Midnight

Le chemin qui nous a mené à Stef Chura est passé par Will Toledo, notre bien bien-aimé "leader" de Car Seat Headrest, mentor et ami de cette jeune rockeuse de Detroit qui publie avec "Midnight" son second album, et il en vaut bien un autre. S'il est quelque chose qui rapproche ces deux hérauts discrets d'un rock américain fidèle aux principes "indies", c'est leur souci d'écrire des chansons profondément irriguées par leur vie intime, donc infiniment personnelles - entre douleur et impudeur, pourront dire ceux qui sont allergiques à ce style musical intransigeant, centré sur l'artiste et sa sincérité plutôt que sur le plaisir de l'auditeur... Mais également par leur amour pour la guitare électrique, qui éclate ici de façon particulièrement bruyante, dans la droite ligne d'un grunge un peu heavy qui nous ramène pas mal d'années en arrière. Néanmoins, si Will Toledo produit, joue pas mal d'instruments, et chante même en duo avec Stef Chura sur un ambitieux "Sweet Sweet Midnight" qui ressemble bien au sommet de l'album, on est ici dans un univers musical et thématique plus éloigné qu'on aurait pu croire du sien.

Ce qui frappe, et déroute un peu au début dans "Midnight", c'est ce chant gouailleur et presque vulgaire, qui renvoie dans notre imaginaire aux voix des rombières pas commodes de la Country Music classique : oublions toutefois la Country, et adoptons sans crainte le qualificatif de "pas commode", qui, allié à une sensibilité à fleur de peau, proche souvent du déchirement, définit impeccablement Stef Chura : règlements de comptes personnels avec des mecs pas cool ("Method Man") ou expression volontariste d'un féminisme qui refuse désormais de s'en laisser conter ("Anger"), tout respire ici une saine colère, qui passe encore mieux quand on monte le son de l'ampli ! Avec sa "grosse" guitare en avant, avec une exploration de styles musicaux finalement plus divers qu'on aurait pu penser (blues ici, rock new yorkais là, ballades exsangues ailleurs), mais aussi le côté pop accrocheur de plusieurs titres pourtant complexes (le single "Degrees"), "Midnight" est un album qui allie plaisamment évidence et profondeur, et qui, sans être encore le chef d'oeuvre que Stef Chura a visiblement en elle, montre qu'elle pourrait bien devenir la PJ Harvey américaine.

En attendant ce jour-là, savourons la surprenante reprise finale du "Eyes without a Face" de Billy Idol (hein ?), douloureuse et en guenilles, qui se paye même l'audace de ne pas finir en headbanging compulsif. De ne pas nous offrir ce plaisir que nous réclamions de noyer tout ce mal-être dans un déluge apaisant d'électricité. Car sur "Midnight", Stef Chura ne choisit pas la facilité, et c'est bien pour ça qu'elle nous plait tant.