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Le journal de Pok

21 mai 2024

"Matinee Idols" de Johan Asherton : un classicisme de très haut niveau

Quelqu’un se souvient-il encore ici des Froggies, groupe parisien que l’on qualifiera, avec la paresse intellectuelle qui caractérise l’étiquetage, de « garage punk », et qui fit merveille au début des années 80 ? Oui ? Non ? Eh bien, peu importe car Johan Asherton, le leader des Froggies, vaut (encore) bien mieux que ça. Ou alors, il se peut plutôt que, ce qui arrive plus souvent qu’on le pense, que Johan Asherton se soit bonifié avec l’âge. Car Matinee Idols, son dernier album, est un objet quasiment merveilleux. On vous explique…

Asherton, tout français qu’il soit, et dieu sait qu’on a tendance dans le Rock, à retenir ça contre les artistes, est tout simplement aujourd’hui quelqu’un qui s’inscrit dans la haute tradition des Dylan, Cohen, Lou Reed et consorts. Comme si, à force de les écouter, de les respecter, de les célébrer, il était arrivé à se hisser – pas toujours, certes, mais suffisamment souvent pour que ça vaille la peine de le mentionner – à leur niveau. Matinee Idols, nous est présenté comme un hommage, finalement assez évident pour nous, rockeurs cinéphiles, aux films qui ont nourris nos rêves, et donc aux stars de la période « classique » d’Hollywood, comme en témoigne la photo de la pochette, extraite de A Place In The Sun de George Stevens, avec Monty et Elizabeth Taylor : il démarre de manière modeste dans un folk rock sage, et puis éclot avec une grâce inespérée, pour devenir un album formidablement attachant. Précieux par bien des aspects… Finalement, avec ce disque, Johan Asherton s’établit fermement comme un frère d’inspiration de notre cher Elliott Murphy, qui lui aussi est parti de sa vénération pour d’autres artistes l’ayant précédé (Dylan, F. Scott Fitzgerald, etc.) et a construit son Art là-dessus, pour arriver à des albums magistraux…

… Une parenté avec Elliott Murphy qui saute aux yeux (aux oreilles) sur Enfant Terrible, l’ouverture de l’album : la guitare acoustique, le piano, la célébration feutrée mais intense du « Rock’n’Roll ». Et cette mélodie, absolument évidente qui fera de la chanson un plaisir certain en live. Paramour est une balade romantique où la voix basse et fatiguée d’Asherton fait merveille, jusqu’à l’arrivée d’un saxo nostalgique, qui nous fait fondre. Mirror on the Wall, morceau quasi country et très relax, fait à nouveau écho à ces chansons tranquilles mais formidablement proches de nous que Murphy égrène depuis des années : une sorte pause avant d’attaquer les choses sérieuses.

Car on débouche sur le premier chef d’œuvre indiscutable de l’album : Tinseltown, sombre ballade qui évoque forcément le spectre magnifique de Johnny Cash, avant de rebondir vers la lumière grâce au duo masculin – féminin, suivant le format classique « la Belle et la Bête ». Dans la foulée, Addiction nous fait le coup de la nostalgie sixties : imparable grâce à une mélodie chatoyante et des vocaux qui vont, cette fois, vers la légèreté. On croirait avoir affaire à un véritable classique des années 60, et c’est délicieux. Navire Night est le second sommet de l’album, débutant sur des cordes élégantes, avant de se déployer sur un chant magnifique d’Asherton, en particulier avec cette répétition obsédante du refrain, « Aboard the Navire Night » (une autre référence cinématographique, cette fois au film de Marguerite Duras, avec Bulle Ogier…). Quand une voix féminine complète la partition (le paysage ?), on se dit que c’est là le genre de chanson pour laquelle nombre de compositeurs tueraient père et mère.

No Doubt About It, puis Small Talk voient Asherton jouer dans la cour du Bryan Ferry de As Time Goes By, voire du Tom Waits de la grande époque, et, incroyablement, le défi est relevé avec brio, du fait de la grâce des compositions, de la classe vocale, mais aussi d’une production absolument impeccable, à la fois joueuse et de très bon goût : cette parenthèse jazzy / rétro marque un pas de côté par rapport au reste de l’album, mais lui apporte aussi une variété formelle excitante. Retour à la pop tendance sixties avec l’enlevé For Added Charisma : encore une chanson parfaitement accueillante, qu’on est capable de reprendre en chœur dès la première écoute, qui rappelle l’universalité et l’intemporalité de certains standards musicaux. Raptures of the Deep referme ce catalogue brillant de la meilleure manière qui soit : dans un romantisme doux amer, mais finalement porteur d’un indicible espoir (« And Baby, I’ll help you…« ) de pouvoir échapper à l’abime, qu’un chant « à la Cohen » lesté d’un pathos magnifique…

… Referme ? Pas forcément, car les versions CD et digitales de l’album bénéficient de deux reprises impeccables, même si sans doute un tantinet trop sages, trop similaires aux originaux : on parle de morceaux comme Take a Chance With Me de Roxy Music et le Lay Lady Lay de Dylan, alors sans doute qu’un certain respect s’imposait.

… De toute manière, les 10 chansons qui précédaient ont indiscutablement confirmé la classe infinie de Johan Asherton. Vous pouvez bien entendu décider de passer à côté d’un disque que certains jugeront trop « passéiste » : ce serait vous priver d’un immense bonheur, celui de profiter d’une musique qui n’a tout simplement pas d’âge. Comme Johan Asherton.

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20 mai 2024

"Une affaire criminelle – Saison 1" de Pascal L’Heureux, Stéphane Lapointe et Joanne Arseneau : tabarnak !

L’un des bénéfices indiscutables de la multiplication des plateformes de streaming est le formidable accès qui nous est offert à des œuvres télévisuelles du monde entier : si certains se plaignent de la domination US en matière de cinéma et de séries TV, c’est maintenant un argument fallacieux. Il suffit de quelques clics, mais surtout de faire preuve de curiosité intellectuelle, et chacun peut découvrir des choses passionnantes en provenance du monde entier. Arte, fidèle à sa mission culturelle, est évidemment en pointe lorsqu’il s’agit de nous offrir de la bonne télévision d’ailleurs : c’est sur Arte TV qu’on peut découvrir, par exemple, une excellente série policière québécoise, Une affaire criminelle, dont la première saison est une franche réussite…

Cette première saison nous raconte la tragédie que vit Catherine Godin, une mère dont le fils est emprisonné depuis 15 ans pour un meurtre qu’il affirme ne pas avoir commis. Catherine se bat, seule contre tous, de plus en plus traitée par tout le monde comme si elle était folle, et, dans son obsession (démontrer l’innocence de son fils, le faire libérer), elle a peu à peu laissé toute sa vie à elle partir à vau l’eau. Elle ne peut compter que sur le soutien d’un ex-amant, Bing, lui-même policier essayant de l’aider dans sa recherche d’un coupable potentiel. Mais, bien sûr, rien n’est noir et blanc dans la vie, rien n’est aussi simple que Catherine veut le croire, ou l’espère. La petite ville de Saint-Bruno dissimule de bien sombres secrets, qui vont peu à peu être dévoilés, et il sera difficile pour Catherine de reconnaître ses amis de ses ennemis…

Un peu à la manière des meilleurs polars scandinaves, Une affaire criminelle va nous promener d’une hypothèse à l’autre au fil des huit épisodes de la saison, sans jamais nous perdre, tout en maximisant la crédibilité des situations, et même des nombreux coups de théâtre qui émaillent l’enquête menée 15 ans (et plus…) après les faits. La série bénéficie d’un scénario de Joanne Arseneau particulièrement solide, bien écrit, s’appuyant surtout sur des personnages totalement ancrés dans la réalité de la vie provinciale québécoise.

Car au delà de l’énigme captivante, du suspense bien mené (on ne note aucune faiblesse de rythme durant les 8 épisodes, ce qui vaut la peine d’être signalé !), de certaines scènes très tendues, c’est la richesse des personnages et la force des émotions qu’ils expriment qui nous poussent à regarder, et à aimer Une affaire criminelle. Et c’est, avant toute chose, l’interprétation remarquable, pas loin de l’exceptionnel, de Céline Bonnier – qui EST Catherine Godin ! – qui permet à cette série de sortir franchement du lot.

Chaudement recommandé !

19 mai 2024

"The Moon Is In The Wrong Place" de Shannon and The Clams : « la vie est injuste, et pourtant magnifique ! »

On n’est pas ici pour jouer les tabloids, mais il est impossible de débuter la chronique (et, en fait, l’écoute) de The Moon Is In The Wrong Place, le septième album des talentueux et très réputés Shannon & The Clams, sans expliquer dans quel contexte, particulièrement éprouvant, il a été créé. Août 2022 : quelques mois avant leur mariage, Joe Haener, musicien et fiancé de Shannon Shaw, trouve la mort dans un accident de voiture : cette tragédie est – logiquement, inévitablement – l’une des principales sources « d’inspiration » d’un album qui exprime la tristesse infinie (la perte irréparable de l’amour, le bonheur impossible) mais qui cartographie aussi la manière de survivre à un tel désastre émotionnel.

Est-ce pour ça que The Moon Is In The Wrong Place (très beau titre, au demeurant) est probablement le disque le plus accompli à date du combo rétro-garage-psyché d’Oakland ? Ne doit-on pas également souligner le travail de production très fin réalisé ici par l’incontournable Dan Auerbach, pour accompagner et structurer un processus créatif différent des habitudes du groupe, propulsé par l’urgence d’exprimer leur stupéfaction et leur désarroi face à la cruauté de la vie ? Peu importe, en fait, car The Moon Is In The Wrong Place, bien que construit à partir de longues jam sessions quasi improvisées, nous offre un florilège cohérent de 14 chansons formellement impeccables, mais distillant une émotion intense. Du point de vue technique, on nous apprend que le groupe a utilisé pour la première fois un omnichord, développement électronique de l’autoharp (instrument classique de la musique traditionnelle appalachienne) : un instrument datant des années 80 et déjà utilisé par des gens aussi sérieux que Bowie, Eno, Damon Albarn. On est quant à nous incapables de comprendre comment l’usage de cet instrument, facilitant, au delà de ses sonorités spécifiques, certains accords, a enrichi les chansons proposées ici, mais il faut bien reconnaître qu’on est loin, sur The Moon Is In The Wrong Place, des clichés habituels du garage-rock psyché… et que le résultat est magnifique !

The Vow ouvre le disque de la plus belle manière manière : cette chanson composée, sans que son fiancé le sache, par Shannon pour être jouée à son mariage, revêt évidemment un sens bien plus dévastateur dans le contexte de son enregistrement (« It feels like it’s over / but forever you’re mine » – C’est comme si c’était fini / mais tu es à moi pour toujours). The Hourglass est un tourbillon psychédélique enthousiasmant, où se déploie la magie du groupe : une pure merveille de rythme, de mélodie, d’émotions. Big Wheel est un morceau enlevé, typiquement garage, un joyeux tour de manège jusqu’au refrain qui nous ramène à la réalité : « Big wheel’s gone off the track / Big wheel’s not comin’ back » (la grande roue a déraillé / la grande roue ne repassera pas ».

Oh So Close, Yet So Far reprend, dans une atmosphère très fifties baignée de psychédélisme, la thématique de la force de l’amour, pour en célèbrer l’universalité et l’impermanence : « You are the constellations / You are the breeze / … / No I can’t touch you / That, I realize / Cuz you are every star at night » (Tu es les constellations / Tu es la brise / … / Non, je ne peux pas te toucher / Ça, je m’en rends compte / Parce que tu es toutes les étoiles la nuit). UFO a quelque chose de The House of the Rising Sun, évoque aussi ? & The Mysterians, mais on ne saurait retenir ces citations contre une chanson quasiment classique, et pourtant inattendue, de la part d’un groupe qui n’a jamais caché son amour des grandes musiques des sixties. What You’re Missing revient sur l’ambiguïté amour / douleur, le labyrinthe des souvenirs et des rêves dans lequel il est à la fois un bonheur et une souffrance de se perdre. Real or Magic est un véritable crève-cœur : sur une mélodie au classicisme imparable, Shannon évoque son amour disparu revu dans un rêve qui a semblé merveilleusement réel.

The Moon is in the Wrong Place est apparemment une phrase prononcée par Haener peu avant son accident : son poids prophétique rend la chanson plus sombre que son rythme rapide ne le laisserait penser. Ce sera pourtant, très probablement, un superbe morceau une fois jouée frénétiquement sur scène. So Lucky célèbre l’effet rémanent de la grâce amoureuse, une fois la personne aimée disparue. La fantaisie un peu surréaliste (forcément) de Dali’s Clock est une autre manière de parler de l’absence, et contient même un amusant – doux-amer, plutôt – clin d’œil au Velvet Underground  Wait, I need a second, didn’t agree / You are set free, like Lou Reed » – Attends, j’ai besoin d’une seconde, je ne suis pas d’accord / Que tu sois libéré, comme Lou Reed !). Bean Fields est le sommet de l’album, le moment le plus joyeux, celui où la magie qui opère entre les musiciens est la plus évidente : dans une ambiance traditionnelle, folklorique presque, Shannon revient « physiquement » sur les lieux du bonheur, un champ de haricots appartenant à la famille de Haener, pour célébrer la permanence de l’amour de la plus simple manière qui soit. « I’ll love this land cuz it’s you » (J’aimerai cette terre, car elle est TOI). Et le groupe se donne à fond dans cette célébration de la vie.

In The Grass nous ramène à la mélancolie la plus nue, la plus belle : la voix de Shannon est parfaite sur cette fausse balade, légèrement trop rapide, ce qui lui évite de tomber dans les clichés attendus. Golden Brown revient sur le terrain de jeu sixties et do-woop du groupe, et bénéficie d’un refrain évident, évoquant des moments de bonheur disparus sans pour autant que se dissipe un sentiment de menace. La conclusion de Life Is Unfair, avec sa ritournelle à l’orgue, et son rythme qui invite à se remuer le popotin, est la parfaite – et bouleversante – illustration de l’adage « la vie continue » : « Life is unfair / Yet Beautiful / Only cuz you were here » (La vie est injuste / Et pourtant magnifique / Mais c’est seulement parce que tu étais là).

Et si finalement, la plus belle réussite de The Moon Is In The Wrong Place, au delà de la qualité de quasiment toutes ses chansons, de l’alchimie qui se dégage de la voix de Shannon Shaw et du groupe tout entier, du travail impeccable d'Auerbach, c’était d’être un disque - affreusement déchirant - de deuil qui évite tous les écueils – évidents – du genre ? Un disque qui donne furieusement envie de… VIVRE ? Et d’aimer.

18 mai 2024

"Mon infractus" de Hervé Bourhis : « last night, a DJ saved my life! »

Quand on réchappe à un infarctus alors qu’on n’a que 48 ans, qu’il va falloir réapprendre à vivre, apprendre à vivre « avec », et qu’on est auteur de BD, que fait-on ? On crée un « roman graphique », autobiographique, pour raconter son expérience, bien entendu ! Pour partager sa « sagesse », ou tout du moins ce qu’on a pu apprendre au fil de cette épreuve (qui n’a pas de fin, car il faut ensuite éviter d’en avoir un second !). Ou bien, si on est drôle et peu porté sur les ouvrages d’auto-assistance et de développement personnel, comme Bourhis, on sort un truc plein d’auto-dérision, histoire de rire de ses malheurs. Non ? Et bien pas Bourhis, qui est beaucoup plus « fin » que ça, et qui nous propose avec son Mon infractus (fôte d’orthographe voulue, lisez le livre pour comprendre…), un superbe bouquin sur son expérience de… DJ !

Oh, bien sûr, ce cœur défaillant est là, inévitable dans les premières pages, et puis ensuite, en filigrane, rappelé régulièrement par des titres de chansons, au long des 96 pages réjouissantes qui constituent ce bien bon et beau livre ! Mais, comme on dit, ce qui est important, c’est bien sûr que… la vie continue. Et quand on aime la musique autant que Bourhis (dessinateur ou scénariste, ou les deux, du Stéréo Club, et de bouquins sur les Ramones, sur le Heavy Metal, etc.), on parle de musique, et particulièrement de son expérience personnelle de DJ : car de l’amour du Forever Changes de Love et du Figure 8 d’Elliott Smith, écoutés seul dans sa chambre, Bourhis est passé à la passion – et à l’utilisation massive – de LCD Soundsystem, Fantom, Parvati Khan, The Lemon Pipers ou Ely Camaro pour mettre le feu aux dance-floors provinciaux.

Alors Mon infractus parle plutôt de ça, de cet amour de la musique, du partage, de la communion avec des inconnus (parfois envahissants et pénibles) au cours de soirées explosives (ou ratées, bien sûr). Et aussi, et c’est sans doute là qu’il est le plus touchant, de l’amitié, de l’admiration, du respect, du partage. De tout ce qui fait que la VIE vaut la peine d’être vécue, même si elle est forcément brève. Et même si, un jour, la musique s’arrêtera.

Mais, en attendant ce jour funeste, réjouissons-nous en lisant Mon infractus, et rappelons-nous que, tous les soirs, il y a quelque part un DJ au cœur fragile qui peut nous sauver la vie.

 

17 mai 2024

"Ramona" de Grace Cummings : révélation d’une voix hors du commun…

Vous ne connaissez pas Grace Cummings ? Rassurez-vous, il y a quelques jours, nous non plus ! Mais il suffit de jeter, un peu par hasard, l’oreille sur les premières minutes de Something Going ‘Round, le premier titre du troisième album, Ramona, de la chanteuse de Melbourne, pour rester littéralement ébloui. Un morceau lourdement orchestré (ce qui pourrait, ailleurs, être rédhibitoire) qui semble parfaitement pertinent pour porter la voix littéralement sublime de Grace Cummings. Et ce qui stupéfait ensuite, est que chacun des onze titres qui composent les 44 minutes de l’album la voit déployer des prodiges d’émotion et d’intensité, pareillement mis en scène de manière grandiose : amoureux de la discrétion et de la retenue, des sentiments ténus distillés avec mesure, passez votre chemin. Mais si votre came, c’est, disons, Nick Cave, Nina Simone, Rufus Wainwright ou Weyes Blood, entrez : vous êtes chez vous !

On peut se rendre compte que le débat fait rage, déjà, entre les fans de la nouvelle « grande dame » et ses détracteurs : entre « elle en fait vraiment trop ! » (l’avis de Pitchfork, par exemple) et « ce disque est un chef d’œuvre » (l’avis, quand même, d’une majorité…), il y a de l’espace pour que vous trouviez votre propre position. Car, pour rester objectif alors que les superlatifs se bousculent dans notre tête, il est indéniable que l’écoute d’un seul trait des onze chansons de Ramona peut s’avérer fatigante. Mais chacune d’entre elle peut-être savourée indépendamment comme un court-métrage débordant de beauté et d’émotion…

Il faut préciser que c’est le musicien américain Jonathan Wilson, emblème d’une certaine scène de L.A., qui a encouragé Grace Cummings à lâcher la bride à ses penchants pour les excès émotionnels, et qui a enregistré et produit Ramona dans ses studios de Laurel Canyon. Et c’est donc lui qui est pleinement responsable de cette orchestration somptueuse, qui distingue Ramona des précédents albums de la diva de Melbourne. Grace Cummings s’inscrit toutefois clairement, d’elle-même, dans une tradition musicale qui remonte à des décennies de folk, de rock, de « torch songs » aussi. Elle ne craint pas de citer ses sources d’inspiration, directement ou indirectement : Dylan (qui lui a donné l’idée de la chanson Ramona) en premier lieu, Nancy Sinatra évidemment, Joni Mitchell, Nick Cave, et pas mal d’autres GRANDS dont le spectre traverse subrepticement les chansons. On a connu pire comme mentors. Et puis, finalement, de la même manière que la plupart des groupes actuels s’inscrivent dans la perpétuation de styles existants, pourquoi reprocher à Grace Cummings de ne pas ignorer un passé aussi riche ?

On and On, l’un des singles, sonne presque années 80 (Eurythmics, quelque part ?), et prouve d’emblée que la production de l’album ne cherche pas de cohérence sonore ou stylistique, mais va habiller chaque morceau de l’orchestration la plus appropriée, la plus efficace. I’m Getting Married to The War adopte une sensualité sombre, un rythme mesuré mais très swinguant, avant de s’enflammer finalement dans une étrange évocation psychédélique très sixties. Love And The Canyon est au contraire une ballade romantique des plus classiques, qui se distingue surtout par la force émotionnelle du chant. Work Today (And Tomorrow), avec ses cordes classiques mais assez envahissantes, nous renvoie au genre de chansons que Frank Sinatra déversait à son époque sur un public qui n’avait certainement pas demandé autant de pompe : c’est le genre d’exemples dans Ramona qui confirment que l’on peut certainement aller trop loin dans l’emphase, d’autant qu’il souffre d’une drôle de conclusion, assez maladroite.

Everybody’s Somebody atteint ensuite une sorte de paroxysme démentiel, trempant une soul torride dans un bain Stax brûlant. Common Man est un autre single, qui fait plus qu’évoquer le Wicked Game de Chris Isaak, mais s’en différencie par un final soul, littéralement torride. La douceur romantique de Without You agit comme un baume après autant de brûlures. A Precious Thing est la plus belle chanson de l’album, et elle est cachée en avant-dernière position, là où la plupart des artistes mettent d’habitude leurs titres « de remplissage » : magnifiquement cinématographique, la chanson confirme la classe infinie de la chanteuse. La conclusion de Help Is On Its Way résume parfaitement ce qu’est Grace Cummings : si la chanson, sur une orchestration pour une fois minimale, semble prôner et promettre l’apaisement, sa voix ne peut s’empêcher de gronder et de menacer. « Your guitar, it weeps a naive melody / And if you see her, say hello / Pick up your heart of gold » (Ta guitare, elle pleure une mélodie naïve / Et si tu la vois, dis-lui bonjour / Ramasse cœur en or).

On peut aussi se dire que Grace Cummings, combinant nostalgie d’un passé musical et image sophistiquée de la beauté féminine, a le potentiel de devenir une sorte de Lana Del Rey pour les amateurs d’un certain classicisme formel. Oui, à l’écoute de Ramona, on se dit qu’elle pourrait, grâce à cette voix inouïe qu’elle a, atteindre une reconnaissance globale auprès d’un public moins teenage, moins moderne aussi.

Il faudra quand même voir ce qu’elle est capable de transmettre émotionnellement sur scène, une fois dépouillée de la mise en scène grandiose de l’album : pour les Parisiens, l’occasion se présentera le 7 juin prochain à la Boule Noire…

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16 mai 2024

"La planète des singes : le nouveau royaume" de Wes Ball : Echo & the Ape-men

On se demande parfois ce que penserait Pierre Boulle s’il revenait parmi nous, et voyait ce qu’est devenu, au cinéma, sa célèbre Planète des singes. Bon, pour être honnête, la première version hollywoodienne, sortie de son vivant, avait eu des hauts et des bas, et il n’avait pas dû en être forcément ravi : rien néanmoins qu’un gros chèque n’aide à digérer ! En tous cas, quoi qu’en dirait Pierre Boulle, les cinéphiles ont dans leur ensemble porté au pinacle la trilogie du « reboot » de la franchise (Les origines / L’affrontement / Suprématie) signée par Ruppert Wyatt et Matt Reeves. Même si la concurrence en termes de franchises SciFi ne vole pas bien haut (hein, Star Wars ?), on doit reconnaître qu’il y avait de la substance – de vraies idées dans les scénarios, une mise en scène décente, des effets spéciaux solides) : une petite réussite… qui ne donnait pas forcément envie d’une seconde trilogie… Surtout avec le nom de Wes Ball, responsable d’un banal Labyrinthe, à la réalisation…

On se retrouve cette fois trois siècles plus tard, et la Terre est dominée par les primates, tandis que les humains ont perdu quant à eux et la parole et l’intelligence (les primates les qualifient même « d’échos »…). Mais du côté des « nouveaux civilisés », l’héritage moral de César – le héros des trois premiers films – est lui aussi perdu. Et soyons francs : même si les paysages post-apocalyptiques de la Terre ont de la gueule, c’est plutôt triste de voir la régression générale de notre belle planète dévastée. Jusqu’au moment où apparaît une drôle de jeune fille, Mae (c’est le véritable nom « d’Echo »), traquée par les troupes d’un « nouvel empereur » (un méchant gorille, bien entendu) biberonné à l’histoire romaine, qui veut mettre la main sur elle. Elle sera aidée dans sa fuite par Noa, un brave gars (un chimpanzé, évidemment) qui veut le bien de tout le monde. Et tout cela se réglera dans un affrontement qui se veut très spectaculaire, dans un bunker au bord d’une plage.

Le plus gros problème de ce Nouveau royaume est qu’il dure deux heures et demie, dont on devrait couper au minimum trois quarts d’heure de la première partie qui ne servent absolument à rien, et qui constituent un long tunnel que l’on traverse en s’occupant devant les jolis paysages de cités détruites et en admirant les primates impeccablement réalisés en motion capture, et tellement expressifs, etc. etc. Il y a ensuite l’accumulation stupéfiante d’invraisemblances dans la seconde partie (celle qui est divertissante) qui rendent le « mystère » de la quête de Mae plus ridicule de réellement prenant.

Il faut ajouter que le film fonctionne en empilant des questions sérieuses, voire profondes : l’humanité est-elle fondamentalement mauvaise ? Le pouvoir au sein de toute société n’est-il pas basé sur l’oubli du passé ? etc. Mais ces questions, qui sont censées en faire un blockbuster « intelligent », sont régulièrement lancées en l’air pour ne jamais retomber. Il n’y a finalement même pas l’amorce d’une véritable réflexion, seulement une apparence de sérieux, qui s’apparente plus à un pari du Marketing des studios qu’à une démarche « auteuriste » au sein d’un film de consommation courante.

Il reste que les clins d’œil prononcés au film original de Franklin J. Schaffner exciteront les cinéphiles : entre la recréation de la fameuse scène de chasse aux humains, les plans de la plage où a été fondé le « royaume » de Proximus, et les citations de la BO originale de Jerry Goldsmith, il y a de quoi se régaler…

… Mais on peut aussi soupçonner que tout ça – les qualités comme les défauts de ce Nouveau royaume – relève d’un programme très froid consistant à recycler dans un même film tout un tas d’idées qui ont fonctionné avant et ailleurs : c’est fascinant par moments, mais ça manque salement de ce supplément d’âme qui ferait la différence.

15 mai 2024

"Look to the East, Look to the West" de Camera Obscura : un morceau de notre cœur…

Dans le domaine pas forcément très populaire que l’on qualifiait, à la fin des années 90, de « twee pop » (un terme qui peut facilement être vu comme péjoratif si on aime les musiques bien « appuyées »), l’un des groupes les plus intimement aimés par les fans du genre fut incontestablement Camera Obscura. Si le groupe de Tracyanne Campbell – au chant – et Gavin Dunbar – à la basse -, les seuls membres originaux restant aujourd’hui dans Camera Obscura, ne rencontra pas le même succès que leurs compatriotes de Belle and Sebastian, leur magnifique album de 2009, My Maudlin Career (notre préféré !) réussit à entrer dans les charts du Royaume Uni. Néanmoins, depuis le décès de leur pianiste / organiste Carey Lander en 2015, le groupe ne donnait plus signe de vie. Jusqu’à la sortie, quasiment par surprise, de ce Look to the East, Look to the West, un album que l’on osait plus espérer (et que l’on redoutait aussi un peu, de peur qu’il gâche nos souvenirs…).

Inutile de tergiverser, dès le premier titre, Liberty Print, l’allégresse est de mise : mis à part une batterie électronique qui ne nous réjouit pas de prime abord, on se sent chez nous, et on retrouve les sensations bienheureuses, délicieuses même que le groupe diffusait. C’est bien du Camera Obscura, avec cette atmosphère brumeuse et lumineuse à la fois (eh oui, c’est possible !), ce chant inimitable de Tracyanne, ces mélodies d’abord discrètes, qui se méritent mais deviennent addictives au fil des écoutes, cette guitare « réverbérée » comme il faut. Ce qui ne veut pas dire que Look to the East, Look to the West ne marque pas une évolution : l’électronique est un peu plus présente, mais cette « modernité » que l’on n’attendait pas est plus que compensée par une respiration de la musique encore plus ample, plus harmonieuse.

We’re Going to Make It in a Man’s World porte une vision du féminisme à la foi légère et formidablement pertinente, appliquée à la « place de la femme dans l’industrie musicale » : mais c’est surtout ravissant, et la victoire est acquise, on est définitivement captivé. On sait que l’album va contenir son lot de mélodies inoubliables qui vont enchanter notre année 2024.

Il y a aussi cette fois des tonalités country plus marquées (la pedal steel et le rythme « bouseux » du joli Big Love, l’atmosphère plus americana que nature de The Night Lights), et des incursions dans le pré carré du Fleetwood Mac classique (Denon) : ce n’est peut-être pas ce qu’on attendait, mais le groupe garde en toutes circonstances une élégance infinie. Et puis, à l’inverse, le classicisme absolu de la ballade Only a Dream nous submerge littéralement d’émotion : quelle voix ! quel chant ! Plus loin, Sleepwalking répète le même miracle : c’est tellement parfait qu’on se dit (hérésie !) que, finalement, on n’a même pas besoin du reste de Camera Obscura, Tracyanne Campbell juste accompagnée au piano, c’est déjà renversant…

On émerge de ce rêve parfait avec un joli titre électro-pop, peut-être le plus commercial de l’album (attention, ce n’est pas une critique !), Baby Huey (Hard Times). Qui plus est, les paroles expriment clairement, sinon le sujet, mais au moins le sentiment général que dégage l’album : « The chaos of summer has died / Spring has sprung / All the songs have been sung / All the sailor boy hearts / A thousand pats on our backs / I’m feeling warmed / I’m at the eye of the storm » (Le chaos de l’été est mort / Le printemps est arrivé / Toutes les chansons ont été chantées / Tous les cœurs des marins / Mille petites tapes dans le dos / Je me sens réchauffée / Je suis dans l’œil de la tempête). Il s’agit cette fois de chanter une mélancolie bienheureuse, solaire, et aussi pragmatique : oui, le passé est bien passé, et peut-être bien que le futur sera moins idyllique, mais pour le moment, jouissons des instants de bonheur qui nous sont offerts…

Pop Goes Pop est certainement un morceau un peu plus faible (le genre que l’on relègue en milieu de seconde face, justement), mais l’orgue Hammond qui y éclot compense la relative banalité de cette country music assez traditionnelle. Et puis, ce n’est pas grave, car Sugar Almond, qui suit, est une tuerie absolue : écrite en souvenir de Carey Lander (et ses yeux en amande), c’est une pièce de musique bouleversante, sans doute le sommet de l’album, avec son texte splendide : « Hey I liked who we were together / I’m not sure who I’ll be apart / I will love you forever and ever / You didn’t take much / You took a piece of my heart » (Hé, j’ai aimé qui nous étions ensemble / Je ne sais pas qui je serai sans toi / Je t’aimerai pour toujours et à jamais / Tu n’as pas pris grand-chose / Tu as emporté un morceau de mon cœur). Look to the East, Look to the West, conclusion parfaite d’un album beaucoup plus réussi que tout ce à quoi nous rêvions, distille une sagesse toute simple, et pourtant éclatante : « Be a good girl / And try your best » (Soit une bonne fille, et fais de ton mieux). Et les dernières notes, cristallines, de piano, emportent notre cœur avec elles, quand elles se taisent.

Magistral.

14 mai 2024

"Pussey !" : la réédition de comics historiques de Daniel Clowes (suite…)

On a déjà eu un avant-goût de l’esprit caustique de Daniel Clowes avec la première réédition de Eightball, où il tirait littéralement sur tout ce qui bougeait autour de lui, avec autant d’humour (noir) que de virulence, et un résultat qui pouvait plaire ou rebuter, selon les goûts. Pussey ! se situe dans le même registre, celui de l’autobiographie sans complaisance, assortie d’une sorte de volonté de règlements de comptes assez implacable.

Pussey (Dan de son prénom) est une sorte d’alter ego de Clowes, qui permet à l’auteur de se dépeindre comme un minable, complexé et pusillanime, dont la réussite ne devra finalement qu’au hasard, et ne pourra être que temporaire : c’est cette grosse dose d’auto-dérision qui rend Pussey ! beaucoup plus agréable à lire, et finalement plus convaincant que la plupart des chapitres de Eightball : on sait bien que rire de soi-même est plus élégant que de se moquer des autres, et ce pour un résultat qui est finalement le même… Ici, il s’agit de dépeindre sans fards (et sans illusions) l’univers impitoyable de la création de comic books au siècle dernier, et aussi, bien entendu, de régler des comptes avec toute sorte d’êtres nuisibles que Clowes a fréquentés au cours de sa carrière, et dont il a souffert : patrons tyranniques, manipulateurs et exploiteurs, collègues (dessinateurs, scénaristes, etc.) ambitieux, peu doués mais sans scrupules, critiques d’art prétentieux, éditeurs insupportables, fans libidineux, collectionneurs- spéculateurs, on en passe et des meilleurs…

Devant cette galerie de portraits à charge, pas loin d’être un musée des horreurs, on en arrive à détester littéralement cet univers mesquin, gangréné par les valeurs matérialistes d’un côté, et par d’absurdes dérives « artistiques » de l’autre. On repense du coup à certaines caricatures du monde du manga au Japon, où les mêmes travers sont dénoncés, en se disant que plus d’un demi-siècle plus tard, rien n’a changé. On se dit aussi qu’il serait intéressant d’avoir des témoignages aussi lucides, aussi sincères sur le fonctionnement des studios de BD franco-belge dans les années 50 – 60, que l’on se représente plutôt comme une bande de copains travaillant dans un esprit de collaboration et de franche camaraderie… Qu’en était-il vraiment ?

Là où Clowes marque réellement le plus de points, c’est dans l’amère conclusion de toute cette bien triste histoire qu’aura été la vie de Dan Pussey : alors qu’il passe l’arme à gauche dans l’équivalent d’une de nos EHPAD, et que plus personne ne se souvient de lui ni de son œuvre, ses précieuses reliques sont jetées négligemment dans un vide-ordures, et tout le monde a oublié ce qu’était la Bande Dessinée. Une vision terriblement noire sur l’inutilité complète d’une existence, à peine tempérée par l’image d’un homme qui, désœuvré, s’empare d’un crayon et commence à dessiner, sans comprendre pourquoi il le fait…

Cette conclusion d’une grande force permet à ce nouveau livre « à charge » de marquer durablement son lecteur.

 

13 mai 2024

"Comme un lundi" de Ryo Takebayashi : une semaine sans fin (le jour du pigeon)

Il n’est pas certain qu’à sa sortie la critique négligente de l’époque ait bien perçu l’importance de The Groundhog Day (Un Jour sans fin), la géniale comédie de Harold Ramis : elle s’est pourtant imposée au fil des décennies comme un marqueur fondamental de l’imaginaire fantastique, comique qui plus est. Et a depuis été souvent imitée, ou a tout moins servi d’inspiration à de nombreux films de toutes les nationalités…

Comme un lundi, datant de 2022, est une nouvelle déclinaison japonaise du concept de la boucle temporelle dont les victimes doivent trouver la manière de s’extraire. Rien de nouveau sous le soleil ? Si, parce que Ryo Takebayashi a la volonté d’en faire autre chose, et d’utiliser la métaphore de la répétition, de l’entraînement, pour en faire cette fois non pas un conte moral (très US) sur l’accès à la vérité de soi, démarche salvatrice, mais une satire de l’aliénation au travail.

Car Yoshikawa, Sakino, et leurs collègues d’une agence de Marketing tokyoïde, sont piégés dans une boucle temporelle d’une semaine complète : une semaine harassante, durant laquelle, sans pouvoir rentrer chez eux, ils doivent se tuer au travail pour respecter les délais de livraison impossibles que leur imposent leurs clients (et leur patron, quant à lui, très relax). L’une des pires semaines de leur vie, qu’ils sont condamnés à revivre encore et encore, jusqu’à trouver la manière de s’en évader. Mais là où le scénario de Ryo Takebayashi et Saeri Natsuo est malin, c’est qu’il part du postulat, apparemment absurde, mais au potentiel symbolique fort, que les « prisonniers » ne se rendent pas compte d’abord de la répétition, tant leur vie professionnelle est de toute manière l’éternel retour des mêmes réflexions, gestes et décisions… vides de sens ! Pas de « I Got You Babe » au réveil, et de « Jour de la Marmotte » éternellement re-vécu pour pointer l’enfer de la répétition : à la place, un pigeon qui s’écrase sur une vitre, une panne d’électricité, micro-événements qui, en eux-mêmes, n’ont rien d’exceptionnel, et passent à première vue inaperçus. D’où une première partie, très drôle, où le « jeu » consiste à faire prendre conscience à ses collègues de la prison dans laquelle ils sont enfermés.

Par la grâce d’une mise en scène fluide, et d’un rythme accéléré, le spectateur se trouve lui-même entraîné dans un sentiment d’hébétude, de vacuité et de douce folie. Pour tout dire, de résignation. Et c’est sans doute là que réside l’aspect quasiment « politique » d’un film dont le sujet n’est rien d’autre que la déshumanisation extrême du travail. Pas si loin de celle que vivait Charlot dans les Temps Modernes, tournant éternellement le même boulon avec les mêmes gestes, à une vitesse folle.

La seconde partie du film, une fois évacuées les balivernes fantastiques habituelles (un bracelet soi-disant magique), s’intéresse alors au moyen de sortir de cette vie sans espoir. Ce que nous dit Comme un lundi, c’est que la solution n’est pas d’essayer de devenir meilleur dans son travail par la répétition acharnée des mêmes « techniques », ou même par l’apprentissage de nouvelles, et d’espérer la promotion ou l’emploi mieux rémunéré qui nous récompenseront. C’est de suivre nos rêves artistiques, et de nous libérer par la création : comme on est au Japon, c’est la création d’un manga – à la plume et à l’encre, pas par des outils informatiques – qui va enfin fédérer et accomplir l’équipe, et leur faire accepter qu’il ne sert à rien de se dire qu’on a loupé quelque chose, et qu’on aimerait revenir en arrière pour le refaire, mieux cette fois : « l’offre du renard », au centre du manga, est un piège. Qui plus est, dans Comme un lundi, le but de la création artistique n’est pas le succès (professionnel, commercial), mais bel et bien la satisfaction profonde tirée de l’expression de nos doutes, nos interrogations existentielles.

Voici là un propos qui n'est pas dépourvu d'une certaine naïveté idéaliste, mais qui fait du bien dans une comédie burlesque et moderne. Et qui, in fine, confirme l'intéressante singularité de Comme un lundi.

12 mai 2024

"Fiasco" de Niney et Gotesman : collaboration difficile…

On peut se demander si Truffaut, lorsqu’il créait son immense Nuit Américaine, se doutait de la descendance bizarre que son film engendrerait (bon, on sait bien que les films racontant un tournage de film existaient avant, il suffit de voir Chantons sous la Pluie, mais le Truffaut a quand même été un marqueur du genre) : en tous cas, depuis une vingtaine d’années, c’est clairement dans la veine comique que, à travers le monde, se développent les chroniques de tournages désastreux (allez, au hasard, citons Ça tourne à Manhattan, Tonnerre sous les Tropiques, Ça Tourne à Séoul, Coupez !, Le livre des solutions…). Fiasco, produit par l’équipe de Five, ne saurait donc prétendre à aucune originalité particulière, dans ce domaine, si ce n’est peut-être en adoptant la forme – très maîtrisée par les Britanniques, un peu moins ailleurs – du « mockumentary », puisqu’on assiste ici à la création du « making off » d’un film. Et à sa projection, au cours d’une soirée événementielle Netflix sur les Champs-Elysées dans un dernier épisode furieusement méta.

Fiasco sera donc, comme annoncée et par son titre et par ses premières minutes, le filmage d’un désastre absolu : Raphaël Valande (Pierre Niney), fils d’agriculteurs peu amènes, a toujours rêvé de réaliser un film sur la vie de sa grand-mère résistante, mais quand il semble y parvenir, il n’en a clairement ni les compétences, ni l’envergure. Très rapidement, le tournage du film de ses rêves va tourner au cataclysme, aggravé par la présence d’un « corbeau » contribuant largement au fiasco général. Au fil des sept épisodes, tout y passe : histoires d’amour et de cul sur le plateau, problèmes techniques, égo démesuré de la star (Vincent Cassel, très à l’aise, mais disparaissant vite), accidents aux conséquences dramatiques, ingérences extérieures, collaboration difficile au sein de l’équipe, problème grave de financement, etc.

Aucune surprise donc dans le déroulement de Fiasco, il faut chercher l’originalité plutôt dans le ton de l’histoire, dans un mélange forcé de différents types d’humour qui ne se marient pas forcément très bien : si le principe des scènes gênantes – très courant dans la forme du « mockumentary » – fonctionne, en particulier dans un premier épisode plutôt réussi, on passe ensuite par la blague de bas niveau, les jeux de mots pourraves, les private jokes entre copains, et même les dérapages discutables (la boite de cassoulet dans le camp de concentration est évidemment un moment honteux de la série, même si ses auteurs en sont conscients). Le résultat, aggravé par une écriture bâclée qui n’exploite jamais correctement les meilleures idées du scénario, est qu’on passe très rapidement et fréquemment du rire franc à l’ennui profond.

La force de Fiasco réside évidemment dans sa distribution, Pierre Niney en tête (un type qui peut jouer n’importe quoi, et est toujours plus complexe, plus ambigu que son rôle). François Civil, sans doute moins fin qu’à l’habitude, reste réjouissant, en particulier dans le dernier épisode, qui est de toute manière le meilleur de tous : c’est là, un peu tardivement sans doute, que l’idée de départ du projet de Niney et Gotesman prend enfin toute son envergure, et se révèle quand même plutôt maligne.

Il est dommage que, avant d’en arriver là, la série ait souffert de tant de moments faibles, qui risquent de décourager le téléspectateur le plus bienveillant.

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