2016 11 12 Sting Bataclan (15)« Un an déjà depuis l’horreur du Bataclan, et même si nous n’en sommes pas remis, voici le temps des anniversaires et des hommages officiels. Le Bataclan – annoncé comme complètement réformé – rouvre ses portes ce samedi 12 novembre, la veille donc de la date anniversaire du massacre, avec, surprise… Sting ! Une drôle d’idée quand même, tant il aurait été plus pertinent de convier un artiste ou un groupe plus contemporain, mais bon, Sting ce sera… Nous avons décidé Inés et moi d’y être, pour rendre notre hommage à nous et pour « fêter la vie », et j’ai réussi à décrocher un billet malgré la rapidité de leur vente sur le Net quelques jours plus tôt.

Quand j’arrive Boulevard Voltaire vers les 19h30, le quartier est entièrement bouclé par la police, armée jusqu’aux dents, et seuls les spectateurs et les journalistes (bien sûr…) peuvent pénétrer dans le labyrinthe de barrières métalliques qui mène à la salle. Sur le trottoir d’en face, des dizaines de curieux sont massés, observant… quoi, au juste ? La façade repeinte en blanc de la salle martyr ? Les forces de police ? Les « privilégiés » que nous sommes après avoir déboursés 50 Euros, qui seront heureusement reversés en grande partie à l’association des familles des victimes ? La quelque centaine de mètres avant l’entrée de la salle se fait entre une haie de micros et caméras, chacun pouvant avoir sa minute de célébrité… Je fais l’impasse.

Quand j’entre dans la salle, c’est le choc : contrairement à ce qui avait été annoncé, à moins que j’aie mal compris, c’est exactement le même Bataclan qui s’ouvre devant moi : mêmes couleurs noir et rouge, mêmes fresques sur les murs, même disposition des lieux… Tout a évidemment été repeint, refait, nettoyé (le parquet a été visiblement complètement remplacé, mais j’évite de penser à quoi il pouvait ressembler après le carnage…)… je suis quand même un peu choqué… Bon, peut-être est-ce mieux ainsi, je ne suis pas sûr, j’aurai besoin d’y repenser à tête reposée.

Une chose qui n’a pas changé, et ça, c’est quand même bizarre (on imagine que les propriétaires de la salle ont touché un bon paquet des assurances…), c’est la chaleur rapidement infernale qui règne : comment a-t-on pu « refaire » la salle sans régler son principal problème technique ? Mystère… Bon, nous prenons notre mal en patience au milieu d’un public qui n’est clairement pas le public « rock » qui aurait dû être là pour rendre hommage aux victimes, mais le public parisien âgé et aisé qu’on pouvait évidemment attendre vu l’affiche. Pire encore, l’arrivée des inévitables politiciens au balcon (je ne saurai dire qui était là, vu que je ne connais pas leurs têtes, mais j’ai entendu circuler le nom de Valérie Pécresse…) déclenche des rafales de téléphones portables. Un peu écœurant…

2016 11 12 Sting Bataclan (57)21h05 : le concert commence, Sting entre sur scène, avec son allure juvénile, qui a visiblement bénéficié d’un bon travail de chirurgie esthétique. Il s’adresse à nous en un français impeccable (même si je le soupçonne d’avoir devant lui un prompteur que je ne peux voir) et nous annonce que nous avons deux missions ce soir : célébrer nos amis victimes de la barbarie et faire la fête. On commence par une minute de silence, puis Sting s’empare de sa guitare acoustique et nous offre une belle version de Fragile, rehaussée par une trompette bien placée. Beau début de set, mon niveau d’attente remonte…

… pour s’effondrer immédiatement : une affreuse version du jadis sublime Message in a Bottle (malgré l’enthousiasme du public en pleine nostalgie) prouve que les affreux tâcherons qui l’accompagnent (les Miller père et fils, deux guitaristes très laids, qui n’ont visiblement rien appris de l’évolution de la musique ces trente dernières années…) sont absolument incapables de même évoquer la subtilité et la force de The Police. Consternant ! Et ce d’autant plus que j’aurais quand même moi aussi vraiment envie de réécouter ces grandes chansons lumineuses… Consternant, mais pas autant que ce qui va suivre : un interminable tunnel de 6 chanson fades, ennuyeuses, hideuses, extraites du dernier album de Sting, qui vient de sortir. Affreux, tout simplement : aussi loin de la Musique (la vraie) que l’on puisse jamais aller, ni mélodies, ni émotions, le vide abyssal. Quand je repense au set merveilleux que Okkervil River a offert à Paris voici moins d’une semaine, je me sens complètement incrédule devant l’allégresse (forcée ?) du public autour de nous ; ces gens ont-ils perdu à ce point la notion de ce qu’est la musique ?

Bon, heureusement, cette visite guidée des ruines de « 57th & 9th » a une fin, et on embraye avec un retour à des chansons plus décentes, même si, une fois encore, l’interprétation les plombe complètement. Driven to Tears est insignifiante, Englishman in New York – sans doute la meilleure chose que Sting ait écrit en solo, simplissime mais efficace – offre l’occasion du sing along que tout le monde attendait (« Be yourself, no matter what they say… »). Puis Sting attaque une chanson en arabe, ce qui est certes digne, mais a aussi des connotations politiquement correctes que je trouve personnellement un peu gênantes… mais qui se révèlera le point le plus élevé du set : Desert Rose nous aura permis d’avoir ce soir une petite poignée de minutes de musique. Every Breath You Take conclut le set sur la note de nostalgie attendue, encore une immense chanson jouée par des tâcherons qui me rappellent les groupes de bal de mon adolescence.

2016 11 12 Sting Bataclan (102)Les rappels – eh oui, il y en aura, Sting jouera une heure et demi, soit une durée à peu près normale, et non la seule heure annoncée le matin même par les medias – enfonceront logiquement le clou du contresens absolu en massacrant le répertoire de The Police de toutes les manières imaginables. Sting exhibe même Henri Padovani (que les années ont autrement plus marqué…) sur un Next To You qui donne envie de redevenir punk pour faire cesser tout cela. Puis, c’est un final en solo, The Empty Chair, assez absurdement dédié dans le contexte de ce soir à un journaliste américain exécuté par les islamistes : je ne sais pas, mais cela ne me semblait pas le moment de tout mettre dans le même sac, pas la peine de voler aux familles des victimes leur douleur en leur demandant de la partager avec d’autres.

C’est fini, mais pas notre calvaire puisque quelqu’un a eu l’idée brillante de terminer la soirée sur une musique déliquescente au piano, histoire de bien encourager la tristesse que tout le monde ressent ou est tenu de ressentir… Derrière nous, quelqu’un pleure d’un vrai désespoir, sans doute un rescapé ou un parent, mais nous ne pouvons que nous sentir salis quelque part par la fausseté de cet hommage convenu, trivial, auquel nous avons assisté ce soir. Je repense aux verres de vin rouge échangés avec Richard Hawley peu de temps après le 13 novembre 2015 et son « Vive la France » simple et vibrant : combien cela sonnait-il plus juste que cette réouverture officielle de ce soir !

Le pire est qu’il faut encore quitter la salle, harcelés sous la pluie par les caméras qui filment la foule, épiant les larmes, par les micros qui nous demandent « alors, c’était comment… ? ».

Consternant, voilà comment c’était… »