Nymphomaniac AfficheIl n'était pas question pour moi de voir les versions "censurées" (car c'est bien de ça qu'il s'agissait, une censure pour ne pas désespérer nos amis de Kaboul et de Salt Lake City, comme le dit Stellan Skarsgaard dans son interview) de "Nymphomaniac", œuvre-somme d'un Von Trier à la fois au sommet de son Art et jouant la provoc à plein régime. Cette version "Director's Cut", conforme au projet initial du Danois fou, s'avère, plus ou moins comme espéré, un monument d'ambition cinématographique - heureusement toujours relativisé par un humour presque enfantin - et une sorte de testament (au cas où) intellectuel de l'homme que tous les critiques aiment tant haïr. Passons rapidement sur les scènes hard, remarquablement faites si l'on songe qu'il s'agit d'effets spéciaux, et ne servant qu'à illustrer de manière factuelle la "maladie" de l'héroïne (et pas du tout à exciter le chaland, comme il semble que beaucoup le regrettent !). Intéressons-nous plutôt à ce que Von Trier nous montre, avec le brio formel qui lui est coutumier : une vision "psychologiquement" imparable et horriblement pessimiste (le final cruel donnant un ultime tour d'écrou, alors que le spectateur pouvait espérer voir la lumière au bout du tunnel) de l'humanité, opprimant la Femme et sa sexualité de toutes les manières possibles, vision tempérée par une célébration émouvante (incombant à un Skarsgaard régulièrement bouleversant) de l'intelligence et de l'Art. Récit très littéraire de par la manière dont les mots précèdent, relativisent et suivent les images, "Nymphomaniac" nous parle donc aussi de la pêche à la mouche, des frênes, de la Suite de Fibonacci, de Bach et d'Edgar Poe... et d'une dizaine de sujets qui s'avèrent d'autant plus passionnants qu'ils ne sont que des leurres balancés par Von Trier pour voiler un temps notre épouvante face à ce que Joe nous narre. Si l'on ajoute que Von Trier, plus que jamais, et Houellebecquien en diable, chatouille notre bonne conscience en ayant un mot gentil pour les pédophiles, en expliquant qu'il faut bien appeler "nègres" les noirs, ou en réitérant ses affirmations sur le fait qu'il comprend Hitler, on peut comprendre que ce magnifique foutoir qu'est "Nymphomaniac" en ait effarouché plus d'un. Il s'agit pourtant, à condition de laisser tous ses préjugés sur la rive avant de se laisser emporter par le flot furieux et magnifiques des images bâtardes qu'il propose, d'une nouvelle réussite complète (oui, malgré et avec tous ses défauts trop faciles à épingler) d'un Lars Von Trier désormais en pleine possession de ses moyens. Un film réellement monstrueux, "Awesome" comme disent les Anglais !