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1972 : j'avais 15 ans, le lycée nous avaient emmenés au cinéma voir "Family Life", sans trop réaliser combien la vision d'un tel film pouvait s'avérer marquante, voire traumatisante à cet âge-là. Ce jour là, naquit en moi une passion pour Ken (on disait Kenneth à l'époque...) Loach, qui faisait écho à mon amour pour les Beatles et les Kinks : la légèreté pop me semblait prendre réellement tout son sens si on la faisait se refléter sur la misère et la brutalité de cette société anglaise encore si peu "libérée". Que le prolétaire Loach ne se soit pas intéressé au Rock est d'ailleurs dans une certaine mesure assez étonnant, finalement...

Au cours des décennies qui suivirent, Loach accumula les réussites, de moins en moins marginal, de plus en plus célébré par la critique, voire même récompensé par le succès public à l'époque de triomphes comme "Ladybird" ou "Raining Stones".

2019 : Loach tourne encore, à plus de 80 ans, des films qui n'ont plus tout à fait ni la flamme ni le brio de ceux de ses meilleures années, et qui sont désormais reçus avec un peu d'irritation par la critique. Car Loach est resté fidèle à sa foi en un prolétariat sombrant de plus en plus dans la pauvreté, mais surtout privé de parole comme d'image, tant dans les médias "officiels" que dans les Arts. En 2019, le temps des idéologies et de la lutte des classes est loin derrière nous. Même si l'on mange de moins en moins à sa faim dans l'Angleterre du Brexit, la pire crise que l'on puisse avoir avec ses enfants survient quand on les prive de leur téléphone. La classe ouvrière a disparu avec le travail "organisé", et tout le monde est encouragé à être autoentrepreneur, comme les "premiers de cordée"... Histoire de s'endetter encore plus et d'oublier que la protection de l'État a depuis longtemps été réduite à une peau de chagrin... Donc Ken a la rage, et, fait nouveau, plus guère d'espoir en son peuple. Plus de drapeaux rouges, plus de solidarité. On s'occupe de nos vieux comme on peut, parce qu'on imagine bien que quand notre tour viendra de nous pisser dessus, on sera encore plus tous seuls. On se hait entre voisins, on se déchire entre co-esclaves de la Nouvelle Economie. Dans "Sorry We Missed You", il n'y a même plus les grands moments de rire et de fête qui pouvaient rassurer jusque là dans les films de Loach. La cellule familiale n'est plus un refuge, et les enfants espèrent la nuit dans leur lit que tout pourra redevenir comme avant. Avant quoi ? On ne sait pas bien. On a oublié. Et Ken Loach aussi.

Ne reste à l'écran que l'illusion du travail qui n'est plus du travail, du rôle de père qui ne sert plus à rien, de l'amour à inscrire sur notre "to do list". C'est accablant et ça n'a pas de fin : la gueule fracassée, les poings sanglants, on essaie encore de croire qu'on peut rester honnête et on retourne au boulot. L'écran devient noir. Il n'y a plus d'espoir.

Désolé de vous avoir manqué ! Mais en fait vous n'étiez pas là, plus là. Et nous non plus.