Le journal de Pok

28 septembre 2022

The Dears à la Boule Noire (Paris) le dimanche 25 septembre

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21h15 : Il est difficile de décrire la musique de The Dears à quelqu’un qui ne la connaîtra pas, et l’une des grandes qualités du groupe, c’est bien que les étiquettes n’y adhèrent pas. Il suffit de lire les références qui fleurissent dans les articles : on y cite aussi bien Blur que Morrissey, Radiohead que Jethro Tull ou Genesis ! Nous, on aime surtout quand les guitares font beaucoup de bruit, et ce sera le cas ce soir, heureusement !

« We're from another world / A world that's getting so cold and s'real / It's where we've been hiding » : ça commence très fort émotionnellement avec We’ll Go Into Hiding, le titre qui clôt Lovers Rock, le dernier album de The Dears avec un lyrisme dévastateur. Ce qui saute aux yeux, c’est que Murray Lightburn a une classe folle, on m’imagine très bien en chanteur soul intemporel. Mais non ! Il joue et chante du Rock : il tient une guitare acoustique, et il chante aussi magnifiquement qu’on l’espérait – même si, parfois, du premier rang, sa voix sera un peu trop en retrait. Au milieu de la chanson, la guitare de Steve Raegele explose littéralement… Bon, on n’a pas les violons, mais on les imagine en fermant les yeux : « I don't want to hear excuses / We're leaving this place tonight / Building a better future / It' s gonna be alright »… Acceptons en l’augure, mais en tout cas, oui, ce concert va bien se passer…

… Et très vite, The Dears vont faire parler la poudre… Très vite, Murray troque sa guitare acoustique pour une électrique, et à deux avec Steve, ils font beaucoup de bruit, c’est certain : acouphènes garantis cette nuit. Derrière nous, certains se boucheront les oreilles, ce qui est toujours un excellent signe. En plus, le batteur tape comme un vrai sauvage !

Après le déluge power pop de Hate Then Love et ses « woo woo » qu’on reprend en chœur, le swing réjouissant de Whites Only Party, accueilli par des cris de joie des fans achève de conquérir les derniers récalcitrants (c’est une façon de parler, nous n’en avons pas vus autour de nous, en fait).

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On pourrait citer chacun des 16 titres que The Dears nous jouerons, car chacun est différent, original, ajoutant une nouvelle tonalité à notre plaisir. On pourrait dire que le chant de Natalia n’est pas qualitativement au niveau du reste – comme sur les albums d’ailleurs -, mais ce serait chipoter tant, au milieu de tant d’excellence, et dans l’enthousiasme général, ça passe comme une lettre à la poste.

Après un dernier moment de lyrisme (22 : The Death of All the Romance), The Dears quittent la scène après un peu moins d’une heure vingt. Comme nous en réclamons encore, Murray revient nous dire que, malheureusement, vu l’horaire, ils ne pourront pas jouer plus longtemps…

On ne peut pas s’empêcher de trouver en ressortant dans Paris que cette nuit, déjà froide pour la saison, baigne dans une petite atmosphère québécoise…

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27 septembre 2022

"EBM" de Editors : la nouvelle équation Rock + Electro

EBM

Lorsque Editors, jusqu’alors concurrent direct de – et à notre avis plutôt supérieur à – Interpol, sortirent leur In This Light And On This Evening en 2009, porté par un single imparable, Papillon, on avait pensé très fort : voilà un groupe qui suit tellement le modèle Joy Division qu’après deux albums sombres et électriques, ils nous font leur virage électronique à la New Order. Il y avait déjà à l’époque chez Tom Smith le désir d’aller se frotter à des formes moins traditionnellement rock de la musique, de ne pas vivre dans cet héritage post-punk qui fait toujours recette quinze ans plus tard. La suite, malheureusement, n’avait pas confirmé cette tentative, et le groupe s’était enlisé dans des choses moins recommandables. Ce, jusqu’à la sortie de Violence, belle réussite qui faisait renaître l’intérêt.

La rencontre à l’époque de Violence avec le producteur électro Blanck Mass a visiblement fait germer dans l’esprit de Tom Smith l’idée d’un retour vers cette équation Rock + Electro, symbolisée par le titre du nouvel album, EBM, c’est-à-dire Editors Blanck Mass, ce dernier étant devenu membre à part entière du groupe depuis le début de l’année. On attendait le résultat avec espoir – pour ceux qui adorent Papillon, comme nous – ou inquiétude, pour les nostalgiques de l’époque The Back Room An End Has a Start.

Revue de détail de EBM, cet album mutant…

Heart Attack, après une entame électro-lourdingue qui ne laisse présager rien de très bon, est un morceau très proche de ceux du magnifique Violence, louchant franchement vers ce que faisait Peter Gabriel à l’époque de son troisième, et surtout son quatrième album : une alliance réussie entre haute teneur émotionnelle, sonorités électroniques et beats. On est immédiatement rassuré… même si le texte de Tom Smith a quelque chose de malaisant : « No one will love you more than I do / I can promise you that / And when your love breaks, I'm inside you / Like a heart attack » - Personne ne t'aimera plus que moi / Je peux te le promettre / Et quand ton amour se brise, je suis en toi / Comme une crise cardiaque… ça fait un peu stalker, non ?

Picturesque est une tuerie irrésistible, pas si loin de Kasabian à leur apogée, avec une mélodie simple mais littéralement instoppable, et d’incroyables montées en puissance, … qui portent le groupe vers un univers moins cérébral, plus direct, qui n’est pas pour nous déplaire… et nous font anticiper avec gourmandise ce que ce titre donnera sur scène.

Karma Climb, le single, reste plus dans la ligne traditionnelle du groupe, avec en bonus ces beats électroniques qui tapent dur et renforcent l’impact de ce qui est, au départ, une simple (?) bonne chanson. La voix de Tom Smith sonne de manière assez différente, et on réalise que ce travail vocal est une constante de l’album.

Kiss, qui ne dure pas loin de huit minutes, est la pièce centrale de l’album : un chant plus haut que de coutume de la part de Tom Smith, mais qui lui va fort bien, et une ambiance joliment atmosphérique, qui vire parfois au surnaturel, en font le titre le plus intrigant de l’album, et sans doute le moins immédiat, dans le sens que nous l’aimerons encore après nous être lassés de certains passages un peu « bourrins » qui alourdissent çà et là reste de l’album.

Silence débute par une nouvelle tentative d’expérimentation vocale, Tom Smith faisant décidément acte de résistance organique au milieu du déluge d’électronique. Sinon, le groupe poursuit ici encore dans la ligne directe de l’album précédent, ce qui ne déplaira pas à ceux qui pourraient déplorer la prépondérance du paramètre BM dans l’équation EBM.

Virage à 180 degrés avec un Strawberry Lemonade qui s’avère le point faible de l’album, presque caricaturalement électro, et même épuisant à la longue : encore une fois, c’est le chant, riche et complexe (qui a prononcé le nom sacré de Bowie ?), qui retient l’ensemble du bon côté et sauve le titre.

Vibe est un truc d’une évidence imparable, qui pourra irriter avec son optique presque rétro, style retour au dance floor, et on lève tous les bras en l’air en criant « Hey ! ». Mais bon, Editors sont trop souvent sombres et désespérés pour qu’on leur reproche un peu de paillettes et de joie générale (encore une fois, à la manière de Kasabian, d’ailleurs…).

Educate emporte immédiatement notre adhésion en dépit de paroles encore une fois obscures, voire inquiétantes (chanter « Don’t Educate ! Don’t Educate ! » est-il de la pure provocation ou au contraire du second degré, dans une critique du système politique britannique ?). La mélodie est excellente, le refrain impactant, mais il se dégage surtout de la chanson un sentiment d’urgence qui nous fait dire que le groupe a finalement retrouvé une seconde jeunesse avec cette nouvelle formule. Et si Editors redevenait un groupe de premier plan ? On peut rêver…

Strange Intimacy, tranchant par rapport à ce qui a précédé, laisse trop la bride sur le cou de Blanck Mass durant une longue intro presque caricaturale, avant de retrouver un meilleur équilibre… mais sans être la conclusion que l’on pouvait espérer pour un album indiscutablement très réussi.

Il ne reste plus à Editors qu’à confirmer ce succès sur scène, ce qui est prévu pour très bientôt.

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26 septembre 2022

The Divine Comedy à la Cité de la Musique (Paris) le jeudi 22 septembre

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20h05 : … oui, un défi peut-être, parce que Neil ne paraît pas en très grande forme physique ce soir. Lui-même plaisante sur la fatigue qui le terrasse, sans même parler de la perspective d’avoir encore une cinquantaine de chansons à jouer sur les deux dernières soirées. Nos amis ayant assisté aux soirées précédentes nous jureront qu’il boira également beaucoup moins ce soir : il n’y aura guère qu’un grand toast au vin rouge porté à la mémoire des « amis absents », qui nous fait évidemment penser à l’indispensable Philippe qui n’est plus avec nous, et que Neil aura d’ailleurs honoré la veille…

L’autre petit « problème » du concept de rétrospective, c’est que tous les musiciens jouent sur partition (difficile de mémoriser autant de chansons !), et que Neil lui-même a sa tablette fixée devant lui pour les textes… soit des contraintes inhabituelles qui, ajoutées à la nervosité logique de jouer des morceaux qu’on maîtrise mal, font qu’on ne sentira pas autant que d’habitude ce sentiment de plaisir de jouer, mais aussi de se jouer de la musique. Moins de fantaisie, forcément, alors que l’on aime tellement la fantaisie, justement, chez Divine Comedy.

Et de fait, l’exécution de l’album Absent Friends aura été belle, mais jamais vraiment exceptionnelle : et si nombre d’entre nous auront versé une larme sur le formidable Our Mutual Friend, c’est probablement plus parce qu’il s’agit d’une immense, d’une géniale composition que parce que son interprétation ce soir était extraordinaire… Leaving Today aura été par contre l’occasion de réaliser à nouveau une évidence un peu oubliée, combien – en particulier dans ses morceaux les plus tragiques – Neil Hannon doit à Peter Hammill : on s’est dit d’un coup que Leaving Today pourrait figurer telle quelle sur Over My Shoulder, l’un des meilleurs disques de Hammill, et qu’on n’y verrait que du feu ! Amusant aussi de retrouver le singulier Freedom Road, très inhabituellement « americana », qui prouve que Hannon pourrait aller vadrouiller avec succès sur d’autres territoires que les siens.

21h05 : Vingt minutes d’entracte avant d’attaquer le second disque, un break pour se dire aussi que, pour le moment, on est un peu en deçà de ce qu’on attendait.

21h25 : … un break qui a visiblement fait du bien à Neil, qui a rechargé ses batteries, et attaque Victory for the Comic Muse avec un réjouissant To Die a Virgin, à la fois électrique et gai, qui nous permet de retrouver cette joie un peu absurde que génère The Divine Comedy quand Hannon lâche les rênes. Neil confesse qu’il trouve cet album complètement incohérent, qu’il ne comprend plus ce qu’il voulait faire à l’époque, même s’il se réjouit de dire que c’est le seul de ses albums ayant reçu un prix !

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Cinq minutes plus tard, le totalement méconnu Diva Lady sonne impeccablement bien, et sera peut-être même le plus beau titre de la soirée : « J’ai longtemps détesté cette chanson, mais maintenant je me rends compte que ça sonne comme du Steely Dan ! », avoue Neil, visiblement réjoui d’avoir enfin trouvé le sens d’une chanson perdue. A Lady of a Certain Age, en version dénudée et acoustique, est merveilleuse, mais, ça c’est complètement habituel (peut-être le texte le plus touchant écrit par Neil…).

Sur Threesome, les trois pianistes jouant ensemble sur le même clavier nous offrent un spectacle réjouissant, dont on aimerait qu’il dure plus longtemps. Party Fears Two, la seule reprise à figurer sur un album de The Divine Comedy, est beaucoup plus convaincante que sur le disque, et nous rappelle que nous aimions The Associates.

La deuxième face de l’album, très faible, est plus difficile à transcender, mais au milieu de chansons plus médiocres, on adorera quand même le très beau The Plough : cette histoire - dont Hannon se moque désormais - d’une quête dickensienne passant par la banque, la religion et… la rébellion armée a une solennité et une théâtralité qui gagnent à être jouée en live. Une vraie (re)découverte.

Neil décide de terminer le set assis sur une chaise, et la conclusion assez morne de Snowball in Negative semble le laisser lui-même aussi indifférent que nous. Dommage que le respect de l’ordre des titres de l’album l’oblige à terminer ainsi ce second set qui s’est avéré finalement très réussi.

Tout le monde quitte son siège et court vers la scène pour les deux chansons rituelles du rappel : deux bombes – dont on ne pourra déplorer que l’évidence – Generation Sex et, évidemment Tonight We Fly.

Une courte dizaine de minutes à chanter tous ensemble en agitant les bras et en les tendant vers Neil, pour le remercier de toute cette beauté qu’il nous offre, de tous les risques qu’il prend pour nous, de toute cette générosité qu’il dissimule derrière la politesse de l’humour britannique.

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25 septembre 2022

“Don’t Worry Darling” d’Olivia Wilde : Alice in Victoryland

Dont Worry Darling affiche

Olivia Wilde est une féministe convaincue et son second long métrage, Don’t Worry Darling (les paroles lénifiantes d’un mari rassurant son épouse quant à sa propre capacité de gérer leur vie commune) est un véritable brûlot anti-masculinité toxique. Le résultat de cette audace – clamer haut et fort le refus du désir toujours impérieux des mâles de récupérer leur contrôle sur le couple – est que nombreuses sont les critiques rageuses, voire violentes, de boomers et autres incels à s’abattre sur un film qu’on jugera tour à tour mal écrit, avec un scénario trop simple, mal mis en scène, mal interprété… Soit des jugements d’une mauvaise foi risible sur un film certes imparfait, mais largement au dessus de la moyenne.

Partant de la description visuellement sophistiquée – mais certainement convenue depuis Edwards Scissorhands et Desperate Housewives d’une Amérique banlieusarde aisée – Don’t Worry Darling va creuser le sujet de l’aliénation de la femme prisonnière de son foyer, mais aussi de l’amour qu’elle ressent pour son mari : la folie envahit petit à petit, et, malgré les électrochocs, irrémédiablement, l’existence d’Alice. Mais bien sûr, le fait qu’Alice soit paranoïaque ne signifie pas qu’elle ne soit pas vraiment victime d’un “complot”…

En conjuguant Alice au Pays des Merveilles et The Truman Show, le tout transposé à l’époque de la réalité virtuelle, le scénario de Don’t Worry Darling n’est pas forcément original, mais il est sacrément pertinent : son évidence même – parfois critiquée, donc – reste la meilleure preuve de la clarté de son propos. En nous rappelant que les années 50 – 60, qu’on nous présente comme une sorte d’âge d’or (sous-entendu “avant l’avènement des emm… féministes, LGBT, écologistes, BLM, etc.”), étaient avant tout l’ère de l’oppression de la planète par le mâle blanc, Don’t Worry Darling nous rappelle les mensonges des réactionnaires de tout poil, qui sont toujours là, prêts à tout pour regagner leur pouvoir : si ce n’est pas par la force – la femme idéale est pour eux attachée sur un lit, nous dit Olivia Wilde -, alors c’est par des discours manipulateurs sur le progrès par la science ou la liberté de ne pas suivre la “pensée unique”, comme ceux du répugnant et terrifiant Franck, auquel Chris Pine, dans un registre inhabituel, confère un charme toxique.

En faisant du cercle – symbole de l’enfermement – la figure centrale de sa mise en scène, Wilde est certes parfois trop systématique – certains mouvements de caméra étourdissent – mais démontre une obstination louable : que le cercle soit physique (comme figuré par les ballets des danseuses filmées de haut, ou encore par la topographie de la ville de Victory ) ou symbolique (cette pupille qui se dilate), il est une prison physique ou mentale qui sert les noirs desseins du mâle.

Il faut enfin célébrer encore une fois le talent de Florence Pugh, actrice rare et d’une luminosité étonnante (qui peut rappeler, dans certains plans, celle d’une jeune Bardot), qui transcende nombre de scènes par sa pugnacité et les émotions complexes qu’elle sait dégager. Même si le casting autour d’elle est irrégulier, et que des problèmes – connus et montés en épingle par la presse à sensation – sont survenus au cours du tournage et ont sans doute contaminé certaines scènes (on peut imaginer d’ailleurs que leurs effets ont pu être bénéfiques à la tension malsaine que dégage Don’t Worry Darling), Florence Pugh est une actrice exceptionnelle, qui peut justifier à elle seule le visionnage du film.

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24 septembre 2022

"Mansetlandia – le crabe aux pinces d’homme" : “par les sentiers moussus…”

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« Dans un pays de pain d’épices, une jeune fille allait de son pas de délice… ». Ce rythme chaloupé, cette voix étrange qui n’a presque pas changé depuis le Voyage en Solitaire, cette imagerie exotique, ce bestiaire qui toujours s’enrichit de nouveaux animaux marins ou de nouveaux fauves… C’est Manset, comme on l’a toujours aimé, c’est Manset qui nous revient, nous rappeler au milieu du chaos moderne la promesse d’un paradis terrestre : « Deux petits chimpanzés se poursuivaient dans les branches… l’un des deux a osé, sur la joue de l’autre poser la libellule d’un baiser… ».

Quatre ans se sont écoulés depuis la sortie de A Bord du Blossom, le volume précédent de la chronique du pays de Manset : « Mansetlandia » est l’étiquette sous laquelle Gérard Manset, le musicien le plus mystérieux et le plus ignoré de la musique française, publie ses nouveaux albums depuis quelques temps. On ne sait pas trop ce que ça signifie (même si, curieusement, un autre artiste qui nous est cher, Elliott Murphy, a lui aussi créé un territoire qui lui est propre, « Murphyland » !), mais de toute manière, rien ne saurait plus nous étonner depuis que ce véritable original fait de la musique, c’est-à-dire le tout début des années 70, soit plus de cinquante ans. De la musique, mais aussi de la photographie, de la littérature, et plein d’autres choses qui, de toute manière, n’atteignent qu’un public de plus en plus réduit. Et bien entendu, ce n’est pas Le Crabe aux Pinces d’Homme – malgré son titre malin, jeu de mot qui amusera tous les lecteurs de 7 à 77 ans, mais sera aussi compris par ceux qui ont beaucoup fréquenté d’atelier d’un autre crabe – qui changera quoi que ce soir à cet état de fait…

A Bord du Blossom avait marqué un retour bienvenu au style plus direct, presque Rock, des albums des années 80, mais souffrait d’une ambition mal contrôlée, un côté « fresque » mal fichue qui frustrait. Et puis il y avait certains textes auxquels on avait du mal à adhérer : quelque part, à près de 75 ans, Manset le poète paraissait parler comme un boomer, nostalgique d’un monde où l’exotisme faisait rêver les colonisateurs, où les femmes étaient belles, vierges, et à leur place. C’était sans doute un malentendu, mais il avait fait des dégâts en nous, et il nous avait empêcher d’adhérer totalement à l’album.

Le Crabe aux Pinces d’Homme est toute autre chose, même si musicalement on reste dans la même veine musicale : une collection de 10 titres qui, gardant une part conséquence de références à un monde exotique et primitif qui est au cœur de l’univers de l’artiste, est indiscutablement plus proche de nous, au moins temporellement parlant. Et puis il y a même cette fois quelques morceaux faciles : la mélodie de Laissez-nous, qui, dans la discographie « difficile » de Manset, pourrait presque faire office de single, ou encore l’énergie de Marilou-marilou). Bien sûr, et ce sera un reproche que l’on aura fait toute sa carrière à Manset, en dépit de l’amour qu’on lui porte, le recours à des instrumentations et une production très « variétés françaises » dévalorise clairement des chansons qui, dans un autre contexte, auraient pu devenir des vrais classiques de notre musique, à égalité avec les meilleurs Bashung ou Gainsbourg.

Autre problème majeur de cet album que l’on aimerait aimer sans réserve, une tendance à étendre les titres à une durée qui n’est pas raisonnable : Marilou-marilou commence bien mais peine à justifier ses 13 minutes, tandis que cinq autres morceaux frôlent ou dépassent les sept minutes. Même si cette « déraison » fait indiscutablement partie du charme de l’homme, il est impossible de ne pas penser, que, raccourcies, concentrées, ces chansons presque toutes superbes, auraient formé un disque de quarante minutes qui serait venu s’inscrire dans le Top 5 de la discographie de Manset.

Faisons contre mauvaise fortune, bon cœur, et savourons ces nombreux moments de pure beauté, où l’élégance de textes « classiques » rencontre la vibration profonde d’une musique qui met sa mélancolie fondamentale au service de la peinture d’un monde meilleur, mais toujours lointain… qu’il soit passé, présent ou futur. Car chacun pourra avoir avec cet album un dialogue intime : la guerre menaçant la fête au village de l’Espérance n’est-elle pas celle de l’Ukraine ? La symbolique bestiale et les tourments psychanalytiques de Pantera ne constituent-ils pas une tentative audacieuse d’affronter un chaos œdipien qui est aussi le nôtre ? Et puis il y a une histoire d’amour, une chanson si près du coeur, qui n’aurait pas dépareillé sur le plus bel album de Manset, cet inoubliable Royaume de Siam (le vrai, celui de 1979).

Alors oui, cette musique souffre d’un effet troublant de distance entre Manset et nous, une distance qu’il semble désormais impossible de combler. Il témoigne aussi d’une étrangeté fondamentale, touchant même au kitsch, frôlant parfois le ridicule : le texte du dernier titre, la Fontaine de la Vérité d’amour, passe sans doute mal (des phrases comme « Céladon s’en allait par les sentiers moussus, dans les dédales abstraits du conte allégorique… », ça vous segmente forcément votre auditoire…). S’il est si facile – en fait il a toujours été facile, même quand Manset n’avait pas trente ans – de rejeter, voire de moquer cette musique. Pourtant, c’est aussi accepter de passer à côté d’une BEAUTE rare.

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23 septembre 2022

"Five Days at Memorial" de Carlton Cuse : au cœur de la tempête…

Five Days at Memorial Affiche

On est en août 2005, et l’ouragan Katrina dévaste les états du Sud du Etats-Unis. La ville la plus touchée, non pas directement par l’ouragan, mais du fait de l’effondrement des digues la protégeant de l’invasion des eaux, fut la Nouvelle-Orléans. A l’horreur de la violence des éléments, s’ajouta le mépris de l’administration Bush, qui laissa les rescapés sans secours, agonisant au milieu des inondations, du chaos et de la violence. Five Days at Memorial se penche sur ce qui s’est passé dans l’un des grands hôpitaux de la Nouvelle Orléans, et ce qui fait qu’on retrouva, après l’évacuation très tardive des lieux – cinq jours après l’ouragan –, quarante-cinq patients décédés.

Les cinq premiers épisodes de cette mini-série, qui en comporte huit, sont consacrés à ces fameux cinq jours, et nous permettent de vivre la catastrophe aux côtés du personnel complètement dépassé par les événements qui se déroulent autour d’eux : avec des locaux inondés, sans électricité, rapidement sans eau ni provisions, ignorés par leur « maison mère » qui ne commencera à se préoccuper d’eux – et encore… - qu’au bout de deux ou trois jours, sans espoir de recevoir des secours en quantité suffisante pour évacuer la totalité des patients et du personnel, la panique grandit, et va conduire à des décisions désespérées. Cette première partie est extrêmement impressionnante, avec une reconstitution crédible des faits complétée par des images d’archives qui confirment la véracité des situations décrites. Elle est portée par deux actrices formidables, Vera Farmiga (le docteur Pou) et Cherry Jones (Susan, nommée responsable de la coordination pendant le passage de l’ouragan), et alterne des scènes spectaculaires – comme tout ce qui tourne autour des tentatives d’évacuation de quelques patients par hélicoptère – et des scènes intimistes entre les membres du personnel tentant de résoudre ensemble les dilemmes qui se posent ou avec les patients souffrants et terrifiés. Elle souffre néanmoins de problèmes d’écriture, créant souvent pour le spectateur un sentiment de manque de logique dans l’enchaînement des situations ou les faits et gestes des protagonistes… Au point où l’on se demande parfois si le but de Carlton Cuse, showrunner et scénariste, n’est pas de transcrire la confusion dans laquelle baignent les équipes hospitalières grâce à des « trous » de scénario : ce serait malin, et sans doute pertinent par rapport à ce que sera la seconde partie de la série, mais sa démarche n’est pas assez claire pour fonctionner.

Les trois derniers épisodes, a priori moins accrocheurs, mais finalement plus importants, plus porteurs de réflexion, racontent l’enquête qui va être menée ensuite pour déterminer si les patients décédés ont été victimes d’homicides. Elle est portée par un Michael Gaston – visage connu grâce à une multitude de seconds rôles – littéralement bouleversant, et par une Molly Hager superbe en rationaliste belliqueuse : ils sont le couple d’enquêteurs qui va amener la justice à incarcérer puis juger le Docteur Pou, dans une affaire judiciaire qui aura un retentissement national aux USA. Certainement moins spectaculaires, ces trois épisodes sont néanmoins extraordinaires, non pas seulement par ce qu’ils racontent, mais aussi parce qu’ils nous confrontent, nous, témoins des faits, à ce que nous avons cru voir se jouer, à ce que nous avons ressenti devant la détresse des protagonistes enfermés dans l’hôpital. Et nous obligent à affronter la terrible question de l’empathie que nous avons ressentie par rapport à la froide analyse des faits, des causes et des conséquences.

S’ajoutent alors, et c’est logique vu le contexte, les aspects éminemment politiques d’un procès qui verrait la condamnation de personnel soignant au comportement « héroïque » alors que l’administration publique et privée avait laissé tomber la population d’une ville trop « noire », trop pauvre pour mériter l’attention du gouvernement et des corporations du business de la santé. Five Days at Memorial devient alors vraiment passionnant, et s’apparente lui-même à un vrai geste politique, une mini-série beaucoup plus complexe et ambigüe que ce à quoi nous ont habitués les plateformes de streaming.

En dépit des quelques maladresses dans sa première partie, Five Days at Memorial est une mini-série importante, un bel exemple de « biopic » intelligent, qui affronte frontalement la question de l’émotion face à des événements dramatiques méritant pourtant une analyse et des décisions rationnels.

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22 septembre 2022

"Expert in a Dying Field" de The Beths : la maîtrise néo-zélandaise de la Power Pop

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Expert in a Dying Field (ce titre !) est déjà le troisième album de The Beths, un groupe de power pop basé à Auckland, en Nouvelle Zélande, et qui n’a pas encore suffisamment parler de lui en France. Comme si cette incroyable vitalité de la scène néo-zélandaise, surtout en matière de pop music « classique » (rien à voir avec ce qu’on appelle « pop » dans la variété contemporaine), qui ne cesse pas de durer depuis la fin des années 80, ne trouvait aucun écho dans le public Rock en France, ce public pourtant réputé pour son bon goût en matière de mélodies sophistiquées. Mais cette indifférence risque bien d’être de l’histoire ancienne grâce à ce nouveau disque, le plus personnel, le plus émotionnel aussi, de l’aveu même du groupe… Un album dont la fabrication, comme beaucoup d’autres, a été retardée de long mois du fait du confinement.

« Can we erase our history? / Is it as easy as this? / Plausible deniability / I swear I've never heard of it / And I can close the door on us / But the room still exists / And I know you're in it » (Pouvons-nous effacer notre histoire ? / Est-ce aussi simple que cela ? / Le déni plausible / Je jure que je n'ai jamais entendu parler de ce concept / Et je peux refermer la porte sur nous / Mais la pièce existe toujours / Et je sais que tu es dedans) sont les premiers mots de Expert in a Dying Field, la première chanson de l’album éponyme : le grand thème du disque est introduit d’emblée, on va se pencher ensemble sur un cas grave de dépression post-rupture. On va explorer sous tous les angles la souffrance, les regrets, les doutes, les colères, tout ce qui se passe APRES. Et il faut expliquer d’emblée que l’une des grandes forces de The Beths, c’est l’intelligence des textes d’Elizabeth Stokes, son talent pour trouver les mots justes, les expressions qui font mouche, ce genre de don qui ont fait dire qu’une nouvelle grande « parolière » (écrivaine) du Rock était née. L’astuce étant évidemment de mêler ça, pour le dissimuler aussi, avec des mélodies sucrées et accrocheuses, voire, régulièrement, des guitares agressives sur de belles accélérations punk…

Car, et cela décevra sans doute les amateurs des débuts du groupe, plus teigneux, mais la musique de The Beths ralentit ici, prend de l’ampleur, de la complexité ici… et murit peut-être aussi (ce qui a d’ailleurs tout de l’effet « post-rupture »). Et n’est-ce pas ce qu’on attend d’un troisième album ? Ce fameux changement de niveau, cette ouverture sur d’autres styles, sur d’autres sujets, que les groupes qui vont durer réussissent généralement pour se reprendre, suite à un second disque qui avait déçu après l’excitation initiale de la découverte... Bon, on a l’impression de parler ici de parcours codifié, mais c’est en tout cas une logique qui fonctionne parfaitement avec The Beths.

Pas d’inquiétude ! Il n’y a en fait qu’une seule chanson lente parmi les douze que compte l’album : il s’agit de 2am, la conclusion remplie de superbes harmonies vocales qui, sous la forme d’un crescendo, interroge la pertinence de garder encore l’espoir que tout ne soit pas fini : « We were young / We were cruel and mistaken / And I know it more with every passing day / Though it hurts / I still love you the same » (Nous étions jeunes / Nous étions cruels et nous avions tort / Et je le sais plus à chaque jour qui passe / Même si ça fait mal / Je t'aime toujours de la même façon). Et, en face, il y a deux punk rockers efficaces : le bruyant Silence Is Golden, mais surtout I Told You That I Was Afraid, l’une des plus jolies réussites du disque, avec son refrain qu’on a hâte de chanter tous ensemble, en sueur, au milieu d’un moshpit (« I don't know what I'm getting up for / (I told you that I was afraid) / One more year, then I'll look at the score » - Je ne sais pas pourquoi je me lève / (je t'ai dit que j'avais peur) / Encore un an, après je compterai les points).

Sinon, comme l’indique l’étiquette « power pop », il s’agit d’aligner des mélodies bienveillantes sur des guitares bruyantes, et c’est à peu près le programme sur la totalité de l’album… Ce qui peut conférer à première vue à Expert in a Dying Field une certaine uniformité de ton : ce n’est bien sûr qu’une apparence, et la barrière à franchir pour aimer un disque d’une telle richesse. Dès la troisième écoute, la qualité des mélodies s’impose, et l’album devient de plus en plus addictif, menaçant même de rejoindre à terme les classiques du genre.

En maitrisant comme peu de groupes de 2022, la science exacte de la justesse vocale, des gimmicks soniques et de la gestion des émotions, en s’appuyant sur une production parfaitement appropriée qui leur permet de conjuguer des atmosphères rêveuses avec des montées en puissance d’une parfaite efficacité, The Beths sont décidément de vrais experts : on espère juste que la chanson power pop n’est pas un domaine en train de disparaître !

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21 septembre 2022

"Everything Everywhere All At Once" des Daniels : ceci n'est pas une critique...

Everything Everywhere Affiche

Pour une fois, je n'ai pas eu envie d'écrire sur un film au sortir de la salle. Peut-être parce que je ne savais pas trop quoi penser du "bidule" des "Daniels", et que le plaisir qu'avait pris ma fille de 11 ans devant le film m'avait beaucoup plus ravi que le film lui-même. Et puis aussi parce des amis que je respecte avaient beaucoup aimé Everything Everywhere All At Once, et qu'il y a des jours où on est découragé à l'avance devant la perspective d'une polémique de plus. Et puis enfin, parce que cette idée des "multiverse", déjà bien saccagée par les imbéciles de chez Marvel, ressemble de plus en plus à un concept pourri.

Bon, allons y, a minima, avec les POUR et les CONTRE, ce qui est quand même très très fainéant de ma part, mais tant pis :

LES PLUS :

- C'est cool de revoir la grande Michelle Yeoh, même en tenancière défraichie d'une laverie automatique

- Il y a des blagues potaches un peu crades (les godes, les sodomies) qui font rire (même s'il m'a fallu ensuite expliquer des trucs embarrassants à ma fille !)

- Il y a des blagues potaches assez drôles , comme les doigts-saucisses

- Il y a de belles scènes d'arts martiaux, qui rappellent que le film était au départ conçu a priori pour Jackie Chan (mais Michelle Yeoh, c'est mieux !).

LES MOINS :

- La mise en scène des Daniels est ausi épileptique et peu satisfaisante que celle de tous les tâcherons du cinéma pour ados actuel : c'est illisible et épuisant.

- L'histoire entre les différents univers parallèles ne fait pas le moindre sens.

- La dernière partie, apologie gnan-gnan de l'amour familial est une véritable honte d'enchaînement de stéréotypes états-uniens, qui gâche complètement le tout petit plaisir qu'on a pu prendre jusqu'alors.

- Défigurer ainsi Jamie Lee Curtis est impardonnable.

Passons à autre chose, s'il vous plaît.

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20 septembre 2022

"Chronique d’une Liaison Passagère" d’Emmanuel Mouret : l’insoutenable légèreté de l’être

Chronique d Une Liaison Passagère affiche

Charlotte (Sandrine Kiberlain), mère célibataire, et Simon (Vincent Macaigne), marié et heureux dans son couple, ont une liaison extra-conjugale. Qu’ils ont choisi de vivre sur le mode de la légèreté, de l’absence d’engagement mutuel, du plaisir pris quand il se présente. Mais cet arrangement avec l’amour est-il réellement possible ?

Voilà un sujet tellement typique du cinéma français qu’il en semble presque caricatural, et qui ne donne pas franchement envie de voir Chronique d’une Liaison Passagère – titre-programme sans ambiguïté : mais comme c’est Emmanuel Mouret qui est aux commandes, lui à qui on doit tant de jolis films, et surtout un chef d’œuvre, les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, on y va les yeux fermés, ou plutôt grands ouverts. On sait que, dans la lignée d’un Eric Rohmer qu’on a tant aimé, Mouret nous régalera d’une chronique (joli mot, pour le coup) des amours de notre époque, enrichie de tendresse teintée de cruauté, avec une belle langue – une chose de plus en plus rare au cinéma – qui coulera comme du miel dans nos oreilles. Avec, comme très souvent chez lui, des acteurs en état de grâce.

Tout cela, Chronique d’une liaison passagère nous l’offre, pour notre plus grand plaisir. Mais, et c’est tant mieux, quelque chose a bougé dans le cinéma de Mouret : à l’influence de Rohmer, viennent s’ajouter celles de Woody Allen (de la meilleure période, celle qui a débuté avec Annie Hall et s’est plus ou moins close avec Maris et Femmes) et de Bergman, une influence nommément citée par Mouret, ce qui pousse fatalement l’amateur de plaisanteries et de références cinématographiques à renommer ce film « Scènes de la Vie extra-conjugale ». Une blague facile mais pertinente, même si à la tension et au drame bergmanien, Mouret substitue donc cette fameuse légèreté, respectant les mots de son personnage féminin, qui « hait la passion ».

La détermination et l’énergie de Kiberlain, parfaite comme souvent, fait donc écho à celle de Diane Keaton, tandis que Macaigne, qui fait du Macaigne mais le fait bien et nous fait beaucoup rire, est plus « woodyallenien » que nature. L’enchaînement de scènes reflétant la progression de la relation amoureuse entre les deux protagonistes, excluant totalement jusqu’à la dernière partie les autres personnages potentiels de leur vie (des enfants, de la femme, nous ne verrons ni ne saurons rien), a tout du mécanisme bergmanien. De Rohmer, il reste ici la prépondérance du verbe, du commentaire permanent que fait Simon sur la relation amoureuse : comme chez le grand Eric, le langage est un piège, qui va cruellement se refermer sur les deux amants. A tout cela, il faut ajouter la belle idée de de filmer fréquemment les personnages de dos, nous empêchant de lire sur leurs visages leurs émotions, et donnant l’impression que derrière l’apparente clarté des mots, se cachent des choses qui ne sont pas aussi avouables.

Si, à la moitié du film, Chronique d’une Liaison Passagère marque un peu le coup, et qu’il est permis de trouver que le film aurait été meilleur avec dix minutes en moins, la dernière partie est magistrale : alors que le malaise a commencé à percer derrière les arrangements du couple adultère, alors que, comme toute relation humaine, les choses ont peu à peu bougé, l’organisation d’une rencontre coquine à trois va faire exploser la fausse sécurité du pacte de légèreté. Et le film va basculer in fine dans le mélodrame bouleversant, dans une avant-dernière scène poignante, et dans une tonalité émotionnelle inédite chez Mouret.

Jusqu’à un tout dernier plan, qui montre in extremis que Mouret ne se résout pas à laisser dans la souffrance ses héros qu’il aime tant. Une dernière image, généreuse, qui montre que, finalement, légèreté ou pas, la vie continue.

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19 septembre 2022

"The Time Traveler's Wife" de Steven Moffat : l'amour dans le désordre

The Time Travellers Wife affiche

L’indiscutable réussite de son Sherlock – que l’on a le droit de considérer comme l’une des toutes meilleures adaptations de Conan Doyle – a placé Steven Moffat au pinacle des auteurs de séries modernes. Le voilà donc engagé par HBO pour développer une autre série TV « high concept », qui réussisse à mélanger les genres, ici la science-fiction et la comédie romantique, avec un soupçon de drame quand même.

The Time Traveler’s Wife, c’est l’histoire d’amour de Clare et de Henry, sur toute une vie, qui parcourt de manière « classique » toutes les étapes d’une vie de couple, mais avec un twist : cette histoire ne se déroulera pas de manière chronologique, ni pour les téléspectateurs (ce qui ne présente aucune originalité, on est bien d’accord), ni pour les personnages (ce qui est plus surprenant). Car Henry voyage dans le temps, ce qui en l’occurrence, puisqu’il ne contrôle pas ses allers-retours impromptus dans son passé et dans son avenir, est plus une malédiction qu’un super-pouvoir. Outre le fait qu’il apparaît nu – ses vêtements ne voyagent pas avec lui, bien entendu – ce qui crée des situations amusantes ou dramatiques, il revisite régulièrement des moments-clés de son existence (comme l’accident de voiture qui coûtera sa vie à sa mère), moments dont il peut être à la fois acteur et spectateur. D’après Moffat, il n’y a qu’une version possible de la réalité, donc Henry ne peut a priori pas influencer le futur, ce qu’il fait pourtant systématiquement (… mais le fait qu’il l’influence est de toute manière déjà programmé, d’après Moffat!).

On réalise très vite que la force de la série vient du soin apporté par Moffat à la logique interne de son scénario, à la cohérence d’une histoire de Science-Fiction exploitant les inusables paradoxes temporels avec un sérieux finalement assez rare : on se régale littéralement devant des twists absurdes et des mindfucks originaux, et réellement rafraîchissants par rapport au tout-venant de la SF hollywoodienne.

A l’inverse, on peut tiquer sur de nombreux aspects psychologiques peu convaincants de l’histoire : le peu d’impact apparent de la situation horrifique que vit Clare lors de sa première « date », la construction improbable de l’amitié entre Henry et Gomez, les effets dévastateurs – dans un dernier épisode de la saison peu convaincant – de la « stérilité » du couple, toutes ces maladresses prouvent que Moffat est plus à l’aise avec des concepts et des jeux de l’esprit qu’avec la vérité humaine de ses personnages. Du coup, et en dépit d’une narration maladroite, ou tout au moins dont la structure nous échappe, puisque chaque épisode semble traiter un sujet différent, on croit surtout aux personnages de Clare et de Henry grâce aux deux acteurs, Rose Leslie (qu’on avait découverte dans Game of Thrones) et le beau gosse Theo James (Divergent) : comme dans toute comédie romantique réussie, ce sont avant tout la grâce et l’alchimie existant entre les interprètes qui embarquent le spectateur.

Il est amusant que certaines voix se soient élevées, en particulier aux USA, pour critiquer le fait que le film montre fondamentalement un adulte « programmant » une petite fille dès son enfance pour qu’elle l’aime et devienne son épouse. C’est un argument recevable, mais on peut à l’inverse souligner que l’un des grands intérêts de The Time Traveler’s Wife est que la femme a le choix entre plusieurs versions de l’homme qu’elle aime, du jeune homme immature mais « bon coup » au lit à l’adulte mûr avec lequel une complicité profonde peut s’établir : face à un homme qui n’a aucun contrôle sur son existence, elle est la maîtresse de son destin, et du coup, de celui de son couple.

Comme plusieurs faits importants n’ont pas de conclusion à la fin des 6 épisodes, on peut imaginer que la série aura une seconde saison. Ce n’est probablement pas une très bonne idée, il eut été plus raisonnable d’en rester là et de ne pas courir le risque de complexifier encore plus une histoire déjà très « riche », au risque de perdre le téléspectateur et de détruite la crédibilité que la série a construite.

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