dans la défaite et l'isolement. Contre nos racines humbles qui me tiraient vers le bas. Contre un monde d'où le rêve était alors banni. Elle a vécu pour moi, fils unique, et elle n'a rien fait de sa vie qui ne m'ait pas servi, d'une manière ou d'une autre.

Je ne suis pas arrivé à quoi que ce soit d'exceptionnel. Je ne suis pas un écrivain reconnu, je n'ai pas servi glorieusement dans des guerres lointaines (car j'ai eu la chance de vivre ma vie en temps de paix, tout au moins pour la partie du monde qui me concernait directement). Je ne suis même pas devenu diplomate. Mais j'ai bien vécu, j'ai fait de beaux métiers, et surtout j'ai parcouru le monde, comme elle m'en avait si jeune donné le goût. J'ai aimé bien des femmes et j'ai été aimé par certaines en retour. J'ai vécu milles aventures, la plupart du temps dérisoires, parfois grotesques, que m'envient ceux qui n'ont pas eu la chance comme moi de partir. De partir parce que maman savait que la plus belle chance qu'elle pouvait me donner, c'était le goût du départ. J'ai échappé à la malédiction de nos racines polonaises, qui, dans ma famille, nous gonflent d'une sève vitale puissante, pour mieux nous clouer au sol quand nous voulons prendre notre envol. Moi, grâce à maman, j'ai pris mon envol, et peu importe finalement si mon vol a été lourd et disgracieux. Si je n'ai pas laissé dans le ciel de traces mémorables. Grâce à maman, j'ai vécu.

A 60 ans, je viens de refermer "la Promesse de l'Aube" de Romain Gary, que je lisais pour la première fois. Je ne sais pas pourquoi je ne l'avais pas lu avant, mais je sais bien que je n'étais pas encore prêt, jusqu'à aujourd'hui, à le lire. A le comprendre. A l'aimer autant que je l'ai aimé. A chaque page que j'ai tournée, j'ai ri, j'ai pleuré, j'ai regardé le ciel. J'ai même brandi mes poings contre ce ciel que je sais, que j'ai toujours su, grâce à ma mère, être vide. Je viens de lire l'un des 20 livres qui m'a le plus enchanté, le plus époustouflé de ma vie. Mais même ça ne serait rien si ce n'était l'un des seuls livres que j'aie jamais lus qui m'a rapproché de ma maman, cette maman que j'ai si souvent, si longtemps abandonnée pour courir le monde, comme elle m'avait si bien encouragé à le faire.

Je pense que, à la différence de Romain, je ne me tirerai pas une balle dans la tête. Ou tout au moins pas encore. J'ai encore au moins deux enfants, les deux plus jeunes, que je peux aider à grandir dans le monde. Il n'est pas trop tard. Il n'est en fait jamais trop tard, et c'est sans doute la seule chose que Romain Gary, qui avait compris tant de choses au ridicule de la vie humaine, n'avait pas voulu comprendre.

J'ai 60 ans et la semaine dernière, j'ai dû confier ma maman aux soins d'une institution spécialisée. Alzheimer est une tragédie. Ma mère est déjà en train d'oublier qui je suis. Mais moi je ne l'oublierai pas.

Merci, Romain.

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17 avril 2018

Dominique A le 14 avril à la Philharmonie

2018 04 14 Dominique A Philharmonie (3)21h45 : Deux batteries côte à côte sur scène, ça devient la mode (Oh Sees, King Gizzard...) et ça prouve que l'ami Ané a bel et bien décidé d'aborder ce soir, comme promis, sa musique par sa face la plus rock, la plus bruyante : ça fait plaisir ! Format quintette donc, avec le fidèle et très talentueux Thomas Poli aux claviers et à la guitare, le très démonstratif Jeff Hallam à la basse, et le feu roulant de percussions (ah oui, il y a aussi une petite batterie électronique pour compléter !) assuré par Etienne Bonhomme et Sacha Toorop…

Comme sur son dernier album, qui va servir d’épine dorsale au set, Dominique A attaque par Cycle : combinaison plutôt équilibrée entre électronique dark et éclats rock vaguement bruitiste, le morceau donne bien l’esprit qui va régner ce soir sur la Philharmonie. Le son est évidemment excellent, avec la voix sans doute un peu trop en avant quand même, et un niveau sonore qui aurait mérité d’être plus élevé. Une version tendue, lyrique, absolument magnifique de La Peau vient très rapidement faire monter la température de la salle, le public répond présent… Dominique prend acte, avec satisfaction : « Ah oui, là, on vous sent, quand même ! ». Je me prépare mentalement pour ce qui pourrait bien devenir le meilleur concert que j’aurai jamais vu du "grand chauve". Sur Les Deux Côtés d’une Ombre, l’une des chansons les plus singulières de "Toute Latitude", franchement sombre pour le coup, Dominique qui pour une fois est sans sa guitare, s’autorise à danser, frôlant la frénésie sur la fin de ce morceau très électro-dark : on le sent désormais libéré de toute cette timidité, ce trouble qui le clouait jadis au sol, ses bras et ses jambes partent dans tous les sens, la transe est proche. Plus tard, il nous demandera : « Ça vous plaît de vieillir ? ». A un spectateur qui lui répondra « Oui ! », il répondra : « Oui, en fait, moi aussi… ! ». Et il est indiscutable que la maturité a apporté chez Dominique A une force impressionnante, qui lui permet de véritablement imposer sur scène ses chansons, pourtant toujours empreintes d’une sensibilité bouleversante. Je remarque quand même que Dominique a du mal à reprendre son souffle à la fin de sa démonstration de danse ! Comme quoi, l’âge n’a pas que des avantages…

2018 04 14 Dominique A Philharmonie (58)Va-t-en, sans doute ma chanson favorite de la première période de la carrière de Dominique A, nous est offert dans une version tendue, extrême, qui est évidemment enthousiasmante. C’est à ce moment que je perçois pour la première fois le décalage entre l’interprétation offerte par le groupe des "classiques" de Dominique A et l’attente du public, visiblement plus "chanson française". Et ce décalage va empêcher le concert de vraiment décoller à nouveau, comme ça aura été le cas sur la Peau… La preuve évidente de ce décalage, c’est qu’il faudra attendre la (très belle, certes) version de l’Océan pour que les applaudissements redeviennent vraiment intenses : la marque laissée par "Eléor" sur le public de Dominique A est logique, vu la qualité de l’album, mais je trouve que les fans ont du mal à passer à autre chose comme lui souhaite le faire.

Rendez-nous la lumière est le genre de titre fédérateur, classiquement rock et gentiment lyrique, qui permet quand même la réconciliation, mais l’écart s’agrandit à nouveau quand le Commerce de l’Eau ou Exit font à nouveau monter la pression. Corps de ferme à l’abandon donne un dernier tour de vis à l’inconfort, avec son texte terrifiant et son ambiance électronique grinçante. Eléor clôt le set après une heure et demi dans une mélancolie sublime : bon, j’avoue que moi aussi, j’ai le cœur qui se serre sur ce premier finale à haute charge émotionnelle.

Le premier appel est celui des cadeaux au public : d’un côté Au revoir mon amour pour la beauté classique, de l’autre le Twenty-Two Bar pour le clin d’œil au grand succès public manqué de peu, et au milieu Immortels pour l’intensité rock. On se quitte (mais on se doute bien que ce n’est pas définitif…) sur la désormais habituelle version électro-dance du Courage des Oiseaux.

2018 04 14 Dominique A Philharmonie (88)Moi, j’attends patiemment le vrai rappel, la chanson de Dominique A que je préfère en live, le monstrueux le Convoi… qui déçoit visiblement la majorité des gens qui m’entourent, qui sont sans doute peu familiers avec ce morceau quasi kraut rock, avec son texte sublime, mi Sci-Fi, mi politique : on ne peut s’empêcher de penser à l’enfer que vivent les migrants quand Dominique A chante : « Ils s'échangent des signes comme des mots inconnus / D'un pays qui ne veut rien dire et dont l'histoire s'est perdue… ». Le son enfle, les deux guitares de Dominique et de Thomas cherchent le tourbillon sonique, nous sommes une petite poignée au premier rang à entrer enfin dans la transe recherchée… Mais le morceau s’arrête trop vite, sans atteindre le sublime qui s’annonçait pourtant. Une petite frustration donc, pour finir ce beau set de deux heures.

Dominique A confirme en 2018, après plus de vingt-cinq ans de carrière, qu’il reste ce qui se fait de mieux à la conjonction improbable de la chanson française et du rock noisy moderne. Même s’il n’a sans doute pas le public qu’il mérite (combien de mes copains fans de bruit apprécieraient ce genre de concert, mais n’y viennent pas ?), Dominique A continue obstinément son chemin, avec une conviction politique (écologique, sociale…) et une sûreté du geste artistique qui feraient pâlir bien des musiciens anglo-saxons plus fameux que lui.

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16 avril 2018

My Brightest Diamond en première partie de Dominique A le 14 avril à la Philharmonie

2018 04 14 My Brightest Diamond Philharmonie (28)20h30 : My Brightest Diamond, voilà une artiste à côté de laquelle je suis toujours passé, un peu effrayé par l'image de diva un peu perchée qu'elle dégageait. Au vu des cinquante minutes parfaites qu'elle nous a offertes ce soir, ce fut une grosse erreur : une voix stupéfiante, certes plus du côté de la technique de chant classique que de l'énergie rock'n'rollienne, une présence scénique à la fois émouvante et drôle, et des morceaux certes non conventionnels et ambitieux, mais toujours du bon côté du cœur. Entre ballades tourmentées soutenues par de sombres claviers (certaines en français…), envolées lyriques en solo et flashs électriques baroques (malgré des problèmes récurrents d'accordage de sa guitare), nous avons eu droit à un mini récital léger et paradoxalement intense, se terminant de manière sublime en solo sur une déclaration d'amour bouleversante à son fils. Bref, si le look vaguement glam de Shara Nova déconcerte par rapport à sa musique, ce fut ce soir pour moi une découverte majeure. Comme quoi il n'est jamais trop tard. Un nouvel album sort bientôt, je serai au rendez-vous.

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15 avril 2018

"L'engrenage", le onzième tome de Ralph Azham de Lewis Trondheim : jeux de trônes...

EngrenageVoilà déjà 7 ans que nous entretenons une relation ambiguë avec "Ralph Azham", certainement la série la moins convaincante de l'oeuvre désormais non négligeable de Lewis Trondheim... Une série qui semble lui être paradoxalement chère puisqu'on en est déjà avec "l'Engrenage" au onzième tome de cette saga d'heroic fantasy vaguement humoristique, qu'on aura qualifiée au gré de son humeur de "neurasthénique", "répétitive", "stakhanoviste", voire même "hébétée"... mais qu'on continue à lire avec une fidélité un peu inexplicable...

Rappelons le principe : voici le récit a priori interminable des aventures tour à tour familiales, guerrières et politiques d'un héros aux super-pouvoirs paradoxaux au sein d'un univers d'heroic fantasy classiquement moyen-âgeux, qui se trouvera contre son gré hissé au pouvoir quasi suprême. Comme dans "le Donjon" mais en bien moins réussi, on passe sans vergogne de l'aventure la plus classique à la réflexion sur l'inanité du pouvoir, qu'il soit politique ou militaire, de la plus grande confusion morale au désespoir existentiel aigu. Le tout pimenté par le paradoxe du dessin moderne et faussement naïf de Trondheim en complet décalage avec la violence sanglante, parfois même épique, du récit, et par de légères pointes d'humour à froid.

Il faut maintenant admettre que, même s'il nous a depuis longtemps perdus dans le dédale d'une fiction proliférante et souffrant finalement d'une absence de "but" ("un peu comme dans la "vraie vie", non ?" nous souffleront les défenseurs de la série...), Trondheim nous captive à nouveau avec cet "Engrenage" qui s'impose comme l'un des meilleurs épisodes de la série : la relation ambiguë entre Ralph et la fascinante Tilda Pönns retrouve par instant le charme du romantisme embarrassé de "Lapinot", alors que la liquidation brutale des religieux ennemis du Superintendant fait bel et bien écho à certaines scènes équivalentes de "Game of Thrones". Mais ce sont les dernières pages, purement tragiques, justifiant le titre de l'album et réduisant en poussière les victoires passées de Ralph, qui gagnent vraiment notre coeur : il y a dans cette noirceur d'une défaite, inattendue mais inévitable, la promesse d'une fin terrible justifiant enfin les hauts et les bas d'une saga qu'on aimerait voir parvenir à la grandeur...

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14 avril 2018

"The Handmaid's Tale" de Bruce Miller : soumission...

Handmaid afficheRéussite absolue, choc intense - voire traumatisant dans ses trois premiers épisodes pour le moins radicaux -, "The Handmaid's Tale" ouvre sous nos pieds un gouffre vertigineux, faisant parfaitement écho aux angoisses les plus torturantes de notre pauvre époque : la montée du fondamentalisme religieux, le fascisme inhérent à la société américaine, l'explosion exponentielle des effets de la destruction de notre environnement, la fragilité de la démocratie et des récentes victoires de l'égalité des sexes... tout y est, et brillamment combiné en un cocktail à la fois enivrant et dévastateur.

Même si le roman originel - que je n'ai pas lu - est certainement essentiel à la réussite de la série grâce à l'invention d'une forme d'esclavage particulièrement abject, il faut louer l'ambition de Bruce Miller et de son équipe qui n'ont fait à aucun moment de compromis quant à leur vision radicale d'un présent dystopique à la cruauté asphyxiante - et pourtant complètement crédible tant il prend racine dans une réalité qui est bel et bien la nôtre : superbement mis en scène, la plupart des épisodes de cette première saison - avec une mention particulière pour les trois premiers, affreusement anxiogènes, et pour le dernier, émotionnellement imparable -, sont à hisser au pinacle de ce que la grande "Science-Fiction" doit être : un commentaire pertinent sur le destin de la société humaine et de ses systèmes politiques, un avertissement lucide quant au Mal profondément tapi en nous, le tout somptueusement emballé dans un divertissement formellement brillant.

Terminons en faisant l'éloge du talent bouleversant d'Elisabeth Moss, ici l'égale des plus grandes actrices, portant à bout de bras la réussite complète de ce récit de soumission (le livre de Houellebecq, si différent mais si comparable, fait écho au thème de la série, ainsi que "2084", le chef d'oeuvre de Boualem Sansal). Après "Mad Men" et "Top of the Lake", voici donc la poursuite d'une trajectoire stellaire...

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13 avril 2018

Entretien avec Will Sheff (Okkervil River) le 30 mars

2018 03 30 Will Sheff InterviewWill Sheff était à Paris pour présenter le dernier album de son Okkervil River. Nous avons pu le rencontrer chez Fargo, dans le XIème, une boutique de disques au décor chaleureux et ô combien pertinent avec ses murs couverts de vinyles ! Une occasion en or pour échanger quelques mots avec l’une de nos idoles absolues, et l’un des songwriters les plus intelligents et les plus sensibles des Etats-Unis.

Pok : Votre dernier concert à Paris était sur une péniche, au Petit Bain, le bateau tanguait et vous aviez ce décor de feuilles rouges tout autour de vous : un moment mémorable pour nous tous… Vous vous en souvenez ? 

Will : Yeaaah…

Pok : Ce qui me frappe avec Okkervil River, c’est qu’après vingt ans de musique, vos albums sont toujours aussi pleins d’émotion, d’énergie vitale… Mais comment faites-vous ?

Will : C’est gentil de dire ça… Quand vous commencez à écouter du rock’n’roll à 15 ans, il y a une passion en vous quand vous entendez cette musique, et vous vous dites : « C’est quelque chose qui va m’accompagner, que je veux avoir avec moi pour le reste de la vie…! » Certains d’entre nous ont la chance de pouvoir préserver cette passion presque de manière naturelle, mais il me semble que l’existence arrive à vous ralentir ; vous vieillissez et votre cerveau ne réagit plus comme avant, votre énergie baisse… Ou bien c’est la société elle-même qui provoque ça. Vous répétez les mêmes choses, et elles finissent par devenir ennuyeuses… Je me suis souvenu que je devais rester fidèle à mes croyances, et j’ai commencé à développer une sorte de discipline dans ma vie, à l’appliquer à tout ce que je faisais, pour pouvoir tenir la distance. Pour pouvoir continuer à avancer…

Honnêtement, ça consiste surtout dans le fait de rester curieux, de réserver du temps pour découvrir de nouvelles musiques, ou pour continuer à lire des livres. C’est essayer de garder ses connections spirituelles avec le monde, de prendre soin des autres, et bien sûr de continuer à développer ses propres compétences. D’essayer de ne pas devenir “superficiel”, “stupide” (« mindless »), j’utilise ces mots par opposition avec le fait de rester “conscient” ou “concerné” (« mindful »), parce que “concerné”, c’est un mot à la mode aux US…

Quand vous savez pourquoi vous faites quelque chose, pourquoi vous voulez continuer à le faire, ce que vous voulez en tirer, alors vous faites cette chose avec amour, avec attention, avec soin. C’est comme ça qu’on doit faire de la musique. Il est très facile de tomber dans la superficialité, parce que le monde nous incite à nous laisser aller. J’essaie donc de faire de la musique dans une forme de liberté, mais aussi avec une certaine conscience : pour cela, je m’impose une certaine discipline, comme par exemple de rester en bonne santé.

Peut-être que le fait de ne jamais être devenu une superstar a été une aide, car sinon, j’aurais certainement été affecté dans mon rapport avec le monde, et mon développement en aurait été biaisé…

Pok : Oui, mais le contraire est vrai aussi, il y a tellement de musiciens, d’artistes qui ne deviennent pas célèbres et qui semblent du coup n’avoir plus rien à dire après quelques années… Tant de gens qui font un premier disque superbe, après quoi leur musique semble vidée…

Oui, c’est vrai... Pour que l’inspiration persiste, et pour qu’il y ait quelque chose en vous qui refuse de mourir… c’est quelque chose sur lequel vous devez travailler, il faut préserver une sorte d’espièglerie dans tout cela. Ça fait partie de mon job de garder une connexion avec l’enfant que j’étais. Et j’ai beaucoup de chance parce que je me sens toujours connecté avec l’enfant que j’étais, même si je ne comprends pas bien comment. Bref, je ne sais pas pourquoi, mais je me suis débrouillé pour garder cela en étant adulte, et ça m’a aidé dans mon inspiration…

Pok : Bon, vous êtes en France et vous savez que nous, les Français, avons une relation d’amour et de haine avec les US, nous sommes très inquiets à propos de votre leader…

Will : (Rires)…

Pok : Est-ce que la situation politique affecte la manière dont vous travaillez en tant qu’artiste ?

Will : Oui, absolument. Encore que dans mon cas, et c’est sans doute vrai pour d’autres que moi, cela m’a plutôt conforté dans une direction qui était déjà la mienne… Je suis arrivé à un âge où je questionne ce qu’est ma mission… Non, pas ma mission, disons plutôt mon job, mon boulot…  Je questionne mon boulot dans ce qu’il a de plus fondamental. La musique est un devoir sacré, la musique a un pouvoir de guérison. Nous, musiciens, avons la capacité de connecter les gens entre eux, de les libérer du sentiment de manque d’importance qu’ils ressentent dans leur vie… J’ai commencé à me rendre compte que l’extérieur doit être en accord avec l’intérieur. Que mon travail et ma vie doivent refléter les valeurs que j’exprime dans ma musique. J’avais déjà cette idée dans la tête, et quand Trump est arrivé, ça a été extrêmement dramatique pour tellement de gens… mais ça a incité aussi beaucoup d’entre nous à choisir son côté de la barrière. Bon, je ne prétends pas avoir changé radicalement ma vie, il y a tellement de gens qui font des choses importantes, il y a tellement de gens qui m’impressionnent parce qu’ils font un VRAI travail… Mais en tant qu’artiste, j’ai la responsabilité de façonner les consciences. Bon, je n’ai pas vraiment le pouvoir de faire ça à grande échelle, comme le fait Kendrick Lamar par exemple, et il est une vraie inspiration pour moi… mais dans mon petit coin du monde, je ressens maintenant une vraie urgence d’agir…

Pok : L’évolution de la Musique, de l’Art en général, est préoccupante, avec le Net, avec la manière dont les gens écoutent de la musique aujourd’hui, qui n’a plus rien à voir avec la manière dont ils l’écoutaient il y a 20 ans par exemple… Il est difficile de dire si c’est une bonne chose ou une mauvaise chose, mais la musique paraît être plus que jamais un produit de consommation. Et les artistes semblent avoir du mal à vivre de leur musique… Etes-vous pessimiste ou optimiste ?

Will : D’un point de vue stylistique, artistique, la musique populaire est aujourd’hui à un niveau bien meilleur qu’il y a 20 ans… Mais si l’on parle de “modèle commercial”, c’est un désastre. Le modèle actuel est en train de briser les connections qui existaient entre les gens à travers la musique. Les grandes entreprises de technologie n’ont aucune idée de ce qu’ils sont en train de faire ! Ils sont doués pour inventer de nouvelles technologies qui soient super pratiques à utiliser, mais très mauvais lorsqu’il s’agit d’inventer des technologies qui enracinent les gens spirituellement… Ils défont des habitudes, des pratiques d’écoute de la musique qui étaient bonnes, et les remplacent par une absence absolue de forme. C’est horrible…

Cela dit, je ne sais pas si je suis optimiste ou pessimiste, parce que les choses changent tellement vite. Sans le Net, je ne serais pas à Paris en train de discuter avec vous. Le Net a été incroyablement utile pour développer ma carrière, et ensuite le Net a été terriblement efficace pour m’empêcher de gagner ma vie ! Mais ça ne veut pas dire que ça ne changera pas à nouveau, et rapidement... Donc je ne sais pas trop s’il faut être pessimiste ou optimiste, je suis incapable de prédire le future…

Mais je sais que les grandes Corporations ne sont pas nos amies. Qu’elles ne se préoccupent pas des gens, c’est comme ça que le capitalisme fonctionne en ce moment… C’est vraiment terriblement déprimant, d’un point de vue personnel, et financier aussi. En tant que musicien, c’est comme si vous étiez un chef de cuisine et tous les restaurants ont disparu, et tous vos plats sont livrés par un système du genre McDrive. Les clients reçoivent les plats que vous avez préparés par la fenêtre de la voiture. Vous pensez : “Objectivement, je sais que ce n’est pas la meilleure manière de manger”, et tout le monde vous répond : “Mais ça ne va pas ? C’est génial, super pratique !”. Ça fait un peu cet effet là… (Rires)

Pok : Et pour le lancement de votre nouvel album, “In the Rainbow Rain”, on espère que vous allez repasser par Paris ?

Will : Oui, c’est prévu, pour octobre…

Pok : Super, on se revoit en octobre, alors !

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12 avril 2018

"Flying Microtonal Banana" de King Gizzard and the Lizard Wizard : l'envol...

Flying Microtonal BananaPremier des 5 albums publiés en 2017 par les renversants Australiens de King Gizzard and the Lizard Wizard, "Flying Microtonal Banana" les voit exploser leurs précédentes ambitions de groupe garage néo-psychédélique pour aller tutoyer les étoiles avec un concept... qui est bien plus qu'un simple gimmick à la limite du second degré. La musique microtonale est le nouveau centre d'intérêt de Stu MacKenzie, qui a donc convaincu sa joyeuse troupe de potes allumés d'investir dans de nouveaux instruments, capables d'aller chercher ces quarts de tons largement ignorés par l'Occident, et qui caractérisent à notre oreille profane certaines des musiques "orientales". Réapprendre complètement à jouer de la musique à partir d'un nouveau cadre est clairement une vraie aventure, comme très peu de groupes de Rock ont jamais été capables d'en vivre (à supposer qu'ils en aient même jamais eu envie !), et "Flying Microtonal Banana" serait déjà un disque passionnant s'il n'était pas en plus constitué de neuf morceaux à l'inspiration mélodique stimulante...

S'ouvrant sur un "Rattlesnakes" monstrueux, classique instantané et bombe à fragmentation dont l'explosion précipite en live le public dans l'extase - le genre de très long morceau dont on voudrait qu'il ne finisse jamais -, l'album ne souffre quasiment d'aucune faiblesse : on y explore, toujours en mode microtonal, divers continents musicaux, du jazz au rock progressif en passant par, évidemment, la pop psychédélique la plus allumée pour conclure par un instrumental orientalisant qui se situe à des années lumières des riffs élastiques de l'introduction...

King Gizzard a pris ici le risque magnifique de s'éloigner de ses bases garage et d'aller se frotter à des musiques "savantes", sans jamais trahir cet enthousiasme et cette fraîcheur qui rend le groupe immédiatement aimable : aucune prétention, aucun pompiérisme dans cette nouvelle forme de "progressisme" propulsée par les deux batteries infernales du groupe, et animée par des mélodies immédiatement mémorisables, dans la meilleure tradition pop.

Le (possible) hommage aux vétérans du bizarre que furent Gong il y a 40 ans, l'esprit de fantaisie qui règne sur l'album et l'empêche joliment de jamais tomber dans l'exercice de style, la qualité de l'inspiration et la conjugaison improbable d'un esprit "punk" avec la soif d'aventures musicales font de "Flying Microtonal Banana" l'un des cadeaux les plus excitants à nos oreilles épuisées par tant de ressassement rock'n'rollien depuis des décennies.

Un nouveau jour se lève, et il est microtonal. Accrochez votre banane et prenez votre envol.

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11 avril 2018

"The Americans - Saison 5" de Joseph Weisberg : la noirceur du monde

The Americans 5 JaquetteOn peut considérer la cinquième saison de "The Americans", dans le prolongement logique de la quatrième, comme la meilleure à date, mais certains la trouveront sans doute par trop ennuyeuse, voire carrément soporifique. C'est que Weisberg y fait un travail de focalisation extrême sur son VRAI sujet (les dégâts causés peu à peu par leur profession sur chacun des protagonistes de cette chronique détaillée de vies consacrées à l'espionnage) et évacue désormais largement tous les aspects "thrillers" qui rendaient les premières saisons un peu ludiques. Les missions confiées aux Jennings paraissent de plus en plus injustifiées (comme cette conspiration US contre les céréales russes qui se retourne littéralement comme un gant), ou pire, moralement inacceptables (comme la pression appliquée à une famille russe ayant fui la mère patrie). Le comble de l'ambigüité est atteint dans ce qui pourrait bien être le sommet absolu de la série, l'épisode de l'exécution d'une collaboratrice de la seconde Guerre Mondiale : les répères moraux et les certitudes politiques volent en éclats et il ne reste plus que l'horreur. La description en parallèle de la corruption profonde du système bureaucratique soviétique achève de déshumaniser un monde où il n'y a aucun salut possible, entre le consumérisme sans âme américain et l'idéologie criminelle du communisme. Entre les deux, les Jennings ne savent plus choisir, et leur couple et leur famille se délitent : c'est cette perte vertigineuse de sens - un peu comme chez Le Carré d'ailleurs, mais de manière plus triviale quand même - que Weisberg met donc au coeur de sa série qui, s'approchant de sa conclusion, prend un petit air de "Sopranos"... ce qui n'est pas un mince compliment ! La noirceur du monde a tout envahi, et l'épuisement de la fiction et des personnages qui en résulte a quand même une sacrée allure !

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09 avril 2018

"Rady Player One" de Steven Spielberg : les mardis et les jeudis...

Ready Player One afficheJe me vois forcé de plaider coupable, absolument coupable : oui, je fais partie de cette génération qui, à la fin des années 70, a été à l'origine de cette "pop culture", qui s'est battue contre la "culture officielle" jugée dépassée, réactionnaire, ringarde... Et nous avons gagné, oui le pire, c'est que nous avons bel et bien gagné. Et nous devons affronter aujourd'hui les conséquences de notre victoire : l'inculture généralisée et glorifiée, la merchandisation effrénée de chaque instant de nos vies, la superficialité érigée en nouvel hédonisme, l'élévation de la recherche du plaisir comme unique but dans la vie, le repli onaniste sur soi au prix de la destruction du lien social. Et le capitalisme sauvage qui se nourrit de tout cela et l'encourage, bien sûr.

Steven Spielberg, peu ou prou mon contemporain, doit certainement penser la même chose (avec un sentiment de culpabilité encore plus aigu vu le bénéfice qu'il a tiré de cet holocauste-là...), d'ailleurs il vient de réaliser un film qui parle de cela, "Ready Player One". Pas vraiment un bon film, même si ce vieux Steven a toujours un sacré tour de main pour nous faire frémir, trembler, nous émouvoir, etc. Mais un film qui a un message - lourd le message : oubliez deux minutes vos jeux vidéos, vos obsessions pour Lord of the Rings, Star Wars, Batman, Stephen King et consorts, et retrouvez - même si ce n'est que le mardi et le jeudi (hein ?) - la réalité. Débranchez votre console et sortez dans votre p... de quartier, même s'il est tout pourrave. Oui, allez jouer avec vos vrais copains, ceux qui sont obèses, immigrés, qui ont des taches de naissance sur la tronche, et qui ont sans doute aussi une haleine de chacal.

Faut-il même souligner le paradoxe suprême qui est que "Ready Player One" utilise pour unique carburant narratif et émotionnel tout ce qu'il critique, sans une once de second degré (Spielberg ne connaît pas l'ironie, et d'ailleurs on l'aime aussi pour ça !), mais surtout avec une indéniable jubilation, ce qui est plus gênant quand même ? "Ready Player One" serait-il un grand film hypocrite ? Oui, sans doute, mais c'était sans doute inévitable : Spielberg n'a jamais été artistiquement qu'un nain par rapport à un Kubrick par exemple, vieux maître vénéré qu'on n'hésite pas à exploiter sans vergogne encore une fois. Et tout celà n'est pas tellement important au bout du compte : nous ne sommes pas venus pour trop réfléchir non plus, juste pour le tour de montagnes russes, pour crier d'excitation et pour nous ébahir... Peut-être même pour nous rassurer un peu : nous n'en sommes pas encore réduits à l'état quasi terminal des jeunes héros du film, quand même ! Et puis, à la fin, Spielberg nous le montre, les méchants sont punis, l'amitié et l'amour - les vrais - triomphent quand même. Et nous aurons toujours nos mardi et nos jeudi pour nous reposer la tête.

Nous avons eu chaud !

Posté par Excessif à 07:22 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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