Mon-traitreIl y a un an exactement, j'avais découvert - et j'avais été emporté par - la BD "Mon Traître", l'adaptation magnifique d'un roman de Sorj Chalandon. Il me fallait donc me confronter un jour au 'matériau de base", ce fameux roman presque autobiographique, où Chalandon tentait de mettre des mots sur son amour trahi pour un pays - l'Irlande du Nord déchirée par la guerre civile - et pour un homme - activiste de l'IRA qui deviendra pour lui un père de substitution.

Écrire a clairement ici valeur, sinon d'exorcisme ou de réconciliation avec la part dévastée de soi-même, mais au moins de tentative d'explication de l'inexplicable, et il s'agit là très certainement d'une exigence quasiment vitale pour l'auteur qui fait de "Mon Traître" une lecture indispensable. Mais l'intelligence de Chalandon est, tout en nous faisant totalement partager la passion dévorante, quasi amoureuse, de son héros pour un pays et une cause qui lui sont étrangers et deviennent son unique raison d'exister, de ne jamais nier combien cette passion est destructrice, et même absurde, ridicule. Comme sont destructrices, absurdes et parfois ridicules cette absolue noblesse et cette terrible médiocrité de la vie quotidienne des combattants de l'IRA, prisonniers d'une image fantasmée de leur pays et de leur cause... Un fantasme qui se délitera rapidement après la signature des accords de paix, et auquel répond le fantasme tout aussi cruel de l'amour entre un père adoptif et son fils de passage, que la fameuse "trahison" révélera dans toute sa hideuse immatérialité. Oui, le talent de "Mon Traître", c'est aussi de nous faire aimer une cause et des personnages peu aimables, et donc comprendre un peu mieux encore notre prochain, même et surtout lorsque nous avons toutes les raisons du monde de les détester ou de les mépriser : "Mon Traître", livre sur un effondrement injustifiable, inexplicable, est terrible, et nous laisse finalement aussi dévastés que son auteur l'a été, l'est peut-être encore.

Pourtant, je dois avouer que j'ai trouvé la BD de Pierre Alary un peu supérieure, car moins facile, moins manipulatrice, plus subtile sans doute : c'est que le style de Chalandon, écrivain alors débutant, avec ces phrases très courtes et ces combinaisons de mots parfois précieuses, cherche souvent trop clairement à provoquer l'émotion chez le lecteur pour qu'on ne se sente pas un tantinet victime d'un "procédé" tire-larmes, certes efficace, mais aussi inutile tant la force du sujet se suffisait à elle seule.