Saint Omer affiche

En 2013, Fabienne Kabou abandonne sa petite fille à la mer montante sur la plage de Berck. En 2016, la documentariste Alice Diop assiste au procès de la jeune mère à Saint-Omer (« sainte aux mères » ?, « sainte ô mer » ?). En 2022, l’adaptation cinématographique qu’elle réalise à partir de ce fait divers atroce remporte deux prix à Venise, et est choisi pour représenter la France aux Oscars. Dans les salles, le public ne se précipite pas : est-ce la dureté du sujet, l’infanticide ? est-ce l’austérité de la démarche de la réalisatrice (on se concentre sur la parole, on laisse le temps aux personnages d’exister, on fait l’impasse pendant la quasi-totalité du film sur la musique…) ? est-ce, comment oser le dire, le fait que les deux protagonistes sont des femmes d’origine africaine, des femmes NOIRES ?

Pourtant, il suffit de passer deux heures enfermés dans une salle – bien vide, donc – face à Saint Omer, le film, pour se sentir renversé par la force du discours de Diop, par l’intensité des émotions qu’elle fait naître. Pour comprendre, pour ressentir qu’on a affaire ici à du CINEMA, du vrai cinéma.

Loin de tout sentimentalisme, loin de tout racolage moral ou émotionnel, Diop nous parle en deux heures serrées, tendues, de la difficulté d’être mère, qui est bien entendu, tous les psychanalystes vous le diront, celle d’être fille. Mais elle nous raconte aussi tant d’autres choses : le mépris des hommes qui parlent d’amour pour justifier leur indifférence (avec cet interrogatoire saisissant de Luc Dumontet, moment de pur vertige), l’hypocrisie et, donc, le refus d’humanité, qu’est l’assimilation d’une personne à sa culture (le fantasme de la sorcellerie africaine), et puis, bien sûr, la folie qui est celle de Médée, héroïne tragique tuant ses enfants. Pour suspendre son film sans conclusion moralisante ni fausse satisfaction de la « compréhension » intellectuelle de l’incompréhensible, sur les paroles bouleversantes d’une avocate rappelant l’échange de cellules ayant lieu chez la femme enceinte entre le fœtus et la mère…

S’il y a une faiblesse dans Saint Omer, c’est d’avoir voulu doubler le récit de l’accusée d’une histoire qui lui fait en quelque sorte miroir, celui d’une jeune écrivaine, elle aussi d’origine africaine, assistant au procès alors qu’elle est elle-même enceinte et s’interroge sur son propre désir de maternité : c’est évidemment pertinent, et sert à montrer que ces doutes-là ne sont pas monstrueux, mais communs à bien des femmes, mais cela revient quand même à souligner au marqueur le message d’un film qui n’en a nul besoin.

A l’inverse, l’une des grandes forces du film, c’est la beauté de la langue parlée, portée par deux interprètes éblouissantes de justesse (Kayije Kagame et surtout Guslage Malanda) : le fait de mettre dans la bouche de deux femmes noires, immigrées et instruites, intellectuelles même, la plus belle langue française, c’est un vrai geste politique.

S’il y a malheureusement peu de chances que l’Académie des Oscars apprécie un tel film, il honore en tous points le cinéma français, tellement critiqué de nos jours par des contempteurs qui ne rêvent que de le voir adopter les codes abêtissants de la fiction commerciale US.

Un grand bravo, et surtout un grand merci à Alice Diop !