House of the Dragon S1 affiche

On peut dire plein de choses de Game of Thrones, et en particulier qu’elle aura été à date la série la plus surévaluée de la télévision moderne, son impressionnant succès universel en ayant fait un véritable sujet sociologique allant bien au-delà de ses qualités intrinsèques (sans même mentionner la déception de nombreux fans quant à une dernière saison généralement jugée comme bâclée et illogique !). Pourtant, le fait même qu’elle ait fédéré des millions de personnes à travers la planète, s’explique largement par le fait que la plupart des téléspectateurs se sont passionnés pour des conflits familiaux – dans lesquels certains ont probablement reconnu des problématiques personnelles rendant la série plus pertinente que la plupart de ses concurrentes… Même si on espère bien entendu que leurs problèmes de famille ne se seront pas réglés dans de tels bains de sang ! Et puis, au-delà de protagonistes finalement très modernes auxquels il était possible, voire facile de s’identifier en dépit des décors d’un moyen-âge très britannique, il y avait l’intelligence des décors et des effets spéciaux, la construction logique des fils narratifs (pourtant entremêlés) et l’habileté des scénarios, la force de l’interprétation, et enfin la solidité de la réalisation : tout cela a produit un spectacle de haut niveau, dépassant souvent ce qui était proposé sur le grand écran… et qui a conquis même celles et ceux que les codes de l’heroic fantasy révulse normalement (oui, même ceux de Tolkien et de son Lord of the Rings).

Avec un tel héritage, il était difficile à HBO de résister à l’attrait de proposer soit un sequel (mais nul ne voyait probablement ce qu’il pouvait raconter), soit un prequel : on a donc demandé à l’auteur, George R. R. Martin d’assurer lui-même l’adaptation de l’un de ses livres, Fire & Blood, ce qui garantissait le sérieux de l’affaire et limitait le risque de rejet par les fans de cette nouvelle aventure. On a ainsi resserré ce que raconte House of the Dragon autour d’une intrigue relativement simple, avec un nombre de personnages moins excessif que dans la série-mère. On a poussé les investissements dans les effets spéciaux pour que les dragons soient absolument irréprochables (ils le sont), mais on a aussi réduit drastiquement le nombre de scènes spectaculaires (y en a-t-il même une seule ?). Pour raconter cette histoire d’opposition entre deux clans autour de la succession du bon – et faible – roi Viserys Targaryen (un Paddy Considine excellent de bout en bout), on a réduit notablement les excès de sexe et de violence qui avaient été la marque de la série (à l’exception du pilote, pour attirer le chaland…) : bref, on a décidé chez HBO d’augmenter la « respectabilité » de la série (même si les situations incestueuses se multiplient sans réserve !). On a rajouté par là-dessus un petit coup de wokisme bien conduit – qui irritera comme d’habitude les extrémistes, mais c’est plutôt bien comme ça – avec une partie du casting à la peau foncée (mais avec des cheveux blonds, il ne fallait pas exagérer non plus…) et un interprète non-binaire dans un rôle-clé (Emma D’Arcy est la princesse Rhaenyra Targaryen adulte)… Et le tour était joué, la réussite assurée.

Mais les choses sont-elles aussi simples dans la réalité que dans les plans des « décideurs » ? Bien sûr que non, et la plupart des téléspectateurs auront progressivement jugé House of the Dragon inférieure à Game of Thrones. Pourquoi ? Eh bien justement parce que House of the Dragon n’est pas Game of Thrones, justement : il y a un vrai paradoxe dans le fait de jouer sur un terrain légèrement différent - plus de maturité, moins d'excès, moins de racolage - tout en répétant des mécanismes similaires, donc usés, dans ces intrigues de cour qui semblent toutes déjà vues et revues. L'étalement du scénario sur plusieurs années, avec sauts temporels et remplacement des acteurs enfants par des adultes a également pour effet de nous sortir de l'histoire, de nous obliger à nous réacclimater aux personnages et à des situations qui ont évolué entre-temps : même si ce n'est pas là une chose inédite, cela semble ne pas fonctionner très bien ici.

Ainsi, la frustration de voir la charismatique – et impénétrable - Milly Alcock remplacée dans ce que l'on percevait comme le rôle principal de la série par une Emma d’Arcy beaucoup plus atone se conjugue avec l'impression d'avoir sauté des étapes importantes l'évolution des protagonistes. Une distribution inégale, sauvée par quelques performances, comme celle de Matt Smith, redoutable monstre qu’on aime de plus en plus au fil des épisodes (et qui se retrouve in fine dans une position similaire à celle qui était la sienne dans The Crown), n’arrange pas les choses. Quelques épisodes, ou du moins passages très convaincants, presque aussi forts que les meilleurs moments de Game of Thrones, alternent avec d'autres pas trop passionnants, ce qui crée en définitive l’impression d'une série trop inégale pour qu'on l'aime sans réserve.

Le dernier épisode, The Black Queen, est heureusement suffisamment réussi pour qu’on ait envie d’attendre un an pour la suite, qui s’avère alléchante avec la matérialisation probable d’une véritable guerre entre les deux partis. Et pour nous laisser croire que George R.R. Martin avait de toute manière prévu cette première saison comme une simple introduction à quelque chose de plus roboratif. Acceptons-en l’augure.

PS : les dernières scènes du dernier épisode devraient évoquer aux téléspectateurs les plus attentifs la genèse d’un personnage clé de Game of Thrones. Faites-vous partie des plus perspicaces ?