Daybreak

Alors que nous sommes tous parfaitement habitués à ce que les livres nous placent à la place du protagoniste principal en utilisant le "je" dans la narration, la transcription de cette méthode classique d'identification au "héros" a toujours posé un problème quasi insoluble lorsqu'il s'agit de représenter une histoire "en images". Bien sûr, la solution la plus habituelle au cinéma est d'utiliser la "voix off" qui reprend d'une manière littérale le texte à la première personne, bien peu de réalisateurs s'étant risqués à utiliser systématiquement - au-delà de quelques courtes scènes - la caméra subjective, qui correspond pourtant directement au "je" transposé à l'écran : on se souvient que le premier film entièrement réalisé de cette manière fut "la Dame du Lac" de Robert Montgomery en 1947, un film noir par ailleurs oubliable, et on admettra - à la rigueur - que le principe des films en "found footage", où l'un des personnages tient une caméra vidéo filmant l'action, peut d'une certaine manière être une tentative de narration à la première personne. Mais tout le monde conviendra aisément que le procédé s'avère sur toute la durée d'un long métrage fastidieux, et même physiquement éprouvant, résultant donc a contrario en un "décrochage" du spectateur plutôt qu'à une plus grande identification.

Cette longue introduction pour dire simplement que dans le domaine de la BD, l'équivalent de la "caméra subjective" a été encore moins - à notre connaissance - utilisé, et que le grand intérêt de "Daybreak", graphic novel de Brian Ralph, par ailleurs professeur de bande dessinée à Savanah, est cette narration systématique à la première personne : jamais, au long des 160 pages de ce récit post-apocalyptique a priori assez classique, puisqu'on y trouve quelques humains essayer de survivre après un cataclysme indéfini à des attaques de zombies, on ne verra donc le personnage principale de l'histoire, qu'on suivra uniquement à travers ses yeux. Plus étonnant - et cela ne sera pas expliqué - ce "je" invisible ne prononcera pas un mot, et n'interviendra jamais véritablement dans l'action : lorsqu'il le fera, cette intervention sera de fait "hors champ", on n'en verra que le résultat. Le tout est évidemment intéressant, mais aussi très déstabilisant, et au final, comme au cinéma devant un film en "caméra subjective", on ressent rapidement une sorte de fatigue étrange à la lecture de "Daybreak"... Ce qui nous fait dire que le "professeur Ralph" nous a proposé là un exercice conceptuel passionnant, mais une BD devant laquelle on aura du mal à s'enthousiasmer...

... Et ce d'autant que le récit en lui-même ne sort guère des codes désormais bien établis par la série "The Walking Dead" : l'homme est un loup pour l'homme, les zombies peuvent surgir à n'importe quel moment de n'importe où, etc. Cependant, on doit reconnaître que la noirceur de "Daybreak" est absolument radicale - entre un univers réduit à un océan de décombres sans fin mais également sans horizon, sans perspective, et une fin très oppressante - et place le livre dans un "au-delà" audacieux par rapport aux fictions du genre, beaucoup plus confortables, dont nous nous repaissons en ce moment.

Bref, "Daybreak" s'approche de l'expérience extrême, et fait qu'on doit en recommander la lecture, tout en avertissant le futur lecteur que son plaisir sera compté.

PS : Il semblerait que Netflix ait le projet d'adapter "Daybreak" en série, il sera intéressant de voir si le parti pris de la "caméra subjective" est conservé !