Tabou AfficheIl est difficile de qualifier l'enchantement qui nous saisit à la vision du prologue (l'explorateur au cœur brisé, le crocodile et le fantôme) et du segment "Paraiso" (la folle histoire d'amour adultère, le crime et le crocodile - encore) de "Tabu", sans aller rechercher la magie éternelle du cinéma des origines, muet (mais ici, sonore, c'est important) et en noir et blanc, sans invoquer les mânes de Murnau, cité directement à travers le titre du film de Miguel Gomes. Mais ce serait réduire une œuvre d'art follement ambitieuse au même niveau que le travail formaliste d'un "The Artist", par exemple, et passer à côté de l'essentiel de la démarche de Gomes. Il faut plutôt se pencher sur le chapitre le plus "ingrat" - "Paraiso Perdido", auquel on reproche souvent d'être ennuyeux - pour comprendre le programme du film : ni plus ni moins que chroniquer l'histoire (coloniale) de son pays et l'histoire individuelle de nos passions, et montrer comment les années qui passent réduisent nos enchantements en cendres, comment l'amère désillusion de la vieillesse nous prive de tout ce que nous avons aimé, et en premier lieu de notre puissance. Puissance coloniale, dont notre inconstance a elle-même provoqué la disparition, puissance sexuelle et amoureuse que nous avons perdue par notre folie, tout se mêle dans une défaite individuelle et sociétale à la fois. Mais Gomes a la générosité de raconter son histoire à rebours, de laisser les fantômes romanesques et les crocodiles cruels percer le voile de la réalité froide, mécanique, de notre vieillissement, pour nous rendre à nouveau témoins pendant cinquante minutes merveilleuses de nos pouvoirs envolés. Même un peu déréalisés, même un peu ridiculisés par un bel humour absurde. Et ça, c'est un cadeau magnifique.