Trees Speak Ohms

Depuis quelques années, on assiste à un autre retour vers un genre musical du passé, le krautrock, que l’on pouvait pourtant juger comme indissociable des années 70-80 avec ses sons de synthés devenus un peu ringards, et son obstination à nous emporter dans de longues boucles temporelles peu compatibles avec notre époque tellement pressée. Ce fut d’ailleurs plutôt pour son angle « motorik », c’est-à-dire ces rythmes intenses et répétitifs que cette musique géniale créées principalement par ces groupes allemands, intéressa et inspira les groupes les plus créatifs de cette dernière décennie, à la recherche de sensations à la fois nouvelles et éternelles.

Un peu à l’image des extraordinaires beak>, mais en version instrumentale, le duo américain, originaire de Tucson, de Trees Speak, c’est-à-dire les deux frères Diaz (Daniel Martin qui compose et interprète, mais est également responsable des images, Damien qui le soutient à la batterie), revient avec son second album pour honorer bien plus franchement l’héritage de Neu!, de Can, voire de Tangerine Dream… Et alors que l’on pouvait légitimement craindre que cette musique sonne datée, elle a provoqué quasi-instantanément un intérêt immense chez les jeunes mélomanes : à son échelle, modeste, d’album d’artistes indépendants, publié par un label ambitieux, "Ohms" est déjà un triomphe. Certes, on nous objectera que l’un des changements de fond apporté au genre par les frères Diaz est de nous proposer plutôt des morceaux courts, de 3 à 4 minutes, donc plus facilement « accessibles » à des mélomanes modernes qui préfèrent leur musique en « tranches fines » : mais comme d’un autre côté, nombre de morceaux s’enchaînent, on n’est jamais loin quand même des vastes fresques abstraites et planantes des années 70.

"Ohms" ne recule pas non plus devant un certain psychédélisme de bon goût, et on retrouve par instants la magie des incontournables débuts du Pink Floyd, néanmoins sans l’essence pop qu’apportait Syd Barrett. Car Trees Speak font totalement abstraction de tout ce qui est mélodie, privilégiant ambiances et rythmes : en cela, Ohms peut également être rattaché sans hésitation au courant post-rock, dont il retrouve les constructions théoriques, un tantinet froides par instants. Explorant des ambiances cinématographiques très seventies évoquant aussi bien Tangerine Dream que John Carpenter ("Soul Sequencer", "Ohms"), Trees Speak ne manque jamais d’ambition, mais heureusement sans jamais tomber dans l’emphase, ce qui est un travers fort courant de ces musiques ambitieuses… "Ohms" s’aventure plutôt sur des chemins un peu inconfortables, habituellement réservés à la Musique Concrète ("Nobody Knows"), au free jazz ("Sleep Crime"), même s’il peut caresser occasionnellement les très nombreux nostalgiques du post punk sépulcral dans le sens du poil ("Sadness in Wires", "Out of View").

Dépassant aisément ses influences, "Ohms" s’avère un voyage fascinant, tantôt apaisant (comme sur "Psychic Wounds", véritable oasis de plaisir…), tantôt exigeant, vers ces contrées imaginaires que seule la musique peut créer.