Greta afficheNeil Jordan connut son heure de gloire tôt dans sa carrière, dès son second et son troisième long métrages ("La Compagnie des Loups", puis "Mona Lisa"), avant un vrai triomphe public dans les années 90 (la fameuse révélation qui choqua une époque qui n’est clairement plus la nôtre, de "The Crying Game", suivie du film vampire-chic "Entretien avec un Vampire"). Depuis, il faut admettre que l’étoile de l’Irlandais a bien pâlie, et ce n’est pas avec "Greta" que les choses vont changer, même si la présence au casting de l’immense Isabelle Huppert aura sans doute un effet légèrement positif sur les entrées en salle dans l’Hexagone.

Le scénario de "Greta", écrit par Neil lui-même et clairement sur les traces des classiques de Polanski, fait pourtant saliver, tandis qu’on peut être curieux de voir ce que donne Huppert dans un rôle de « full psychopath », disons une fois franchie la frontière de la suggestion subtile sur laquelle se tiennent nombre des rôles de l’actrice. Ajoutons Chloë Grace Moretz, pas maladroite non plus, en général, et on est prêt pour un voyage sympathique dans une série B bien paranoïaque comme il se doit.

"Greta" démarre plutôt bien, avec la construction d’une relation relativement subtile entre une jeune femme déboussolée par le décès de sa mère et une émigrée européenne dont la vie solitaire se réduit à jouer du piano dans une maisonnette sinistre. On s’installe bien confortablement, dans l’attente de la belle relation perverse qui se dessine, sachant que Huppert peut faire de véritables étincelles dans ce registre. Et là, patatras ! Le scénario accélère furieusement, avec la découverte fortuite du « pot aux roses », après moins d’une demi-heure de film : que restera-t-il alors à raconter, se demande-t-on ? Eh bien, Neil a choisi son camp : foin de la suggestion subtile, à notre époque de superhéros qui se font tomber des immeubles sur la tronche, le public veut de l’action, et du sang, "Greta" va leur en donner. Huppert se transforme alors en psychopathe de dessin animé à l’hilarante ubiquité, pour plusieurs scènes de suspense tantôt complètement ratées, tantôt plutôt réussies (comme la traque de la copine Erika, d’ailleurs curieusement interprétée par la championne de kite surf Maika Monroe qui semble bien perdue loin des plages de Santa Barbara…).

Le film avance alors clopin-clopant, alternant systématiquement grosses bêtises (ce gros plan sur une main amputée !) et petits retours en grâce (comme le joli rêve / cauchemar de Frances qui relance le suspense et joue avec nos nerfs). Arrive malheureusement une faille béante dans le scénario, qui choisit contre toute logique d’exclure la police de la dernière partie du film, nous offrant à la place une longue conclusion complètement illogique, décrédibilisant complètement "Greta". Un dernier plan qui ressemble à un recyclage des conclusions habituelles (et usées) du cinéma d’horreur le plus standard, et il ne nous reste plus qu’à quitter la salle, dépités.

Si Jordan fait preuve dans Greta d’une relative efficacité dans sa mise en scène, qui sait faire monter ici et là la pression, la faiblesse de son scénario et une direction d’acteurs très approximative tirent indiscutablement son film vers le bas. Quant à Isabelle Huppert, eh bien disons qu’on la préfère dans la subtilité et le non-dit, et qu’elle en arrive à être presque drôle ici en serial killeuse machiavélique. Ce qui était peut-être son objectif personnel, mais ne sert pas le film !