Porco Rosso

"Porco Rosso" est mon Miyazaki préféré. Chaque fois que je le revois, j'ai les larmes aux yeux, je sens le vent de l'Adriatique me remplir l'âme d'émotions, je redeviens le jeune garçon romantique que j'étais à 15 ans : ça ne loupe jamais.

Car, quelque part entre le lyrisme à la fois archaïque et post-moderne de Corto Maltese - le plus grand héros de mon adolescence - et les souvenirs de Saint Exupéry (que mon père me forçait à lire alors que je n'avais pas encore l'âge de le comprendre), Hayao Miyazaki a inventé "Porco Rosso", l'aviateur émérite au groin de porc, qui écume les cieux sublimes de l'Italie, autant à la recherche de l'aventure qu'en fuite devant son passé (sa malédiction est d'être amoureux de la femme de son meilleur ami, mort en combat aérien contre l'aviation allemande), mais également devant le présent : car le fascisme monte dans l'Italie sinistrée de l'après Première Guerre Mondiale, et il n'est pas sûr qu'il suffise pour y échapper de se réfugier sur une île perdue entourée de falaises.

Le film de Miyazaki est un chef d’œuvre - encore un - d'émotion retenue, de non-dit (au risque de la frustration du spectateur : voir l'incroyable fin en pointillés, défiant toutes les règles de la narration classique), mais aussi d'images sublimes : car comment ce diable d'homme réussit-il à créer des combats aériens aussi magistraux tout en défendant un credo de non-violence absolue ? Et pourquoi ce monde-là est-il si beau, pourquoi emplit-il notre cœur de nostalgie pour des lieux, des gens, des sensations que nous n'avons jamais connues, que nous ne connaîtrons jamais ?

"Porco Rosso" est très différent du reste de l'oeuvre de Miyazaki - tout au moins jusqu'au "Vente se Lève" : d'abord parce qu'il n'a pas pour héros une femme - même si bien sûr, les deux personnages féminins de l'histoire sont ceux qui tiennent véritablement "les commandes" de la fiction (l'une, Gina, possède le cœur de Marco, l'autre, Fio, construit son avion, l'avion parfait dont il rêvait...). Ensuite parce qu'il est beaucoup plus ancré dans une réalité historique, celle de l'Europe de l'entre-deux-guerres, et dans une culture non japonaise... même si, bien entendu, la fantaisie et les codes de l'anime distordent régulièrement cet univers "étranger". Pourtant, en dépit de ces spécificités, on retrouve à chaque instant le refus habituel chez Miyazaki de tout simplisme dans la description des personnages : les pirates sont adorables, mais restent des pirates sans foi ni loi, tandis que Curtis, l'Américain, antipathique à force d'être fat et arrogant, demeure un véritable héros, et vivra (au moins en partie) ses rêves de gloire.

Il y a en outre, au milieu d'une multitude de scènes éblouissantes, deux moments inoubliables dans "Porco Rosso" : d'abord la scène bouleversante de l'envol vers les cieux des aviateurs morts au combat, d'une beauté suffocante ; et ensuite cette étonnante conclusion qui n'en est pas vraiment une, et qui demandera au spectateur d'être très attentif aux dernières images du film pour comprendre si Miyazaki a voulu ou non réserver à ses personnages la possibilité du bonheur.

Finalement, "Porco Rosso" a un seul véritable défaut, il est beaucoup, beaucoup trop court.