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Nous passons suffisamment de temps à nous plaindre de l’effondrement du cinéma populaire français, dont la qualité il est vrai n’a jamais été aussi lamentable que depuis quelques années, pour ne pas clamer haut et fort notre admiration, voire notre amour pour un film comme "L’Heure de la Sortie", de Sébastien Marnier, un film qui conjugue un sujet d’une vraie intelligence avec une indéniable accessibilité "commerciale". Sauf que, bien entendu, certains tordront le nez sur ce film passionnant, parce qu’il est plus facile de le traiter de "film de genre", donc d’un goût douteux par rapport aux normes d’un cinéma français qui ne sait plus évoluer depuis belle lurette et en paie le prix : car un film français peut-il être "en même temps" un angoissant labyrinthe mental où hallucinations et réalité déviante s’entremêlent de manière indissociable, un pamphlet politique – et violemment écologique – réellement virulent, et un thriller manipulant de manière jouissive son public, le tout couronné par une fin remarquable (qui pourra évoquer celle de "Take Shelter", en – attention blasphème ! - beaucoup plus fort et plus pertinent…) ? Oui, et "L’Heure de la Sortie" le prouve…

La plus belle idée d’un film qui n’en manque pas a été certainement de confier le rôle central à un Laurent Lafitte peut-être encore plus formidable que d’habitude, en professeur suppléant adepte de Kafka (attention, sans spoiler, il s’agit là d’une clé essentielle pour avoir accès au "sens secret" du film… !), vivant difficilement une période de sa vie sexuellement frustrante, et réalisant avec horreur que quelque chose de sinistre se passe dans l’une de ses classes, dans l’indifférence générale. D’une formidable subtilité, Lafitte confère son mouvement au film, cet original jeu de balancier entre sympathie et répulsion, compréhension et incrédulité : sans son travail, le film ne fonctionnerait sans doute pas, ou du moins pas aussi bien.

Autre aspect remarquable du travail de Marnier, une écriture complexe des personnages – personne n’est ici bon ou mauvais, ou plutôt tout le monde l’est à tour de rôle - et des situations, qui ne sont jamais ce qu’elles paraissent être de prime abord. Le spectateur est ainsi systématiquement pris à contrepied par rapport à ses acquis et ses préjugés : regardez par exemple cette scène incroyable d’un pugilat entre l’un des "élèves surdoués", franchement odieux, et un autre collégien, auquel va naturellement notre sympathie, et dont on découvre rapidement l’abjection. En deux minutes, Marnier nous a dit des choses importantes et justes sur nous, sur la société française, sur nos collèges, et a balancé par-dessus bord nos certitudes : le tout sans en faire tout un plat, et surtout sans vouloir nous donner aucune leçon.

Tout n’est malheureusement pas parfait dans "l’Heure de la Sortie", qui connaît une petite baisse de rythme dans sa seconde partie, un peu redondante, et qui aurait sans doute été meilleur avec 15 minutes en moins. Mais ce "ventre mou" est vite oublié quand on affronte la fin du film, extraordinairement réussie, parce qu’elle réalise trois choses à la fois, qui sembleraient a priori incompatibles : d’abord, expliquer et justifier tout ce que nous avons vu avant, ensuite conférer de justesse un supplément d’âme à ses personnages (ah, ces deux mains qui se serrent dans l’un des derniers plans !), et enfin nous frapper en plein front, nous spectateurs naïfs qui pensions être venus simplement voir ici un thriller vaguement fantastique, et qui devons ensuite retourner au monde la peur chevillée au cœur…

… Et si, un peu à la manière du travail effectué il y a deux ans par le brillant "Get Out" dans le cinéma US, nous avions pris ici en pleine face un impitoyable brûlot politique déguisé en film de genre ? Une belle question, non ?