Après Stephen King

Après les réussites successives des deux derniers livres parus en France de Stephen King, le roman "l’Institut" et le recueil de nouvelles "Si ça saigne", on avait retrouvé un auteur au sommet de sa forme, capable de conjuguer des idées toujours aussi géniales avec cette fameuse maîtrise dans la construction de personnages forts, et envers lesquels on ressentait une réelle empathie, le tout placé judicieusement dans un contexte social et politique qui ajoutait du sens à l’intrigue. La surprise – et la légère déception, avouons-le – que l’on ressent à la lecture de cet "Après" (une traduction un peu maladroite du titre original, "Later", qui signifie en fait « plus tard ») est de voir que, cette fois, King a… manqué d’imagination… ! … et ne nous offre rien de particulièrement intéressant, ou même convaincant dans cette nouvelle histoire, mélangeant assez maladroitement fantastique et policier.

Le point de départ d’"Après" est ni plus ni moins que le concept du "Sixième Sens" de M Night Shyamalan, ce que King, toujours honnête, reconnait d’ailleurs ouvertement en faisant très vite référence au film… Un concept prolongé sans grandes variations dans le futur de Cole, qui est devenu Jamie sans avoir fondamentalement changé (bon, sa mère célibataire est quant à elle devenue lesbienne, ce que l’on peut soupçonner n’être qu’une concession à l’air du temps…). Même si le comportement des « fantômes » est ici légèrement différent de celui décrit dans le chef d’œuvre de Shyamalan, on ne peut pas dire que King ait fait beaucoup d’efforts pour s’approprier ce sujet !

Le second problème d’"Après", plus sérieux en fait pour le lecteur, est l’absence d’une réelle histoire, le héros passant par différentes situations (avec différents antagonistes) reliées assez lâchement entre elles : même si la conclusion du roman n’est pas mauvaise, avec un dernier twist que l’on peut trouver décalé par rapport au sujet principal du livre mais qui est loin d’être anodin, on ne peut s’empêcher de penser en refermant ce livre, relativement court pour un King avec à peine plus de 300 pages : « Tout ça pour ça ? ».

Et pourtant si la partie imaginaire et scénaristique est étonnamment faible, tout le reste – les personnages et le contexte social -, sans même parler du style de la narration, reste aussi bon qu’à l’habitude. Après se dévore à toute vitesse, et il n’y a pas une page sans que l’on ressente de l’amour ou de la haine pour des protagonistes restant parfaitement crédibles, et qui sont totalement humains avec leurs qualités et leurs défauts, avec les bonnes et les mauvaises décisions qu’ils prennent face à l’adversité.

En nous remémorant le crash de l’économie mondiale, causé par les malversations financières d’une poignée de sociétés malhonnêtes, et l’ampleur du désastre social qui s’en est suivi aux Etats-Unis, Stephen King continue à se positionner comme la voix de l’Amérique moyenne, victime aussi bien d’un système social impitoyable pour ceux qui n’ont pas la chance d’être riches, que d’un véritable effondrement éthique du capitalisme.

Et en illustrant nombre de scènes par des références « pop » (comme on disait autrefois) à des livres, des musiques, des comic books ou des films populaires, il s’inscrit sans honte dans la belle tradition d’un story telling US qui est peut-être bien la meilleure chose que ce pays ait apporté au monde.

"Après", en dépit de ses failles, est un livre aussi généreux que plaisant à lire. C’est un roman paradoxalement – par rapport à son thème lugubre – gai et plein de vie, une nouvelle chronique d’enfance – soit quand même un domaine dans lequel King est imbattable – qui génère chez le lecteur tellement d’enthousiasme que l’on pardonnera aisément à son auteur ce petit passage à vide.