EBM

Lorsque Editors, jusqu’alors concurrent direct de – et à notre avis plutôt supérieur à – Interpol, sortirent leur In This Light And On This Evening en 2009, porté par un single imparable, Papillon, on avait pensé très fort : voilà un groupe qui suit tellement le modèle Joy Division qu’après deux albums sombres et électriques, ils nous font leur virage électronique à la New Order. Il y avait déjà à l’époque chez Tom Smith le désir d’aller se frotter à des formes moins traditionnellement rock de la musique, de ne pas vivre dans cet héritage post-punk qui fait toujours recette quinze ans plus tard. La suite, malheureusement, n’avait pas confirmé cette tentative, et le groupe s’était enlisé dans des choses moins recommandables. Ce, jusqu’à la sortie de Violence, belle réussite qui faisait renaître l’intérêt.

La rencontre à l’époque de Violence avec le producteur électro Blanck Mass a visiblement fait germer dans l’esprit de Tom Smith l’idée d’un retour vers cette équation Rock + Electro, symbolisée par le titre du nouvel album, EBM, c’est-à-dire Editors Blanck Mass, ce dernier étant devenu membre à part entière du groupe depuis le début de l’année. On attendait le résultat avec espoir – pour ceux qui adorent Papillon, comme nous – ou inquiétude, pour les nostalgiques de l’époque The Back Room An End Has a Start.

Revue de détail de EBM, cet album mutant…

Heart Attack, après une entame électro-lourdingue qui ne laisse présager rien de très bon, est un morceau très proche de ceux du magnifique Violence, louchant franchement vers ce que faisait Peter Gabriel à l’époque de son troisième, et surtout son quatrième album : une alliance réussie entre haute teneur émotionnelle, sonorités électroniques et beats. On est immédiatement rassuré… même si le texte de Tom Smith a quelque chose de malaisant : « No one will love you more than I do / I can promise you that / And when your love breaks, I'm inside you / Like a heart attack » - Personne ne t'aimera plus que moi / Je peux te le promettre / Et quand ton amour se brise, je suis en toi / Comme une crise cardiaque… ça fait un peu stalker, non ?

Picturesque est une tuerie irrésistible, pas si loin de Kasabian à leur apogée, avec une mélodie simple mais littéralement instoppable, et d’incroyables montées en puissance, … qui portent le groupe vers un univers moins cérébral, plus direct, qui n’est pas pour nous déplaire… et nous font anticiper avec gourmandise ce que ce titre donnera sur scène.

Karma Climb, le single, reste plus dans la ligne traditionnelle du groupe, avec en bonus ces beats électroniques qui tapent dur et renforcent l’impact de ce qui est, au départ, une simple (?) bonne chanson. La voix de Tom Smith sonne de manière assez différente, et on réalise que ce travail vocal est une constante de l’album.

Kiss, qui ne dure pas loin de huit minutes, est la pièce centrale de l’album : un chant plus haut que de coutume de la part de Tom Smith, mais qui lui va fort bien, et une ambiance joliment atmosphérique, qui vire parfois au surnaturel, en font le titre le plus intrigant de l’album, et sans doute le moins immédiat, dans le sens que nous l’aimerons encore après nous être lassés de certains passages un peu « bourrins » qui alourdissent çà et là reste de l’album.

Silence débute par une nouvelle tentative d’expérimentation vocale, Tom Smith faisant décidément acte de résistance organique au milieu du déluge d’électronique. Sinon, le groupe poursuit ici encore dans la ligne directe de l’album précédent, ce qui ne déplaira pas à ceux qui pourraient déplorer la prépondérance du paramètre BM dans l’équation EBM.

Virage à 180 degrés avec un Strawberry Lemonade qui s’avère le point faible de l’album, presque caricaturalement électro, et même épuisant à la longue : encore une fois, c’est le chant, riche et complexe (qui a prononcé le nom sacré de Bowie ?), qui retient l’ensemble du bon côté et sauve le titre.

Vibe est un truc d’une évidence imparable, qui pourra irriter avec son optique presque rétro, style retour au dance floor, et on lève tous les bras en l’air en criant « Hey ! ». Mais bon, Editors sont trop souvent sombres et désespérés pour qu’on leur reproche un peu de paillettes et de joie générale (encore une fois, à la manière de Kasabian, d’ailleurs…).

Educate emporte immédiatement notre adhésion en dépit de paroles encore une fois obscures, voire inquiétantes (chanter « Don’t Educate ! Don’t Educate ! » est-il de la pure provocation ou au contraire du second degré, dans une critique du système politique britannique ?). La mélodie est excellente, le refrain impactant, mais il se dégage surtout de la chanson un sentiment d’urgence qui nous fait dire que le groupe a finalement retrouvé une seconde jeunesse avec cette nouvelle formule. Et si Editors redevenait un groupe de premier plan ? On peut rêver…

Strange Intimacy, tranchant par rapport à ce qui a précédé, laisse trop la bride sur le cou de Blanck Mass durant une longue intro presque caricaturale, avant de retrouver un meilleur équilibre… mais sans être la conclusion que l’on pouvait espérer pour un album indiscutablement très réussi.

Il ne reste plus à Editors qu’à confirmer ce succès sur scène, ce qui est prévu pour très bientôt.