La synagogue couverture

Voilà des années, depuis le début du Chat du Rabbin – 20 ans déjà ! – qu’on suit de près les démêlés de Joann Sfar avec ses origines, avec sa judéité, avec sa religion – qui est à la fois la sienne puisqu’il est difficile d’y échapper quand on est juif, et pas la sienne, puisqu’on le sait, Sfar est athée. En quelque sorte. Au milieu d’une bibliographie gigantesque, protéiforme, qui est allé explorer une multitude d’univers fantaisistes (peut-on ne pas mentionner ici ce grand-œuvre qu’est le Donjon ?), on a aussi lu Klezmer, cette aventure joyeuse de musiciens juifs en Europe de l’Est, et on a suivi les aventures de Chagall en Russie, fabuleux conte juif. Au fil des années, Sfar tourne autour du pot, avec malice, avec humour. Peu à peu, la violence du monde a contaminé les aventures du Chat du Rabbin, qui est devenu de plus en plus un lieu où Sfar s’interrogeait sur la violence du monde quand elle se nourrit de la foi, et sur la haine quasi universelle des juifs. En évitant toujours de parler de lui-même, de sa famille décimée dans les camps de concentration, de son parcours personnel.

Il aura fallu une menace bien réelle, celle du Covid qui l’a envoyé à l’hôpital l’année dernière, pour que Joann Sfar se décide à écrire enfin, sans se dissimuler derrière des personnages de contes et des fantaisies joyeuses, sur SON vrai sujet. Ce livre, qu’on attend depuis vingt ans (au moins) et qu’il n’a bien sûr pas voulu comme un chef d’œuvre qui viendrait couronner son travail, ni même comme une œuvre somme qui récapitulerait tout sur le sujet de l’antisémitisme, nous le tenons enfin entre nos mains. Il s’appelle la Synagogue. Il nous raconte – dans un désordre joyeux qui irritera ceux qui attendaient quand même un livre sérieux sur le sujet le plus sérieux du monde – quelques années de la fin de l’adolescence de Joann, qui fait l’apprentissage de la violence. Celle qu’on reçoit quand on est juif – on est à Nice, juste après l’attentat des la Rue des Rosiers, et les synagogues sont menacées par les extrémistes du FN -, et celle qu’on donne, ou qu’on voudrait donner, qu’on pourrait donner, pour montrer à son père, bagarreur légendaire, qu’on sera à la hauteur. Qu’on saura défendre sa famille, son peuple peut-être, comme l’on fait des Joseph Kessel ou des Romain Gary, par exemple.

Mais le drame de Joann, c’est qu’il n’aime guère la violence, malgré des années de pratique d’Arts Martiaux. Et puis les quelques skinheads qu’il connaît sont des types sympas. Sympas ? Oui ? Finalement, les vrais salauds, ce sont les politicards : ceux du FN, l’ignoble Le Pen qui fait applaudir un nazi lors d’une conférence, ceux de la droite, comme Jacques Médecin l’arriviste qui accueille les voix de l’extrême-droite comme un cadeau qu’il ne saurait refuser, comme Raymond Barre qui déplore que des « Français innocents » aient été victimes d’un attentat qui ciblait des juifs, etc.

Du coup, et surtout avec la montée en puissance progressive de l’antisémitisme, à droite comme à gauche, devant la bêtise de la violence, Sfar tire les conclusions les plus honorables qui soient : même si, in fine, être un artiste lui semble parfois de l’impuissance face à la haine qui croit, c’est le combat qu’il se choisit, celui qu’il mène. Et va continuer à mener chaque jour.

Dans la SynagogueSfar raconte son père, son grand-père, ses amis, ses difficultés à vivre avec un héritage aussi lourd que celui de la Shoah. Presque à chaque page, il nous fait rire. Ou quelque fois, seulement sourire. Et de temps en temps, une larme coule. La Synagogue, c’est paradoxalement léger comme la vie au soleil de la Côte d’Azur, quand le ciel bleu dissipe, au moins pour un court moment, l’angoisse de ne pas être digne du grand combat qui se doit de continuer, pour la fraternité, contre tous les salauds.

Cette saleté de virus n’a pas tué Joann Sfar, il lui a juste permis d’écrire ce livre qui lui était sans doute indispensable. Maintenant, on sait, on a confiance en Sfar : un jour, il pourra dessiner ce livre qu’il a en lui. Sur Auschwitz. Mais il a le temps.

La synagogue extrait