Les Cahiers d Esther T5 couverture

… et un an plus tard, Esther a 14 ans… Inévitablement, Esther est devenue cette adolescente, avec de nouveaux centres d’intérêt, qui étaient apparus dans le tome précédent des Cahiers d’Esther, cette série désormais très populaire – puisqu’ayant même donné naissance à une série TV animée - où Riad Sattouf retranscrit en BD la vie quotidienne – la famille, le collège, les copines et les copains - de la fille d’amis : les garçons ne sont plus désormais ce repoussoir des premières années de collège, ils deviennent peu à peu le centre de gravité de la vie de celle qui n’est plus une petite fille. La famille, elle, et en particulier le père, tant aimé, semble au contraire désormais un simple décor, certes aimable et accueillant, pour une vie qui se passe ailleurs. L’émancipation n’est pas loin, ce sont les premiers baisers, les premières gorgées de vodka, pas encore la drogue… L’iPhone est la fenêtre ouverte vers le monde, avec son inévitable déversoir de vedettes de rap ou de variétés qui accaparent l’attention et construisent de nouveaux codes de langage et de comportement, pour le pire, mais aussi, parfois, pour le meilleur…

… car Esther, avec ses parents de gauche, de classe moyenne, vivant dans un Paris bourgeois qui n’est pas tout-à-fait le leur (le décalage social entre Esther et ses copains / copines n’est jamais oublié, même s’il n’est pas non plus un drame…), a DES VALEURS. Elle est déjà capable de porter un jugement esthétique et moral sur le monde, et de prendre du recul par rapport à ses propres tocades, ses propres passions. Esther oscille donc, d’une planche à l’autre, entre l’adolescente stéréotypée fan d’Angèle et de Rayane, et la très jeune fille ouverte au monde, s’interrogeant sur les injustices sociales ou réalisant les vertus de la gentillesse. Si l’on regrettera ponctuellement « l’âge de l’innocence » des tomes précédents, plus frais, plus amusants aussi sans doute, il est impossible de nier que le portrait d’une jeune fille de notre temps que dresse Sattouf à travers les Cahiers d’Esther revêt une véritable valeur sociologique… tout en étant un formidable réservoir de fictions. De ce point de vue, Histoires de mes 14 ans s’ouvre sur des mini-aventures, comme lors du séjour d’Esther chez un correspondant à Barcelone, forcément plus complexes, plus riches peut-être.

Il y a néanmoins, pour la première fois dans les Cahiers d’Esther, une sorte de faille qui s’ouvre : naïvement, nous, lecteurs fidèles, nous imaginions qu’en 52 « confessions hebdomadaires » chaque année, la petite Esther livrait à Sattouf une sorte de vérité complète sur elle-même et sur sa vie. Or, pour la première fois, Esther revient ici sur son passé, sur l’enfant qu’elle a été et a cessé d’être, et nous révèle qu’elle ne nous a pas tout dit ! On découvre rétroactivement une obsession pour les garçons qu’elle nous avait cachée (qu’elle avait cachée à Sattouf… sans doute), et également l’histoire de son premier iPhone, dont on imagine pourtant combien il a été important pour elle. Et, nous réalisons alors qu’Estelle a pu volontairement omettre des choses importantes sur sa vie – par pudeur, par honte, ou pour des raisons moins avouables -, ou pire qu’elle a pu nous mentir, ou fantasmer, ou en inventer d’autres. Et ce décalage, insoupçonné jusqu’alors, et dont on imagine qu’il va s‘accentuer à l’avenir du fait du besoin bien naturel des adolescents de préserver leur intimité, ajoute une profondeur nouvelle aux Cahiers d’Esther

… Et transforme une BD conceptuelle sympathique en ce qui pourrait bien devenir une véritable expérience, dépassant le cadre initialement imaginé par Sattouf (ou tout au moins, tel que nous, on l’imaginait…). Tout cela est absolument passionnant.

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