Cusp

"Do you see my age? / Or will I always look the same to you?" ("The Threshold")

Nous étions tous tombés tellement amoureux en 2007 de la belle Alela Diane et de son "Pirate's Gospel" rude, mystérieux et puissant, qu'il allait être difficile de revenir à cette réalité qui, inévitablement, succéderait à l'ivresse du coup de foudre. Alors, insensiblement, on s'est détachés d'Alela, au fil d'albums certes beaux mais moins singuliers... On s'est passé de la plupart de ses disques suivants, on ne l'a pas vu vieillir, non, et quelque part, pour répondre à sa question, elle ressemble toujours pour nous à cette jeune femme réservée qui nous avait éblouis sur la scène de l'Olympia en novembre 2008. On n'a suivi que de loin son histoire d'amour qui s'est très mal finie et sa grossesse et la naissance de ses deux filles, des événements évidemment essentiels qui peuplent désormais les textes de ses chansons, avec la difficulté - un thème tellement banal mais tellement important - de concilier ambitions artistiques et vie familiale.

"I walked through the house we built / Saw the life I left behind / Ivory paint cracked and peeled on the Walls / … / I don't live here anymore / All the ashes of our days are ether and wood" chante Alela dans la plus belle chanson de "Cusp", la majestueuse et bouleversante "Ether and Wood", où elle se penche avec une honnêteté désarmante sur ce qui reste désormais d'une vie déjà vécue alors qu'elle est encore si jeune. Derrière sa pochette sage, "Cusp" est un album sage et profond d'une artiste qui s'interroge, mais également un album déceptif, un peu à l'image de son titre difficile qui évoque le point de rencontre ou de transition entre deux courbes, deux trajectoires : transition entre deux états de femme, entre deux vies ? Inflexion dans la carrière ou dans le destin d'Alela ? Toutes les interprétations sont possibles, d'autant que le passage de la guitare au piano - pour des raisons apparemment pratiques - se traduit par la "perte" de la sensibilité folk traditionnelle au profit d'un classicisme un tantinet lisse.

Du coup, les premières écoutes de "Cusp" ne sont pas forcément passionnantes, l'album paraissant trop uniforme de ton, trop réflexif et trop peu engagé émotionnellement même. Ce n'est que peu à peu que se dégage une intense beauté, qui naît d'ailleurs plus de la précision des textes superbes et de la voix toujours magnifique d'Alela que de mélodies parfois paresseuses au sein d'une "mise en musique" trop sage. "Cusp" est un album qui se mérite, mais une fois franchi le porche de la maison d'Alela, on se sent bien à l'intérieur : ses doutes et ses interrogations font écho au nôtres, son humanité et sa tendresse la distinguent de milliers d'artistes bien plus exhibitionnistes... Avouons-le, on retomberait bien amoureux à nouveau de cette belle femme-là !