Les salauds devront payerJe lis bien trop de polars scandinaves et americains pour mon propre bien : j'en ai oublié que notre histoire et notre territoire sont également des sources intarissables de fiction. La moindre qualité de ce "Les Salauds Devront Payer" (titre un peu vulgaire trahissant la grande intelligence du livre d'Emmanuel Grand) n'est donc pas de me remettre les idées en ordre sur le potentiel du polar français, pour peu qu'il sorte de l'ornière de la copie de son modèle anglo-saxon (serial killers, scènes gore et apologie horrifiée du Mal, on connaît la chanson...). En partant de la Guerre d'Indochine et de la Guerre d'Algérie, et en se penchant sur la destruction du tissu social consécutif à la désindustrialisation du Nord et de l'Est de la France, Grand construit ici une ample fresque humaine, identifiant pour une fois les "racines du mal" dans la politique française - coloniale et industrielle -... et pour cela au moins, qu'il en soit remercié ! Et célébré ! Qu'il n'hésite pas non plus à sacrifier la sacro sainte efficacité du thriller pour passer un peu de temps avec une multitude de personnages "secondaires" qu'il fait exister remarquablement bien, est une raison supplémentaire pour aimer ce livre pas comme les autres. Bien sûr, Grand n'évite ni les poncifs du genre (le profil des deux policiers, presque caricaturaux, la résolution de l'énigme basée sur un vieux truc usé), ni certaines facilités malheureuses dans la narration (alors que nous suivons l'enquête de près au côté du commandant Erik, on nous dissimule d'un coup certaines de ses actions, de ses réflexions, soit une manière absurdement artificielle de retarder notre compréhension...) : ces erreurs empêchent malheureusement "les Salauds Devront Payer" de parvenir vraiment à l'excellence que son sujet méritait. Reste que certains passages décrivant les grands complexes industriels abandonnés de la région (j'ai alors pensé au film de Wang Bing, "A l'Ouest des Rails"), ou encore les conflits intersyndicaux ou entre ouvriers et patronats dans les années de crise sont absolument passionnants, et justifient sans hésitation qu'on passe sur les points faibles de ce polar vraiment pas comme les autres.