Cover album Mass_Gliz

En juin 2019, sortait Cydalima, le premier album de Gliz, un trio originaire du Jura, qui faisait le pari de jouer du rock – qui ne soit pas festif, même si sur scène, le groupe a plutôt une approche positive, voire joyeuse – sans guitare ni basse, mais avec un banjo et un tuba : nous avons eu un coup de cœur très fort pour cette musique extrêmement émotionnelle, qui ne sonnait comme aucune autre, mais pouvait évoquer plein de choses, de Led Zeppelin (le Led Zep acoustique, plutôt) à Radiohead pour la voix déchirante de Florent Tissot. Malheureusement, cette petite merveille d’album n’a guère rencontré son public, et Gliz s’est vu bien à la peine pour sortir de sa région et « monter à Paris », en dépit d’une première partie d’une Nuit de l’Alligtor à la Maroquinerie. Et puis le Covid a tout arrêté, et, comme tant d’artistes, les musiciens de Gliz se sont vus confinés, et contraints et forcés de travailler, de composer. Et de conserver ensuite ces trésors créés alors que la vie était suspendue et que l’on pouvait tout espérer et tout craindre à la fois… Jusqu’à aujourd’hui, où ils nous les offrent, dans un album intitulé Mass et à l’étrange pochette dévoilant une étrange créature poilue, à la fois caricaturale et paradoxalement touchante, perchée au sommet de réservoirs industriels. C’est que Gliz, comme nous tous, s’interroge sur l’avenir de l’humanité, qui a définitivement laissé derrière elle ses liens avec l’animalité et la nature.

« Everybody tells me this is the end » (Tout le monde me dit que c’est la fin ») sont les premiers mots de Mass sur un banjo désolé, avant que la réponse de Gliz claque, avec des accents soul inédits : même si la musique est triste, non, ce n’est pas la fin, et on va essayer de ne pas tomber du manège, et de continuer. « This not the end / Just another day » (Ce n’est pas la fin, juste un autre jour). La transformation de la musique de Gliz est stupéfiante : la voix va encore beaucoup plus loin dans l’émotion pure, Florent semble décidé à prendre beaucoup plus de risques, à affronter ses douleurs et ses craintes. Et ces connotations soul que l’on retrouvera régulièrement dans le reste de l’album vont clairement brouiller d’abord, puis changer l’appréciation que nous avons d’un groupe qui s’éloigne ici de la pop accrocheuse et du folk un peu raide du premier disque, pour monter d’un cran en intensité.

Une impression immédiatement confirmée par le magnifique Don’t Hold Back qui déboule après : il y a là une maturité inattendue si tôt dans la carrière d’un groupe aussi jeune, il y a une vraie prise de risque à se positionner ainsi autant en dehors de ce qui « marche » aujourd’hui dans le Rock : ni psyché, ni punk rock, à peine progressive, pas nostalgique pour un sou, la musique de Gliz ne ressemble vraiment plus à grand-chose d’autre.

Et juste quand on dit ça, déboule Mass, qui a des connotations pop anglaise des plus nettes, mais qui traduit un soin remarquable dans sa production, une véritable montée en gamme qui autorise Gliz à avoir désormais des prétentions internationales.

Illuminations – référence rimbaldienne évidente - revient au cœur brûlant de la centrale nucléaire dévastée que semble désormais être l’âme de Gliz : voici une chanson qui prône l’abandon ultime, le départ vers le désert, loin de tout ce que nous avons possédé et cru important. Les chœurs qui s’élèvent à la troisième minute de la chanson nous mettent les larmes aux yeux, comme devant un vieux film en technicolor projeté dans une salle vide et qui nous ferait rêver d’un exil rédempteur au lieu de l’apocalypse promise.

The Hunt nous rassérène un peu, avec un texte moins obsédant et des riffs plus joueurs, mais c’est juste une pause gracieuse : car ensuite, All Is Fine, grâce à la voix de de Florent et au banjo solitaire, est littéralement déchirant dans le contexte angoissant qui est le nôtre ces dernières années… « All is fine but all is vain, so do you feel okay ? / … / Bring us back to the light / Bring us back to the days of hope » (Tout va bien mais tout est vain, alors te sens-tu bien ? / … / Ramène-nous à la lumière / Ramène-nous aux jours de l'espoir)

Love Bot, mélodie superbe et chœurs qui élèvent la chanson vers les cieux, jusqu’à ce qu’un final parlé lui confère une ambiance très cinématographique alors que la musique part en spirale encore plus haut, et place la chanson parmi les plus extraordinaires de l’album. Totem est le morceau le plus rock de Mass, et est rempli d’une urgence qui tranche avec le reste des chansons. Behind the Trees et sa rythmique obstinée, martelée, risque bien, une fois entré dans notre tête, de ne pas en sortir de sitôt.

La conclusion de Shadow semble d’abord retourner à cette tristesse sublime qui est décidément la marque distinctive de Mass, avant de décoller vers une soul extatique portée par un riff (de banjo) électrique… illustrant ce que le groupe qualifie de « mélancolie positive et d’énergie lumineuse du désespoir ».

Espérons maintenant que Gliz – qui a changé de batteur après l’enregistrement de l’album - saura concrétiser sur scène les ambitions encore plus élevées de ce second album incandescent. Si c’était le cas, on ne verrait pas très bien ce qui pourrait désormais les arrêter…