Teatro Lucido

Il y a pas mal de bonnes raisons d’aimer La Femme (pas ta femme, hein ? soyons clairs), mais la principale, c’est que voilà un groupe qui fait enrager tous les puristes de la musique indie et intelligente et de bon goût (je parle évidemment de mauvais bon goût, ou de bon mauvais goût). D’ailleurs même des amis qui se sont toujours prétendus « punks » trouvaient que la Femme était un groupe horrible sur scène, parce qu’ils jouaient mal et chantaient encore plus mal. Ce qui leur avait valu immédiatement ma sympathie, moi qui ai passé pas mal de nuits des début des années 80 à écumer les clubs punks de Durban (Natal, Afrique du Sud), ville de surfers, d’où la pertinence de ce raccourci géographique audacieux : des groupes bariolés - des blancs et des noirs, ensemble, ce qui était salement provocateur, dangereux, même - gueulaient des insanités et des insultes en faisant semblant de savoir quoi faire de leurs instruments. C’était punk, ça, c’était très beau et très laid en même temps. Le bon goût est certainement l’une des choses les plus relatives au monde, et ce ne sont pas les surfers dégénérés de Biarritz qui me contrediront.

La Femme sont encore moins fréquentables aujourd’hui qu’ils ne jouent plus de rock, mais ont choisi de gagner des sous en fourguant au bon peuple une sorte de variétoche française électro vaguement racoleuse, qu’on a presque honte d’écouter. Moins fréquentables et donc encore plus intéressants qu’à l’époque de leur rock-credibility. Et leur nouvel album, Teatro Lucido, va encore aggraver leur cas. Cette fois, la Femme ont traversé la frontière et se sont repeint la façade en groupe de variétés espagnoles très bas du front. Un exotisme de pacotille, même pas basé sur une quelconque compréhension de la culture espagnole – d’ailleurs largement contaminée ici de relents sud-américains, car pourquoi faire la différence, en fait ? –, et qui perd le peu de crédibilité qu’il aurait pu avoir en accumulant les codes les plus ringards qui soient. La Femme citent pêle-même le reggaeton et les castagnettes, admettent en ricanant (?) avoir traduit les textes largement débiles de leurs chansons en utilisant Google Translate, et chantent – enfin quand ce sont les garçons qui chantent - avec un accent français à couper au couteau.

Ils entament leur disque avec un Cha-Cha qui coche allègrement toutes les cases de la « musique » bas de gamme dont notre époque raffole : phrasé hip hop, sensualité de pacotille, voix processée, mélodie de musique d’ascenseur, difficile de trouver le courage de poursuivre après ça !

Et puis comment le mélomane de base pourrait-il leur pardonner (ou même comprendre) que ce disque en langue espagnole s’ouvre sur long instrumental crapoteux qui s’intitule Fugue Italienne, on imagine parce qu’il s’inspire des thèmes d’Ennio Morricone ? Ou que, sur des trucs aussi furieusement dansants que Sacatela ou No Pasa Nada, ce soit surtout la Bossa Nova, la Samba et donc la musique brésilienne, qui soient pillées, bien loin de la culture hispanique ? Que les textes soient régulièrement ridiculisés par des fautes de grammaire (bon, Google Translate n’est pas très bon pour accorder les genres) ? Que Maialen sonne avant tout comme une musique de cirque crapoteux ? Que la conclusion de l’album, Ballade Arabo-Andalouse puisse déclencher une sanglante vengeance gitane ?

El Tio del Padul, incontestable sommet de l’album, superbement mal chanté, fera rire aux larmes ceux qui comprendront son texte hasardeux d’une profondeur existentielle consternante : « Como un tío del Padul / A dónde está la cerveza? / Me encanta un litro / Con una ración de patata / Un chorizo y una morcilla » (Comme un mec de Padul / Où est la bière ? / J'aime en boire un litre / Avec une portion de pommes de terre / Un chorizo ​​et un boudin noir). Et ils osent enchaîner sur des glapissements d’ivrognes, où toutes les bornes du lamentable sont dépassées : oui, même les Pogues quand Shane McGowan était au plus bas, auraient eu honte d’enregistrer un titre comme El Conde-Duque.

Bon, on arrête de rire. Bien entendu, ce disque justifie pleinement l’intérêt qu’on lui porte, une fois qu’on a fait son deuil de l’honorabilité : la conjugaison de belles voix féminines et de mélodies accrocheuses transcende la plupart des temps les clichés qui relèvent plus de la fausse piste, du faux semblant que d’autre chose. Malgré ou à cause de son texte trivial (« Cuando tú giras la cabeza / Va buscando otra polla / Eres amoroso y es la polla / Pero te comerá como a una chupacabra » - quand tu tournes la tête / Il cherche une autre bite / Tu es amoureux et c'est la bite / Mais il va te manger comme un chupacabra) Sacatela est l’une des chansons les plus excitantes du moment ; Y Tu Te Vas est un drame sentimental littéralement déchirant, dépassant ses conventions ; Contaminado un titre rampant, mi-menaçant, mi-ludique, construit sur un gimmick electro très cinématographique, qui poursuit les obsessions les plus décalées du groupe ; No Pasa Nada est un bijou d’équilibre sensuel ; Resaca nous entraîne sur le dance floor dans une nuit zébrée d’éclairs frénétiques ; Tren de la Vida capture in extremis la pure beauté de cette musique (faussement ?) joueuse en près de cinq minutes magnifiques.

Au fil des écoutes, Teatro Lúcido s’avère un plaisir roboratif, et rapidement addictif : et l’originalité de la démarche, soigneusement dissimulée derrière les oripeaux cheap de la parodie, achève de nous faire douter… Et si La Femme étaient non seulement les punks les plus crédibles que nous ayons en 2022 en France, mais constituaient finalement l’un des projets les plus excitants du moment ?

Et ta femme ? On s’en fout de ta femme, crois-moi.