Le journal de Pok

20 mars 2019

Flash-back : "Umbrella Academy - La Suite Apocalyptique" de Gerard Way & Gabriel Bá

La Suite Apocalyptique

A sa publication en France par Delcourt en 2009, The Umbrella Academy, le comics créé en 2006 par Gerard Way (leader du groupe américain My Chemical Romance qui remportait alors un certain succès auprès du public Emo... sauf d'ailleurs en France) et Gabriel Bá (dessinateur brésilien désormais reconnu internationalement) n'avait pas remporté plus qu’un succès d’estime... même si la critique avait souligné sa franche originalité. Son adaptation en série TV - par ailleurs fort réussie - par la maison Netflix change la donne, et depuis leur récente réédition, la BD - en deux tomes, chacun racontant une histoire indépendante - se vend comme des petits pains... Comme quoi, critiquons Netflix tant que nous voulons, mais sa politique éditoriale a au moins des retombées positives sur des œuvres notables...

... car, loin d'être le caprice complaisant d'un musicien égotique qui croyait qu'il pouvait exceller dans un autre domaine que le sien, Umbrella Academy – la Suite Apocalyptique s’avère un travail remarquable, frôlant même le chef d'œuvre, si ce n'était peut-être une certaine précipitation dans le récit - qui aurait aisément faire le double de pages, tant tout cela est riche et foisonnant -, et quelques problèmes çà et là de lisibilité de certaines cases, là encore dû en général à un surplus d’informations…

L'histoire que nous raconte Gerard Way est d’autant plus remarquable que, si le concept à la base de The Umbrella Academy, cette famille dysfonctionnelle de super-héros rendus carrément fous par une éducation cruelle imposée par un père adoptif ignorant toute notion d’amour, avait été longuement murie, le scénario lui-même de ce premier tome a été écrit alors que le musicien était en tournée à travers le monde pour supporter son fameux album, The Black Parade… et que le pauvre Gabriel attendait depuis son atelier au Brésil pour créer en « flux tendu » les images qui donneraient vie aux visions torturées de Gerard. Au-delà de l’originalité de ses personnages dont les super-pouvoirs sont plus laissés à l’imagination du lecteur qu’explicitement décrits, et qui existent surtout à travers les non-dits du récit – constituant ainsi une mine pour les futurs scénaristes de la série TV, qui pourront s’en donner à cœur joie à partir d’une trame aussi riche -, c’est l’étonnant mélange de second degré (presque d’humour noir…), de légèreté et de profondeur humaine qui hissent la Suite Apocalyptique bien au-dessus des clichés du genre… clichés qui ne constituent clairement pour Way qu’un point de départ, sur lequel construire un récit que l’on imagine facilement très, très personnel, voire intime : entre la puissance infinie de la musique, capable de réellement « décrocher la lune », et les rapports difficiles avec un père froid et distant, et une mère perçue comme un pur « objet » dédié au fonctionnement du ménage, entre le tabou de l’amour incestueux entre frère et sœur, et la tentation de la drogue pour oublier à quel point on se sent différent du commun des mortels, on peut imaginer qu’un psychiatre ayant à soigner Gerard Way se délecterait à la lecture de ce premier volume de The Umbrella Academy !

Il nous reste à revenir sur le graphisme (et les couleurs) remarquables d’inventivité, de dynamisme, créant un sentiment d’énergie éruptive des plus satisfaisants, tout en restant quand même bien ancré dans les codes des comics modernes – ce qui pourra constituer une légère frustration pour un lecteur plus habitué à la BD franco-belge ou aux mangas. Une publication dans un format plus grand permettrait sans doute de résoudre les difficultés que l’on rencontre donc parfois à lire de manière fluide certaines cases, mais ce n’est guère là qu’un défaut mineur…

Pour ceux qui, comme nous, n’auront découvert la BD qu’après la série, nulle frustration, seulement le plaisir d’un media différent apportant des sensations similaires. Et la confirmation de la belle singularité de cette œuvre atypique.

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19 mars 2019

"Le Mystère Henri Pick" de Rémi Bezançon : c'est Pouchkine qu'on assassine !

Le_Mystere_Henri_Pick affiche

Oh, que l'on aurait adoré aimer ce "Mystère Henri Pick", pouvoir opposer un cinéma populaire féru de littérature et de beau langage, célébrant l'intelligence, la culture, l'exigence créative même face à l'abêtissement programmé dans le cinéma commercial prônant le rire facile ou la violence décérébrée ! Oh, qu'on avait envie de voir le délicieux Luchini incarner une version doucement perverse de Bernard Pivot, avec tout le brio dont on le sait capable, lui qui, tout seul, se bat encore pour une certaine beauté de la langue française !

Ce qu'on n'avait pas vu venir, c'est l'inanité de la mise en scène du dénommé Rémi Bezançon, qui filme une énigme métaphysique (d'où vient l'inspiration ? quel est le mystère du talent ?) comme un téléfim "policier" de l'ORTF des années 70, préférant aligner dans des plans les plus paresseux possible des clichés rebattus sur la Bretagne, Paris, le monde littéraire, le Marketing tout-puissant, que sais-je encore... plutôt que de laisser jouer ses acteurs. Quand on a Luchini le flamboyant devant sa caméra, mais pourquoi donc lui demander d'éteindre la flamme de sa passion personnelle pour la littérature pour devenir une sorte de "Sherlock Holmes" usé, vidé de toute énergie, se permettant tout juste quelques commentaires mal venus de vieux séducteur sur le retour ? (Bon, il nous reste une minute d'un pastiche brillant du style de Marguerite Duras, qui donne une idée de ce que le film aurait pu être….) Pourquoi donc embaumer ce monde de l'Amour de la littérature dans un cadre aussi conformiste, aussi "petit" ? On espérait la retranscription à l'écran de la brûlure poétique de Pouchkine, et on n'a bien que… le "talent" littéraire miniature de David Foenkinos...

Car, reconnaissons-le, on tremblait à l'idée que le scénario était adapté d'une "œuvre" (ah ! ah ! ah ! long rire douloureux…) de l'écrivaillon consensuel Foenkinos… et on bien avait raison… Car la conclusion de ce film, tellement mesuré et de bon goût qu'il nous engourdit progressivement, est une véritable horreur : bien sûr, rassurons-nous, le talent littéraire ne saurait naître au milieu des pizzas ou des crêpes en Bretagne profonde, mais réside bel et bien toujours dans notre riche jeunesse bien éduquée et fréquentant les cercles littéraires parisiens. A chacun son métier et les vaches seront bien gardées...

Ce qu'on appelle une honte de film, et ce d'autant que nombreux seront ceux qui, comme nous, s'y seront précipités, le cœur rempli d'espoir…

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18 mars 2019

Elliott Murphy au New Morning (Paris) le samedi 16 mars

2019 03 16 Elliott Murphy New Morning (51)C’est une chance et un privilège de pouvoir grandir, puis vieillir avec un artiste, une chance et un privilège peut-être appelés à disparaître, vues les difficultés qu’ont désormais les musiciens à vivre de leur Art. Nous sommes ainsi quelques uns à avoir accompagné – et à avoir été accompagnés par – Elliott Murphy pendant plus de 40 ans, depuis l’explosion émotionnelle de “Night Lights”, son sublime album de 1976… et à nous retrouver ce  soir, dans la petite salle chaleureuse du New Morning, à fêter avec lui ses… 70 ans. Dehors, le chaos a envahi ce samedi encore les rues de la Capitale, et il nous faut l’optimisme de cet “Americain à Paris” – depuis 30 ans, Elliott vit ici… - pour nous rappeler que cette ville sait aussi accueillir les Artistes du monde entier, voire, comme le dit Elliott ce soir « … leur sauver la vie ! ».

Sinon, il peut être nécessaire de rappeler aux plus jeunes et aux plus amnésiques qu’Elliott Murphy fut il y a plus de 40 ans une star instantanée à qui l’on promettait un avenir similaire à celui de Bob Dylan ou de David Bowie : il avait tout, les chansons, la voix, la beauté. Et puis, rien ne s’est passé comme prévu, le système l’a recraché au bout de 3 ou 4 ans, faute d’un succès commercial suffisant. Elliott a donc eu cette deuxième chance – que le dicton n’accorde pas aux héros américains – d’être adopté par l’Europe, et par la France en particulier : il y a rencontré Françoise, sa femme, avec laquelle il a reconstruit sa vie, et Olivier (Durand), jeune guitariste prodige avec lequel il a reconstruit sa musique. Et des centaines de fans en Italie, en Espagne, en Belgique et en France bien sûr, qui sont devenus, comme il le dit « après sa famille, son trésor le plus précieux »…

Ce qui nous ramène ce soir au New Morning, où comme tous les ans, nous fêtons avec Elliott son anniversaire, celui-ci étant un peu plus marquant, et peut-être même plombant, le changement de décennie étendant un certain voile d’angoisse sur l’événement. Il y a dix ans, au même endroit, on pouvait plaisanter : « 60 ans, ce sont les nouveaux 40 ans… ! », c’est un peu plus difficile aujourd’hui : la vue baisse – Elliott demande régulièrement de l’aide à son fils Gaspard pour vérifier qu’il a  choisi le bon harmonica -, et les amis commencent à disparaître : Patrick Mathé, fondateur de New Rose, le label qui a recueilli Elliott à son arrivée en France, est décédé il y a quelques mois, avant d’atteindre ces fameux 70 ans, lui ; on lui dédiera une très touchante version de Last Call… Mais les amis qui restent sont là, sur scène comme dans la salle : les vieux (Olivier Durand et Alan Fatras, des Normandy All Stars, qui n’existent plus depuis la triste disparition de Laurent Pardo…, Alain Chennevière de Pow Wow, qui vient prêter sa voix sur une version de Absalom, Davy & Jackie O construite en long et magnifique crescendo), comme les nouveaux (Leo Cotton le claviériste fou – et virtuose - et Melissa Cox, la violoniste hilare). Ceux qui ne sont pas là, la plupart vivant à New York, ont envoyé des messages d’amour et de fidélité par téléphone, messages qu’on écoutera au milieu du rappel : Ernie Brooks, le fidèle compagnon a récité un très beau texte, « en cette période de chaos, des deux côtés de l’Océan », tandis que le Boss, vieux copain d’Elliott, plaisante en disant que lui aussi va rejoindre le club des 70 cette année… Et la famille française : Françoise qui monte sur scène pour faire un peu de pub pour l’exposition « A Touch of Kindness », inspirée par la belle chanson d’Elliott (son plus grand succès commercial… en Belgique… !) et qui n’ a plus envie de s’en aller, mais claquera un baiser sur la bouche de son homme avant de pincer le nez de son fils ; Gaspard, bien sûr, que nous avons vu grandir sur scène, et qui est devenu un producteur et un musicien émérite… Armé de son étonnante basse à 6 cordes, il nous interprétera au débotté – sous la pression de son père qui galère à changer une pile de son micro de guitare – une jolie version du Come As You Are de Nirvana.

2019 03 16 Elliott Murphy New Morning (47)Et ce soir, même si les yeux ne suivent plus, Elliott va nous prouver que, contrairement à ce qu’il affirme avec son éternel sens de l’humour (« Le Rock’n’Roll, c’est comme la Sécurité Sociale, il y a des règles ! A 65 ans tu prends ta retraite… Dans le Rock, à 70 ans, tu n’es plus un Rocker, tu es un… Bluesman ! »), il reste plein d’une énergie incroyable : le set de ce soir va durer 3 heures et 25 minutes, avec seulement 15 minutes de pause au milieu ! Plus de trois heures de musique venue droit du cœur, avec son habituelle alternance de moments d’intense émotion (une sublime version de Diamonds by the Yard, une magnifique – comme toujours, me direz-vous – interprétation de On Elvis Presley’s Birthday) et de rock endiablé, où le mot d’ordre est « plaisir avant tout ! » : I Want to Talk to You, Alone in my Chair, Come on Louann en final festif, des chansons de toutes les époques, sélectionnées tout au long d’une carrière qui commence à vraiment peser son poids, même si la célébrité globale a définitivement échappé à Elliott…

On a forcément envie de revenir sur chaque chanson, une par une, mais les plus beaux souvenirs n’ont pas besoin d’être écrits, ils sont dans notre cœur, pour toujours, et ils seront les seules choses que nous emmènerons avec nous, à la fin…

Un post-scriptum toutefois à cette chronique… Elliott nous a offert ce soir une rare version de sa très belle chanson, Sicily (Tropic of Separation), parce que l’une de ses jeunes fans, Laeticia, 16 ans, voulait l’entendre. Comme il s’agit aussi de l’une de mes chansons préférées d’Elliott, quittons-nous sur ces vers, qui expriment mieux que n’importe quel commentaire critique prétentieux, le talent unique de notre troubadour, ce mélange irrésistible d’humour élégant et de désespoir lucide : « I was in Sicily reading Henry Miller / You were in New York City you were getting thinner / I was in discos I was listening to Madonna / You were in sweat clothes looking like Jane Fonda / One day I called you because I couldn't resist / It cost me eighty bucks I don't think it was worth it / This is the last thing I expected to be / A broken hearted troubadour in sunny Sicily »…

Et nous donc, Elliott ! Quand nous regardons où nous en sommes nous-mêmes arrivés, en 2019, n’est-ce pas la dernière chose que nous nous attendions à devenir ??

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17 mars 2019

"Sunshine Rock" de Bob Mould : let the sun shine !

Sunshine Rock1987 : l’un des groupes les plus formidablement novateurs, créatifs et fondamentalement influents des années 80, Hüsker Dü se sépare dans un silence assourdissant : la drogue, l’alcool et autres addictions ont eu raison de ce trio punk hardcore qui nous laisse quand même une poignée de chefs d’œuvre immortels, tels les albums "Zen Arcade" ou encore "Warehouse : Songs and Stories".

1992 : Bob Mould, ex-guitariste de Hüsker Dü, forme un nouveau groupe, Sugar, qui lui permettra de hurler ses frustrations sur des mélodies pop, eh oui, jouées quand même sur fond de guitares sursaturées, et à un volume sonore interdit depuis. L’album "Copper Blue" et le terrifiant EP "Beaster" témoignent pour l’éternité de la splendeur de cette musique. Ceux d’entre nous qui se risquèrent au Bataclan le 16 juin 1993 en ressortirent sourds, et ravis ou épouvantés, selon les cas, par ce concert infernal, rempli d’une haine et d’un désespoir imparables, les velléités mélodiques de Sugar oubliées… jusqu’à l’épilepsie !

23 ans après la séparation de Sugar et après une carrière solo qui ne l’a pas vu dévier d’un pouce de sa trajectoire vengeresse, Bob Mould, encore plus oublié peut-être dans nos contrées, nous revient avec un album qu’il qualifie de… joyeux, témoin d’une démarche plus positive, renouant donc avec les tentatives – avortées, mais louables – de créer une musique un peu moins extrémiste. De fait, Sunshine Rock ressemble à s’y méprendre au petit frère de "Copper Blue", comme si les 25 ans qui les séparent n’avaient été qu’une parenthèse désenchantée, voire même tragique pour Bob (la perte de ses parents, le décès de Grant Hart, l’exil loin d’une Amérique qu’il enrage de voir livrée au délire fasciste de Trump…).

« I reach into the sky, grab the nearest shooting star / Breaking it in two, I give my heart to you / I'll be your astronaut, you know we won't get caught / We're headed straight into the sunshine rock »… Eh oui, tout peut arriver, "Sunshine Rock" nous montre ce vieux révolté de Bob peut encore devenir tout romantique. Serait-ce l’effet magique de l’amour ? « My troubles, they are ending / My sorrows, they are few / If I write a sunny love song every day / I can shine so bright on you, so true » : nous, nous sommes bien d’accord pour écouter ce genre de chansons d’amour ensoleillées quand elles nous sont offertes sur un tel lit d’électricité. Et quand le rythme ralentit – un peu –, et que claviers et cordes viennent étoffer certaines chansons, on peut même profiter du chant majestueux, poignant, de Bob, comme sur "The Final Years", ou sur la merveilleuse "Lost Faith" (« Every day, I ask myself / How and when does sadness end? / Many ways to hurt myself / Lost again, lost again… »), qui pourra rappeler les plus belles heures de Michael Stipe et de R.E.M… Mais bon, comme on ne se refait pas, et comme le soleil et les sentiments, ce n’est toujours pas tout dans la vie de Bob, l’album comporte aussi quelques brûlots à la rage titanesque, comme l’exaltant "Send Me a Postcard", ou comme l’extraordinaire "I Fought For You"… qui nous rappellent que la musique est toujours quelque chose de diablement sérieux pour lui.

Aux dernières nouvelles, la tournée européenne de Bob Mould ne passerait – une fois de plus – pas par la France… Qu’il est dur d’aimer cet homme qui ne veut pas de notre amour, ensoleillé ou pas !

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16 mars 2019

"Les Eternels" de Jia Zhang-ke : la montée des eaux

Les_Eternels affiche

Jia Zhang-ke est le plus grand réalisateur chinois, celui qui a vraiment pris à bras le corps la chronique des mutations qui secouent depuis plus de 20 ans son pays. La Chine est le plus grand pays du monde, celui qui est d'ores et déjà appelé à définir notre avenir, qu'on le veuille ou non. Et le cinéma d'Extrême-Orient, du Japon à la Thaïlande, en passant par la Corée, Taïwan et la Chine, est le seul véritable laboratoire formel du cinéma depuis la fin des années 90. C'est dire le niveau d'attente que l'on peut avoir désormais face à un nouveau film de Jia Zhang-Ke

Avouons-le d'emblée, "les Eternels" ne fera pas partie des meilleurs films de son réalisateur : le choix de faire refaire au spectateur le périple, déjà contestable, de "Mountains May Depart", en y injectant des morceaux de "A Touch of Sin" (la violence mafieuse qui accompagne la transformation brutale du pays vers une forme de capitalisme inédit) et de "Still Life" (la disparition programmée d'un certain mode de vie, le tout survolé par des OVNIs improbables), s'avère assez déroutant. Le spectateur familier de Jia Zhang-ke est donc en terrain balisé, et même si la démonstration faite ici de l'incompatibilité entre tradition chinoise et brutalité de la technologie et de l'avidité capitaliste est formidablement pertinente, il pourra juger le film un peu court.

Pourtant, Jia Zhang-ke nous offre ici une célébration indiscutable de la Femme - représentée par son épouse Zhao Tao, quasi de tous les plans -, évoluant au long des presque 20 ans de la fiction de la fascination pour la brutalité masculine à la prise en main résignée de sa destinée. Personnage puissant, survivant à la déliquescence de la société chinoise tandis que l'homme, lui, devient de plus en plus ridicule et insignifiant (au milieu des grands espaces vides de l'urbanisme contemporain, ou bien brandissant son smartphone pour essayer de capturer quelque chose de ce qui se passe), la Femme reste pourtant, de par sa fidélité à la structure sociale traditionnelle, condamnée à être effacée du futur. Ce n'est pas pour rien que les derniers plans du film la montrent elle aussi virtualisée par les écrans de surveillance…

Pour Jia Zhang-ke, qu'on a rarement connu aussi pessimiste qu'ici, l'Amour ne peut évidemment plus exister, tué par le matérialisme triomphant, mais l'être humain lui-même est bien mal en point. C'est sans doute là que les Eternels perd ses spectateurs, dans cette errance grisâtre et sans issue d'une fin sans appel : l'avenir de la Chine est sombre, ce qui ne présage rien de bon pour le monde.

Le cinéma, lui, a encore de beaux jours devant lui, tant qu'il a des choses aussi importantes à nous dire.

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15 mars 2019

"Bright Night Flowers" de Jon Fratelli : l'inspiration

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Et si, à force d'attendre, de chercher le renouveau du rock, que l'on dit en état de mort cérébrale depuis plus de 20 ans, et qui a pourtant toujours autant de mordant qu'un zombie de "Walking Dead", on était en train d'ignorer ce bon vieux classicisme de chansons bien composées, bien interprétées, dans les canons du genre, et qui peuvent toujours provoquer en nous de magnifiques émotions intimes ? 

Quand on pense aux Fratellis, on se remémore forcément la joyeuse explosion "glam" de Costello Music en 2006, un album épatant plein de mélodies inusables et d'énergie juvénile. Pourtant, il était très vite apparu au sein du groupe une dichotomie surprenante entre ce fond de commerce ultra-british et les velléités "américaines" de Jon, attiré par la forme de la country music et par le fond "springsteenien" d'un rock racontant d’abord des histoires et des sentiments avant d'essayer d'emballer son public avec des mélodies roublardes et des riffs impeccables. Pas de surprise donc à trouver exactement ça sur la seconde escapade en solo de Jon Fratelli : de la country music dorée sur tranche, des chansons classiques, un soin artisanal apporté à une production riche en textures soyeuses, et, derrière tout cet art "traditionnel" au point d'être intemporel, une magnifique palette d'émotions.

Dès Serenade in Vain et son intro à cordes très cinématographique, on sait qu'on sera très loin ici des marqueurs musicaux d'aujourd'hui, de l'électronique toute-puissante aux vocaux trafiqués : la chanson est longue, et prend son temps avant de déployer toute sa splendeur, au point que l'on se retrouve presque surpris à la fin d'avoir été autant "soulevés". Et ce n'est là que le début : tout l'album alterne - envers et contre toute logique commerciale - tempos moyens et chansons lentes ! Pas de monotonie néanmoins, Fratelli passe judicieusement d'un genre à l'autre, de la pure country comme Evangeline, dont on peinerait à croire que son auteur est écossais, à de plus amples ambitions comme dans Dreams Don’t Remember Your Name, qui peut évoquer - toutes proportions gardées, le chant de Jon ne s'élevant pas aux mêmes sommets - les grandes réussites d'un autre crooner écossais, Richard Hawley. Mais le plus beau de Bright Night Flowers réside peut-être dans ses moments les plus dépouillés, ou piano et voix font le travail mieux que tout le reste : In from the Cold, déclaration d’amour à une star victime de sa célébrité (« If you could see you in your glory, you'd be sold / They'd pay fortunes for your story to be told / But darling, won't you come in from the cold? ») est absolument bouleversante de tendresse et d’humanité, et place Bright Night Flowers tout en haut de la toute petite pile des albums de 2019 qui comptent vraiment, et qui vont constituer la bande son intime de cette année.

Bien sûr, plusieurs écoutes sont certainement nécessaires pour appréhender à sa juste valeur un tel album, et, pour ceux qui ne connaîtraient pas The Fratellis, pour aimer la voix un peu particulière de Jon, dont le charme vient plus de la sincérité que de l'ampleur qu'on attendrait sur ces chansons typiques d'un crooner "pur jus". La récompense ne se fera pourtant pas attendre, et la plupart des mélodies superbes, voire inoubliables de Bright Night Flowers vous accompagneront ensuite longtemps. Cela s'appelle de l'inspiration, et on est loin de la trouver facilement de nos jours.

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14 mars 2019

"Grâce à Dieu" de François Ozon : l'action libératrice

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Il faut bien admettre que la majorité des oeuvres d'Art importantes le sont parce que leur créateur a nettement "pris parti". Loin de la tiédeur et du consensus. Le plus gros malentendu à propos de "Grâce à Dieu" - film par ailleurs vu et célébré (mais peu aimé) - vient sans doute de ce que son sujet (un cas actuel et actuellement jugé de pédophilie d'un prêtre, parmi des centaines, peut-être des milliers d'autres...) laissait attendre un parti pris militant, polémique et incendiaire, ou tout au moins malaisant. Or, Ozon, que l'on n'attendait pas sur ce terrain vu son goût parfois puéril pour la provocation, prend le parti nettement moins glamour d'aborder des faits à travers les mots qui les décrivent et en témoignent, et leurs conséquences plutôt que leur occurrence. Le tout dans le respect de la justice qui suit son cours, ce qui incite à une certaine prudence pour respecter la présomption d'innocence (décidément un sujet brûlant en ce moment au cinéma, alors que chacun d'entre nous ne se prive pas de "juger" à tout va sur les réseaux sociaux...). Le résultat - qualifié parfois de "trop documentaire", à tort à mon sens - peut frustrer le spectateur avide de sensations fortes en nous -, mais est indéniablement du GRAND cinéma.

Formellement, "Grâce à Dieu" est en effet impeccable de justesse, de précision, distillant les informations voulues au bon moment sans jamais simplifier, trahir, manipuler : il s'agit là d'un choix éthique des plus remarquables, que peu de réalisateurs auraient sans doute fait en 2019, un choix qui confirme non seulement l'intelligence mais aussi la nouvelle maturité d'Ozon. L'autre parti-pris potentiellement déroutant du film, c'est celui du passage de relais de la narration d'un personnage à l'autre, qui nous prive bien entendu du confort de l'identification et de la jouissance de l'empathie - "Grâce à Dieu" ne nous tire pas de larmes, ce n'est pas son propos - avec les victimes de ces crimes abjects. Cette manière si peu conventionnelle d'avancer ne reflète là encore pas un souci d'efficacité de la dramaturgie, mais bien une attention sincère à la manière dont se construit dans la "vraie vie" une nécessité, puis une parole, puis une action. "Grâce à Dieu" est exceptionnel parce qu'il figure - sans jamais en faire la démonstration - le passage à l'action face à un appareil totalitaire et fondamentalement répressif, dans une société démocratique : car si c'est la parole qui est libérée, c'est bien l'action qui libère... En celà, au delà de sa nécessité indiscutable face aux mensonges éhontés (au négationnisme ?) de l'Eglise Catholique - qui a voulu faire reporter / interdire sa sortie, ne l'oublions pas -, c'est aussi un grand film politique.

Dire tout cela ne signifie pourtant pas que le film soit dénué de moments forts : il en est au contraire rempli, ils ne sont seulement pas affichés comme tels, dans un souci de spectacle, mais ils n'en restent pas moins brûlants. Pour notre part, nous retiendrons particulièrement cet odieux passage de la prière commune, main dans la main, imposée entre le monstre et sa victime. A ce moment-là, toute l'abomination de la doctrine et de l'appareil catholique hurle littéralement à notre visage. Que Ozon ait alors choisi le silence plutôt que les cris montre quel grand réalisateur il est devenu.

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13 mars 2019

"The Crown - Saison 2" de Peter Morgan : Philip & Elizabeth

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La seconde saison de "The Crown" s'avère contre toute attente encore supérieure à la première, à la fois plus riche en moments d'émotion (contenue, bien entendu, nous sommes quand même ici dans la haute société anglaise du tout début des années 60 !) et plus extraordinaire dans la manière dont elle nous fait découvrir ou redécouvrir des moments-clés de l'histoire du Royaume Uni : l'affaire du Canal de Suez, la "rébellion" pro-soviétique du pouvoir ghanéen en pleine guerre froide, l'affaire Profumo... La diversification des thèmes déroute d'abord un peu, l'effacement de la femme derrière "la Couronne", qui était le grand thème de la première saison étant désormais consommé : chaque épisode ou presque devient un petit film d'une heure avec son sujet, son scénario, voire sa mise en scène particuliers. Ce pourrait être la limite de l'exercice pour cause d'éparpillement, cela devient un atout tant à chaque fois, la magie opère, et dans des registres différents. Les épisodes les plus extraordinaires sont sans doute ceux sur la modernisation de l'image de la Reine après un discours calamiteux, sur la rencontre littéralement bouleversante avec Jackie Kennedy, et bien sûr la relation torride mais malsaine entre la Princesse Margaret et le scandaleux et bohème photographe Armstrong-Jones. L'avant-dernier épisode, superbe, tranchant avec le reste, nous plonge dans l'enfance du Prince Philip et ses origines allemandes et nous vaut un flasback glaçant dans l'Allemagne nazie, tout en évoquant en parallèle la difficile éducation d'un Prince Charles trop sensible, trop rêveur pour répondre aux attentes de son père et, on s'en doute, à son destin (non réalisé, nous le savons aujourd'hui) de futur monarque.

Mais s'il faut retenir un thème de cette seconde saison, c'est celui de l'amour entre Elizabeth et Philip, qui ouvre et referme la saison avec les moments les plus intenses (le voyage autour du monde de Philip, son implication - avérée ? - dans l'affaire Profumo), un amour étouffé par le carcan des personnages que chacun doit jouer, mais qui palpite encore : plus que celle de Claire Foy, parfois un peu embarrassée dans son application à reproduire le plus justement possible les mimiques de la véritable Reine Elizabeth II, c'est l'interprétation vibrante de Matt Smith qui fait basculer "The Crown" vers l'excellence.

Pourvu que la troisième saison, annoncée avec un casting différent, ne vienne pas gâcher tout cela, "The Crown' restera probablement l'une des toutes meilleures séries jamais produites par Netflix.

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12 mars 2019

"Love is Here (The End is Near)" de Crocodiles : ressortez votre vieux perfecto et vos lunettes noires...

Love is Here

En 2009, la rumeur allait bon train quant au brillant avenir de Crocodiles, rapidement, et un peu paresseusement consacrés héritiers de The Jesus and Mary Chain, dont ils reprenaient certes le flambeau : morgue vénéneuse, guitares fuzz sursaturées et réverb’ dissimulant – à peine – un vrai soin apporté aux mélodies pop au sens le plus sixties du terme. Sur scène, nous découvrîmes, enthousiastes, un groupe qui n’aurait pas démérité sur la scène du CBGB en 1977 : une sorte de pop dégénérée et gouailleuse, des riffs de guitares qui cisaillent l’air avec une intensité redoutable, et un chanteur / bête de scène qui nous évoqua le Lou Reed junkie et famélique de 1974 avec ses lunettes noires, son profil austère et ses gestes saccadés.

10 ans plus tard, comme tant d’autres, Crocodiles (en fait le duo fondateur du groupe, Charles Rowell et Brandon Welchez) n’ont jamais vraiment percé, sont restés un espoir non réalisé, et ont exploré en vain différentes manières de faire évoluer leur musique. On les retrouve aujourd’hui signés sur un label indépendant strasbourgeois, avec leur septième album studio, "Love is Here (The End is Near)", un album enregistré à Mexico – pas d’influence locale perceptible, néanmoins – et qui retourne crânement vers les accents extrêmes et l’ambiance électrique de leurs débuts. Est-ce d’ailleurs une coïncidence si cette forme de purisme rock, ce souci d’élégance et ce désir de poursuivre une histoire musicale née à la fin des sixties qui a fourni au Rock certaines de ses plus belles extases, a trouvé un refuge en France, pays où l’on respecte encore, même marginalement, la belle tradition psyché / garage ?

En tous cas, dès le premier et magnifique assaut sonique qui ouvre l’album, "Nuclear Love", il est évident qu’on n’est pas là pour rigoler : l’album va clairement nous parler d’amour – plutôt de la fin de l’amour, d’ailleurs – et de chaos planétaire, sur fond d’électrocution générale. Visant aussi bien le cœur – qui d’entre nous n’a pas vécu ce désolant naufrage qu’est une rupture ? – que la tête – qui d’entre nous n’est pas aujourd’hui désolé par la montée qui semble irrépressible de l’extrémisme le plus brutal et le plus stupide ?, "Love is Here (The End is Near)"

est un disque qui a bien des choses à nous dire, et qui nous les dit bien : il nous parle de notre vie et de notre actualité en n’oubliant jamais que le Rock – garage, psyché, punk, choisissez le terme que vous préférez – offre l’un des points de vue les plus pertinents, les plus honnêtes sur tout cela. « Intègre » est sans doute l’un des plus justes qualificatifs que l’on peut utiliser face à cette musique.

Ah, et « excitante » aussi, bien entendu !

PS : Puisque Brandon et Charlie ont maintenant des amis français, est-ce que quelqu’un peut SVP leur expliquer comme prononcer correctement « Rats d‘Amour » ? Leur crédibilité pourrait en sortir encore grandie…

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11 mars 2019

"Le Chant du Loup" d'Antonin Baudry : Blue Submarine

Le chant du loup affiche

J'aime le son. En musique bien sûr, mais tout autant au cinéma... où il est bien souvent négligé - non pas par défaut de technologie disponible, mais plutôt par manque d'intérêt des scénaristes et des réalisateurs -, ignoré derrière l'usage abusif, trop facile de la musique. Il y a peu de films qui placent le son au coeur de leur sujet : on pourra citer le génial "Blow Out" de DePalma, ou plus récemment "Sans un Bruit", deux films populaires utilisant le son comme moteur de la fiction. Et bien sûr, "Das Boot", dans la directe ligne duquel Antonin Baudry inscrit son "Chant du Loup"... car le son, comment on le contrôle pour ne pas être repéré par l'ennemi, et comment on l'interprète pour comprendre "à l'aveugle" la situation dans laquelle on se trouve, constitue en temps de guerre la différence entre la vie et la mort pour les sous-mariniers.

En faisant du responsable de l'analyse sonore - solidement campé par François Civil - le personnage-clé de son film, Baudry a donc eu une intuition magistrale, qui éloigne son film des thèmes habituels du genre : claustrophobie, exiguïté, tensions entre membres de l'équipage, terreur devant la mort inéluctable si le sous-marin est touché par une torpille, tout est bien là, mais comme au second plan.

L'autre grande intelligence du sujet du "Chant du Loup", c'est d'avoir pris acte du grand retour en 2019 de la Guerre Froide et de la menace nucléaire, et de nous proposer une rencontre fructueuse entre "le Bureau des Légendes" et "Docteur Folamour" (sans le génie ni la radicalité de ce dernier, entendons-nous bien...). Cet excellent scénario porte ainsi à l'incandescence - malgré quelques petites invraisemblances simplificatrices qui sont la marque d'un cinéma populaire "à l'américaine" - un film qui ne nous laissera quasiment pas souffler pendant deux belles heures du suspense.

Devant le triomphe, inhabituel en nos contrées, d'une telle formule, il est plus que recommandé de ne pas trop faire de cas d'une légère faiblesse dans la direction d'acteurs (à part Civil, tout le monde semble un peu mal à l'aise dans des rôles éloignés de leurs registres habituels). Et d'admettre que nous avons affaire à une formidable et improbable réussite.

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