Le journal de Pok

29 octobre 2020

"Sleepless Night" de Yo la Tengo : un disque ami

Sleepless Night

Les aficionados de Yo La Tengo savent que le trio aime à interrompre la grande fête électrique qu’il propose sur scène par quelques chansons plus dénudées, plus calmes (ne parlons pas de “version acoustique”, car il ne s’agit pas de ça, Yo La Tengo étant un groupe ELECTRIQUE !) : soit une véritable parenthèse enchantée dans le concert, qui permet au groupe comme au public de reprendre son souffle, tout en “communiant” dans la célébration d’un certain type de beauté blême, fragile, que l’on pourrait facilement qualifier de « directement héritée du Velvet Underground »… si les choses n’étaient pas un peu plus compliquées que ça.

En 2015, on avait déjà pu apprécier "Stuff Like That There", l’extension sur tout un album de cette “respiration”, mêlant reprises de morceaux classiques ou inconnus, réorchestrations de chansons de Yo La Tengo, et même de nouveaux morceaux composés par le trio. Le résultat était beau, parfois même très beau, mais un peu long, un peu uniforme, un peu monocorde. La bonne nouvelle de ce mois d’octobre est que "Sleepless Night", le nouveau disque de Yo la Tengo poursuit directement dans la même veine, mais sur un format court de mini-LP ou EP… comme on choisira de le qualifier.

Sur 19 minutes seulement, voici donc six chansons exemplaires, couvrant finalement un terrain conséquent, si ce n’est en termes d’héritage – du blues des origines, ou presque, à Dylan et aux Byrds – mais au moins de spectre sonore : entre le blues illuminé par la grâce de "Blues Stay Away from Me", qui ouvre le disque, et le folk intimiste de "Smile a Little Smile for Me", qui le clôt de manière touchante, il se passe finalement ici plus de choses que prévu… Il y a d’abord une reprise harmonieuse et étonnamment respectueuse du fameux "Wasn’t Born to Follow" des Byrds (une chanson de Gerry Goffin et Carole King, en fait) qui faisait partie de la célébrissime BO de "Easy Rider". Il y a une cover parfaite chantée par Georgia Hubley du bien moins connu "Roll on Babe" de Ronnie Lane. Mais il y a surtout une formidable version du "It Takes a Lot to Laugh, It Takes a Train to Cry" de Dylan : entre le chant plein de douceur de Hubley et le grincement électrique qui pulse à l’arrière-plan, voilà une réécriture audacieuse et parfaitement réussie… qui réduit le titre suivant, "Bleeding", le seul morceau de Yo la Tengo, à une position de simple figurant un peu anodin. Ce qui n’a rien de honteux, vu le niveau de la concurrence sur cet EP.

Bien plus que le récent "We Have Amnesia Sometimes", très expérimental et franchement barbant, "Sleepless Night" est un disque qui nous rappelle combien Yo la Tengo est un groupe qui nous tient chaud au cœur, un groupe ami. Un groupe qui sait nous jouer la musique que nous avons envie d’entendre quand nous nous sentons aussi désemparés, quand nous sommes à deux doigts de perdre l’espoir. Au cœur de nos nuits blanches, alors que le couvre-feu a vidé les rues de la ville, quel meilleur baume pour notre apaiser notre tristesse que les mots de "Smile a Little Smile for Me", même quand on ne s’appelle pas Rosemarie : « Oh, c’mon smile a little smile for me, Rosemarie / What’s the use in cryin’? / In a little while you’ll see, Rosemarie / You must keep on tryin’… » ?

 

 

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28 octobre 2020

"Lovecraft Country - Saison 1" de Misha Green : guerre aux monstres !

Lovecraft_Country affiche

Produite par JJ Abrams (ce qui n’est guère un gage de sérieux…) et par Jordan Peele (encore auréolé par la gloire de "Get Out" et "Us"), "Lovecraft Country" est une série développée par Misha Green – un nom peu connu chez nous au-delà de l’irrégulière "Heroes", voilà déjà bien longtemps – d’après un livre de Matt Ruff, qui avait été inspiré par une réflexion sur la « blancheur exclusive » des personnages de récits fantastiques et de SF. A partir de là, le projet "Lovecraft Country" est passionnant : il s’agit d’abord de revisiter une bonne partie des thèmes classiques du fantastique et de la science-fiction en substituant à leurs stéréotypes habituels des protagonistes noirs. Mais – et c’est là où le nom de Jordan Peele fait sens -, il s’agit aussi et surtout de livrer un panorama quasi-exhaustif des horreurs que la population afro-américaine a eu à subir, et subit encore, de la part de la majorité blanche dominante aux USA, en utilisant la symbolique fantastique. En gros, les vrais monstres, ce ne sont pas les horreurs indicibles tapies dans les ténèbres ou le cosmos, ce sont les Blancs !

Voici donc une démarche véritablement audacieuse, d’autant que c’est clairement le bon moment pour sortir une série militante anti-raciste comme "Lovecraft Country", entre Black Lives Matter et élections présidentielles ! Le problème va se nicher ici dans l’exécution de ce plan…

Il nous faut tout d’abord calmer les fans du grand écrivain (hyper-raciste, on le sait) de Providence : l’utilisation du nom de HP Lovecraft dans le titre de la série ne se justifie guère que par la déclaration politique qu’elle sous-tend, car peu de choses ici, passé le premier épisode, s’avèrent dans un registre « lovecraftien »… Plus problématique est l’approche « anthologique », puisque la plupart des épisodes, en tous cas dans la plus grande partie de la saison, peuvent quasiment être regardés comme des histoires indépendantes, certains fonctionnant bien mieux que d’autres, ce qui est une caractéristique habituelle du format : "*Lovecraft Countryù" a donc une grande partie du temps l’apparence d’une sorte de « Best Of » du « genre », tout en gardant à l’esprit que chacun des thèmes sera systématiquement transformé en commentaire critique sur le traitement des Afro-américains par les Blancs…

Une fois passé un pilote outrancier mais réussi ("Sundown"), les deux meilleurs épisodes sont probablement le troisième ("Holy Ghost") avec son histoire assez classique de maison hantée, et surtout le sixième ("Meet Me in Daegu"), qui nous transpose en Corée avec une belle histoire de fantôme prédateur sexuel. On appréciera forcément aussi le « conte moral » de "Strange Case", qui voit une jeune femme noire transformée par magie – c’est le cas de dire – en blanche et prenant conscience de la différence de traitement qui s’ensuit, non seulement de la part des Blancs, mais également des siens.

Par contre, la parabole sur la puissance de la race noire, de la femme noire qui plus est ("I Am"), grâce à une balade cosmique multi-dimensionnelle à travers le temps et l’espace, touche le fond de la laideur et du ridicule, un désastre dont la série va avoir bien du mal à se remettre. Quant à l’épisode de voyage dans le temps vers le massacre de Tulsa ("Rewind 1921"), pour émotionnellement fort qu’il soit, on ne peut s’empêcher de la comparer à ce que "Watchmen" avait réussi à faire à partir du même matériau, et qui était bien meilleur.

Mais dans l’ensemble, jusqu’à un dernier épisode complètement loupé, tout dans "Lovecraft Country" est caricatural, voire même grossier, et même si l’on souscrit, répétons-le, à la volonté « pédagogique » de la série, on se demande si tant d’excès, dans l’image, dans le scénario, dans la mise en scène, ne finissent pas par s’avérer contreproductifs. Car le manque de logique total de ce que raconte "Lovecraft Country" – le livre des Morts, les sorts jetés, le sang maudit qui coule dans les veines du héros (assez mal interprété par Jonathan Majors, ce qui n’aide pas), le double jeu du sorcier / sorcière blanc / blanche, tout cela se transforme peu à peu en une bouillie incompréhensible, qui réduit le téléspectateur à un rôle passif et met à mal l’empathie qu’il avait pu ressentir au début de la série vis-à-vis des personnages féminins, de loin les plus intéressants (Jurnee Smollett et Wunmi Mosaku sont toutes deux irrésistibles, et rendent regardables nombre de scènes qui ne tiendraient pas sans elles !)…

Bref, une très, très bonne idée de départ a produit une série TV particulièrement mauvaise, ce qui s’avère absolument enrageant. Il ne semble pas qu’il y ait encore confirmation de la programmation d’une seconde saison, alors qu’on aimerait vraiment qu’un travail plus sérieux sur un scénario qui tienne mieux la route permette à "Lovecraft Country" d’atteindre ses hautes ambitions…

 

 

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27 octobre 2020

Le trip ultime avec VDGG et Peter Hammill : "Fool's Mate" (1971)

Fool_s_Mate

On est en avril 1971, et la créativité de Peter Hammill n'a pas de limite : il vient de sortir coup sur coup deux albums très réussis de Van der Graaf Generator, et il a encore "sur les bras" une grosse dizaine de titres qu'il considère comme ne faisant pas partie de l'univers du groupe, des chansons parfois plus simples, surtout moins "ambitieuses" par leur thème, moins "science-fiction / heroic fantasy" aussi, si l'on veut. Des chansons plus intimes, et aussi pour certaines presque... "pop". C'est pourtant avec la même fine équipe (musiciens, invités - dont Robert Fripp - producteur, artiste pour la pochette,...) que Hammill réalise donc son premier album solo... qui ne sonnera en effet pas du tout comme un album de VDGG (à l'exception peut-être de la chanson "Vilking", qui, un peu étendue, aurait fait belle figure sur "H to He...").

"Fool's Mate" est rarement cité par les fans de Peter Hammill parmi les albums qu'ils préfèrent : trop disparate, trop... coloré, trop peu... sérieux peut-être. par rapport aux disques qui suivront. Comme une sorte de divertissement de l'artiste avant de repasser à des choses plus importantes. Et pourtant, même s'il a plus l'allure d'une compilation de chansons que d'un album cohérent comme on les concevait à cette époque-là, il est peut-être l'un de ceux de la copieuse discographie de Hammill / VDGG qui a le moins vieilli ! D'abord parce qu'il est très peu "progressif" au sens classique du terme, ensuite parce que la plupart des compositions sont superbes du pur point de vue mélodique. Bien sûr, et c'est bien connu, "Fool's Mate" contient deux des plus belles chansons jamais écrites par Peter, "Vision" et "Birds", toutes deux dans des interprétations inégalées. Mais on y trouve aussi un réjouissant hymne pop, "Sunshine", qui ressemble fort à une matrice de "Liberation", le second (et magnifique) album de "The Divine Comedy". Et, honnêtement, mis à part deux chansons plus... grisâtres, "Candle" et "Child", il s'agit d'un album plein de vie, de sentiments extrêmes, certes pas toujours gais, mais régulièrement inspirants.

Il est assez amusant, ceci dit, que le titre de l'album se réfère au "mat de l'imbécile" ou encore "mat du débutant", terme qualifiant aux échecs (sur la pochette) la plus courte partie d'échec possible, une victoire en deux coups. Hammill avait-il conscience que ce premier album, pourtant sans prétention artistique particulière, serait celui le plus susceptible de lui apporter renommée et succès ? Et les 2 coups gagnants, ne sont-ils pas "Vision" et "Birds" ? "Fool's Mate" fut considéré par plusieurs critiques musicaux britanniques comme l'un des meilleurs albums de l'année 1971, un honneur que Peter Hammill ne connaîtrait plus jamais.

 

 

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26 octobre 2020

"Calamity" de Rémi Chayé : au cinéma avec ma fille...

Calamity affiche

Alors bien sûr, j'ai emmené ma fille, qui a maintenant 9 ans, voir ce film, parce que j'avais bien cru comprendre que "Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary" parlait de l'émancipation des filles du joug masculin, et que c'est un sujet qui commence à être chaque jour plus pertinent dans son éducation. Et bien entendu, ma fille n'était guère enthousiaste, car elle considère - depuis peu - qu'elle a passé l'âge de voir des dessins animés au cinéma. J'ai dû lui jurer que c'était aussi un film pour les grands.

Et de fait, au bout de cinq minutes, devant ce spectacle à la fois splendide (Quelles couleurs ! Quelle animation superbe de simplicité et d'efficacité !), saisi par la beauté épique de cette odyssée qu'était la traversée de l'Amérique encore sauvage par ces familles démunies, j'avais déjà la larme à l'oeil... J'ai passé une bonne partie de la durée du film (une heure vingt seulement, mais quand même...) à vibrer devant les aventures de la courageuse, têtue, effrontée, petite Calamity. A retrouver des sensations un peu oubliées, de mon enfance à moi : les westerns de John Ford sur la petite télé noir et blanc de ma grand-mère, la lecture des bouquins de Jack London ou Oliver Curwood. Je n'ai même pas noté les raccourcis scénaristiques bien commodes - Calamity qui s'endort alors que Sanson a disparu, Calamity qui retrouve son chemin toute seule dans le noir du labyrinthe de la mine d'or, la facilité avec laquelle est chassé par un cheval un grizzly agressif, l'absence assez étonnante au cours du périple de tribus indiennes - trois trappeurs et quelques tipis, pas grand chose, etc. Quand le film s'est terminé, j'aurais voulu que ce ne soit que le début de l'aventure, je n'avais pas envie de retourner dans le monde du Covid19.

Et ma fille, me demanderez-vous ? Eh bien, elle a beaucoup aimé l'insulte "face de bouse", s'est bien sûr étonnée de voir que les femmes n'avaient pas le droit de porter des pantalons à cette époque, alors qu'aujourd'hui elles n'ont pas le droit de porter de jupes. Et a quand même trouvé le film un peu gentillet. Elle n'a pas noté que tous les personnages masculins du film, sans exception, étaient faibles, lâches, menteurs, peu fiables, cruels, méchants, bêtes : sans doute que ça fait un moment qu'elle s'est fait la même idée sur les hommes dans sa vie quotidienne à l'école, au sport ou dans la rue.

Je vois bien ma fille en Calamity Jane, en fait, j'espère juste que sa vie sera plus facile. Mais je ne le crois pas vraiment.

 

 

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25 octobre 2020

"Un Homme comme une Autre" de Betbéger & Pietrobon : la femme est l'avenir de l'homme...

Un Homme comme une Autre couverture

Les premières 100 pages de "Un Homme comme une Autre", le (quasi...) thriller psychologique / fantastique de Stéphane Betbéder, très efficacement mis en image par Federico Pietrobon, sont peut-être ce qu'on peut lire de plus impressionnant en ce moment, tant cet alignement, ou plutôt cette "somme d'instantanés", comme Betbéder les qualifie dans son avant-propos, PARLE de notre vie à nous, notre existence RELLE en ce moment (... même si le livre a été écrit et dessiné avant la pandémie...).

Cette construction architecturalement brillante - car l'architecture est l'un des sujets du livre -, assemblant problèmes de couple et de famille (une séparation, une enfant qui la vit mal...), problèmes professionnels (rivalité et jalousie au sein de l'entreprise...), milieu social hautement anxiogène (crainte d'attentats, militarisation croissante de la cité...), et finalement problèmes de santé - le cœur du sujet ! - possiblement liés à la saturation de notre environnement en perturbateurs endocriniens, s'avère aussi captivante que... tragiquement désespérante. Il est difficile de ne pas se dire que l'on tient là l'un des grands livres de 2020 : un livre qui décrit parfaitement, à travers l'enfer vécu par son personnage central, macho ordinaire qui s'affole devant une inexplicable féminisation qui le transforme peu à peu en... une autre personne (une femme ?, un monstre ? à moins que ça ne soit... la même chose, pour lui ?), la somme de nos craintes, émotionnelles, professionnelles, sociales, politiques, écologiques...

Et puis, patatras, alors que tout dans ces 100 premières pages est subtil, complexe, et donc à la fois effrayant et magnifique; Betbéder prend à bras le corps son "grand sujet", et se livre alors à une sorte de démonstration, voire de thèse : sur les mutations de la notion de genres, comme geste avant tout politique ; sur les risques environnementaux croissants autour de nous ; sur les difficultés de la recherche et de la médecine face à ces deux situations... "Un Homme comme une Autre" choisit la parole explicative plutôt que l'entraînement du lecteur par la fiction. Le livre devient bavard, excessivement documenté, trop intelligent aussi peut-être (et ce n'est pas un reproche que l'on fait facilement de nos jours !). L'élan est brisé :le lecteur apprend, s'informe, et tout cela est à la fois instructif et édifiant... ce qui est sans doute, admettons-le, le grand objectif de Betbéder, contribuer à notre éveil, à la lutte pour notre survie dans un monde meilleur...

Quand arrive la dernière partie du livre, le retour aux sentiments, à l'histoire ratée entre un père qui n'a pas pu l'être et sa fille qui n'est plus sa fille, il est sans doute un peu trop tard. L'empathie que l'on ressentait pour Yann / Nyna n'est plus assez forte pour porter le poids de cette tragédie.

Alors faut-il regretter ce basculement de la fiction vers l'information et la réflexion ? C'est une bonne question, à laquelle il nous est difficile de répondre. On a ressenti une déception, mais on referme "Un Homme comme une Autre" plus intelligent, plus conscient sur un sujet important. Donc c'est clairement à vous de voir ce que vous penserez de ce livre,... dont la lecture nous semble de toute manière indispensable.

Un Homme comme une Autre extrait

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24 octobre 2020

Séance de rattrapage : "Les Crimes de Grindelwald" de David Yates, thèse, antithèse et synthèse !

Les Crimes de Grindelwald Affiche

Le sujet : "Les Crimes de Grindelwald", de David Yates, est-il du... Cinéma ?

Thèse : Réalisé avec un budget conséquent (US$200.000.000 d'après ImDB), mis en scène par un professionnel, interprété par des stars comme Depp et Law, bourré de CGI dernier cri qui rend tout possible, surtout l'impossible, distribué dans les salles du monde entier et ayant généré un profit conséquent, sinon extraordinaire (mais c'est le lot de bien des seconds films dans les trilogies, non ?). Et puis, plus important sans doute, ça a été l'occasion pour des millions de gens, bien plus que dans "les Animaux Fantastiques", de renouer avec l'univers bien aimé de Harry Potter, de compléter leur compréhension de personnages emblématiques, comme Dumbledore. Si ça, ce n'est pas du cinéma, du vrai, qu'est-ce qui en est ?

Antithèse : Deux longues heures et demi de vide intégral, à regarder avec indifférence s'agiter devant des fonds verts des personnages dénués de tout affect, mimés par des acteurs dont la principale caractéristique est la qualité - ou non - de leur déguisement. Pas d'histoire, juste un enchaînement de situations incohérentes qui ne construisent rien. Pas d'amour, de haine, de peur, de colère, juste leur représentation conventionnelle, ne provoquant rien en nous, pauvres spectateurs égarés. Beaucoup de fan service, ce qui est, on le sait depuis la sale affaire "Star Wars", une garantie absolue de manque d'imagination, d'audace, de... "tripes". Aussitôt vu, aussitôt oublié, si ce n'est un vague malaise au creux de l'estomac en repensant à l'utilisation d'images de la seconde guerre mondiale au milieu de toute cette boue digitale.

Synthèse : Il y a maintenant des années que les blockbusters en tous genres ont tourné le dos à "l'expérience humaine" qu'était le cinéma. Ce n'est pas très grave, car on a échangé le monde l'Art - qui n'intéresse personne, et surtout pas les financiers - pour celui de l'Entertainment, qui crée de la valeur, des emplois, et des succès professionnels pour les "premiers de cordée". J. K. Rowling, qui fut un jour enseignante et vécut dans une situation de précarité, inventa des histoires pédagogiques pour les enfants, dissimulées dans un étui merveilleux de sorcellerie. Aujourd'hui, à la tête de l'une des fortunes les plus considérables du Royaume-Uni, elle n'est pas devenue stupide pour autant : elle sait très bien que jamais ses "Animaux Fantastiques*" ne pourraient devenir un livre. Car la littérature, que de moins en moins de gens lisent, c'est, pour un temps encore, une forme de résistance.

 

 

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23 octobre 2020

"Sundowner" de Kevin Morby : le fruit de l'isolement

Sundowner

Si certains ont pu reprocher quelque chose à "Oh My God", le précédent album de Kevin Morby, c’est d’appuyer à fond sur la pédale du lyrisme, et de nous livrer une sorte de grand spectacle sons et lumières autour de ses sentiments. Un reproche admissible, mais qui perdait toute validité quand on voyait comment sur scène, tout cela se métamorphosait en un set « rock’n’roll » de toute beauté… En tous cas, "Sundowner" – le nouvel album de l’Américain de Kansas City – n’encourra pas les mêmes critiques, tant il s’agit cette fois d’une œuvre intime. Simple. Ou faussement simple, plutôt.

Kevin raconte que tout a commencé par la magie d’un vieil appareil d’enregistrement sur 4 pistes (le Four Track Tascam model 424, pour ceux que ce genre de choses intéresse…), installé dans un cabanon sans chauffage ni climatisation, sur lequel il enregistra ces chansons de manière précaire au fil des saisons extrêmes du Missouri. Le tout fut réenregistré plus professionnellement en 2019 au Studio Sonic Ranch, au Texas, presque tous les instruments – sauf la basse et quelques percussions – étant joués par Kevin, mais en préservant autant que faire ce peu l’essence des versions « démos ». "Sundowner" fut ensuite terminé (mixé) durant le confinement, du fait de (grâce à ?) l’annulation de la seconde partie de la tournée mondiale de lancement de "Oh My God". Le fait que ces chansons soient nées dans l’isolation volontaire de l’artiste à son arrivée dans sa nouvelle maison de Kansas City, aient été enregistrées dans l’isolation mystique du désert texan – aussi loin que possible de l’Océan était le vœu de Kevin… - et aient été finalement mixées dans l’isolation forcée imposée par la situation sanitaire, colore "Sundowner" de manière bien différente est une évidence quand on l’écoute.

A l’exception – notable – des deux chansons qui ouvrent l’album : le puissant et riche "Valley", et le très accrocheur "Brother, Sister", qu’on a tous très envie de pouvoir très vite chanter en chœur avec Kevin dans une salle bien remplie d’un public recueilli et extatique, puis, plus loin, d’une très court "Wander", plus « rock », tous les morceaux ici font un travail « de fond » en mode « mineur (… de fond) » : un travail d’introspection sur des sentiments précis et des sensations parfois minuscules, parfois immenses.

La chanson "Sundowner" pourrait très bien figurer sur l’un des deux premiers albums de Leonard Cohen, si ce n’est que la lumière qui y pénètre est plus vive que celle qui baignait les disques du poète canadien : « Hey, man, where'd you get your tan? / Oh, I'd like to have that sun in me / See I like the sun, but I start to run / Oh, the moments that the sun runs from me… » (Hé, mec, où as-tu eu ce bronzage ? / Oh, j'aimerais avoir ce soleil en moi / Tu vois, j'aime le soleil, mais je commence à courir / Oh, dès le moment où le soleil me quitte…).

"Campfire" impressionne avec sa construction étrange, ce break sur les craquements du bois qui flambe avec le chant presque « traditionnel » de Katie Crutchfield (du groupe Waxahatchee), et ce final sombre, stressé même, comme si la promesse de la sérénité de l’âme devant le feu de camp était bien illusoire : « Did you hear the news? / Anthony's dead, and Poor Richard too / They billow, they billow, and it makes me nervous… » (Avez-vous entendu la nouvelle ? / Anthony est mort et le pauvre Richard aussi / Ils flottent, ils flottent, et ça me rend nerveux !).

Le sommet de l’album est sans doute – mais on conviendra aisément que ce genre de choix dépend avant tout de la sensibilité de chacun, tant ici tout est avant tout PERSONNEL – le simplissime, et superbe "Don't underestimate Midwest American Sun" qui laisse assez d’espace pour que la musique héberge les sons de la nuit texane – cris d’oiseaux nocturnes, carillon : on touche là de très prêt à une représentation musicale exacte de sentiments pourtant diffus… et universels.

A part "A Night At the Little Los Angeles", qui, avec ses sept minutes, excède un peu sa durée naturelle – on va s’accorder sur le fait qu’une bonne chanson de Kevin Morby fait normalement entre quatre et cinq minutes, le temps de créer une atmosphère et d’explorer l’effet de celle-ci sur nous -, chaque morceau ici fait totalement sens, et résonne avec notre expérience personnelle : de la perte d’amis morts trop jeunes qui nous font repenser à ce qu’on a vécu avec eux sans en avoir suffisamment conscience ("Jamie") à cette ivresse mentale de notre propre engloutissement dans la nuit ("Provisions", conclusion élégiaque de l’album), toutes ces chansons nous parlent. Et oui, on aime même la manière inattendue dont l’instrumental au piano, un peu sage sans doute, de "Velvet Highway", se transforme en battement solitaire. C’est dire combien "Sundowner" sonne juste. Et fort. Et combien Kevin Morby nous est désormais important.

« Grab provisions, there’s nothing for a 100 miles, and cast your vision on the dark road, for a while… » (Prenez des provisions, il n'y a rien pendant 100 miles, et gardez les yeux fixés sur la route sombre, pendant un moment…).

 



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22 octobre 2020

"To the Lake" de Yana Wagner : l'épidémie qui vient...

To the Lake S1 affiche

La première réflexion qu’on se fera sans doute en commençant à regarder "To the Lake" ("Epidemiya" en Russe, ce qui se passe de traduction), c’est que les « fictions Covid » arrivent. Et puis on réalise que Netflix a produit cette série en Russie en 2019 ! Prémonition ? Simple coup de « chance » ? On dira que la dernière partie de la saison, qui introduit (léger spoil, pardonnez-nous) d’inquiétants Chinois dans l’équation peut faire pencher la balance vers une anticipation intelligente, basée bien sûr sur la grande méfiance russe envers le voisin de l’Est…

Peu importe après tout, puisque, pour les simples téléspectateurs que nous sommes, c’est notre plaisir qui importe, non ? Et du plaisir, "To the Lake" (on ne tergiversera pas sur le titre international, périmé à la fin de cette première saison, - encore un léger spoil - la destination lacustre étant atteinte…) va nous en donner beaucoup. Beaucoup plus que nous en donne depuis au moins cinq ans un "The Walking Dead" par exemple, sur lequel le scénario de l’équipe de Yana Vagner est clairement calqué. Oui, on a affaire ici à une petite bande hétéroclite, constituée de membres que rien ne devait a priori destiner à « être ensemble », si ce n’est la brutalité accélérée d’une pandémie déferlant sur Moscou et sur la Grande Russie (quant au reste du monde, on n’en entend guère parler…). Et cette fine équipe, déchirée par des rivalités amoureuses et / ou sociales, va donc essayer de traverser le pays sous la menace des contaminés dont il ne faut logiquement pas s’approcher, mais également – comme dans la grande sœur US – des exactions de leurs compatriotes retournés très, très rapidement à la barbarie. Sans parler de la rudesse de l’hiver en ces contrées, et des exactions de drôles de militaires prompts à exterminer des villages entiers !

Soupçonneux comme nous le sommes vis-à-vis de la belle démocratie russe, nous nous demandions comment "To the Lake" irait gérer les questions éminemment politiques découlant du naufrage du pays dans le chaos, sans s’attirer les foudres du gouvernement. La réponse est vite donnée : on passe à toute allure dans le premier épisode sur les mensonges lénifiants des médias, et sur la rudesse de l’organisation militaire du confinement : disons qu’en deux ou trois plans, le sujet est traité, on peut passer à des choses qui fâcheront moins, les destins individuels de nos héros paradoxaux. Et bien sûr, si les personnages de "To the Lake" ne sont pas de parfaits citoyens russes, c’est avant tout parce que soit ils boivent beaucoup trop, soit ils ont des relations adultères, soit ce sont des parvenus égoïstes qui sont obsédés par les biens de consommation et le luxe. Ou les trois à la fois. Ce qui dédouane à bon compte le gouvernement et l’état, non ?

On critique, on critique, mais très sincèrement, "To the Lake" est une vraiment bonne série, bien supérieure à son équivalent (ses équivalents…) américain(s). Parce que les personnages y sont crédibles, humains, touchants, et dépassent aisément les stéréotypes sériels. Parce que les situations sont à la fois extrêmes et parfaitement réalistes, sans qu’il y ait de la part des scénaristes la moindre volonté de donner des leçons de morale, ou même de générer un spectacle édifiant. Parce que la violence n’est jamais spectaculaire, juste horrible. Parce que tout cela est réellement mis en scène, avec des moments d’intimité qui sont de vrais moments « humains », et de superbes envolées lyriques (accompagnées souvent de magnifiques morceaux de rock ou de folk russe) dignes du « vrai cinéma ». Parce que, surtout, plus la saison progresse, plus elle prend à la fois de l’aisance et de la force, en se libérant de la raideur qui limitait encore l’impact des premiers épisodes. Les acteurs sont tous impeccables, et savent même être bouleversants, juste comme il faut, quand il faut : on retrouve avec grand plaisir Maryana Spivak, que l’on avait déjà aimée dans le Bureau des Légendes, dans un rôle ambigu qui lui permet d’exceller une fois encore.

Bref, nous avons envie de faire beaucoup de compliments sur To the Lake, en dépit des réserves « politiques » que nous avons formulées. La conclusion de la saison, interrompant brutalement l’un des rares moments « feel good » auxquels nous ayons eu droit, ouvre la fiction sur un sujet peut-être différent, qui risque de faire prendre un vrai virage à la série. Nous serons au rendez-vous pour la suite.

 

 

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21 octobre 2020

"Naissance du Tigre" de Rivat et Hostache : sous l'égide d'Arsène Lupin et d'Adèle Blac-Sec...

Naissance du Tigre Couverture

Le Paris de la toute fin du XIXè siècle (et du début du XXè siècle), en équilibre entre tradition et modernité - symbolisée dans "Naissance du Tigre" par l'invention et le développement de l'électricité - est un monde fascinant dans lequel développer des histoires, policières et fantastiques. Sur le récit de Feldrik Rivat planent, comme il le revendique lui-même les ombres tutélaires d'Arsène Lupin (crimes atroces, esprit du Mal terrifiant, héros tourmenté vivant en marge et menant une double-vie) et... d'Adèle Blanc-Sec (!), parfaitement reconnaissable dans le personnage-clé de Mme Fouquart. On est donc ici en territoire délicieusement connu, très habilement recréé par le graphisme stylisé de Jean-Baptiste Hostache et ses couleurs beige-marron-brun qui maintiennent obstinément le récit dans une ambiance d'époque, sombre et oppressante...

La plus grande surprise vient donc du tournant que le récit prend à mi-course, avec la multiplication et "l'officialisation" des machines capables non seulement d'évoquer les esprits des disparus, mais également de les rappeler dans "le monde réel", aux risques et périls de ceux qui ont quelque chose à craindre d'eux ! "Naissance du Tigre" bascule donc, et Rivat confirme que c'était bien là son intention dans une longue postface, dans un récit uchonique : ce monde là n'est pas le nôtre, parce qu'il aura intégré ce portail vers l'au-delà grâce à la technologie. Cela peut être un sujet passionnant, et c'est bien ce qu'annoncent les dernières pages avec la création d'un nouveau type de police chargée du surnaturel : "Naissance du Tigre" était donc le pilote d'une nouvelle série, qui mettra en vedette l'Inspecteur Lacassagne, à la "gueule cassée" anachronique annonçant les horreurs de la Première Guerre Mondiale.

Si nous devons toutefois émettre une réserve - de taille - sur "Naissance du Tigre", c'est à propos de sa fin, à la limite de l'incompréhensible : tant narrativement que graphiquement, il est littéralement impossible de comprendre comment se dénoue le combat entre le spectre criminel, l'inspecteur et le tigre à l'oreille cassée. C'est quand même dommage, d'autant que ça crée un doute sur la capacité de Hostache et Rivat à mener à bien une histoire aussi complexe. La suite devra donc confirmer que nos craintes ne sont pas fondées...

Naissance du Tigre Extrait

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20 octobre 2020

"The Boys - Saison 2" de Eric Kripke : humains après tout...

The Boys S2 Affiche

Alors que "The Boys" prend, avec cette seconde saison, une ampleur que l'on n'attendait pas forcément, dépassant ses aspects "pop culture", "gore" (même si des dizaines de têtes explosent cette fois...) et "méta-critique" de la culture actuelle des super-héros, les limites de l'ambitieux exercice de style qu'il est se font plus évidentes. D'un côté, il y a l'intense satisfaction que le téléspectateur va ressentir devant certains épisodes dont les qualités émotionnelles et spectaculaires enfoncent facilement la quasi-totalité des films de chez Marvel ou DC (oui, à ce point), parce que "The Boys" raconte une vraie histoire, est indiscutablement bien dirigé, mis en scène et interprété : le troisième et le sixième épisodes par exemple, sont tous les deux formidables, et donnent une idée du niveau d'excellence auquel la série peut prétendre. Le final de la saison, bien que légèrement en deçà, est une vraie réussite également, redéfinissant à la fois les enjeux et les rôles des personnages-clé de la série, et nous donnant absolument envie de continuer à les suivre dans une troisième saison.

Mais d'un autre côté, si l'on considère l'ambition du commentaire politique qui sous-tend la série, on doit avouer qu'on reste quand même largement sur sa faim. Car si l'on adhère indiscutablement à la mise en parallèle de la fascination de la culture US pour les super-héros et les théories nazies (soulignons la phrase remarquable de la "super-méchante" qui dit en gros : "tout le monde déteste le mot "nazi", mais, dans le fond, est d'accord avec nos idées"...), si l'on ne peut que soutenir la peinture acerbe qui est proposée de la Scientologie, et si, surtout, la vision d'un monde profondément immoral comme le nôtre est très justement "justifiée" par le fait de devoir "faire du business", au final, qu'est-ce que fait "The Boys" de toutes ces idées politiques pour le moins audacieuses ? Pas grand-chose, malheureusement, si ce n'est séduire un public additionnel à celui habituel des films de super-héros "classiques". Et finalement, cette virulence idéologique que "The Boys" déploie, tout en se vautrant dans le gore extrême et la provocation potache, n'est-elle pas une fois de plus la preuve de la capacité du système d'entertainement US à récupérer même les éléments qui lui sont le plus hostiles dans la société ?

 

 

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