Emotional Rescue

S'il y a un album qui, à l'unanimité cette fois, marque la fin des "grands Rolling Stones", c'est indiscutablement cet "Emotional Rescue"... qui, pourtant, avouons-le, nous avait fait danser à l'époque avec son titre éponyme, et avait généralement paradé en tête des charts dans de nombreux pays.

Après la réussite acceptable qu'avait constitué un "Some Girls" rageur, boosté par l'outrage du mépris des jeunes groupes punks qui avaient filé un sacré coup de vieux aux Stones, "Emotional Rescue" fait initialement l'effet d'un nouveau jeu entre disco (l'intro de "Dance"), soit l'obsession de Jagger, et rock'n'roll pur jus (le banal "Summer Romance"). Mais très vite, il devient évident que sans Keith Richards, largement absent des sessions pour cause de désintoxication et de la dernière étape de ses déboires judiciaires, les Stones de Jagger font surtout du remplissage sans grande inspiration.

Alors plutôt que de passer en revue des morceaux qui n'en valent pas la peine, surtout en les comparant à leurs prédécesseurs au sein de la discographie de ce qui fut "le plus grand groupe de Rock'n'Roll du monde", revenons sur les rares réussites de l'album, qui figurent principalement sur la seconde face : "Indian Girl", au texte vaguement politique (une rareté chez les Stones, mais Jagger était sans doute encore sous le charme de sa nouvelle épouse Bianca) sur la situation en Amérique du Sud ; "Where the Boys Go", datant de "Some Girls" et joliment enlevé, laissant presque croire que les Stones ont encore assez de jus pour sortir du marasme dans lequel ils s'enlisent ; "Down in the Hole", blues impeccable, très joliment interprété et indiscutable sommet musical de l'album ; "She's So Cold", qui ne démérite pas comme single, avec un niveau d'urgence et un reste d'élégance décalée qui rappellent ce que les Stones furent, quelques années plus tôt ; et enfin la conclusion, signée Keith Richards de "All About You", sans doute le seul moment "d'émotion non feinte", comme on disait alors, et qui tranche violemment avec la légère artificialité du reste de l'album.

Et "Emotional Rescue", la chanson, demanderez-vous ? Eh bien honnêtement, on s'interroge aujourd'hui sur notre capacité à l'époque à danser là-dessus, tant la rythmique est raide, sans feeling, sans sensualité aucune. Quant au falsetto de Jagger, il nous irritait déjà un peu en 1980, il est devenu aussi inécoutable aujourd'hui que les parties de saxo millésimées eighties qui l'entourent.

Album froid, sans cohérence formelle ni réelle inspiration dans ses titres, "Emotional Rescue" annonce par sa vacuité la venue des grandes crises entre Jagger et Richards - pour de sinistres questions d'argent, mais aussi pour des questions de pouvoir, Jagger se voyant déjà seul maître à bord des Rolling Stones. Qui sont définitivement devenus un business et ne sont plus un groupe de Rock.