Rollergirl sur Mars

Il y a plusieurs bonnes nouvelles dissimulées derrière la réussite partielle qu'est "Rollergirl sur Mars", publication en version intégrale d'une trilogie de comics réalisée par Jessica Abel, auteur américaine de Brooklyn, professeure de BD à New York : d'abord le fait qu'il existe une école dynamique d'auteurs américains qui propose une nouvelle vie à la forme commercialement triomphante mais artistiquement usée du Comic Book traditionnel ; ensuite que, face au discours politique ultra-conservateur, voire fascisant des multinationales de type Marvel ou DC Comics, on peut reconnaître les signes d'une résurgence du "politique" au sein du divertissement populaire. Oh, nous ne sommes malheureusement pas revenus à l'âge d'or des 70's où la BD était un medium contestataire, luttant pied à pied contre le conformisme mortifère de la société de consommation, mais au moins les remises en question du modèle politico-économique dominant ont de nouveau accès à la parole dans la version XXIè siècle de la "culture pop".

La grande qualité de "Rollergirl sur Mars" est donc d'extrapoler le racisme anti-étranger, anti-mexicain, anti-arabe véhiculé par le sinistre "gouvernement Trump", et de montrer que la soumission croissante de la population laborieuse à un système sans foi ni loi conduit tout droit à un nouvel esclavage. Dans le milieu "fermé" d'une colonie martienne, le totalitarisme inhérent au capitalisme moderne peut ainsi d'épanouir, et tirer profit d'une situation écologique catastrophique... comme ce sera probablement le cas dans un proche futur sur notre chère planète Terre : entre le sur-endettement qui pousse les colons à accepter n'importe quel travail et la pression quotidienne due au rationnement de l'eau, la vie des "martiens" ressemble furieusement à ce qui nous attend dans pas très longtemps.

Là où "Rollergirl sur Mars" reste profondément américain, et va désorienter, voire irriter le lecteur européen, c'est évidemment dans le principe - a priori incompréhensible pour nous - que le sport, et la réussite individuelle associée à celui-ci, est l'outil suprême d'émancipation. Pas de prise de conscience politique, ou simplement morale, de Trish Trash, l'héroïne de la BD : simplement la réalisation du fait que nier la technologie d'une race considérée comme inférieure et soumettre un sport aux exigences de la politique et du marketing média empêche la réalisation des véritables exploits possibles dans ce sport. C'est indéniablement un peu court, et pas vraiment inspirant pour la plupart d'entre nous de ce côté de l'Atlantique. Même si c'est finalement une vision totalement pragmatique des capacités de la société américaine à se révolter.

Nombreuses ont été en outre les critiques vis à vis du style de dessin de Jessica Abel, à la fois figé, trop sage et peu élégant - un peu comme du Jacques Martin transposé sur la Planète Rouge -, style par ailleurs aggravé par des couleurs des plus laides. Ce défaut est à notre sens mineur par rapport à un problème de fond de la narration : incapable de nous passer les informations suffisantes à la description du contexte "politico-social" de l'histoire, Jessica Abel choisit d'expliciter le fonctionnement de la colonie martienne dans une épilogue en forme de Wikipedia du futur, nous expliquant ce que nous devons savoir pour bien comprendre l'histoire que nous venons de lire. Entre une indéniable démission de l'auteur face aux capacités narratives de son média, et le sentiment que les 200 pages de l'intégrale sont finalement trop courtes pour raconter vraiment cette histoire, il est difficile de se sentir satisfaits devant les choix faits par Abel.

Ces limites, indiscutables, n'empêchent toutefois pas "Rollergirl sur Mars" d'être un livre hautement recommandable pour qui aime à réfléchir, et saura dépasser les péripéties un peu convenues d'un "récit d'éducation" retraçant le parcours d'une jeune fille vers l'âge adulte, et son éveil aux dures réalités de son monde.