EO affiche

Jerzy Skolimowski a été l'un des plus grands réalisateurs des années 70, avec des films aussi singuliers que Deep End ou le Cri du Sorcier. Il a même connu un relatif succès dans les années 80 avec deux films majeurs, Travail au Noir et le Bateau-Phare, et puis il a été à demi oublié, même s'il est régulièrement revenu sur le devant de la scène avec d'excellents films comme par exemple Ferdydurke. A 84 ans, Skolimowski n'a rien perdu de son génie, ni de son audace, mais il a clairement basculé du côté de la misanthropie, une tendance souvent observée quand l'âge s'avance.

En partant du même principe que Bresson avec son fameux Au Hasard Balthazar, c'est-à-dire de narrer les mésaventures, souvent tragiques, d'un âne soumis aux brutalités dont l'humanité est spécialiste, Skolimowski réalise avec EO un film diamétralement opposé stylistiquement au chef d'oeuvre de Bresson : adopter le point de vue de l'animal lui permet de représenter le monde dans une perspective radicale, tant du point de vue sonore (avec une illustration musicale et bruitiste relativement extrême créant des sensations parfois dérangeantes) que visuelle (prépondérance de la couleur rouge, déformations optiques...). L'expérience immersive est stupéfiante, l'extrémisme de l'approche anti-naturaliste sidère, tant au niveau créativité formelle (combien de cinéastes plus jeunes prendraient ces risques-là ?) que force de la vision de l'auteur. Les scènes mémorables, certaines inoubliables peut-être, se multiplient, ne laissant personne indemne : la course des chevaux libres dans un champ observée par l'âne captif dans sa remorque, les chasseurs de loups et leurs viseurs lasers, le survol de la forêt "maléfique", le robot luttant pour se relever dans une sorte d'atmosphère post-apocalyptique, et tant d'autres encore...

Là où EO faiblit, c'est à chaque fois que Skolimowski réintroduit à l'écran des protagonistes humaines, des personnages qui soient plus que de vagues silhouettes muettes : là, sa misanthropie évidente le pousse jusqu'à la caricature, qui certes est cohérente vis à vis de son propos pro-animal, mais affaiblit le film. Si le discours politique grotesque et l'adoubement religieux lors de l'inauguration d'un nouveau haras passent bien, la violence extrême des supporters de foot, l'abjection du camionneur voulant abuser d'une migrante clandestine, ou les curieuses scènes de drame familial où apparaît une Isabelle Huppert qui a dû surtout servir à renforcer la crédibilité financière du projet, tout cela manque de subtilité par rapport à ce qui nous est proposé par ailleurs.

On apprécie d'avoir à faire fonctionner nos méninges pour comprendre ce qu'il le passe à l'écran, plutôt que de, comme d'habitude, ingérer une pâtée scénaristique pré-mâchée, mais on ne peut pas s'empêcher de penser que le film, si puissant lorsque la parole humaine n'est pas invitée, perd et en beauté et en impact au cours de ces scènes-là.

Il s'agit là néanmoins d'un simple bémol à notre plaisir devant un film aussi original, aussi fort et aussi singulier, devant une véritable expérience cinématographique comme on en vit peu. Et la fin, terrible, tétanisante presque, clôt "parfaitement" le parcours de EO, et celui du spectateur empathique qui a espéré, en dépit de toute logique, que l'obscurité terrifiante qui a régné sur la majorité du film finisse par se lever.